B. — DU COTÉ FRANÇAIS
Le 5 août au matin, lorsque le maréchal, qui avait passé la nuit au château du comte de Leusse à Reichshoffen, alla voir le général Raoult, à FrœschwiUer, il reconnut que la position de la 3® di\T[sion convenait très bien à la concentration du 1«' corps d'armée pour une bataille défensive contre les forces très supérieures des Allemands, et il prescrivit des dispositions en conséquence.
§ 17. — Arrivée de la division de Lartigue, de la brigade de cuirassiers Michel et de la réserve d'artillerie, venant de Haguenau.
La division de Lartigue (4®) avait marché par la route de Haguenau à Wœrth, tandis que l'artillerie de réserve et la
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brigade de cuirassiers Michel s'étaient engagées sur la route de Haguenau à Reichshoffen. Cette mesure judicieuse permettait aux trois unités désignées ci-dessus d'atteindre la zone de concentration, le 5 au matin, de très bonne heure, malgré les lenteurs d'une marche de nuit.
Après avoir dépassé Morsbronn, le général de Lartigue, précédant sa division (la 4*^), aperçut en avant et sur la droite (est) un mamelon élevé — (la hauteur de Gunstett) — auquel on accède par le pont de Gunstett. Aussitôt, la 4® division fut dirigée vers cette position dominante pour y établir son camp.
Mais bientôt, par ordre du maréchal, la 4*^ division dut repasser le pont de Gunstett pour s'établir face à l'est, sur le terrain compris entre le sud du Nieder-Wald et Morsbronn.
§ 18. — Concentration près de Frœschwiller des i^ et 2^ divisions d'infanterie et de la division de cuirassiers de Bonnemains.
Dans la matinée du 5, parvinrent aux environs de Frœschwiller les l*"*^ et 2® divisions venant de Lembach, ainsi que la division de cuirassiers du général de Bonnemains arrivant de Lunéville, par Saverne et Brumath.
Tous les détachements de la plaine du Rhin durent rallier leurs régiments respectifs.
§ 19. — Les 5^ et 7® corps sont placés sous le commandement
du maréchal de Hac-Hahon.
En apprenant, par un télégramme du maréchal de Mac^ Mahon, l'échec de Wissembourg, le major général de l'armée française fît connaître, télégraphiquement, aux chefs des 5® et 7® corps que leurs corps d'armée étaient placés, à partir du S, sous les ordres directs du maréchal de Mac-Mahon, en ce qui concernait les opérations militaires seulement.
Par suite, le chef du 1*' corps adressa, le 5, au général de Failly, commandant du 5® corps, un télégramme qui débutait ainsi :
« Venez à ReichshoiBen avec tout votre corps d'armée, le « plus tôt possible, etc )>
Le maréchal de Mac-Mahon n'avait pas attendu la dépêche du major général pour appeler à lui la division Conseil- Dumesnil (l*"®) du 7® corps, alors à Golmar et Mulhouse. Le 4, à 7 heures du soir, le chef de cette division recevait du maréchal un télégranune lui annonçant Téchec de Wissembourg et lui enjoignant d'amener immédiatement sa division à Haguenau par le chemin de fer.
Le général Félix Douay, chef du 7® corps, à Belfort, était avisé en même temps de la décision prise, au sujet de sa 1" division, par fe maréchal.
Le duc de Magenta pouvait donc espérer la réunion pour le 6 août, à ReichsholTen, des quatre divisions du 1®' corps, d'une division du 7® corps et d'au moins deux divisions sur trois du 5* corps. En outre, il disposerait, ce jour-là, de deux divisions de cavalerie, l'une (Duhesme) à trois brigades (de Septeuil, de Nansouty, Michel); l'autre (de Bonnemains) à deux brigades de cuirassiers, d'une réserve générale de 8 batteries et peut-être des 4 batteries de la réserve du S® corps.
Ces troupes devaient constituer une véritable armée comprenant 7 divisions d'infanterie, dont 6 intactes, 2 di\dsions de cavalerie et une réserve de 12 batteries.
En réalité, par suite des difficultés de concentration du S* corps et de la marche lente de la division Guyot de Lespart (3® division du 5® corps), le maréchal ne devait recevoir d'autre aide, le 6, du corps de Failly, que le déploiement de sa 3® division, le soir de la bataille, à l'ouest et près de Niederbronn.
