‹ Friquettes et friquetsChapitre 7 sur 28 · LIS TROIS MERLES · texte numérisé non relu

LIS TROIS MERLES

Trois merles surtout m'amusaient. Extraordinaires, ces merles ! Dans une corbeille, fraîchement remuée, de rosiers d'amour en bouton, ils étaient là, amis tous les trois, en train de fouiller du bec — un bec jaune d'or — le terreau humide, et se régalant de menues bestioles et de lombrics prestement happés.

Deux avaient le plumage d'un noir superbe ; celui du troisième tirait sur le gris, et ce devait être une femelle. Ravi de voir un ménage à trois si d'accord, je les observais, peut-être avec l'espoir jaloux qu'à la fin l'idylle se changerait en drame. Eux, d'ailleurs, ne se gênaient pas, habitués à ma présence ; de temps en temps même, un des beaux messieurs noirs s'approchait de la dame grise, fouillant la terre devant elle, lui laissant les morceaux de' choix et doucement la caressant.

Un bruit soudain vint nous troubler ; et vite, me laissant seul, le trio galant s'envola.

Je me retournai, furieux ; mais ma fureur ne dura guère.

Sur la rive opposée, du côté où le bruit était venu, fuyait, sa coiffe blanche au vent, une jeune servante bretonne, tandis qu'heureux

pour tout un jour, giberne au dos, bidon et gobelet en bandoulière, l'inutile planton, comme si rien ne se fût passé, reprenait autour du lac sa promenade solitaire.

Et je m'étonnai que des merles, surtout des merles parisiens, se fussent effarés ainsi par le bruit d'un simple baiser.

Les événements politiques", la crainte peutêtre d'un complot, avaient-ils exigé cette nuitlà, autour du palais à bossages où siège notre Chambre haute, un luxe inaccoutumé de précautions ? S'agissait-ii seulement, commercela parfois arrive, d'une réparation à la grille du Luxembourg? Le narrateur l'ignore et s'en confesse.

Un fait subsiste cependant.

C'est que, certain soir du mois qui vient de finir, entre onze heures et minuit environ, quatre hommes et un caporal ayant traversé obliquement le grand jardin silencieux, vaste comme un parc, dont le sable craquait sous leurs chaussures d'ordonnance, s'arrêtèrent,

groupe au front duquel luisait un falot, pour relever la sentinelle, près de la porte d'angle qui s'ouvre sur les rues Auguste Comte et d'Assas, dans la nouvelle pépinière.

En même temps que le caporal,, « un homme » se détacha du groupe ; la sentinelle avança de trois pas suivant les prudentes prescriptions du cérémonial guerrier ; et, après les préliminaires obligés, l'homme et la sentinelle se parlèrent quelques instants à l'oreille, de sorte que, vus au clair de la lune, ils avaient l'air de se dire des choses confidentielles et tendres.

Puis la sentinelle enfin relevée fit volte-face, commandée par le caporal ; le groupe et le falot disparurent dans l'ombre ; et l'homme resta seul, devenu sentinelle à son tour, avec tout ce qui caractérise la sentinelle, savoir : outre le fusil, un fourreau de sabre au ceinturon, deux cartouchières sur la poitrine, plus, battant les reins, la giberne, un bidon vide vêtu de drap bleu et, reluisant comme argent fin, le quart de fer blanc destiné à contenir la réconfortante eau-de-vie des jours de manœuvre et de bataille.

L'homme, immatriculé sous le n° 1043, s'appelait de son vrai nom Thomas Bernique. Né à La Fère-en-Nivernais, assez agréable village, il était avant son incorporation ouvrier de terre et bûcheron.

Depuis six mois au plus, sans enthousiasme comme sans ennui, Thomas Bernique exerçait l'état militaire. Il regrettait les champs, cependant Paris lui plaisait. Et, sauvageon mal déraciné, sentant encore la glèbe et la luzerne, au' travers des rares loisirs que lui laissaient l'exercice et la théorie, il promenait sur un monde nouveau pour lui des regards à la fois étonnés et sympathiques.

Le fusilier Bernique, cherchant à comprendre leur utilité, avait déjà monté bien des gardes : par exemple devant des portes toujours fermées, faites d'un cœur de chêne si dur, et si solidement verrouillées, qu'elles se fussent de reste gardées toutes seules; devant des monuments de pierre et de bronze que vingt mille hommes, leurs forces unies, auraient eu peine à ébranler; et, dans son raisonnement villageois, Bernique, ne trouvant rien de mieux, en avait conclu que probablement les sentinelles

étaient placées où ou les plaçait de peur que des voleurs ou des gens mal intentionnés ne subtilisassent les guérites.

