‹ Frochet, préfet de la SeineChapitre 31 sur 38 · KU0-18H · texte numérisé non relu

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ce quartier une rue qui dégageât la vue et l'accès du Louvre, et opposer au château des Tuileries une série de façades semblables et régulières, avait été le seul vœu du premier consul ; mais poussé par le conseil de ses architectes, entraîné par un sentiment de légitime ambition, fidèle aux traditions du passé, l’Empereur se trouva tout à coup porté dans l’espoir, dans le projet, dans la résolution de confondre ces deux palais en un seul monument. La lâche était d’autant plus difficile, que le Louvre et les Tuileries n’avaient pas été construits en face et en vue l’un de l’autre. Fallait-il laisser entre les deux palais un vaste espace ou le couper au moyen d’une aile transversale? Napoléon préférait une grande cour; les architectes un grand bâtiment. On discute pendant tout l’Empire. Les années s’écoulent, et rien ne se fait. Quand l’Empereur adopte l’aile transversale, il ignore ce qu’il y mettra : bibliothèque, jardin d’hiver, opéra, ministères : que dis-je? il ne sait même pas ce qu’il fera du Louvre. 11 prétend d’abord y rassembler les objets d’art, les tableaux, les statues, les livres, les médailles, c’est-à-dire les musées, la bibliothèque et même les archives; car, dit-il, « on ne doit pas oublier que le Louvre était le palais des arts (1) » : mais en 1808, ce palais des arts devient tout à coup le palais du souverain. L’Empereur commande de splendides appartements, et les destine à des hôtes couronnés. Il sourit à la pensée que l’aile opposée à la galerie d’Apollon renfermera l’église impériale de Saint-Napoléon, et il ne songe plus qu’à faire des Tuileries et du Louvre réunis, un immense palais d’habitation. 11 avait changé : il change encore : il changera toujours. 11 laisse échapper en 1811 ce mot qui cache son embarras : « Le Louvre est un palais de parade (2). »

(1) Corresp. de Napoléon Ier, t. XV 111, p. 20, uu 14,41-2.

(2) Journal de Fontaine.

L’indécision qui régnait dans l’esprit de l’Empereur sur la destination et l’achèvement du Louvre ralentit et arrêta l’exécution des plans qui devaient en déblayer les abords. Aussi n’essaya-t-on pas d’établir la place d’iéna devant la colonnade du Louvre et d’ouvrir cette large rue, qui, sur l’emplacement de Sainl-Gcrmain-l’Auxerrois démoli, devait se prolonger jusqu’à la rue de la Monnaie. « Remettons cela à un autre temps, dit l’Empereur en 1809, occuponsnous de l’intérieur du Louvre : les architectes ont ruiné Louis XIV (1). » Ce qui ne fut pas tenté autour du Louvre fut exécuté autour des Tuileries. L’Assomption, les Capucins, les Feuillants, fermaient le jardin du côté du boulevard. Ce rempart de propriétés religieuses s’écroula, et la rue de Rivoli dessina le projet excellent et malheureusement retardé d’encadrer le jardin et le palais des Tuileries, le Carrousel et le Louvre, entre la place de la Concorde à l’ouest, la place d’Iéna à l’est, la rue de Rivoli au nord et le quai au midi.

L’ouverture de la rue de Rivoli entraîna l’ouverture de la rue de Castiglione et de la rue de la Paix, de la rue du Mont- Thabor et de la rue Neuvc-du-Luxembourg prolongée, le dégagement de la place Vendôme, la création d’un nouveau quartier. Serrée d’un côté par la rue Saint-Honoré, de l'autre par les rues parallèles des Capucines et des Petits- Champs, séparée du jardin des Tuileries par les Capucins, du boulevard par les Capucines, la place Vendôme semblait être avant la Révolution la cour d’honneur d’un palais particulier. Une voie magnifique lui donna l’aspect d’une place publique, et la colonne d’Austerlitz lui conféra la dignité d’une place historique. Par quel pressentiment, par quel secret retour sur lui-même, Bonaparte ordonnait-il, en 1 803,

(1) Baussct. Mémoires du palais, l. IV. p. 197. — Corresp. de Napoléon I", t. XI, p. 572, n» 9,739.

l’érection d’une colonne en l’honneur de Charlemagne ? Charlemagne était-il donc son modèle, el le futur empereur attendait-il qu’ Austerlitz lui donnât le droit de s’approprier ce monument d’une gloire immortelle (1)?

