LIVRE QUATRIEME
FROCIIOT CULTIVATEUR
Conspiration Malet. — Destitution de Frochol (23 décembre 1812)
Quoique l’Empereur eût étouffé, sous le bruit du canon, les dernières protestations de la République, et qu’autour de son trône on vit pressés respectueusement et magnifiquement costumés d’illustres conventionnels et d’anciens républicains, la liberté avait laissé dans l'ànie de quelques hommes des rancunes ineffaçables. Parmi ces hommes que le génie de Bonaparte et la gloire de la France n’avaient pas fascinés, se distinguait par la violence, l’audace et la ténacité, un gentilhomme franc-comtois, ancien général de brigade, Malet. Malet n’avait pas vu sans un profond ressentiment la fortune croissante du citoyen Bonaparte, et sans un mépris hautain les avances qu’on avait faites pour l’attirer et l’attacher. Il se laissa tomber en disgrâce et accepta le renom de « républicain incarné. » Une vie solitaire menée au milieu de gens mécontents et déclassés l’entraînèrent
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peu à peu dans des sentiments de haine et dans des calculs de vengeance. Il souffrait de voir Napoléon enivrer la France de victoires inespérées, et il se révoltait contre l’invincible ascendant que ce grand homme avait pris sur la nation. Une conspiration lui semblait dangereuse, peut-être même impossible : un coup de main lui paraissait facile, et même naturel. On ne pouvait renverser l’Empereur : mais ne pouvait-on saisir la place de l’Empereur absent ? On ne pouvait engager une lutte avec le gouvernement : mais lui, lui Malet, ne pouvait-il rêver un duel avec a le tyran? » Un mot devait lui donner le premier succès : « L’Empereur est mort ! » Un autre mot devait couronner l'œuvre : « Vive la liberté ! »
Dès 1807, Malet se compromit par des présages sur la chute de l’Empire. 11 fut arrêté et écroué à la Force. Il y retrouva Lahoric, chef d’état-major du général Moreau et son ancien camarade , et Guidai , jadis protégé de Barras et jacobin par tempérament. Au moment où Napoléon épousa Marie-Louise , Malet obtint sa translation dans la maison de santé du docteur Dubuisson. Lahorie et Guidai réclamèrent en vain la même faveur et restèrent à la Force. Dans sa nouvelle demeure Malet trouva plusieurs détenus dont les conversations réveillèrent ses chimériques espérances. Les événements, il faut l’avouer, venaient de jour en jour solliciter sa témérité et caresser son idée fixe par l’attrait irrésistible d’occasions imprévues. La campagne de Russie livrait le gouvernement, et Paris, et la France, aux angoisses de l’attente et aux pressentiments d’une catastrophe. Les bulletins de l’armée étaient rares ; les nouvelles obscures. (j<ii sait si Napoléon n’était pas mort? Napoléon mort , le pouvoir appartenait au plus audacieux, et n’était-il pas probable que le Sénat, investi d’une autorité souveraine, confierait à des
hommes, et non à une femme et à un enfant , les destinées de la patrie en danger ? Malet ne pouvait-il donc s’évader, se présenter la nuit à la porte d’une caserne , y annoncer la mort de l’Empereur, donner lecture d’un faux sénatusconsulte abrogeant le gouvernement impérial, entraîner une cohorte , délivrer Lahorie et Guidai , puis les forces de l’insurrection constituées, les soldats et les chefs trompés et enlevés, arrêter les principaux fonctionnaires, installer un gouvernement provisoire à l’Hôtel de Ville, et imposer la république à la France fatiguée de guerre et de despotisme. Cette surprise de Paris endormi et ce changement de gouvernement fondé sur une fausse nouvelle, était assurément, pour un homme en liberté, la plus téméraire des conceptions. De la part d’un prisonnier, c’était la plus incroyable des entreprises. Malet n'hésita pas. Il s’ouvrit à l’un de ses compagnons de détention, l'abbé Lafon. Ce dernier se chargea de la rédaction des sénatus-consultes, ordres, nominations et pièces nécessaires , lui procura, par un ami trompé, un asile de quelques heures, et dans cet asile, des armes, des vêlements, et ce qui était plus difficile à trouver, deux complices innocents, Rateau etBoutreux, jeunes gens fort honnêtes et fort courageux, qui, jusqu’à la mort, jouèrent le rôle de conspirateurs sons le savoir.
Le 22 octobre, vers minuit, Malet et Lafon franchissent le mur de la maison de santé et gagnent dans la rue Veuvc- Saint-Gilles le logis d’un prêtre nommé Caamagno. Caamagno, Rateau et Boutreux les attendaient. À peine arrivé, Malet demande une malle qu’on a dû apporter de la part du gouvernement. Après avoir constaté que rien n’y manque, il annonce aux assistants stupéfaits la mort de l’Empereur, les ordres qu’il a reçus du Sénat, sa nomination au commandement de Paris; il s’habille en général, habille Rateau en
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aide de camp, Boulreux en commissaire de police, et les entraîne à la caserne de Popincourl qu’occupait la dixième cohorte de la garde nationale. L’officier qui commandait celte cohorte s’appelait Soulier. Il était sérieusement malade. Malet pénètre dans sa chambre, le réveille en sursaut, se nomme le général Lamotle, général très-connu et en service à Paris, annonce la fatale nouvelle, lit aux troupes les prétendus ordres du Sénat, enjoint à Soulier d’occuper au petit jour l'Hôtel de Ville, et enlève sans résistance les bataillons étonnés.
Malet conduit cette troupe à la prison de la Force, et fait élargir Lahorie et Guidai. Nouvelle scène et môme jeu : L’Empereur est mort! Le Sénat a aboli l’Empire. Malet est commandant de Paris; Lahorie ministre de la police; Guidai commandant de la garde du Sénat. Pas une minute n’est à perdre. D’abord Lahorie et Guidai arrêteront ensemble le duc de Rovigo, ministre de la police, puis Guidai seul le ministre de la guerre, Lahorie seul le préfet de police. Malet se charge du général Ilulin , commandant de Paris, et Rateau porte à la caserne de la garde de Paris les faux ordres du Sénat, qui doivent tromper le colonel Rabbe et son régiment. Rendez-vous général à l’Hôtel de Ville, où, vers les neuf heures, s'installera le gouvernement provisoire. Il était six heures du malin. Personne ne met en doute la parole de Malet : et chacun, sous l’impulsion d’une fatale erreur et d’une crédulité inconcevable, court se livrer avec plus ou moins de succès à une suite de scènes grotesques ou dramatiques.
Au moment où Lahorie et Guidai envahissent le ministère de la police, le duc de Rovigo, qui avait passé la nuit à expédier des dépêches, reposait encore. Tout à coup, un bruit d’hommes et d’armes se fait entendre. La porte est
brisée, sa chambre envahie. Il se jette à bas du lit et se heurte contre Lahorie.
— « Je t’arrête , s'écrie Lahorie ; mais félicite-toi , lu es tombé dans des mains généreuses, et il ne t’arrivera pas de mai.
— Mais que se passe-t-il, répond le ministre éperdu?
— L’Empereur est mort.
— C’est impossible, hier soir j’ai reçu une lettre écrite de sa main.
— L’Empereur est mort, te dis-je, répète Lahorie d’une voix tonnante. »
Rovigo proteste et se défend.
— « Finissons-en, reprend Lahorie après une courte altercation. Mais où est donc le petit sergent? Qu’on le fasse monter. »
A ces mots, et croyant que ce petit sergent est chargé de l’exécuter, Rovigo se jette aux pieds de Lahorie, embrasse ses genoux et lui demande grâce.
— « Qui te parle de mourir? » reprend Lahorie, et il sort. Resté seul avec les soldats et un lieutenant nommé Piquerel, le ministre essaye en vain de leur persuader la vérité. Tout à coup Lahorie rentre bruyamment. Le petit sergent n’était autre que Guidai. Rovigo est enlevé , placé dans un fiacre et conduit par Guidai à la Force, où il arrive, après une tentative d’évasion, dans un état d’exaltation bien naturelle.
Le ministre de la police enfermé, Guidai devait arrêter le ministre de la guerre; mais il perd du temps, se répand en invectives, et laisse le duc de Feltre s’échapper du ministère, où l’avait surpris le bruit d’un mouvement militaire.
Plus habile et plus prompt, Lahorie s’était emparé du préfet de police. Pasquier était sur le point de se lever : il entend son valet de chambre se débattre et crier : « Sauvez-vous, sauvez-
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vous! » Pasquier s’élance en chemise dans son cabinel de toilette, et gagne un petit escalier qui donnait dans son jardin. Malheureusement, la porte du jardin était fermée. On le poursuit, on le saisit, on le ramène. Lahorie lui annonce la mort de l'Empereur, lui ordonne de se taire, le fait habiller entre deux soldats, monter dans un cabriolet de place et expédier à la prison de la Force.
Pendant ce temps, Malet s’était transporté avec un détachement à l’état-major de la place Vendôme. Le général Hulin, comme Pasquier, comme Rovigo, était couché. A la faveur de son costume de général , Malet pénètre dans sa chambre et lui annonce sa destitution. Ilulin se lève et demande à voir les ordres du ministre de la guerre. Malet répond qu’il ne peut les lui montrer en présence de Mmf Hulin. Hulin entre dans son cabinet. Malet l’étend à ses pieds d’un coup de pistolet tiré dans la figure. Mmc Ilulin accourt en criant. Malet sort, les enferme à double tour, traverse la place Vendôme, et monte chez l’adjudant général Doucel, auquel il avait envoyé des instructions par le lieutenant de la cohorte. L’assassinat de Ilulin avait probablement ébranlé Malet, qui se montre moins ferme au moment le plus critique. 11 avait ordonné à Doucet de mettre aux arrêts l’adjudant Laborde, dont il craignait l’activité et l’intelligence, et qui demeurait place Vendôme. Malet les trouve conférant ensemble. Un second et nouveau hasard amène dans le bureau de Doucet un inspecteur de police. Malet est reconnu : on le presse de questions , on l’embarrasse , on le déconcerte. Il veut sc défendre : on se jette sur lui. Le conspirateur arrêté, la conspiration est vaincue.