N'importe ! l'idée de cette garde extraordinaire, montée lanuit, dans un jardin, impressionnait particulièrement l'âme paysanne de Bernique.

Avant tout, esclave de la discipline et du devoir, il commença, la crosse au pied, par se visser dans la mémoire les mots d'ordre et de ralliement -, puis, remâchant sa théorie, murmurant des « Qui va là? » des « Halte au falot! » il s'applaudit de n'avoir rien oublié et de savoir ce qu'il devrait faire en tant que sentinelle, si par hasard dans la nuit sombre, passait une ronde major.

Désormais, libre de ses préoccupations militaires, Thomas Bernique pouvait réfléchir personnellement.

Ayant donc mis son fusil sur l'épaule, il commença, suivant la consigne, à se promener dans la petite allée qu'il avait mission de garder.

Cette allée, bordée d'arbustes en espalier, suit intérieurement la grille qui sépare la nou-

velle pépinière, de la rue Auguste Comte, ainsi que des terrains jadis vagues, bossues de tertres herbeux, sur lesquels, depuis une dizaine d'années, se sont élevés le petit lycée Louis-le-Grand et les somptueux bâtiments de l'Ecole de Pharmacie.

Peu sensible d'ailleurs aux beautés architecturales, tout en faisant son va-et-vient, le fusilier Bernique regardait plutôt du côté du jardin.

Ce grand jardin qui n'en finissait pas, noyé de lune et d'ombre, avec ses balustres, ses statues, les mystérieuses profondeurs de ses massifs, lui avait d'abord produit, à le traverser, une désagréable impression de cimetière.

Deux vagues formes blanches, là-bas, évoquaient même comme des idées de fantômes. Bernique reconnut pourtant que c'étaient : Tune un abricotier imprudent et trop tôt fleuri, l'autre un arbre à fruits du haut en bas barbouillé de chaux suivant les sages prescriptions de l'horticulture nouvelle.

L'abricotier l'intéressa:

— « Cet abricotier est bien hardi ; vienne

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seulement une gelée, il se fera moucher, pour sûr ! »

Aguerri déjà, Bernique reprit bien vite le dessus. Maintenant il analysait, se rendant compte, les formes fantastiquement transfigurées par le mirage lunaire.

La nuit était douce. Un peu partout, du gazon, des arbres. Tout en montant sa garde, Bernique songea.

Réveillées à l'odeur de l'herbe nouvelle et de la bonne terre végétale remuée la veille par les jardiniers, ses pensées s'envolaient devers La Fère-en-Nivernais, loin de Paris, loin des casernes.

Il revoyait ses champs, sa forêt.

Sa forêt surtout, si belle en avril quand elle fait son métier de forêt qui est de reverdir aux premiers soleils.

Les chênes attendent encore que la poussée nouvelle fasse tomber leur feuillage d'antan qui a la couleur métallique et le bruissement du vieil or ; mais plus bas, sur les noisetiers, les chatons pendent en pampilles ; dans l'écorce noire des épines éclatent les perlettes blanches qui deviendront des fleurs demain ;

le pinson a chanté, devançant et annonçant le rossignol ; et sous les taillis clairs, parmi les genêts et les ronces au travers desquels les lapins détalent avec une allégresse particulière, des tapis semés de violettes simulent de petites mares vaguement bleues.

C'est là que, voici un an, à la même saison, Marguerite venait l'attendre.

Une larme perla dans les yeux de Bernique. Car on ne sait pas ce qu'il germe de larmes qui brillent ainsi, sans tomber, dans les gros yeux candides des sentinelles !

Mais Bernique se secoua. L'air semblait vouloir fraîchir. Bernique recommença sa promenade d'un pas plus rapide.

En somme, tout cela lui avait pris du temps ; et, sur ses deux heures de faction, mentalement il calculait que trois quarts d'heure à peine restaient à faire.

— « Véritablement, se disait Bernique, le soldat ne serait pas à plaindre s'il avait toujours des factions pareilles. Un vrai plaisir que d'aller et venir, par cette nuit claire, dans cette allée bordée d'arbustes ! »

Il se rappelait, au château de La Fère, avoir

remarqué une allée comme celle-là où un vieux Monsieur se promenait en douillette puce, regardant les bourgeons, constatant leurs progrès.