Tout plaisait à Napoléon dans la place de la Concorde, et son étendue, « Tout ce qui est grand et beau, » disait-il, et son nom, « Monsieur Champagny, il faut laisser à la place de la Concorde le nom qu’elle a. La concorde, voilà ce qui rend la France invincible (2), » disait-il encore. Aussi n’oublia-t-il pas d’en compléter la décoration par de superbes accessoires et des effets de perspective. Au centre, il voulait une fontaine monumentale. En 1807, on lui proposa un groupe des quatre fleuves témoins de ses victoires et couronné par sa statue. Il répondit ce qu'il devait répondre un jour pour l’arc du Carrousel : « Ce n’est pas à moi de m’élever des statues (3). » « Faites faire, écrit-il au ministre de l’inté- « rieur, le 21 décembre 1808, le projet d’une fontaine qui « représentera une belle galère de trirème, celle de Démé- « trius, par exemple, qui aura les mêmes dimensions que b les trirèmes des anciens (4). » La trirème eut le sort du groupe des quatre fleuves; elle ne sortit pas du carton des artistes. Qu’importe? Ce n’est pas d’une fontaine que la place de la Concorde attend son principal ornement.

La vue courait et se perdait sur les ruines de la Madeleine, sur les mutilations du Palais-Bourbon, sur l’immense avenue des Champs-Élysées. Le tableau était fait. Pour l’achever, il fallait saisir et arrêter les regards par de grands

(1) Corresp. de Napoléon Ier, t. VII, p. 280, IX, 13, XII, 68 et 229.

(2) Corresp. de Napoléon Ier, t. XIV, p. 177, n° 11,602.

(3) Journal de Fontaine.

(4) Corresp. de Napoléon Ier, t. XVIII, p. 140, n° 14,599.

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monuments, et former par l’harmonie de cet accord un des plus beaux panoramas du monde. Du côté du jardin et du château des Tuileries, l’effet est assuré. 11 n’en est pas de même du côté des Champs-Élysées. Pendant quelque temps, Napoléon est résolu. I) plantera un obélisque à la barrière de l’Étoile. De Madrid, il écrit le 21 décembre 1808 : « Mon « intention est de me servir de l’eau de l’Ourcq pour émit bellir le jardin des Tuileries par des cours d’eau et des « cascades, et les Champs-Élysées et leurs environs, par « d’immenses pièces d’eau, qui seront aussi grandes que le « jardin des Tuileries, et sur lesquelles il puisse y avoir des « bateaux de toutes les espèces (1). » A son retour, Napoléon écoute et apprécie les observations du ministre de l’intérieur, du préfet de la Seine et des architectes. Un obélisque n’offrirait pas aux regards assez de résistance. Un arc de triomphe, au contraire, s’encadrera avec une solide magnificence dans les masses de verdure, et les Champs-Élysées respectés ne seront pas convertis en naumachies.

Tournez-vous maintenant vers le pont de la Concorde. Le Palais-Bourbon présente sa hideuse façade. Les fenêtres et les entre-colonnements sont murés. Rien n’annonce que cet édifice soit le siège du Corps législatif. L’Empereur ordonne au Corps législatif de désirer et de demander une façade en commémoration de la campagne d’Austerlitz. Le 25 juin 1806, il accorde cette façade qui sera, dit-il, « correspondante et parallèle à celle de la Madeleine, et en harmonie avec elle. » Les plans arrêtés, la façade commencée, il la critique avec amertume. 11 eût voulu que le palais du Corps législatif, précédé d’une cour ornée de grandes avenues, possédât une salle des séances, « un temple où les députés pussent offrir leurs hommages à l’Éternel , » une

(1) Corresp. de Napoléon 1 ", t. XVIII, p. 140, n° 14,599.

bibliothèque, des bureaux, des appartements. En vain Fontaine, en vain Frocliol lui firent observer qu'on avait exécuté ses ordres, et que la façade du Corps législatif répondait aux édifices à colonnes qui décoraient la place de la Concorde et au monument qu’il avait nommé le temple de la Victoire. Napoléon refusa obstinément de se laisser persuader (1). ,

La pensée toute païenne d'élever un temple à la gloire des armées françaises personnifiée dans la Victoire avait toujours poursuivi Napoléon. Peut-être en subissait-il la secrète influence, lorsqu’il faisait réparer l’église des Invalides, lorsqu’il y déposait les drapeaux enlevés à l'ennemi pendant la Révolution, et lorsqu’il prétendait s’y faire couronner? Si Notre-Dame vit célébrer le mariage et le couronnement de Napoléon , Notre-Dame ne dut cet honneur qu’à la grandeur de son enceinte. On ne peut pas affirmer que Napoléon regretta un choix si légitime ; mais on peut remarquer que ce choix ne fut ni spontané, ni volontaire. Avec quelle ardeur n’ordonna-t-il pas d’étudier, et bientôt de construire ce temple qui lui avait fait défaut, ce temple que le triomphe d’Iéna semblait rendre nécessaire? C’était bien un temple qu’il voulait, et un temple antique , un temple qui n’eût aucun rapport avec les églises chrétiennes. Après avoir ouvert un concours et proposé un programme, qui enjoignait « d’utiliser tout ce qui avait été fait pour l’église de la Madeleine, et de ne dépenser qu’une somme de trois millions, » l’Empereur accepta le plan de Vignon, quoiqu’il offrit et parce qu’il offrait le modèle d’un temple grec.