Que se passait-il maintenant à l’Hôtel de Ville-? Fidèle aux instructions du faux général Lamotte, Soulier avait conduit, vers les sept heures du malin, un détachement de cent cin-
quante hommes sur la place de l’Hôtel-de-Ville. S’adressant au concierge, il avait demandé un employé du bureau militaire nommé Lapierre , qu’il devait arrêter, et le préfet , auquel il devait remettre un paquet. Ni le préfet ni Lapierre n’étaient présents. Une demi-heure s’écoula, et, sur les huit heures, un homme assez gros, en habit vert et trèscrotté, arriva dans une voiture et avec les gens du ministre de la police. 11 dit quelques mots à Soulier, repartit, revint dix minutes après, parcourut l’Hôtel de Ville, et sans rien demander s’en alla. C’était Lahorie, qui avait exécuté la consigne de Malet, et qui cherchait le gouvernement provisoire.
L’émotion la plus naturelle et la plus vive s’était emparée de tous les employés de l’Ilôtel de Ville : mais personne ne doutait que la triste nouvelle apportée par Soulier ne fût exacte. Un des chefs de division de la préfecture, Villemsens, écrivit au crayon sur un petit morceau de papier : « On attend M. le préfet : Fuit imperator. » 11 fit montera cheval un garçon d’écurie nommé Francard , et l’envoya au-devant de Frochot, qui devait arriver de Nogent-sur-Marne par le faubourg Saint-Antoine. A cette heure en effet Frochot entrait dans Paris. Il est inutile de peindre son saisissement. Si l’autorité de Villemsens avait pu laisser quelques doutes dans son esprit, la vue des troupes et de la foule sur la place de l’IIôtel-de-Ville les eut dissipés. Villemsens l’attendait dans la cour. 11 lui répéta que l’Empereur avait été tué devant Moscou, que le ministre de la police (c’était Lahorie) était venu et l’avait demandé; qu'enfin le commandant de la dixième cohorte Soulier avait ordre d’arrêter Lapierre, qui passait pour un jacobin. Ces nouvelles ne laissaient prise à aucun soupçon. Tandis que Frochot monte l'escalier de l’Ilôtcl de Ville, Soulier et deux adjudants s’approchent et le suivent. Ils entrent tous les quatre dans son
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cabinet. Soulier semble abattu par la douleur : il s’asseoit. Il demande au préfet s’il a reçu un paquet, et, sur sa réponse négative, il lui communique la lettre qui le prépose à la garde de l’Hôtel de Ville. A peine Frochot l’a-t-il ouverte, qu’on annonce le ministre de la police. Il se jette à sa rencontre et se trouve en présence d’une personne inconnue et décorée.
— « Je ne suis point le ministre, dit l’inconnu, je viens au contraire m’informer si le ministre n’est pas à l’IIôtcl de Ville.
— Non, Monsieur, lui répond Frochot, trompé par les promenades de Lahorie, il y est venu, mais je n’y étais pas.
— Mille pardons, reprend l’inconnu, je suis envoyé par Madame de Rovigo, qui est dans une douleur, dans une consternation !
— llélas! Monsieur, s’écrie Frochot, qui pensait à la mort de l’Empereur, tandis que son interlocuteur pensait à l’enlèvement du ministre, qu’esl-cc qui n’y serait pas? »
Plus persuadé que jamais de la nouvelle qui niellait tant de monde en mouvement, Frochot rentre dans son cabinet, reprend la lettre adressée à Soulier et apprend pour la première fois que le gouvernement impérial est aboli , et que le gouvernement provisoire doit s’assembler à l’Hôtel de Ville vers les neuf heures. Cette nouvelle est un trait de lumière. L’Empereur est mort, se dit-il, et de ce malheur on veut tirer une révolution. Ces officiers qui l’entourent, ces soldats qui campent sur la place sont maîtres de la préfecture. Us ont arrêté Lapierre ; ils vont peut-être l’arrêter à son tour. Si le gouvernement insurrectionnel s’installe à neuf heures, comment le supporter, comment l’empêcher? Le mieux est de s’échapper et de courir prévenir l’archichancelier. Essayant de feindre une sécurité dont Soulier ne pouvait juger la sincérité , il se dirige vers la porte de son cabinet.
— « Enfin , Monsieur le préfet , dit Soulier en le suivant pas à pas, il nous faut un endroit pour mettre la commission, et un autre pour installer l’état-major.
— 11 y a de la place, répond Frochot, dans la grande salle pour la commission ; quant à l’état-major, il pourra se placer dans le bas de la salle Saint-Jean. »
. En disant cela, Frochot gagnait peu à peu la porte et entrait dans la grande salle. À ce moment, il aperçoit le chef du secrétariat Bouhin.
— « Tenez, Monsieur Bouhin, s’écric-l-il , veuillez dire à l’économe de dresser ici un bureau, » et se tournant vers Soulier, il ajoute : « Je vais changer de bottes. » Puis il sort, court dans scs appartements , appelle son cocher par une fenêtre , lui enjoint de mettre les chevaux en toute hâte pour se rendre chez Cambacérès. Il n’avail pas achevé de donner ces ordres, que Bouhin arrive essoufflé, lui annonçant que l'adjudant Laborde fait retirer la cohorte et la remplace par d’autres troupes. Tous deux retournent dans la grande salle où Laborde et Soulier étaient aux prises. Dans l’embrasure d’une croisée, Frochot aperçoit un homme attentif et immobile. C’était Saulnier, secrétaire général du ministre de la police.
— « Qu’est-ce donc que tout ceci, s’écrie Frochot? Que se passe-t-il? La nouvelle est-elle vraie?
— Quelle nouvelle? répond tranquillement Saulnier.
— Celle qui est relative à l’Empereur.
— Eh ! non , il n’en est rien.
— Ah ! je le savais bien, s’écrie Frochot ivre de joie, un si grand homme ne peut pas mourir! »
El se jetant au cou de Saulnier, qu’il connaissait à peine , il l’embrasse plusieurs fois en pleurant. Aussitôt Frochot ordonne à Soulier de se retirer. Il fait venir sa voiture au
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pied de l’escalier de l’IIôlcl de Ville, et comme une foule assez considérable environnait les soldats de la dixième cohorte, il parle, et d’une voix émue proteste contre les bruits qui ont été répandus, les alarmes qu’on a fait naître, et les dangers que ces bruits et ces alarmes auraient pu susciter. Tout cet imbroglio avait duré vingt-cinq minutes.
Quand Frochot entra dans le salon de Cambacérès, neuf heures sonnaient. De tous les côtés et coup sur coup, l’archichancelier recevait de bonnes nouvelles. On le félicitait sur son courage et sa présence d’esprit, quoique dans les premiers moments courage et présence d’esprit lui eussent fait défaut. Le comte Réal avait le premier annoncé à Cambacérès l'enlèvement du duc de Rovigo. La première pensée du chef du gouvernement fut de se barricader dans son hôtel et de se défendre « contre les brigands. » Ses craintes se changèrent en terreur lorsque Saulnicr raconta l’assassinat du général Hulin. Un tremblement nerveux le saisit, et il supplia Saulnicr de se rendre en toute hâte chez le ministre de la guerre, pour lui demander un piquet de la garde impériale. Sur ces entrefaites, le duc de Feltre, qui, sur le bruit d’un mouvement révolutionnaire, avait pu faire, avant l'arrivée de Guidai, ce que voulait faire Frochot après l’arrivée de Soulier, c’est-à-dire quitter son hôtel et venir prendre les ordres de Cambacérès, le duc de Feltre arriva. On tint conseil, et, séance tenante, Saulnicr et Laborde furent chargés de relever les postes placés par Malet et de délivrer le préfet et le ministre de la police. On sait comment ils arrachèrent Frochot aux périls d’une erreur si naturelle, Pasquier et Rovigo aux angoisses d’une détention si imprévue. L’exaltation de Rovigo dépassa, s’il était possible, l’ivresse de Frochot. Le passage d’une douleur profonde à la joie la plus vive lui ôta quelques instants l’usage de son bon sens.
il ne pouvait se contenir, et il voulait, dans la prison même, délibérer sur les moyens de réprimer et d’annoncer la conspiration à l’Empereur. Pasquier et Saulnicr le ramenèrent au ministère de la police, où Lahorie était revenu s’installer et se faire prendre. Vers les onze heures, le gouvernement impérial cherchait des ennemis pour les accabler. 11 n’en trouvait plus. Cambacérès pouvait aller triompher à Saint- Cloud, et offrir à l’impératrice Marie-Louise et au Roi de Rome l’hommage de son dévouement. Le duc de Fellrc pouvait envoyer la garde impériale , sous prétexte que les conspirateurs devaient enlever l’héritier de Napoléon. Le danger était passé, on fit du zèle. Cambacérès tint à trois heures un conseil des ministres, nomma une commission militaire pour juger les conspirateurs, et termina gaiement au Rocher de Cancalc une journée qu’on aurait dû appeler la journée des Dupes.