Bernique, lui aussi, regardait les bourgeons, Bernique se figurait, pour un moment, être le vieux Monsieur en douillette puce.

Et, distrait parfois par un bruit de cloche, un tintement de jet d'eau, le vol inopiné d'un ramier ou d'un merle, et, bien plus loin que le rucher, du côté du château, par les cris désespérés des canards qu'au milieu de leur petit étang, dans leur île, des légions de rats assaillent chaque nuit, il admirait la symétrique ordonnance de tous ces poiriers ouverts en éventail, s'arrondissant en forme de coupes et de vases, sur les branches desquels, durs encore, des bourgeons verts pointaient déjà.

— « Avant deux semaines, songeait-il, les poiriers fleuriront comme l'abricotier. »

Là-dessus le cerveau de Bernique travailla. Bernique se demanda ce qu'il faisait, dans un endroit dépourvu de guérite, à garder avec

son fusil des poiriers en train de fleurir, et quel était, pour lui commander cette faction, le secret dessein de la République.

Puis, vaguement pris de sommeil, comme les deux heures allaient finir, et tandis que se rapprochait, avec la lueur du falot, le bruit des pas du caporal et de ses quatre ho nraes, Bernique, songeant aux progrès des sciences en général et en particulier de la météorologie appliquée à l'horticulture, en arrivaà conclure que si la République lui faisait ainsi monter la garde avec un fusil, dans un endroit dépourvu de guérite, devant des poiriers en train de fleurir, c'était sans doute quelque méthode nouvelle inventée par des malins pour garantir les bourgeons hâtifs et mettre en fuite les nocturnes gelées !

« Allons à Montrouge, voir les blés... » proposait parfois, dans ses heures de nostalgie, Pierre Dupont — ce grand poète qui fut aussi un grand enfant — alors que, le flot montant des bâtisses -n'ayant pas encore envahi nos immédiates banlieues, une sorte de vraie campagne verdoyait jusqu'au pied des fortifications.

Ce n'est pourtant pas précisément à Montrouge, mais un peu plus loin, vers Malakoff, que, voici, hélas ! bien quelques années, par un beau soir fin juillet, Jules Gros, autre grand enfant, le Jules Gros de Counani, me rappelait ce souvenir.

Dès cette époque, à plusieurs reprises,

pressenti, comme disent les politiciens, par des émissaires arrivés d'au-delà les mers, Jules Gros songeait vaguement à faire le bonheur d'un certain nombre de territoires plus ou moins contestés ; et, préventivement coiffé d'un casque blanc qui, d'ailleurs, encadrait à ravir sa figure embuissonnée de patriarcal boucanier, il s'entraînait aux périlleux travaux de la colonisation en m'enseignant, pendant d'interminables promenades dans les forêts mystérieuses qui dominent Clamart etMeudon, les secrets de la chasse aux morilles et de la cueillette des cannes torses.

Rassuré par sa connaissance des lieux qui toujours nous conduisait à quelque fourré vierge de pas humains où les vrilles de chèvrefeuille s'enroulaient, les serrant d'une douce mais irrésistible étreinte, aux pousses de jeunes bouleaux, et par son flair subtil qui, à cent mètres, lui dénonçait entre deux ondées, sous un chaud rayon d'éclaircie, des tribus entières de morilles, juste en train de sortir de terre, encore encapuchonnées de mousse humide, moi, je me taillais bravement

des triques de muscadin, je m'approvisionnais de cryptogames, je laissais parler Jules Gros, et je souriais à ses rêves.

Car aux heures de confidence, Jules Gros daigna souvent me révéler la constitution de sa République idéale :

Plus de pauvres, tout le monde heureux ! C'était superbe.

Et il s'écriait, vibrant d'enthousiasme : « Quelle grande et sainte chose, moyennant un peu de sagesse, on pourrait faire avec l'humanité ! »

Puis, un découragement le prenant, il baissait ia tête et soupirait : « Malheureusement, il y a l'homme... »

Parole profonde qui explique l'histoire et donne le pourquoi de tant de révolutions inutiles suivies de si douloureux avortements.

Excellent Jules Gros! Dire que par ma faute il grelotta tout un hiver et faillit mourir de pleurésie.