« Après avoir examiné attentivement les différents plans du monu- « ment dédié à ta grande armée, je n’ai pas été un moment en doute. « Celui de M. Vignon est le seul qui remplisse mes intentions. C'est

(1) Journal de Fontaine.

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« un temple que j’avais demandé et non une église Par temple,

a j’ai entendu un monument tel qu’il y en avait à Athènes, et tel qu'il

« n’y en a pas à Paris Ce monument, dit-il encore, tient en

b quelque chose à la politique. Il est du nombre de ceux qui doivent a se faire vite (<). »

Et, en effet, était-ce le moment de dissimuler le but de ses secrètes pensées, était-ce le moment de marchander, d’économiser quelques centaines de mille francs , lorsqu’il s’agissait de construire le théâtre des représentations impériales? Quel théâtre ! théâtre de granit, de fer et de marbre : sans meubles, sans rideaux. Sur le frontispice une inscription : L' Empereur Napoléon aux soldats de la grande armée : sur des tables de marbre les noms des officiers qui avaient assisté aux prodiges d’Ulm, d’Austerlitz et d’iéna : sur des tables d’or les noms de ceux qui avaient succombé dans ces grandes journées : sur d’immenses bas-reliefs des groupes de généraux : sur des piédestaux les statues des maréchaux. Nulle pari l’image de l’Empereur. Quelle séance que cette séance du 3 mars 1808, où Napoléon, en présence de Crétet, de Frochot, de Fontaine, de ses conseillers et architectes, résumait en quelques mots le cérémonial de son apothéose! Au pied d’une statue colossale de la Victoire, « un sanctuaire, » le mot est de Napoléon, « un sanctuaire avec un trône , » au pied du trône , des gradins en amphithéâtre pour les grands corps de l’État , sur les côtés, des tribunes pour les ambassadeurs, les étrangers, les dames, les orchestres. Puis une pompe orientale, des chants, des discours, des acclamations en l’honneur de la grande armée et de l’Empereur à jamais victorieux (2) ! Écoutez le

(1) Corresp. de Napoléon I ", t. XV, p. 292, n° 12,69*. Moniteur du 28 décembre 1806.

(2) Journal de Fontaine. — Pap. Frochot. — Corresp. de Napoléon 1", t. XIV, p. 14, n» 11,353.

le ministre de l’intérieur dans le mémorable exposé du 24 août 1807 :

« Le vainqueur récompense ceux qui ont vaincu sous lui ; il associe « à son immortalité les héros qu’il a formés. Son nom, plus durable « que le monument qui en sera décoré, perpétuera leurs noms et la « gloire qu'ils ont acquise en combattant sous ses ordres. Une suite de « trophées décorera l’enceinte du monument. Le marbre, l’or et l’arn gent conserveront dans un livre étemel ces fastes de l’héroïsme. Là « sera célébrée la mémoire de ceux qui se dévouèrent pour la patrie « et pour scs saintes lois. Là seront décernées les récompenses méritées « par la valeur. Là notre belliqueuse jeunesse sera instruite dans le « sentiment de l’honneur par de si illustres exemples : ce sera le sanc- « tuaire de la Gloire (4). »

N’en doutons pas. En étonnant Napoléon lui-même, Ulm, Austerlitz et léna l’avaient livré sans défense aux périls de l’exaltation. S’il refuse à l’Institut, qui les lui décernait dans des inscriptions latines, s’il refuse les titres de Germanicus, d’Auguste et même de César, « c’est qu’on ne voit rien, « disait-il, dans les souvenirs des empereurs romains que l’on « puisse envier (2). » On lui eût décerné le titre de « divin, » qu’il eût peut-être réfléchi. S’il étudie la question d’une ou de trois entrées dans l’arc de triomphe de l’Étoile, c’est qu’il s’inquiète de la manière dont on exécutera désormais les marches triomphales. S’il propose à Cambacérès, toujours en 1808, de faire construire sur les hauteurs de Montmartre, et aux frais du Corps législatif et des collèges électoraux, « un temple de Janus, où se feront les premières publications de la paix et la distribution des prix décennaux (3), » c’est qu’il veut, sans rien débourser, frapper l’imagination de ses peuples et donner une nouvelle pâture à sa dévorante imagination.

(IJ Corresp. de Napoléon I ", t. XV, p. 532, n° 13,063.

(2) Bausset. Mémoires du palais, t. IV, p. 193.

(3) Corresp. de Napoléon t. XVIII , p. 79, n» 14,510.