Le lendemain matin, un immense éclat de rire retentissait dans Paris. Cambacérès, Pasquier, Rovigo, Feltre, Réal, Frochot , en un mot les acteurs involontaires de ce drame inattendu, se posaient à eux-mêmes et les uns aux autres ces redoutables questions : « Que s’est-il passé? Qui est coupable? Que dira l’Empereur? » Deux hommes, Cambacérès et le duc de Feltre, ne pouvaient manquer de dominer la situation. Ni l’un ni l’autre n’avait été compromis par les conspirateurs, et tous les deux avaient été en mesure de faire près de l’Impératrice acte officiel de présence et de dévouement. Ils écrivirent à l’Empereur sans se nuire, supposèrent une vaste conspiration, la déclarèrent formée sous les yeux de la police et déjouée par l’autorité militaire, s’attribuèrent le succès d’une répression qui n’était due qu’au hasard, et cherchèrent à peindre la grandeur du péril par la sévérité du châtiment. En effet, avec une promptitude san-
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guinaire el sans distinguer les coupables et les dupes, sans permettre aux accusés de se faire défendre ou de faire valoir des excuses, sans graduer les fautes et les peines, la commission militaire condamna à la peine de mort quatorze personnes. Deux obtinrent des sursis : douze furent exécutés le 29 octobre dans la plaine de Grenelle. Le duc de Feltre fit partir un de ses aides de camp pour justifier cette boucherie, accuser ses collègues, el égarer pendant quelque temps l’esprit de Napoléon.
Le duc de Feltre détestait Rovigo. L’occasion semblait bonne de le perdre à jamais. Il n'était pas difficile d’attirer tous les regards, tous les sourires, toutes les malices sur l’enlèvement du ministre et du préfet de police; mais Rovigo et Pasquier étaient hommes à se défendre. La police n’était pas tout entière dans leurs mains, Paris était soumis à la police de la préfecture de police , à la police du ministre de la police, à la police du commandant militaire de la première division, à la police du grand maréchal du palais, à la police du commandant de service de la garde impériale, à la police du commandant général de la gendarmerie. Laquelle de ces polices avait été négligente et coupable? N’était-ce pas la police militaire, la police chargée des casernes et des mouvements de troupes, c’est-à-dire la police du commandant de la division, du général Ilulin, du ministre de la guerre? Assurément. Le duc de Feltre le sentit si bien , qu’il n’osa pas attaquer vivement Pasquier et Rovigo, et tourna l’effort de ses intrigues contre l’homme le moins capable de se défendre et le mieux fait pour servir de victime expiatoire, contre le malheureux Frochol. Frochot, il faut l’avouer, s’offrit de lui-méme, avec une présomptueuse candeur, aux calomnies et aux médisances. Sans se défier de ses collègues, sans se douter qu’on put soupçonner sa fidélité et critiquer
sa conduite, se figurant infime qu’il avait habilement échappé à l’arrestation si ridicule de Pasquier et de Rovigo, Frochot avait naïvement et sincèrement raconté sa conduite à l’ilôtel de Ville. Rovigo à Paris l’avait écouté en souriant ; Réal et plusieurs conseillers d’Etat , à Saint-Cloud , sans mot dire ; mais bientôt les ministres de la police, de l’intérieur, de la guerre , lui demandèrent par écrit la relation de ses aventures. Rientôt un soulèvement de propos malveillants jeta dans cette âme confiante de douloureuses inquiétudes. Frochot s’en plaignit à Montalivct , qui était alors ministre de l’intérieur, et sur sa demande recommença son récit. Lorsqu’il en vint au moment où il donne l’ordre à Bouhin de faire apporter des tables et des chaises dans la grande salle, Montalivet s’écria avec un ton de colère et d’étonnement :
— «Quoi! vous avez fait cela! Il faut que je l’entende de votre bouche pour le croire?
— Mais, Monsieur le ministre, qu’y trouvez-vous à redire? Si mon intention eût été de procurer «à la soi-disant commission du gouvernement un lieu de délibérations, je n’avais qu’à ouvrir, qu’à livrer la salle du conseil municipal, dans laquelle j’avais encore présidé une commission la veille. Ne voyez-vous pas qu’en donnant l’ordre de transporter des tables et des chaises dans la salle que j'étais obligé de traverser, je ne cherchais qu’un moyen d’occuper mes interlocuteurs, je dirai mes gardiens, et de m’échapper?
— Ce n’était pas ce qu’il fallait faire, répond Montalivet
— On fait ce qu’on peut, et pouvais-je faire autre chose? reprit Frochot. N’étais-je pas à la discrétion du commandant et de sa troupe? Avais-je des forces pour me défendre? Et du fond de mon cabinet, sans action sur la police, sans action sur les soldats, pouvais-je avec mon huissier arrêter un mouvement révolutionnaire? Si je n’avais d’autre parti que d’é-
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chapper au sort réservé au ministre et au préfet de police, et à venir prendre les ordres de l'archichancelier. J’ajoute même que si Malet et les siens eussent réussi pendant encore une heure, il n’eût été bruit que de mon adresse : car recouvrant ma liberté, je recouvrais le moyen de lutter contre l’insurrection. Ce qu’il m’aurait été impossible de tenter en me laissant arrêter ou assommer (1). »
Détournant une argumentation qui ne manquait pas d’adresse et de force, le ministre l’interrompit brusquement.
— « Eh ! Monsieur le préfet, vous parlez de vos intentions : qui peut les connaître? Les conspirateurs ne vous avaient-ils pas désigné comme l’un de ceux qu’ils conservaient? »
Sous cette foudroyante apostrophe, Frochot tomba anéanti. « Je l’ignorais, dit-il , je l’ignorais. »
Cambacérès était le chef du gouvernement, le supérieur du ministre de l’intérieur. Frochot lui demanda une audience. Cambacérès la lui accorda dans un billet très-sec. Frochot essaya de lui tirer quelques paroles de consolation ; il put à peine en obtenir quelques paroles de froide convenance. 11
(1) Il ne sera peut-être pas inutile île consigner sur ce point important le témoignage de Rovigo : « On fit un grand crime au préfet de la Seine « d'avoir dit à ses gens : * Faites ce que ces Messieurs ordonnent, » et on x persuada à l'Empereur de le déplacer. I .'autorité militaire l’attaqua vive- « ment, et il fut disgracié. Cependant, que pouvait faire le préfet contre un « colonel et sa troupe, en supposant même qu’il eût ordonné à ses domes- « tiquos le contraire de ce qu'il leur dit? Assurément, le préfet de la Seine < était un homme incapable d'une lâche trahison , et s'il avait été chez lui « an moment où celte troupe s'y présenta , il ne l’eût reçue qu’après de v bonnes informations. Mais qui aurait pu croire que des troupes entière» <s seraient sorties de leurs quartiers, leurs ofliciers eu tête, sur l'ordre de « leurs généraux, et surtout pour un objet comme celui-là? Le préfet de i la Seine fut généralement plaint. Il lui resta des amis, et l'Empereur « témoigna des regrets que cela lui fût arrivé. U l'estimait particuliérement, « et je suis sûr que sans l'opiniâtreté du duc de Feltre, le préfet de la Seine « n’eùl pas succombé. • Mémoires du duc de Rovigo, t. VI, p. 41.
entrevit alors, sans pouvoir y croire, le sort qu’on lui réservait. 11 prit la plume et écrivit à l’Empereur ilans toute l’effusion (le la douleur. L’Empereur lui répondit de sa main; mais cette réponse, par une nouvelle fatalité, fut brûlée à Orska, dans le désordre de la retraite.
Napoléon avait appris ces événements le 6 novembre à Dorogobouge : « Eh bien ! Monsieur l’intendant général, dit-il à Daru , où en serions-nous, si nous étions restés à Moscou , comme vous le vouliez? » 11 ne put contenir son émotion lorsqu'il vit à quel point on avait peu songé à l’Impératrice, au Roi de Rome, aux institutions de l’Empire. Il s’emporta contre la police qui n’avait rien prévu, contre l’autorité militaire qui avait été trop cruelle, contre tous ceux qui avaient pu croire qu’il était mortel. Quelques jours après, l’armée traversait la Bérézina, et Napoléon en abandonnait les tristes débris pour s’assurer une couronne que la grandeur de ses revers et l’audace de Malet avaient fait chanceler sur sa tête.
11 arriva à Paris le 18 décembre, à onze heures du soir. Le lendemain matin, il manda tous les membres du gouvernement. 11 parut devant eux avec l’attitude d’un juge sévère, rejeta sur les éléments l’issue de la campagne perdue , traita les affaires intérieures gravement, et les affaires extérieures légèrement, questionnant pour n’être pas questionné. Après cette réception d’apparat, il donna audience à tous les ministres séparément. L’archichancelier passa le premier. En présence de ce conseiller si sûr et si fin , Napoléon ne pouvait garder le silence sur le désastre de la dernière campagne ; mais il revint très-rapidement sur l’échauffourée du 23 octobre. Il remercia Cambacérès du zèle qu’il avait déployé, ne lui reprocha pas la mort inutile de tant de victimes, et s’étendit sur les moyens d'assurer le trône à son
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fils, dans le cas où il serait tué (1). Qu’elle lui fût naturelle ou qu’elle lui eût été suggérée, la pensée d’emprunter à l’affaire Malet l’occasion d’un grand spectacle en l’honneur du principe d'hérédité, et par ce spectacle même de détourner l’attention publique des événements de Russie, cette pensée, dis-je, dominait son esprit. Cambacérès avait bien des raisons pour le soutenir et le diriger dans celte voie. Pourvu qu’on ne sacrifiât pas un membre du cabinet qu'il avait présidé, Rovigo et Pasquier au duc de Fellre, ou le duc de Fcltre à Rovigo, c’est-à-dire qu’on ne lui donnât pas l’apparence d’un tort, l’ancien conventionnel trouvait fort utile de ranimer le sentiment émoussé de la fidélité monarchique , en faisant tomber sur l’innocent préfet de la Seine le coup de la colère impériale. Napoléon et Cambacérès s’entendirent sur la nécessité d’environner cette mesure exclusivement politique d’un appareil extraordinaire. L’Empereur en dicta les détails. Au lieu de passer simplement devant lui, comme on le faisait dans les jours de fête, il voulut d’abord que les grands corps de l’État vinssent dès le lendemain, aux Tuileries, lui adresser des discours solennels. Cambacérès fut chargé d’indiquer le sens et les principaux traits des harangues auxquelles l’Empereur devait répondre, de préparer le conseil d'État au jugement insolite que Napoléon allait provoquer, et de prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher Frochot de parvenir jusqu’à lui. Napoléon voulait être impitoyable : « Le cœur d’un homme a d’État doit être dans sa tête, disait-il à Sainte-Hélène; ma « main de fer n'était pas au bout de mon bras, elle tenait
« immédiatement à ma tête La moralité, la bonté,
« chez moi, se trouvent dans mes nerfs (2). » En cette occa-
(1) Thiers. Hist. du Consulat et de l’Empire, t. XV, p. 163.