La l'« di\dsion du 7® corps s'embarqua en chemin de fer, à
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Mulhouse et à Colmar, dans la nuit du 4 au 5 et la matinée suivante. La 1'® brigade (Nicolaï) était réunie à Reichshofen dans Taprès-midi du 5, à Texception des 2* et 3® bataillons du 21« d'infanterie, laissés, l'un, à la défense de Haguenau; l'autre, à la garde de l'artillerie encore en arrière.
La 2* brigade (Maire) débarqua à ReichshojBen pendant la nuit du 5 au 6.
L'artillerie divisionnaire ne devait pas assister à la bataille parce qu'elle ne put débarquer à ReichshojSen, faute de moyens de débarquement. Ramenée à Haguenau où se trouvait un quai suffisant, elle trouva celui-ci encombré. Elle put néanmoins débarquer, mais trop tard.
§ 20. — Effectifs comparés des forces allemandes et françaises
en présence le 5 au soir.
La IIP armée allemande , défalcation faite d'environ 2,000 hommes de pertes éprouvées à Wissembourg et dans les marches précédentes, avait, le 5 août, un effectif de 150,000 hommes.
L'armée d'Alsace, qui aurait dû présenter, avec les quatre divisions du 1®' corps, les divisions de cavalerie Duhesme et de Bonnemains, les réserves d'artillerie et du génie, enfin la l^ division du 7® corps, 65,000 hommes environ, était réduite, le 6 août au matin, à 43,000 hommes, pour les motifs suivants :
1® La division Douay avait perdu 2,000 hommes au combat de Wissembourg;
2° L'artillerie de la 1'® division du 7® corps ne parvint pas à rejoindre son infanterie;
3« Le !«' bataillon du 45® (l'« division) fut détaché en flancgarde de gauche, à Jagœrthal;
4® Le 16® bataillon de chasseurs (2® division) avait été chargé d'occuper Niederbronn;
5° Le 87« (2® brigade de la 4« division) était resté à Strasbourg comme garnison ;
&^ Les 2« et 3« bataillons du 21« d'infanterie (l'« brigade de la 1" division du 7« corps) se trouvaient à Haguenau, l'un pour garder la gare, l'autre pour escorter l'artillerie divisionnaire;
7*^ Le 2« lanciers, ramené de Seltz à ReichshofTen, ne devait pas asssister à la bataille;
8® Un escadron du 9® cuirassiers (3® brigade de la division Duhesme), chargé d'escorter les bagages de la 4® division, ne devait pas rejoindre son régiment.
Il résulte de l'absence des éléments ci-dessus que les troupes françaises concentrées devant Wœrth présentaient seulement :
57 bataillons (1), 3o escadrons,
22 batteries (107 canons (2) et 24 mitrailleuses), 5 compagnies et demie du génie.
Les effectifs correspondants étaient :
Fantassins 35,000 hommes.
Cavaliers 4,200 —
Artilleurs 3,000 —
Sapeurs-mineurs 800 —
Au total 43,000 hommes.
§ 21. — Quelques détails de commandement,
à l'armée d'Alsace.
L'armée d'Alsace n'a pas reçu un seul ordre général d'opé-
(1) Le 2* bataillon du 74* avait été pris à Wissembourg.
(2) La batterie Didier, de la 2<> division, avait perdu un canon au combat de 'Wissembourg.
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rations depuis son rassemblement jusqu'au jour de la bataille de Frœschwiller, en sorte que généraux, officiers et soldats n'ont eu connaissance, durant ce laps de temps, ni des agissements de l'ennemi, ni des projets du maréchal.
La répartition des troupes composant cette armée n'a pas été déterminée, le 5 août, à la suite d'un plan de bataille défensive tenant compte des propriétés du terrain, de ses couverts, des lieux habités qu'il présente, enfin de la zone probable de la contre-attaque laquelle, seule, permet au défenseur d'espérer la victoire.
Chaque divisionnaire forme son camp à côté de la division qu'il rencontre déjà installée, et, s'il reçoit des ordres, c'est par billet personnel et confidentiel.
Ainsi le général Ducrot arrivant de Lembach, par Langensoultzbach, arrête sa division (!"*) entre Neehwiller et Frœschwiller, lui fait faire demi-tour, face au nord-est, et la dispose à la gauche de la division Raoult (3®).