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Le temps passe et tout change. Le 4 février 1811, Fontaine écrit dans son journal : « Le temple de la Gloire sur les « fondations de la Madeleine perd beaucoup de son crédit. « L’Empereur regrette de dépenser seize ou dix-huit millions « pour un monument dont le but est idéal. 11 demande ce « que l’on en pourrait faire. 11 songe à y mettre le tribunal de « cassation, l’hotel d’un ministre ou le palais des Beaux-Arts. « Je ne vois en tout ceci que des signes effrayants d'irré- « solution et d’inconstance (1). » Pour calmer ces regrets et répondre à ces calculs, Fontaine propose audacieusement à l'Empereur de changer le culte et le nom de la divinité, et de faire du temple païen de la Gloire l'église chrétienne de Notre-Dame des Victoires. Comme les empereurs romains, qui ne croyaient plus aux faux dieux, mais qui hésitaient encore à renverser leurs autels , Napoléon garda le silence, et fit restaurer par Frochot l’église de Notre-Dame des Victoires ; le temple de Janus devint un hospice de convalescence, et un jour que Fontaine lui présentait le dessin d’un monument funéraire sous la forme d’un temple dorique, Napoléon s’écria : « Pourquoi ne vois-je pas dans vos projets « l’image de la croix? Vous avez tort : tout le monde recon- « naît le signe de la croix (2). » Napoléon avait-il donc , en 1813, rompu avec la Victoire, et songeait-il, pour triompher encore, à la croix lumineuse de Constantin?

Si Napoléon se laissait emporter dans des conversations , dans des plans, dans des ordres qu’il devait contredire, abandonner ou renier, il n’était pas homme à sacrifier le Paris du commerce au Paris du gouvernement. Le Palais- Royal était toujours le centre de ce Paris marchand qu’on

(1) Journal de Fontaine.

(21 Journal de Fontaine.

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pouvait à la rigueur enfermer entre la future rue de la Paix, le boulevard, la rue Saint-Denis et la rue Saint-Honoré. Dans cet espace assez restreint, sur lequel Frocliot se plaisait à attirer l'attention de l’Empereur, on aurait très-aisément fait à cette époque des percées très-utiles : mais Napoléon, fermant l’oreille aux respectueuses suggestions du préfet de la Seine, ne songeait qu’à élever des monuments, et nullement à tracer la voirie de la ville. 11 est probable que l’ouverture de nouvelles rues lui semblait entraîner une série de spéculations qu’il n’avait pas le temps de diriger lui-même, et il est notoire que les voies nouvelles ouvertes sous son règne, même les rues de la Paix et de Rivoli, avaient été proposées et discutées avant la Révolution.

Ce n’est pas qu’au point de vue des monuments, l'Empereur eût dans l’embellissement de ce Paris marchand , des vues bien arrêtées. 11 fut très-longtemps avant de se décider à restaurer le Palais-Royal. Au mois d’août 1807, il déclarait hautement que, privé de ses dépendances et entouré de lieux de débauche, ce palais ne pouvait être la demeure d’un prince de sa maison. Plus tard, en 1810, il rendit un décret qui fit entrer cette vaste propriété dans les domaines de la liste civile, et dès lors il y prit un peu plus d’intérêt. « Il faut, « dit-il , mettre tout cet édifice en boutiques et en tirer le a plus de produit possible (1). » De 1811 à 1813, les projets se succèdent et se croisent. Les uns veulent y laisser la Bourse, les autres y mettre l'Opéra, Cambacérès la Banque de France, Frocliot l’état-major de la garde municipale, l’Empereur son fameux jardin d'hiver, c’est-à-dire « une salle immense, de toute la hauteur du palais, avec des bascôtés et plusieurs rangs de galeries, comme celles d’une

(1) Journal de Fontaine.

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bibliothèque. » Fontaine pousse l’Empereur, avec la plus honorable énergie, à terminer l’édifice dans le style et sur le plan où il a été conçu. En élevant une aile de boutiques entre la cour et le jardin, en réparant les grands appartements , il place à côté de l’hôtel des Ambassadeurs extraordinaires a la foire perpétuelle de Paris. »

Pendant que l’Empereur et ses conseillers se livrent à de vaines discussions, la Bourse s'élève sur le terrain des Filles- Saint-Thomas. La Banque de France, d’abord installée dans l’hôtel de la place des Victoires, passe dans l’hôtel de Penthièvre, rue de la Vrillière. Mille projets circulent et excitent la curiosité. L’Empereur, dit-on, ne veut pas laisser la bibliothèque dans la rue de Richelieu , et espère toujours la transporter au Louvre. L’Opéra ne doit pas resler place Louvois : « Il ira n’importe où, dit Napoléon, » mais il lui faut « une salle sans colonnes, favorable à la vue et à l’oreille, « grande loge au milieu pour l’Empereur, petite loge avec un « appartement, à peu près comme celle de Milan (1). » Les grandes halles sont décrétées; elles occuperont tout l’espace qu’elles occupent aujourd’hui entre le marché des Innocents et la halle aux blés. Frochol est chargé de diriger les travaux , et le commerce se félicite de voir ses intérêts entre de pareilles mains.