(î) Mémorial de Sainte Hélène, t. Il, p. 467 et 468.
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sion plus qu’en toute autre, Napoléon se défiait « de ses nerfs. » Il aimait, il estimait Frochot : il savait bien qu’il ne pourrait pas résister à ses larmes !
Tout étant réglé avec Cambacérès, l’Empereur reçut les autres ministres. Le ministre de l’intérieur, Montalivct, ne soutint le préfet de la Seine que par des expressions d'une pitié accusatrice. Le duc de Feltre, qui avait besoin de justifier les sanglantes exécutions du 29 octobre et de maintenir son rôle d’inflexible sévérité, poursuivit Frochot avec une opiniâtre énergie. Rovigo le défendit. Rovigo sentait bien que la cause de Frochot était la sienne, et qu’à tout prendre, ils n’avaient ni l'un ni l’autre montré beaucoup plus de sangfroid. Sachant que le duc de Feltre avait persuadé à l’Empereur que l’échappée de Malet était une vaste conspiration, il s’appliqua avec une rare sagacité à démontrer que cette conspiration n’avait jamais existé que dans la tête de Malet, que tout le monde avait été sa dupe et personne son complice. Bien étonnés furent les courtisans, torsqu’après un entretien de deux heures, ils virent sortir du cabinet de l’Empereur Rovigo calme et souriant. Rovigo sauvé, Pasquier et Frochot devaient l’ôtre. Mollien le souhaitait vivement, et dans l’audience qu’il eut ce môme jour, il plaida la cause de ses collègues « plus surpris que faibles. » « Que voulez-vous, « lui répondit Napoléon, ce pauvre préfet do Paris, Frochot, « a été malheureusement la dupe de l’échappée de Malet. « Je ne lui en veux pas. C’est un magistrat intègre et ca- « pable; mais eût-il été vrai que j’étais mort, il avait autre « chose à faire que de reconnaître l'autorité de Malet. »
Mollien fit valoir avec justesse et convenance les effets de l’étonnement et de la consternation, qui enlèvent tout moyen de résistance, comme ils écartent tout soupçon d'assentiment. « Mais je vous répète, répliqua vivement Napoléon,
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« que je ne lui en veux pas. On vient de me dire qu’il pro- « voquait lui-même une enquête sur sa conduite , et que le « conseil d’Etat demandait à en être chargé. Tl est membre « de ce conseil, il sera jugé par ses pairs (1). » Napoléon était sincère. La disgrâce de Frochot n’était pas le châtiment d’une conduite infidèle, mais un acte de gouvernement.
Le dimanche 20 décembre, l’Empereur reçut le Sénat, le conseil d’Etat et les grandes administrations. M. de Lacépède offrit les hommages du Sénat. 11 commença par féliciter Napoléon de son heureux retour et par en féliciter la France : puis il vint au sujet même de la solennité , à l’exaltation de la dynastie napoléonienne et du principe monarchique, il parla peu de l’expédition de Russie, que Napoléon avait, disait-il, assurément tentée et faite malgré lui. L’Empereur, assis sur son trône, répondit qu’il avait fort à cœur la gloire et la grandeur de la France , mais qu’il pensait avant tout à garantir son repos et son bonheur intérieurs. La sauver de l’anarchie avait été et serait le but constant de ses efforts. Aussi demandait-il au ciel des magistrats courageux autant au moins que des soldats héroïques. La plus belle mort, ajoutait-il, serait celle d’un soldat tombant au champ d’honneur, si la mort d’un magistrat périssant en défendant le souverain, le trône et les lois, n’était plus glorieuse encore.
Le conseil d’Étal suivit l’exemple du Sénat. 11 répéta, avec quelques variantes, les paroles prescrites pour la circonstance. Après avoir redit de la manière convenue que des scélérats avaient voulu plonger la France dans l’anarchie, que le crime avait été promptement suivi d’un juste châtiment, que la France avait, en cette occasion, senti redoubler son amour pour la dynastie à laquelle elle devait tant de
(1) Mémoire s d'un minisire du Trésor, t. III, p. 448.
gloire el de bonheur, il fit éclater pour la personne du souverain des sentiments d’admiration et de reconnaissance qui contrastaient singulièrement avec les critiques et les angoisses qu’avait inspirées la politique aventureuse de Napoléon. La réponse de Napoléon est restée célèbre. On l’a prise uniquement pour une attaque à la philosophie et à la liberté, une réponse à la conspiration Malet; elle était aussi l’acte d’accusation dressé par le premier Empereur contre l’ancien membre de l’Assemblée constituante, devenu préfet de la Seine, contre l’ami de Mirabeau, devenu le serviteur de Napoléon.
« Conseillers d’État,
« Toutes les fois que j’entre en France, mon cœur éprouve une bien « vive satisfaction. Si le peuple montre tant d’amour pour mon fils, « c’est qu’il est convaincu par sentiment des bienfaits de la monarchie.
« C'est à l'idéologie, à cette ténébreuse métaphysique qui, en rccher- « chant avec subtilité les causes premières, veut, sur ses l>ases, fonder i la législation des peuples, au lieu d'approprier les lois à la connais- « sance du cœur humain et aux leçons de l'histoire, qu’il faut attribuer « tous les malheurs qu’a éprouvés notre pauvre France. Ces erreurs « devaient amener le régime des hommes de sang. En effet, qui a pro- « clamé le principe d'insurrection comme un devoir? Qui a adulé le « peuple en l’appelant à une souveraineté qu’il était incapable d’exer- « cer? Qui a détruit la sainteté et le respect des lois, en les faisant « dépendre, non des principes sacrés de la justice, de la nature des a choses et de la justice civile, mais seulement de la volonté d’une « assemblée composée d’hommes étrangers à la connaissance des lois « civiles, criminelles, administratives, politiques et militaires? Lors- « qu’on est appelé à régénérer un État, ce sont des principes constam- « ment opposés qu’il faut suivre. L’histoire peint le cœur humaini « C’est dans l’histoire qu’il faut chercher les avantages et les incon- « vénients des différentes législations. Voilà les principes que le conseil « d’État d’un grand empire ne doit jamais perdre de vue. Il doit y «joindre un courage à toute épreuve, et à l’exemple des présidents « Harlav et Molé, être prêt à périr eu défendant le souverain, le trône « et les lois. »
Au moment où l’Empereur prononçait le réquisitoire du
FROCHOT
jugement qu’il allait demander au conseil d’Etat de rédiger, Frochot était absent. Sous les fausses apparences d'un intérêt protecteur, Cambacérès avait conseillé à Frochot d'attendre quelques jours avant de voir l’Empereur. Frochot lui avait immédiatement répondu que le conseil d’État présentant ses hommages au souverain, il était obligé de se joindre à ses collègues. Cambacérès lui répondit par un billet fort poli, où il l’assurait pour la première fois « de son attachement. » Il le prévenait que le corps municipal ne serait reçu que le vendredi, et que le préfet de la Seine ne devait pas se présenter avant ce jour. Frochot se doutait bien que cette exclusion du corps municipal et de son représentant cachait quelque intrigue, et il ne conserva plus aucun doute, lorsque des amis consternés lui racontèrent les discours que venait de prononcer l’Empereur.
C’en est trop. Le lendemain malin lundi, Frochot se présente aux Tuileries. A sa vue, le chambellan de service se trouble. 11 le prie de se retirer, il le supplie de ne pas exiger une audience qui lui sera refusée, et qui est le plus sûr moyen de tout perdre. Plusieurs officiers du palais interviennent et joignent leurs instances aux prières du chambellan. À cet accord de supplications, qui paraissent inspirées par le plus sincère intérêt, Frochot ne sait malheureusement pas résister. 11 hésite, recule, sort, et rentré chez lui, écrit à l’Empereur la lettre la plus touchante. Il était bien temps de protester, de demander une audience, d’offrir sa démission! Avant que cette lettre fût remise, l’Empereur avait ordonné au conseil d'Élal de prononcer immédiatement sur la conduite du préfet de la Seine.
Consultées les unes après les autres, les sections du conseil d’Élal déclarèrent que Frochot n'avait pas été coupable de trahison (on se hâtait de l'affirmer), mais qu’il avait manqué
de présence d’esprit. Dans la seclien de l’intérieur, Regnaud de Saint-Jean-d'Angély excusa Frochol par un mot trèsheureux : « M. Frochot, dit-il, fut frappé d’une apoplexie morale. » Pasquier soutint vigoureusement Regnaud de Saint-Jean-d’Angély. « Les fautes de M. Frochot sont graves, dit la section, mais elles ont été celles d’une âme abattue, et non d’un coeur infidèle. » La section des finances fut moins bienveillante. Defermon, qui avait rédigé et prononcé le discours du conseil d’État dans l’audience du 20 décembre, en conduisit les délibérations avec si peu de ménagements, qu’un des membres de cette section, Bérenger, voulut rédiger séparément son opinion. La section de la guerre , sous les inspirations du duc de Feltre, fut encore plus servile et plus violente : toutefois, elle confia à l’Empereur le soin de punir « la pusillanimité du préfet de la Seine. » Dans la soirée du 22, Defermon déposa ces avis entre les mains de l’Empereur, et le mercredi 23 décembre, Napoléon destitua le comte Frochot de ses fonctions de conseiller d’État et de préfet du département de la Seine.