Les débris de la division Pelle (2®), qui, à Mattstall, ont pris le chemin de Wœrth, continuent jusqu'à Frœschwiller et se rassemblent, face à l'est, entre ce village et le Gross- Wald.
La division Lartigue (4®), tout d'abord montée, le S, sur le mamelon au nord de Gunstett, repasse sur la rive droite de la Sauer, sur l'ordre du maréchal, et se dispose, face à l'est, à la droite de la 3® division (Raoult), savoir : le 3® zouaves dans le Nieder-Wald, ayant des grand'gardes sur la lisière orientale de ce bois; le 1®' bataillon de chasseurs et le 3® tirailleurs (2® brigade) en bataille le long du chemin de Frœschwiller à Morsbronn, avec une compagnie de chasseurs en grand'garde à la ferme de Lansberg et deux compagnies de turcos à Morsbronn; le 56® régiment (1'® brigade) en deuxième ligne,
La 1'® brigade (5 bataillons) delà division Conseil-Dumesnil, arrivant par Reichshoffen et Frœchwiller, s'installe à l'ouest d*£lsasshausen.
La 2® brigade de cette division débarque à ReichshoflFen
dans la nuit du 5 au 6 et campe, en attendant le jour, dans uu champ voisin de la gare.
La division de Bonnemains (cuirassiers), venue par Haguenau et ReichshoflFen, bivouaque entre Frœschwiller et le Gross-Wald.
La brigade Michel (8«, 9® cuirassiers et 6® lanciers), mise à la disposition du général de Lartigue, est à Eberbach.
Dans Taprès-midi du 5, le commandant en chef visite les bivouacs et donne aux généraux quelques indications sur les dispositions à prendre en cas d'attaque.
Gonmient sont établis les bivouacs?
Généralement, en bataille.
Ainsi, à la 2* brigade de la 3* division, le 48® venu de Frœschwiller, le 4, par le chemin conduisant à Mattstall par le Huhbrticke, fut arrêté lorsque sa tête atteignit Téperon, à Test de la cote 241, qui domine la vallée du Sauerbach. Ce régiment, qui avait marché la gauche en tête, déboite de la route, simultanément, par le mouvement de « par le flanc droit », est arrêté en bataille, face au sud, forme les faisceaux et bivouaque sans dresser les tentes.
Que s'ensuit-il?
La 1" compagnie du 1®' bataillon, envoyée en grand'garde pour la nuit du 4 au 5, face au sud, place ses sentinelles le long de la route de Wœrth à Frœschwiller.
Aussi, quel ne fut pas l'étonnement des officiers et des hommes de cette compagnie lorsqu'ils virent confusément
défiler devant eux, pendant la nuit la réserve générale
d'artillerie venant former le parc.
Le 2® tirailleurs, lui, était disposé en bataille face à l'est, parallèlement à la route de Wœrth à Langensoultzbach, tout contre la lisière orientale du bois de Frœschwiller.
Uarmée d'Alsace était donc déployée dès le 5 sur un front de six kilomètres environ, parallèlement à la Sauer, ayant trois divisions sur une seule ligne (l'®, 3®, 4®), les ailes non appuyées par des troupes ou par des villages, et toutes les
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réserves disposées, derrière le centre, entre le Gross-Wald, Frœschwiller et Ëlsasshausen.
§ 22. — La dépêche du 5 août à FEmpereur.
Les projets du général en chef français apparaissent clairement dans la dépêche ci-dessous qu'il adressait à Tempereur la veille de la bataille :
Maréchal de Mac-Mahok à Tëmpereur.
Reîchshoffen, 5 août, 10 h. 50 matin.
Je suis concentré avec mon corps d'armée à Frœschwiller, étendant ma droite jusqu'à la forêt de Haguenau (1). Si l'ennemi, se voyant menacé sur sa droite, ne dépasse pas Haguenau, je suis en bonne position ; s'il dépasse Haguenau, je suis obligé de prendre position plus au sud pour garder les défilés de la Petite-Pierre f et de là à SaTerne.
S'il TOUS est possible de disposer d'un des corps d'armée de la Moselle, Tenant me rejoindre par le chemin de Bitche ou par la route de la Petite- Pierre, je serai en état de reprendre l'offensive ayec avantage.