Ce ne sont pourtant pas ces travaux et ces plans qui appellent les capitaux dans le quartier du Palais-Royal, des Halles, de la Bourse, de la Banque, qui garnissent la rue Vivienne de boutiques, qui créent ou embellissent les passages Feydeau, Delorme, Montesquieu, du Caire et des Panoramas. Un mouvement naturel et irrésistible concentre le commerce dans le quartier où les échanges sont les plus

(I) Correçp. de Napoléon Ier, t. XVI, p. 406, n» 13,634.

rapides et les plus sûrs. La Révolution avait donné ce mouvement : l'Empire le précipite et l’étend (1). Tout autre est la situation du Marais, ce second faubourg Saint-Germain, que Napoléon laisserait dormir dans les regrets et les souvenirs, s’il ne faisait retentir ses alentours du bruit de ses projets.

C’est qu’en effet le canal de l’Ourcq, dont Napoléon attend l’arrivée avec une impatience fébrile, débouchera dans le faubourg Saint-Antoine, traversera la place de la Dastille et remplira les fossés de l’Arsenal. On ne saurait assez embellir un quartier qui dormait sous le canon de la Bastille, et qui se réveillera au bruit des eaux nouvelles. En 1806, l’Empereur ordonne de bâtir un arc de triomphe sur l’emplacement même de l’ancienne Bastille (2) ; mais il ne sait comment le placer? On disserte, on tâtonne, on essaye, et finalement l’arc de triomphe est transporté à la barrière de l’Étoile et transformé en une fontaine qui représentera un éléphant monumental.

a Monsieur Crétet, écrit l'Empereur, le ï décembre <808, au mia nistre de l’intérieur, j’ai vu par les journaux que vous avez posé la a première pierre de la fontaine de la Bastille. Je suppose que l’élé- « phant sera au milieu d’un vaste bassin rempli d’eau, qu'il sera très- « beau, et dans de telles dimensions qu’on puisse entrer dans la tour « qu'il portera. Qu’on voie comme les anciens les plaçaient et de quelle a manière ils se servaient des éléphants (3). »

Tandis que l’Empereur pressait la construction de son éléphant , tandis qu’il ordonnait de le fondre en bronze , il dressait les plans du nouveau boulevard qui de la Seine à In place de la Bastille devait servir de quai à la gare de l’Arsenal, et des. nouvelles promenades qui devaient s’étendre

(1) Arch. de la préfecture de la Seine. Carton 1,059.

(2) Corresp. de Napoléon Irr, t. XII, p. 61 et 361. n°* 9,841 et 10,217.

(3) Corresp. de Napoléon /'r, t. XVIII, p. 140, n» 14,599.

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jusqu'au pont d'Austerlitz, comme les Champs-Elysées jusqu’au pont d’Iéna (1).

Si l’on aperçoit, en parcourant l’histoire des embellissements de Paris, combien fut petite la part des ministres et du préfet de la Seine, et combien fut grande et décisive la part de l’Empereur, on découvre en même temps que Napoléon ne soumit passes pensées, ses efforts et ses travaux à un plan d’ensemble, et qu’au milieu de ses plus belles actions et de ses rêves les plus extraordinaires, il ne perdit jamais l’esprit de calcul et le sentiment de l’argent. Lui qui embrassait d’un coup d’œil tout un champ de bataille et qui s’en rendait maître pour ainsi dire avant de s’en emparer, hésita longtemps avant d’embellir sa capitale, et n’osa jamais tracer dans Paris ces grandes voies stratégiques qu’on proposait déjà en 1808, et qui devaient s’appeler, cinquante ans après, la rue de Rivoli et le boulevard de Sébastopol. Comme le bon sens disputait à l’audace son impétueux et prudent génie , il sut, pendant les dix premières années de sa toute-puissance, mesurer ses projets à scs ressources, et le but aux moyens. En homme qui a fait sa fortune et qui sait ce qu’elle vaut, il avait horreur de la profusion qu’affichent les parvenus et des sacrifices que la vanité impose. Il redoutait les emprunts qui conduisent à d’autres emprunts et jettent fatalement dans la ruine. 11 voulait payer comptant : payer ses dépenses avec ses recettes. Ce n’est pas avec de tels principes qu’on improvise des villes.