Napoléon avait destitué le préfet de la Seine et le conseiller d’État : il ne priva pas Frochot de son estime et de son amitié. « Je ne lui en veux pas, » disait-il à Mollien : et comment lui en aurait-il voulu, lorsqu’il sacrifiait aux convenances de la politique douze années de services éminents? La violence porte toujours des fruits empoisonnés. C’est en vain que, par des protestations officielles d’amour et de dévouement , les gouvernements essayent de donner le change sur les sentiments publics; c’est en vain qu’ils tentent de retenir par la crainte ces fidélités qui s’offrent avec les succès cl qui s’éloignent avec les revers. Quand le cœur des princes se ferme pour accomplir des sévérités qui leur sont personnellement utiles, le cœur des sujets s’ouvre aux défaillances
FROCHOT
qui leur sont profitables. Chacun suit son intérêt, et l’intérêt, comme un torrent impétueux, emporte dans l'ingratitude les serments les plus sacrés et les dévouements les plus sincères.
Frochot se relire à Aignay. — Première Restauration. — Démarche du conseil municipal près du ministre de l’intérieur. — Louis XVI11 nomme Frochot conseiller d'Etat honoraire. — La ville de Paris lui accorde une pension. — Les Cent-Jours. — Napoléon le nomme préfet des Bouchesdu-Rhône. — Belle conduite de Frochot. — Seconde Restauration. — La viUc de Paris lui confirme sa pension.
À peine eut-il entrevu dans le Moniteur la nouvelle de sa destitution, que Frochot demanda sa voiture et quitta la préfecture. 11 se retira à Nogent, suppliant ses amis et ses employés de respecter sa retraite et de lui ménager quelques semaines de solitude.
Cette décision, qui permettait à la reconnaissance et à la pitié d’agir sans se compromettre , provoqua une explosion de sympathies. Bien des esprits n’auraient pas osé dire dans la conversation ce que les cœurs avouèrent dans la correspondance. On lui conta tous les bruits de la cour et de la ville. L’Empereur aurait dit à Rcgnaud de Sainl-Jeand’Angély : « J’ai été forcé de faire un exemple. Je le re- « grelte. J’aurais voulu retenir d’une main le coup que je « portais de l’autre. » A Chabrol : « Je désire être aussi « content de votre administration que je l’étais de celle de « M. Frochot. » Quand Chabrol reçut pour la première fois les maires et les membres du conseil municipal, il fut frappé de l'attitude morne, du silence glacé de ses futurs eollabo-
rateurs : « Je savais bien, aurait dit le nouveau préfet, que « ma tâche était difficile; mais j’espère, Messieurs, que vous « ne me la rendrez pas impossible. » Toutes ces nouvelles, données à Frochol et répétées coup sur coup, auraient dû relever son courage abattu et adoucir l’amertume de sa disgrâce. Ce qu’il a fait, ce qu’on pense de lui, ce qu’il deviendra, le passé, le présent et l’avenir, la fortune et la renommée, l’amitié et sa propre conscience, rien ne le touche et ne le sauve de lui-méme. Il ne pense qu’à l’Empereur, à l’Empereur qui n’a pas voulu le recevoir, l’écouter, le comprendre, à l'Empereur qu’il aimait tant, et qui, en le frappant, prétend l’aimer toujours! L’Empereur a parlé, et sa voix, comme un coup de tonnerre, gronde encore dans son esprit assourdi.
Tous les hommes ont dans le fond de leur vie la ressource d’un grand sentiment. Frochot avait un fils, et un fils qu’il adorait, un fils qui, par de raies qualités, méritait l’orgueil paternel. Jeune, ardent, ambitieux, le jeune Frochot avait été envoyé en Espagne, où il avait fait preuve de décision et d’habileté. Il était auditeur au conseil d’État et sous-préfet d’Oldenbourg. Dès qu’il put réfléchir, F'rochot se demanda s’il pouvait, s’il devait rester près de Paris, entretenir avec les amis qui semblaient lui rester des relations peut-être très-pénibles; en un mot, s’il devait sacrifier sa passion de solitude à la carrière compromise de son fils. La nécessité , et, puisqu’il faut le dire, la pauvreté le tira de ses incertitudes. Il reconnut que garder la petite maison de campagne qu’il avait achetée à Nogent serait folie. 11 résolut de la vendre et de se retirer à Aignay. Regnaud l’apprit.
« On me dit, mon ami, que tu veux partir pour la Bourgogne, et, « d’at'ord, je veux que ce ne soit pas sans aller déjeuner avec toi. « Ensuite, je ne voudrais pas que tu partisses si vite. Si ta maison
FROCHOT
« n'cst pas vendue, qu'importe que tu mènes ta paisible vie prés de « Paris ou à soixante lieues? Je voudrais que tu laissasses écouler le « temps d'une année, qui peut suffire pour qu’on puisse redire ton « nom au maître et lui rappeler tes bons services ; et quand ta maison « serait vendue, tu en aurais une partout où tes amis, moi le premier, « en ont une , et je m'affligerais bien si tu pars si vite. Adieu , mon « ami , je t'aime et t’embrasse de tout mon cœur.
a Regnaud. »
Frochot répondit à Hcgnaud :
<i Mon ami, mon excellent ami, tu veux, avant que je ne la quitte, « venir déjeuner dans la retraite que je me suis faite! Kh bien! viens-y. « Je m'éloignerai moins malheureux apres t’y avoir fait mes adieux , « après t’avoir parlé encore une fois de mon fils, qui seul m'occupe « et doit m'occuper. Quant à moi, n’y pense plus; il n’y faut plus a penser pour rien. L’intérêt que tu as la générosité de me conserver b te fait sur cela illusion; mais moi qui, à la fin, ai eu le temps, « depuis que je suis à terre, de me remettre de l'étourdissement que « la chute m’a causé, je sens toutes mes contusions. Le maître ne « voulait que me faire tomber d’une main, et de l’autre main, suivant « sa propre expression, me relever plus ou moins; mais il a appelé a pour cela trop de monde. Quelques hommes cruels s'y sont trouvés; a il y avait une pente; ils l'ont coupée à pic, et j’ai été fracassé. Mon « ami, on ne revient pas de là, te dis-je, et après une mutilation « aussi horrible, il ne reste plus qu’à aller se cacher, se traîner et a mourir dans les bois. Je compte partir le 22. Puisses-tu réaliser d'ici « à ce temps l’espérance que tu me donnes! Viens me voir. Cette b marque d'amitié est digne de ton cœur. Je suis digne de ta sentir, a et j'en conserverai dans ma retraite un délicieux souvenir. »
Regnaud élail un vieil ami , qui n'avait jamais failli ; mais ceux-là même qui s’étaient dérobés dans le péril revenaient les mains tendues et le visage souriant. Montalivel, par exemple, avait saisi avec empressement l’occasion que lui offrait la carrière du fils pour accabler le père d’aimables politesses. Il ne manquait pas une occasion de réparer le mal qu’il avait laissé faire. Il donnait lui-même à son ancien préfet des nouvelles du sous-préfet d’Oldenbourg, et chaque
fois il lui renouvelait l'expression de plus en plus chaude de sentiments sincères.
« J’ai eu beaucoup de regrets. Monsieur le comte, dit Montalivet le « 7 juin 1813, de ne pas vous voir avant votre départ, et de ne pas « causer avec vous de la ctmduite honorable et courageuse de M. votre « fils. I.es détails de cette conduite ont été mis sous les yeux de a Sa Majesté, qui, je le sais, a daigné les remarquer.
« Je viens vous prier de me donner de vos nouvelles. J'aurais besoin « de savoir que vous êtes content de votre santé, que les occu|>ations « de la campagne remplissent agréablement vos journées, et que vous « conservez à vos anciens amis, au nombre desquels je vous prie de « me compter toujours, lion souvenir et constante amitié.
« Recevez l'assurance de mon inviolable attachement.
« Montalivet. »
À quoi Frochot répliquait avec une naïveté touchante :
« Il faut que Votre Excellence soit douée d’une bonté bien inépui- « sable pour se souvenir encore d’un pauvre paysan , dont un hasard « singulier avait fait une sorte d’homme de cour, et que des circons- « tances non moins extraordinaires ont renvoyé au milieu de ses a rochers sauvages, d'où il n’aurait jamais dû sortir. Quoi! vous « daignez mettre de l’intérêt à savoir comment je me porte, comment « je passe mon temps, si je garde souvenir à mes amis, et vous allez «jusqu'à me dire de vous compter toujours parmi eux. Ah! Monsei- « gneur, ne me dites plus de ces choses-là; elles me font trop sentir « tout ce que j’ai perdu. Elles renversent trop cruellement les illu- « sions que je me suis faites et que j'ai besoin de conserver ici pour y « supporter la vie. Voilà bientôt six mois que je m’étudie à ne plus « considérer la bonne et la mauvaise fortune de mes treize dernières « années que comme des rêves dont je défends le mieux que je peux « mon imagination. Depuis deux mois surtout que je suis rendu à mon « ancienne existence, j'étais parvenu à me tenir dans un certain vague, « au milieu duquel il m’arrivait de douter si j’avais jamais été autre « chose que ce que je suis maintenant. Votre lettre si bonne, si aflec- « tueuse, a détruit tout à coup cette espèce d’artifice que j'essayais de « soutenir contre moi-même. Elle m’a coûté les premières larmes que « je répands ici, et |>ourtant je vous remercie.