Personne n'ignore que Jules Gros, sans trop compter sur ses futures listes civiles, vivait surtout et de façon fort honorable en publiant, dans divers journaux et revues, le ré-

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cit coloré de ses aventures aussi nombreuses qu'imaginaires, et qu'en outre du casque en liège, symbole des expéditions intertropicales, notre intrépide explorateur possédait également, suspendue dans son cabinet de travail au milieu d'un fouillis de trophées d'armes et de cartes géographiques, une superbe houppelande, mûre un peu mais chaudement fourrée, dont il aimait se revêtir par les temps de glace et de neige, alors qu'il allait vers les étangs gelés de Trivaux ou de Villebon, s'inspirer pour la relation de quelque voyage à l'un des deux Pôles.

Gros tenait beaucoup à sa houppelande.

Or, le malheur voulut qu'un jour, c'était en automne, démolissant chez moi une vieille cabane à lapins, je découvris, sous un tas de chiffons, deux jeunes loirs engourdis et roulés en boule. Je les pris dans mes mains, la chaleur les réveilla. Ils étaient charmants avec leur doux pelage gris, leur queue en panache, leurs yeux ronds et brillants pareils à des clous d'acier noir.

Un Romain eût livré ces loirs à son cuisinier pour qu'il les accommodât aux confitures.

Je préférai en faire hommage à Jules Gros.

Laissés libres ou à peu près dans le cabinet de travail, sorte de véranda d'où l'on apercevait, de tous côtés, à travers les vitres, un délicieux paysage de bois, de jardins et de vignes, les deux loirs adoptèrent pour demeure une des poches de la houppelande fourrée.

Demeure commode qu'ils rendirent plus commode encore en pratiquant dans ses parois d'étoffe une toute petite fenêtre par où ils rejetaient, à la grande joie de Jules Gros, les épluchures de leurs repas, généralement composés d'amandes fines et de noisettes.

Jules Gros, pour rien au monde, n'aurait voulu déranger un si gentil manège ; et quand, l'hiver définitivement venu, les deux loirs se rendormirent à nouveau, par crainte de les réveiller il leur laissa sa houppelande, courant les champs en simple veston, malgré que la saison s'annonçât rude, raillant le manteau dont je m'enveloppais, et feignant de s'extasier sur l'extraordinaire douceur de la température.

Voyons ! entre nous, un si galant homme

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ne méritait-il pas d'être l'ami de Pierre Dupont ?

Mais à propos, il est ma foi temps que j'y songe ! Tout ceci allait pour un peu me faire oublier Pierre Dupont et ses moissons du grand Montrouge.

Donc, un beau soir de fin juillet, nous suivions, Jules Gros et moi, dans ces parages, un sentier entre deux pièces de blé, dont les épis, barbus et sonores déjà mais qu'on n'avait pas fauchés encore, nous saluaient en s'égrenant, quand, aux approches du village, je remarquai certains endroits assez étrangement foulés.

C'était, de loin en loin, rompant le niveau des chaumes rigides, de grands trous arrondis, larges nids couleur d'or, feutrage de paille emmêlée, au-dessus desquels, écarlates, se penchaient les coquelicots.

— Est-ce que, par hasard, demandai-je, il y aurait eu un orage cette nuit ?

— Non ! me répondit Jules Gros, il y a eu bal et clair de lune.

— Voilà, en attendant, quantité de bon grain perdu.

BLE LE LUNE 5i

— N'en faut-il pas pour les oiseaux ?... Sans compter que le peu qui reste, une fois l'épi redressé par quelques heures de fraîche rosée, possédera certaines vertus que les autres blés n'auront point.

Et, voyant que j'essayais en vain de comprendre :

— Comment! tu n'as jamais entendu parler du blé de lune, tu ne connais pas la légende ?. . C'est Pierre Dupont qui, le premier, me la conta, parole d'honneur ! ici même... Peutêtre lui venait-elle de son pays, peut-être l'avait-il inventée.

Il n'en reste pas moins vrai que lorsque, par une claire nuit, un couple d'amoureux a dormi dans les blés, sous le regard ami des étoiles, s'ils ont soin de rapporter un bouquet d'épis à la maison et d'en mêler la farine au pain qu'ils mangent, les voilà sûrs de s'aimer toujours.

Bien mieux ! le sortilège opère même sur ceux, amants et maîtresses, qui, n'ayant pas cueilli le blé de lune ensemble, partagent ce pain sans savoir. Et c'est pourquoi, malgré l'empire de l'argent, malgré la malice chaque

jour croissante, on trouve encore, surtout aux champs, çà et là, quelques coeurs fidèles.

Jules Gros coupa de l'ongle deux épis ; il m'en mit un à la boutonnière.

— Prends toujours, disait-il, ça te portera chance. Pour les choses de la nature, on peut s'en fier è Pierre Dupont.

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