Peut-être cette passion d’ordre et d’économie n’eûl-elle pas empêché Napoléon de concevoir la création d’un Paris nouveau ; mais la vraie gloire lui était apparue sous la forme des travaux d’utilité publique. Quand il parle des travaux

(1) Corrcsp. de Napoléon J,r, t. XVI, p. iU~ , n» 13,ti65.

d’utilité publique, des halles, des marchés, des ponts et des canaux, il trouve des sentiments et des expressions d'une véritable grandeur. « J’ai fait consister la gloire de mon « règne à changer la face du territoire de mon empire. « L’exécution de ces grands travaux est aussi nécessaire à « l’intérêt de mes peuples qu’à ma propre satisfaction. 11 ne « faut point passer sur cette terre sans y laisser des traces a qui recommandent notre mémoire à la postérité (1). » Parle-t-il au contraire des arcs de triomphe : quelle sécheresse ! quel dédain ! « Les arcs de triomphe seraient un « ouvrage futile et qui n’aurait aucune espèce de résultat, « et que je n’aurais pas fait faire, si je n’avais pensé que « c’était un moyen d’encourager l’architecture. Je veux, « avec les arcs de triomphe nourrir pendant dix ans l’archi- « tecture de la France à 200,000 francs (2). » Après avoir commandé le temple de la Gloire, il s’en dégoûte : « Je « regrette, dit-il à Fontaine, de dépenser seize ou dix-huit « millions pour un monument dont le but est idéal (3). » Après les fêtes du couronnement et du sacre, après Austerlitz et Iéna , la rapidité de ses victoires et la grandeur de sa fortune l’avaient un moment plongé dans une sorte d’enivrement. Ses plans, ses actes, ses paroles, prouvent à la fois qu’il livrait son infatigable imagination à l’ambition des pompes triomphales, en attendant qu’il livrât sa personne aux cérémonies de l’adulation publique. Le temps le rendit à lui-même , c’est-à-dire à ce fonds de simplicité, de bon sens, à cet esprit d’économie et de prévoyance que venaient troubler quelquefois des éclairs de génie et d’or-

(1) Corretp. de Napoléon 1 ", t. XVI, p. 191. ■2) Corresp. de Napoléon J". t. XII, p. 455. (3) Journal de Fontaine.

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gueil. C’est ainsi que Napoléon encouragea et protégea les arts, sans les sentir. Le souverain daignait faire des commandes : l'homme n’avait pas l’émotion des grandes œuvres. Celui qui aime les arts honore les artistes , et il les traitait comme des gens besoigneux dont il faut « rogner » les prétentions et les mémoires, comme des instruments nécessaires qu’il convient de faire vivre et même de récompenser. 11 avait pour les arts si peu de goût naturel, qu’il se défiait parfois de lui-même et daignait écouter les opinions d’autrui. Nonseulement il ordonnait des concours entre les artistes pour soumettre leurs plans au public , mais il provoquait les réflexions des chambellans, des officiers de sa maison, des princes étrangers, qui suivaient naturellement avec un respect scrupuleux les variations de ses moindres impressions. C’était à table, après son dîner, qu’il se livrait à ses confabulations (le mot est de Talleyrand), et qu’il trouvait des raisons souvent éloquentes pour critiquer les autres el se critiquer lui-même.

Napoléon avait cependant sa manière de voir. 11 voyait tout en grand, ou pour mieux dire en grandiose. Son œil ou son esprit saisissait les masses et cherchait l’effet. Toutes les règles de l'art le laissaient insensible et dédaigneux. « Jamais, « s’écrie Fontaine dans son journal , jamais on n’eût fait « adopter à l’Empereur un ouvrage de convenance et de « raison. » — « 11 importe peu, lui disait Napoléon, qu’un « grand édifice n’ait pas une régularité complète. Les gens « de l’art voient seuls ces sortes de difficultés ; ce sont des « niaiseries qui frappent le petit nombre. Ce qui est vrai est « toujours beau. Les petits édifices, ceux qui peuvent avoir

(1) Journal de Fontaine.

(2) Journal de Fontaine.

« été bâtis en dix ou douze ans au plus, doivent avoir une « symétrie parfaite, mais les monuments des siècles ont la « couleur et la forme de leur temps. Je regrette que Ver- « saillcs n’ait pas l’empreinte des époques où il a été bâti , « et si je fais la façade du côté de Paris, je veux qu’elle soit « de mon architecture et qu’elle ne s’accorde pas avec le « reste (1). » A propos de l’arc de triomphe de l’Étoile, il disait encore : « La beauté ne réside que dans la grandeur (2). » A propos de la cour des Tuileries : « Ce qui est grand est toujours beau (3). » A propos du Louvre : « La simplicité est la première condition de la beauté (4). » A propos du temple de la Gloire : « Tout ce qui est futile n’est pas simple et noble (5). » A propos des jardins à l’anglaise et de la manie des cascades, des rivières et des grottes : « Mon jardin anglais est la forêt de Fontainebleau , et je n’en veux pas d’autres (6). » On sent l’homme qui a dit : « Du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent, » et qui, à l’exemple des Pharaons et des rois d’Assyrie, rêvait des constructions colossales pour défier le temps et étonner la postérité.