« Quant à la santé de mon corps, elle n'est que trop bonne pour un a homme qui n’a rien à faire. C’est à présent que je devrais avoir la
FROCHOT
« la goutte, et je me chargerais même bien volontiers de l’avoir pour « vous et pour moi. En revanche, la tête et les jambes ne valent guère; « aussi ne fais-jc rien de l'une et pas grand'chose des autres. Je vais, « je viens, j’use le temps, je ne désespère pas d’ètrc aussi heureux que « tous les paysans qui m’entourent. Voilà le sort auquel j’aspire mainu tenant.
« Mon fils, protégé par vous, en aura sans doute un meilleur, et sera, « je l'espère, plus heureux à le conserver. Tout ce que vous avez fait « pour lui, Monseigneur, équivaut à une adoption. 11 est vôtre, tant « qu’il en sera digne toutefois. Soyez certain que je ne vous demanderai a jamais rien pour cet enfant qui m'est si cher, cl qui devra peut-être « plus à mes malheurs qu'il n’aurait jamais dû à mes prospérités. Si « cela était, il y aurait là pour moi une grande source de consolation ; « car, à vrai dire, je commençais à n’ètre plus bon à grand'chose, et « il ne me restait plus qu’à désirer d’être utile à mon fils. Que je le « sois d’une manière ou d’une autre, peu importe. »
Que pourrait-on ajouter à celte lettre si naturelle et si émue? Quelle sincérité ! Quel abandon! Il ne cache rien. 11 livre tous les secrets de son cœur. Il est malheureux, malheureux d’avoir été méconnu , d’ètrc condamné à l’inaction, de ne plus servir son fils : mais chez lui aucun dépit, aucune amertume, aucune animosité. 11 a été frappé, ou pour mieux dire assommé. Pendant quelque temps, il est resté sans connaissance : maintenant il se remet, comme on se remet après une longue maladie. U est entré dans la convalescence et marche vers la guérison. Cette guérison, il l'attend du repos, des occupations champêtres, de l’estime de ses amis, du bonheur de sou fils. 11 ne l'alleiul certes pas d’une double révolution ; et pourtant les événements se précipitent. L’Allemagne est perdue. L'Europe entière marche contre nous. La France est envahie. Paris tombe au pouvoir des alliés. Napoléon vaincu, abdique. Louis XVI11 est proclamé roi de France (avril 1814).
Autour du nouveau gouvernement se pressent les courtisaus, se croisent les intrigues et se disputent les ambitions.
Frochot ne sollicite rien. Il demeure muet, immobile au fond de son village. 11 s’est oublié et compte qu’on l’oublie. Toula coup les courriers arrivent et lui apportent de bien singulières nouvelles. Le conseil municipal s’est réuni, et dans une audience que lui a gracieusement accordée le ministre de l’intérieur M. de Montcsquiou, il a redemandé son ancien préfet. Le président du conseil municipal, M. Lebeau, a déclaré que le conseil avait déjà fait cette demande au gouvernement provisoire, et qu’il aurait bien autrement insisté si M. de Chabrol avait paru désirer la direction des ponts et chaussées. Plusieurs membres du conseil ont appuyé vivement les paroles du président. L’un d’eux s’est informé discrètement si les souvenirs de l’Assemblée constituante n’avaient pas laissé dans l’esprit du ministre des préventions contre le préfet de l’Empire. « Comment, s’écrie Montesquiou, « le plus beau titre que pourrait avoir M. Frochot, serait d'a- « voir été membre de l’Assemblée constituante, si toutefois « il ne pouvait se prévaloir de la reconnaissance de la ville « de Paris, dont le conseil municipal est en ce moment l’or- « gane. Je serais, pour ma part, très-heureux, ajoule-l-il, « de rendre M. Frochot à vos voeux; malheureusement, la a direction générale des ponts et chaussées, qui aurait pu « convenir à M. de Chabrol, vient d’être donnée à M. l’asa quier. Si le conseil veut bien m’indiquer ce que dans le « moment actuel je puis faire, je suis tout prêt à suivre ses « indications. Voulez-vous, par exemple, que M. Frochot « rentre au conseil d’Élal? Je me charge d’en parler au « chancelier de France et au Roi. » Le conseiller d’Étal honoraire ne touchait pas de traitement. Un membre fit remarquer la situation précaire dans laquelle se trouvait Frochot. a Qu’il vienne, reprit Montesquiou, et nous chercherons « ensemble ce qui pourra lui convenir. » Aussitôt, les mem-
FROCHOT
brcs du conseil avaient pris la plume, et tous s’étaient écriés : « Venez ! »
« Il faut que tu viennes à Paris, lui répète son fils. Un homme pour « lequel un corps entier sollicite, à l'insu même et sans l’aveu de cet « homme, ne peut paraître aux yeux de personne un solliciteur que « selon l'événement on accueille ou l’on rebute. On commence à être « étonné que tu ne sois pas encore arrivé. Tu dois venir pour loi et a pour tes amis, et quand je dis que tu dois venir, c'est avant quatre « ou cinq jours. »
Frochot, à contre-cœur, cède à ces instances. 11 arrive. L’entrevue avec Montesquiou est animée par un curieux incident. Montesquiou feint très-habilement de croire que la conspiration Malet est une conspiration royaliste, et que Frochot en a été indirectement la victime. Frochot n’accepte pas une situation qui laisse son honneur en suspens, et proteste énergiquement contre l’erreur dans laquelle Montesquiou parait se complaire. Montesquiou sent bien qu’il a devant lui la probité même, et qu’il se briserait en voulant la faire dévier. On se contente de nommer Frochot conseiller d’Élal honoraire.
Cette haute distinction ne suffit pas à l’ambition des amis de Frochot. Loin de tenir rancune au conseil municipal de la démarche qu’il a spontanément faite, M. de Chabrol trouve juste et habile de s’y associer. 11 n’avait nulle envie de rendre la place à son prédécesseur, et il avait hâte de s’emparer d’un mouvement de reconnaissance qui l’avait un instant menacé. Le 10 août 1814, les maires et adjoints de la ville de Paris se réunissent sous sa présidence. L’un d’eux propose qu’une pension soit accordée à Frochot sur les fonds de la ville. 11 appuie celle proposition sur les réflexions suivantes :
« Les services rendus à la ville de Paris par M. le comte Frochot, « ancien préfet de la Seine, lui ont acquis des droits à la reconnais-
« sance de tous les habitants. La ville ne peut rester indifférente au « sort d’un magistrat qui lui a consacré ses soins et ses veilles en « s'oubliant lui-mérac.
« Nous avons été profondément touchés en apprenant qu’après « quatorze années d’administration, M le comte Frochot, qui vivait « avec une modestie presque au-dessous de la place qu'il occupait, la a quittait sans avoir rien ajouté au peu de fortune qu’il possédait, et o se trouvait réduit à un état bien honorable sans doute pour l’admi- « nistration dont il a attesté l’intégrité, mais pénible pour lui et pour « sa famille. Déjà Sa Majesté a daigné l’honorer devant le peuple, en « lui accordant le titre de conseiller d'Etat honoraire ; mais c’est à la « ville de Paris, c’est à nous, qui sommes ses organes naturels, de « provoquer en faveur de M. le comte Frochot un acte de justice, qui « sera pour lui un gage honorable de ses services comme préfet de la « Seine, et pour nous, pour les habitants de la ville de Paris, un « témoignage d’affection et de reconnaissance. »
Quand le préfet défère ce vœu au conseil municipal, il est salué par de vives acclamations.
« Considérant, dit le conseil dans sa délibération du 26 août, que « l’administration de la ville, telle qu'elle existe aujourd’hui, a été « créée au milieu des circonstances les plus difficiles, d’obstacles de « tout genre, qui ont exigé de la part des magistrats auxquels cette « création fut confiée, autant de courage et de persévérance que de « talents et de lumières;
« Que malgré les difficultés presque insurmontables au milieu des- « quelles M. le comte Frochot a opéré, et qui firent souvent craindre « que les ressources ne fussent pas au niveau des besoins, il a pour- « tant gouverné les finances de la ville avec un tel bonheur, que le « résultat de quatorze ans de son administration, au lieu d’un déficit « dont on était menacé, offre au contraire un excédant;
« Que le conseil, témoin journalier de sa conduite et de ses travaux, « lui doit le témoignage qu’il l’a vu constamment l’homme de la ville « non moins que celui du gouvernement, combiner les devoirs divers « que lui imposait cette double qualité, en telle sorte qu’il unit de « cœur et avec sincérité tous scs efforts à ceux du conseil, pour garantir « la ville, autant qu’il le put, des charges souvent étrangères dont le « gouvernement passé cherchait à la grever;
** Qu’en s’occupant avec tant de sollicitude de l’intérêt de ses admi- « lustrés, M. le comte Frochot s’occupait si peu des siens, que l’abon- (i nement de ses frais de bureau, depuis 1806, lui ayant procuré des
FROCHOT
n économies assez importantes, qui lui appartenaient personnellement, « il en employa une partie à distribuer des gratifications méritées à « scs employés à la (in de chaque année, et proposa d'appliquer l'autre « à la formation d’un fonds de premier établissement des pensions de « retraite de ces mêmes employés ;
« Oue cette noble conduite explique comment avec un assez grand « traitement consacré à la représentation de sa place, M. le comte « Frochot n’a jamais rien ajouté à sa fortune personnelle, qui était et « qui est restée au-dessous de la médiocrité : mais que cette conduite « semble tracer aussi à la ville de Paris celle que l’estime et la recon- « naissance lui prescrivent de tenir envers un administrateur avec « lequel, en prévenant ses embarras, elle ne fait qu’un échange de a bienveillance et de désintéressement ;
« Le conseil général est d’avis qu’il soit fait, sur les fonds de la « ville de Paris, à M. le comte Frochot, une pension viagère de quinze
mille francs. »
Le 16 septembre 1814, une ordonnance royale sanctionna ces manifestations populaires, et accorda au préfet de l’Empereur le témoignage d’estime et de gratitude qu’il méritait et qu’il n’attendait pas.
Frochot était retourné à Aignay. Réhabilité par l’accord de l’opinion publique et de la faveur royale, titulaire d’une pension honorable, c’est-à-dire d’une véritable fortune, il se flattait de l’espérance d’achever doucement sa carrière dans les travaux des champs. Il avait retrouvé une force et une ardeur qu’il croyait à jamais évanouies. L’agriculture l’attirait. 11 cherchait dans son pays, à vingt lieues à la ronde, une modeste ferme qui lui servît de retraite. Tout à coup, la nouvelle se répand que Napoléon a quitté Elle d’Elbe, et bientôt cette nouvelle est confirmée par la lettre suivante, écrite et datée le lundi 20 mars 1815, à deux heures :
« Mon meilleur ami , le Roi est parti hier soir. L’Em|>ereur arrivera « dans deux ou trois heures. Le drapeau national flotte sur les Tuile- « ries. Il n’a pas été brûlé un grain de poudre , et malgré les vœux « et les efforts du parti royaliste, la guerre civile ne sera pas allumée. « L’ariuée entière marche avec Napoléon. M. de Montesquieu , qui a
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« voulu hier entraîner les députés dans la Vendée, n'a pas recruté un « seul membre, l.e procès est jugé; l'impéritie et la stupidité du mi- « nistère ont perdu les Bourbons pour longtemps. Si le roi eût été « bAtard, les choses n’eussent peut-être pas tourné ainsi; mais le roi « a un frère, des neveux et de prétendus amis. J’ignore ce qui sera o résolu : mais on parle de toi. Ne consulte pas tes goûts. Songe que « Napoléon, et par Napoléon j’entends la cause nationale, ne peut être « sauvé qu’en remettant les affaires à des mains pures. Les tiennes sont « sans tache. Tu es bon citoyen, meilleur que qui que ce soit, et ton « pays peut avoir besoin de toi. J'exige de tes amis qu'ils ne fassent u aucune démarche. Us n'en feront point : mais si lu es appelé, tu ne « peux refuser. J’écris chez Treilhard, qui t’embrasse et t’aime. »
« Fhochot. »
Le soir môme, à neuf heures, Napoléon reprend possession des Tuileries, et, sans perdre une minute, il travaille à refaire un gouvernement. La nuit et le jour suivant sont employés à donner des ministères et des places. Cambacérès, Masséna, les ducs de Vicence, de Gaëte, d’Otrante, de Bassano, Décrûs et Mollien, reçoivent des portefeuilles. Carnot accepte et saisit le ministère de l’intérieur. Reste la préfecture de la Seine, et Napoléon consulte un ami véritable, Regnaud de Saint-Jcan-d’Angély.
— « Si Votre Majesté, dit Regnaud , veut être agréable à la ville, qu’elle lui rende son ancien préfet; c’est la ville qui a spontanément sollicité l’autorisation de faire une pension à M. Frochot. — Peut-être, répondit l’Empereur, prenez-vous le sentiment du conseil municipal pour le sentiment de la ville de Paris. Or, vous savez que le conseil municipal n’est pas de mes amis. — Je ferai remarquer à Votre Majesté que le membre du conseil municipal qui a fait, en faveur de M. Frochot, la proposition d’une pension, est M. Davillier, dont les sentiments pour Votre Majesté ne sont pas suspects.
— C’est bien! mais Frochot est-il à Paris? — Je ne sais.
— Vous ne savez? mais je ne puis attendre. Il faut de suite
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un homme à moi à l'Hôtel île Ville. Je donnerai à Frochot une autre préfecture. — Mais, Sire, une autre préfecture? — Eh bien ! une autre préfecture ; croyez-vous que Paris ne soit pas plus commode que Marseille ou Toulouse? » Le lendemain 22 mars, Frochot était nommé préfet des Bouchesdu-Rhône.
« Müii excellent père, écrit aussitôt le jeune Frochot, l’Empereur « t’appelle 0 de nouvelles fonctions. M. Maret (le duc de Bassano) vou- « lait que je t'envoyasse un courrier. Je pars nmi-méme. Napoléon a n’est ni le prince, ni l’homme qui sache le mieux prendre patience. « Je me doute bien que tout ceci va te contrarier; mais ne prends « aucun parti avant de m’avoir entendu. »
Le parti était pris et Frochot refusait. Son (ils arrive, le conjure de venir au moins 5 Paris. « Il faut, lui dit-il, remercier Uegnaud et Maret. » Une fois à Paris, Frochot reconnaît qu’une résistance obstinée est un acte d’égoïsme. Il ne s’agit pas d’une place à saisir, mais d’un sacrifice à faire, d’un honneur à recevoir, mais d’un devoir à remplir. Carnot, devenu ministre de l’intérieur, fait un énergique appel à son patriotisme. Regnaud de Sainl-Jean-d’Angély et le duc de Bassano lui démontrent aisément que son refus justifierait la destitution de 1812, cl que tout bon citoyen, en celte heure de danger, doit offrir it la patrie le tribut de son courage et de son dévouement. Frochot se résigne, et, préfet malgré lui , il part pour Marseille.
Marseille était aux mains du parti légitimiste. Cette ville ne reconnut le gouvernement impérial qu’au milieu d’avril. Tandis que Masséna, campé à Toulon, menaçait de bombarder la ville si elle n’arborait pas le drapeau tricolore, le général Grouchy arrivait d’un autre côté et la sommait de se rendre. Les magistrats royalistes, et en tête le préfet, M. d’Albertas, s’étaient retirés. Un conseil, composé des autorités locales et de quelques notables, proposa une sorte
de capitulation, qui fut acceptée. Frochot était nommé depuis un mois, lorsqu’il vint prendre possession du poste difficile qui lui était confié. On fut fort étonné et fort heureux, à Marseille, de trouver dans le nouveau préfet de l’Empereur un homme conciliant, pacifique et résolu. Tandis que le parti militaire voulait s’imposer par la force et la terreur, Frochot, au contraire , cherchait à se faire accepter par la douceur et l'équité. Avant de partir pour Paris, Masséna avait passé en revue la garde nationale, qui ne comptait pas moins de trois mille hommes. On lui avait demandé avec ardeur la dissolution de cette troupe. Frochot s’y était opposé avec énergie et l’emporta. 11 se lia très-intimement avec un homme d’honneur, le colonel Borely, et parvint à maintenir la paix publique, en paralysant les agressions maladroites de la police et du parti militaire. Cette conduite prudente et sage ne tarda pas à recevoir sa récompense.
La nouvelle du désastre de Waterloo surprend et soulève le Midi. Le 25 juin, une insurrection éclate. Le général de division Verdier et ses troupes quittent Marseille. Les militaires sont traqués, arrêtés et souvent assassinés. Des actes de fureur et de vengeance déshonorent la ville. Frochot demeure inébranlable. Seul au milieu des groupes les plus furieux, seul au milieu des scènes de pillage et de violence, il porte, dans la funeste journée du 26, ses conseils, ses exhortations et ses ordres. Souvent, sans le connaître, on se prépare à le frapper. 11 se nomme, et chacun s’écrie : « Ne lui faites pas de mal , c’est un brave homme ! » Le jour de son départ est un jour de triomphe. Le 27, à midi, Frochot monte dans une voiture découverte. Cinquante mille personnes encombrent les places et les rues. La voiture marche au pas et se fraye avec peine un passage. Sur tout son parcours, des acclamations retentissent : « Vive le préfet! Au revoir!
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Merci ! » se croisent dans toutes les bouches, tandis que toutes les têtes se découvrent devant l’honnête homme qui avait essayé de conjurer la sanglante explosion des passions politiques (i).
Les journées des 26 et 27 juin 1815 devaient consoler la victime du 22 octobre et du 23 décembre 1812. 11 était impossible que le souvenir de cette ovation populaire n’adoucît pas le chagrin d’une trop célèbre disgrâce. Frocbot ne tarda pas à l’avouer.
« Tout solitaire que l’on soit, éorivait-il à Siméon en mars <816, « l'amour-propre tient toujours compagnie, et s’il ne trouve plus à vivre « sur ce que l’on fait, il se retourne pour chercher du moins à grapillcr « autour de ce qu'on a fait. Après ma disgrâce, je me complaisais au « souvenir des quelques succès que j’avais eus dans l’administration « de la ville de Paris, et, en somme, je trouvais que pour de petites « prétentions comme les miennes, ma carrière administrative avait «été assez honorablement remplie. Eh bien! vous l’avoucrai-je? le « souvenir de mes succès à Marseille me flatte bien davantage. Jusque- « là, je n’avais eu que le mérite d’être utile dans les choses; j’ai eu « le bonheur d'être utile aux personnes, et eu égard au temps, aux
(1) Esquisses historiques. — Marseille depuis 1789 jusqu'en 18(3, par un vieux Marseillais, 1841, t. Il, p. 331 et 455 : « La Providence qui veillait sur l'avenir de Marseille inspira pour notre préfecture le choix de M. Frochot. Administrateur éclairé et probe, essentiellement homme de bien, il nous a évité tout le mal qui pouvait veuir de son administration, et a souvent paralysé celui que pouvaient nous faire scs terribles collaborateurs. » — Conférez encore : Histoire populaire de la révolution en Provence, depuis le Consulat jusqu'en 1834, par A. Lardier, 1 vol, in-8», Marseille, 1860, p. 167. « L'esprit le plus déterminé d'opposition et de malveillance ne pourrait par exemple énoncer le moindre blâme sur l'administration de Frochot, préfet des Bouches-du-Rhône pendant les Cent-Jours. Ce haut fonctionnaire, placé au milieu des circonstances les plus graves dans une localité où des passions ardentes et irritées tendaient incessamment â entraver sa marche, sut, eu face de ces obstacles qui semblaient insurmontables, concilier â la fois les devoirs de son poste et les ménagements dus i ses administrés. » Dans le Journal général de France (5 juillet 1815) on lit : « Le préfet est sorti de la ville en plein jour, emportant avec lui les regrets universels. » Ces éloges et ces faits in’ont été «infirmés par des témoins oculaires.