L’instinct du grandiose sans finesse de goût et sans originalité d’imagination, tel était le caractère du génie artistique de Napoléon. Quoiqu’il se figurât qu'il suffit d’ordonner pour faire naître des œuvres d’art, et qu’il parlât « de son architecture et de sa sculpture », comme il parlait de son trésor et de ses armées , le tout-puissant empereur

(1) Journal de Fontaine.

(2) Journal de Fontaine.

(3) Journal de Fontaine.

(4) Journal de Fontaine.

(5) Pap. Frochot.

(6) Journal de Fontaine.

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fut réduit à chercher dans le passé la forme de ses volontés artistiques. Les lois, les mœurs, le langage, la mode, les lettres, et son propre penchant, et son rôle, et son titre, le conviaient à l’envi d’évoquer les souvenirs et de profiler des leçons de l'antiquité. Il s’y livra tout entier. Il crut trouver dans les modèles que le temps avait respectés une force invisible pour défendre dans la suite des siècles les monuments qu’il créait à leur image ; et en introduisant des eaux nouvelles par d’immenses canaux et des aqueducs souterrains, en construisant des quais et des ponts, en plantant fièrement dans le Paris de l’ancien régime la colonne d’Austerlitz, les arcs de triomphe, la Madeleine, le Corps législatif, la Bourse, les fontaines monumentales, il espérait donner à sa capitale, la capitale de la France, la capitale de l’Europe, l’héritage de cette Rome qu’il n’avait jamais vue, qu’il ne devait jamais voir, et qu’il appelait « la ville du peupleroi. »

Portrait de Froc.hol. - Ce que pensaient de Frochot Napoléon et ses contemporains. — Ce que doit en penser la postérité.

S’il fallait à ce point du récit commencer le portrait de Frochot, c’est que le récit lui-méme n’aurait pas versé sur cette noble figure l’éclatante lumière de la vérité. Frochot fut un grand administrateur. On ne peut pas dire que ce fut un grand homme. On n’est pas un grand homme sans imagination, sans émotion d'esprit ou de cœur, sans la rencontre heureuse du génie et des occasions ; mais on peut toujours

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être un grand administrateur, avec de l’application, du jugement et de la probité. Un administrateur n’invente pas, il améliore; il ne crée pas, il perfectionne. Le passé lui transmet un héritage d’institutions et d’intérêts qu’il doit faire valoir et remettre à ses successeurs fidèlement conservé et habilement accru. L’application est donc sa première qualité.^Sans application, il ne pourrait étouffer le bruit des passions sans cesse renaissantes, et faire dominer la voix impérieuse de la justice et de la loi. Sans application, il perdrait son temps et son autorité dans les conflits et les plaintes que soulève le mouvement de la vie sociale. C’est le propre des intelligences fortes que d’avoir une grande puissance de travail et de décision. Par la puissance du travail, Frochot ressemblait à Colbert; mais il lui ressemblait encore par la supériorité du bons sens. Quoique le bon sens soit la vraie lumière de la vie et que l’esprit n'en soit qu’une trompeuse lueur, le monde en général croit le bon sens très-commun et l’esprit très-rare. Ce n’est pas de l’esprit qu’il faut pour maintenir l’ordre et la sécurité, c’est-à-dire pour administrer : c’est un sens droit, un jugement ferme, une raison sereine. Et maintenant cette application, ce bon sens, ce travail soutenu avec énergie et dirigé avec intelligence, que deviendraient-ils s’ils n’étaient excités et contrôlés par les scrupules d’une conscience délicate? Assurément, la foule, qui vit d’impressions et juge avec les yeux, applaudit au spectacle des grandes choses, quand même ces grandes choses sont poursuivies par des voies honteuses ou accomplies dans des buts inavouables : mais l’histoire, qui vit de souvenirs et juge avec la mémoire, pénètre le secret des œuvres humaines, et ne décerne ses couronnes qu’à l’alliance du travail, de l’intelligence et de la probité.

Pour rappeler à quel degré Frochot possédait ces qualités

FROCHOT

éminentes, les faits et les hommes parlent à la fois. 11 suffirait, ce semble, d’énumérer les témoignages d’estime et de reconnaissance que le conseil municipal dans ses procès-verbaux, et les ministres dans leurs correspondances, lui ont publiquement ou secrètement décernés; mais on pourrait dire que ces témoignages sont les expressions ordinaires de la langue officielle, et qu’on les murmure à l’oreille quand on ne les jette pas à la face des puissants de la terre. Si au contraire on les répète, si on les publie, si on les signe en l’honneur de celui qui est tombé du pouvoir et qui languit dans la disgrâce du maître, ces témoignages commencent le jugement même de la postérité. N’est-ce donc pas la postérité, que cette commission chargée en 1813 de juger l'administration du préfet destitué? Là où paraissaient devoir s’exercer de sévères critiques, s’étalent des louanges sans réserve. On loue l’anarchie vaincue, l’ordre rétabli, les principes retrouvés, l’administration constituée, les services publics créés ou restaurés, et quand le rapporteur arrive à la question des finances de la ville, à l’équilibre des dépenses et des recettes, il s’écrie ; « Voilà ce qui fera l’honneur éter- » nel de la sage , pure et paternelle administration qui a « présidé à ces exercices, et qui a bien justifié la confiance « du souverain (1)1 »