« lieux et aux circonstances, je me félicite plus de cela que de quel- « ques millions épargnés à la ville de Paris. »
Tel fut le sentiment général. Le conseil municipal de la Seine demanda avec instance l’autorisation de conserver au préfet des Cent-Jours la pension qu’en 181 f il avait votée au préfet de l'Empire. Louis XVIII y consentit, et une ordonnance royale vint, au mois de mars 1816, assurer à Frochot le repos de sa vieillesse, en rendant un nouvel hommage à son caractère et à ses services.
« Monsieur le comte, lui répondit Siméon, président de la commission a chargée de réviser les pensions, ce n'est point à moi que vous devez « la confirmation d'un titre que vous avait déféré la reconnaissance de « la ville de Paris, à laquelle tout le monde avait applaudi. Je n'ai eu « que le faible mérite d'en reconnaître la justice et de partager les « efforts de MM. Perignon et Bellart, pour vous conserver tout ce que « vous avez mérité. J'aurais désiré que les députés des Rouchesdu- « Rhône, plus constants dans les sentiments que vous avez excités « dans ce département, eussent voulu en renouveler l’expression. Le « souvenir de ce que vous avez empêché de mal à Marseille n’en existe « pas moins, et le témoignage que vous avez reçu du département de « la Seine reste dans toute sa valeur. Je me félicite d'avoir rencontré « l’occasion de joindre mon suffrage à l'opinion publique. »
L’opinion publique en effet lui demeura fidèle et le suivit avec respect dans la retraite qu’il s’était choisie.
Retraite a Etuf. — Frochot cultivateur. — Demieres joies de famille. —
Sa mort.
Il est, sur les confins de la Haute-Marne et de la Côted’Or, un vallon délicieux. Les bois en couronnent les hauteurs, et l’Aube qui vient de naitre en sillonne le fond par
FROCHOT
les plus élégants détours. A moitié chemin des villages d’Aubepierre et de Rouvres, la colline boisée tombe trèsprès de la rivière. Une magnifique cascade éparpille ses eaux sur des gradins d'une mousse toujours verte. Des sources d’une limpidité admirable jaillissent de toutes parts et répandent la vie et le bruit de la vie autour d’elles. Au pied de cette cascade, au milieu de ces sources, à l’ombre de la forêt, une modeste ferme s’est élevée. On cherchait à la vendre pendant les Cent-Jours. Frochot l’acheta. Il s’y installa en novembre 1815, et y passa les treize dernières années de sa vie.
On voit souvent les personnages les plus éminents se retirer du monde et attendre dans la retraite la fin d’une carrière brisée. Parfois, les résolutions extrêmes cachent un reste d’orgueil et un fonds de vanité : parfois, elles couvrent les plus nobles sentiments de fierté et de résignation. Frochot était si naturel dans sa modestie, si sincère dans son désintéressement , que le grand parti de la solitude lui parut la chose du monde la plus convenable et la moins pénible. 11 n’était pas homme à poser devant les autres ni devant luimême. Il sentait bien, et il aimait à dire que des coups de fortune l’avaient tour à tour et malgré lui porté et arraché à des honneurs inattendus. Il se demandait s’il n’avait pas été le jouet de quelque lutin; si tous ces tableaux qui se déroulaient dans sa mémoire n’étaient pas des mirages ou des rêves; si les grandes figures de la Révolution et de l’Empire qui venaient s’asseoir à la triste lueur de son foyer rustique n’étaient pas de simples fantômes. Mirabeau le passionnait encore. Napoléon le dominait toujours. Il ouvrait son secrétaire et regardait le portrait de Mirabeau peint par Sophie II portait les regards vers sa cheminée et contemplait les traits du premier consul dessinés par Prudhon. Il
s’entretenait dans le culte de ces illustres mémoires, et faisait du souvenir de ces grands hommes la compagnie de ses soirées. Du temps passé il ne regrettait pourtant rien : rien, car il avait trop lutté, trop souffert : rien, car les révolutions avaient renversé les grands théâtres sur lesquels il avait vu se jouer, et où il avait joué lui-méme l’histoire contemporaine. En parcourant ses champs et ses bois, il se persuadait qu’il n’avait jamais été autre chose que ce qu’il était, et, prenant au sérieux ses occupations agricoles, ne signait plus jamais que « Frochot, » ou « Frochot, cultivateur. »
Il en avait le droit. A partir de 1817, il prit en main la direction de la ferme d’Etuf. Deux années de réflexion l’avaient mis en mesure d’entreprendre de notables améliorations. Comme les prés étaient marécageux, il les assainit par de larges fossés. Sur le talus de ces fossés, il fit planter des peupliers à des distances bien calculées. I) soumit les terres de la ferme à un nouvel aménagement, et les divisa en trois sections. A chacune d’elles, il avait appliqué un assolement particulier, en abandonnant la jachère et en introduisant les prairies artificielles. En 1820, la Société d’agriculture de Chaumont-en-Bassigny lui décerna une médaille d’argent pour la culture de la pomme de terre, et cette modeste médaille fut une des joies de sa vieillesse. Appréciant à sa juste valeur le rôle important que le bétail joue dans l’exploitation agricole, il avait introduit a Etuf la race bovine de la Suisse. La silviculture l’intéressait aussi vivement que Fagriculture, et les arbres verts qui décorent encore aujourd’hui la cascade d’Etuf en sont un vivant témoignage (1).
(1) mémoires de la Société impénale et centrale d agriculture de France. Élope de N.-T.-B. frochot, par M. Pommier.
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Simple jusqu'à l’excès, il avait revêlu le pantalon et la jaquette de bure. 11 ne souffrait pas que sa table fût mieux servie que celle des gens de la ferme. 11 leur donnait luimême l’exemple du travail, et le dimanche, il présidait à leurs jeux avec plaisir. 11 portait le plus vif intérêt à tous ceux qu’il prenait à son service, et comme il avait quelques prétentions médicales , il donnait des conseils aux pauvres des environs. Une bonne action avait attaché à sa personne un serviteur aussi sûr que capable. Legrand l’avait suivi à Aignay, à Marseille, à Eluf. 11 devint son compagnon de travail, et plus tard l’exécuteur de ses projets. Depuis cinquantedeux ans, Legrand n’a pas quitté la ferme d’Eluf ; il vit, et, sous les petits-enfants de Frochot, demeure l’ami de la famille et l’ami de la maison.
C’est ainsi que Frochot passait doucement sa vie, jouissant de cette paix qui devient avec l’âge le besoin et le bien suprêmes. II eût été vraiment heureux , si les hautes capacités et l’ardente imagination de son fds eussent trouvé un aliment dans une noble ou dans une utile carrière. La politique et la pauvreté semblaient les avoir fermées. L’estime et la reconnaissance en ouvrirent une que personne ne pouvait prévoir. Frochot s’était lié à Paris avec un homme d’une activité et d’une bonté rares. Il en avait fait un maire : Chabrol en fit un membre du conseil général des hospices. Péan de Saint-Gilles devait justitier ces honneurs en restaurant à ses frais les bains de l’hôpital Saint-Antoine, et en secondant les deux préfets de la Seine de toutes les forces de son infatigable dévouement. Quand la disgrâce de 1812 rendit Frochot aux embarras de la vie privée, elle le livra du même coup aux obsessions de la générosité la plus délicate. Une bien autre consolation lui était réservée. Sous ses yeux avait grandi une spirituelle et charmante enfant que le temps
devait orner de toutes les grûces et de tous les mérites. Cette fdle chérie, ce trésor qui lui était plus précieux que toute sa fortune, Péan de Saint-Gilles l’offrit au fils de son ami. Le mariage fut célébré, et tout semblait assurer le bonheur des deux familles. On avait compté sans la mort. La mort, une mort cruelle et prématurée, vint frapper à trente-neuf ans le fils de Frochot, et six semaines après, Frochot lui-même succomba sous le poids de la douleur [29 juillet 1828].
On conserve pieusement à Etuf, dans la chambre du fidèle Legrand, un dessin représentant le convoi de Frochot. Le cortège a déjà quitté la ferme; il s’avance sur la route d’Aubepierre taillée dans le flanc du coteau. Un simple char traîné par des bœufs, un très-petit nombre de serviteurs et d’habitants de la campagne vont remettre à la ville de Paris le corps du premier préfet de la Seine. Paris l’attend, pour lui donner l’hospitalité suprême dans le cimetière de l’Est que F’rochot a créé. Douze ans s’écoulent, et un prince, de l’esprit le plus libéral et du cœur le plus français, rapporte, sous la protection du drapeau tricolore, les cendres de l’immortel proscrit. N'avons-nous pas vu dans d’émouvants tableaux les scènes qu’inspirèrent les funérailles de Napoléon? N’avons-nous pas vu Napoléon mort et triomphant, s’avancer avec l’appareil de la dernière magnificence, et prendre sa place dans le vrai temple de la Gloire, dans l’église des Invalides? La Providence, qui les avait séparés depuis la fatale année de 1812, ménageait à l’Empereur et à son préfet ce funèbre rendez-vous. Ramenant celui-ci de l’île de Sainte-Hélène, celui-là d’une ferme de la Haute-Marne, elle devait les réunir un jour dans ce Paris « qu’ils avaient tant aimé, » pour les faire dormir l’un à côté de l’autre d’un sommeil éternel.
TABLE DES MATIÈRES