Oui, Napoléon avait donné à Frochot sa confiance, et sa confiance entière. Il trouvait en lui cette sécurité qu’il chercha toujours dans ses agents, sans toujours la rencontrer, un désintéressement de vanité qui s’effaçait pour faire honneur au chef de l’État de tous les succès et de tous les progrès, un esprit de conciliation qui offrait le plus frappant contraste avec les allures despotiques des autres préfets de l’Empire.

(1) Conférez ci-dessus, p. 359.

Tandis que Napoléon disait : « Les préfets ne sont que trop « enclins à un gouvernement tranchant, contraire à mes « principes et à l’esprit de l’organisation administrative. « L'autorité des préfets est trop considérable. 11 y a à en « craindre l'abus plus que le relâchement (1), » il relevait l’autorité, le crédit, la situation du préfet de Paris; il en faisait une espèce de ministre; il portait son traitement à cent mille francs, et, le sourire sur les lèvres, répondait à Frochot qui le remerciait : « Il faut bien que je pense è vous, « puisque vous ne pensez qu’à moi. »

Napoléon était l’écho de l'opinion publique. Dix années avaient appris à la ville de Paris le rare mérite de son premier magistrat. Dans toutes les classes de la société, on citait sa vie modeste et laborieuse ; on savait que Frochot était pauvre et restait pauvre. On savait que la préfecture de la Seine était comme une école où le maître ne pouvait se décider à être sévère et prenait sur ses nuits pour corriger les fautes de ses élèves. Peu répandu dans le monde, quoiqu’il y portât dignement sa belle stature et sa noble simplicité, il n’avait d’autre plaisir que de réunir à sa table, une fois toutes les semaines, ses amis Regnaud de Saint-Jeand’Angély, Treilhard, le duc de Bassano, ou les chefs des services municipaux, ou les Dijonnais établis à Paris. C’est en qualité de Dijonnais que Prudhon entra dans son intimité. On a conté vingt fois l’anecdote du dîner célèbre , où Frochot donna à Prudhon le sujet du tableau : La justice poursuivant le crime. La bienveillance qu’il accordait à un illustre compatriote n’était pas une faveur. Tous les artistes étaient sûrs de trouver en lui un protecteur; protecteur souvent impuissant, car le préfet de la Seine n’avait alois ni temps, ni

(1) Corresp . de Napoléon I", l. XII, p. 379.

occasion, ni argent pour encourager les arts, mais protecteur toujours dévoué , car aucune peine ne lui coûtait pour obliger le talent ou secourir le malheur. Pasquier l’a avoué et même écrit : « J’ai peu connu d’hommes doués d’un « cœur plus excellent et dont la réputation d’honnêteté fût « mieux établie. » Aussi, bien des gens prétendaient que ces manières familières, cette inépuisable bonté, ces mœurs simples, ce caractère facile, appartenaient à un autre temps. On disait tout basque Frochot datait de 1780 et non de 1800, que le serviteur de Napoléon était encore l’ami de Mirabeau, et que sous l’habit du conseiller d’État battait le cœur du patriote. Malet ne s’y trompa pas, et quand il osa mettre sur la liste de son gouvernement le nom du préfet de l’Empereur, il mettait le comble à son coup d’audace en confisquant la popularité de Frochot.

La disgrâce de 1812 ébranla cette popularité sans la renverser. Elle étourdit un instant l’opinion publique, qui revint presque aussitôt par la gratitude et la pitié. Le souvenir des services rendus dirigea certainement ce retour d’opinion ; mais le prestige attaché aux gloires administratives le fixa pour jamais. En France, les révolutions peuvent succéder aux révolutions, les constitutions aux constitutions, les dynasties aux dynasties; l'administration grandit toujours, se fortifie et s’impose au point de devenir par les lois et par les mœurs, par l'affaissement des libertés publiques et les usurpations du pouvoir central, le fond même de la société française. Si les gloires politiques ont toujours l’honneur d’être l’objet des controverses et des calomnies, les gloires administratives ont presque toujours l’avantage d’être l’objet de l’estime et de la reconnaissance universelles. L’Empire avait profité des services de Frochot ; la Restauration soutint sa vieillesse; le gouvernement de 1830 honora sa mémoire.

Napoléon lui avait donné sa confiance; Louis XVIll lui assura une pension; Louis-Philippe lui éleva une statue. Nouvelle et irrécusable preuve que tous les gouvernements sont solidaires, quand il s'agit des grands intérêts et des vraies gloires de la France!

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