Ce télégramme montre jusqu'à Tévidence que le maréchal de Mac-Mahon ne se trompait pas sur la direction de la marche du prince royal, et que, d'autre part, il appréciait à leur valeur les forces de la IIP armée en demandant le concours d'un corps d'armée de Lorraine.
Au moment où il adressait sa dépêche à l'empereur, le maréchal était en droit de compter sur tout le 5® corps et sur une division du 7®. Si un corps de Lorraine arrivait en temps opportun, le maréchal aurait à sa disposition :
1®' corps : 4 divisions d'infanterie;
5® corps : 3 — —
7® corps.: 1 — —
4® corps : 3 — —
(1) La forêt de Haguenau est à 4 kilomètres au sud du village de Morsbronn qu*on n'occupait pas sérieusement.
Au total, H divisions d'infanterie, dont 10 intactes, c'est-àdire à peu près un nombre de bataillons égal à celui de la IIP armée.
Dans ces conditions, le projet de prendre l'ojBensive n'était pas téméraire et présentait, au contraire, de nombreuses chances de succès.
Mais, où le texte blesse notre raison, c'est quand le maréchal admet que l'ennemi, sachant l'armée d'Alsace sur son flanc droit, pourra continuer sa marche vers Strasbourg.
La IIP armée négligerait alors la masse des troupes françaises d'Alsace pour aller s'engager dans les Vosges par les défilés de la Petite-Pierre et de Saveme ?
Quelle notion de la guerre possédait donc l'armée française pour que le plus illustre de ses maréchaux ait attribué à des points géographiques, tels que les cols de la Petite-Pierre et de Saveme, une importance aussi décevante?
L'armée française, voilà quel était l'objectif des Allemands. Elle détruite, tout devait céder, tomber, devenir facile à l'ennemi.
Que l'on veuille bien ne pas nous attribuer, par ce qui précède, la moindre velléité de dénigrement!
Loin de nous la pensée de chercher à ternir la gloire du héros de MalakofF !
On n'a pas moins le devoir de constater combien le concept des grandes opérations était erroné dans notre armée de
Personne n'échappe à l'influence du milieu. Si l'étude de la guerre eût été en honneur en France comme elle l'était en Prusse, un certain nombre d'officiers de notre armée seraient devenus, avec l'âge et l'expérience, des hommes de guerre joignant aux plus belles qualités du caractère une profonde intelligence de la guerre.
Toutefois, le simple bon sens indiquait au maréchal qu'à moins de refuser la lutte il ne pouvait espérer le succès que d'une bataille défensive soigneusement préparée, afin de con-
iSi 1™ PARTIE. — CHAPITRE V.
trebalancer son infériorité numérique par Tutilisation des obstacles, des couverts et des points d'appui du terrain.
Il a dû en être ainsi puisque les dispositions du duc de Magenta, malheureusement assez vagues, eurent pour objet la défense des hauteurs de la rive droite de la Sauer, rivière formant un obstacle difficile à franchir, même par Tinfanterie.
La dépêche télégraphique expédiée à l'empereur, le S août, vers 11 heures du matin, indiquait de la part du maréchal l'intention formelle d'accepter une bataille défensive sur la position de Frœschwiller.
Cette éventualité aurait même dû faire place à la certitude que la IIP armée allemande arrêterait son mouvement vers Strasbourg pour faire face au danger qui la menaçait sur son flanc droit.
Quoi qu'il en soit, le projet du maréchal, très contestable quant au résultat probable de la lutte, répondait à une situation bien définie.
Mais le général Ducrot, estimant qu'une bataille sur la Sauer serait désastreuse pour nous, en raison de l'énorme supériorité numérique allemande, fit les démarches les plus actives auprès du maréchal pour le décider à se retirer dans les Vosges.
Son opinion, appuyée par le général Raoult et par le comte de Leusse, maire de Reichshoffen, finit par prévaloir, et, le 6 au matin, vers 6 heures, le maréchal venait de dicter des ordres pour la retraite lorsqu'éclata le premier coup de canon.
Le plan du général Ducrot était de concentrer à Lemberg le gros de l'armée d'Alsace, y compris le S® corps, « et de tenir « la crête des Vosges, défiant toute attaque dans les positions « formidables depuis longtemps étudiées (1), etc »
(I) Papiers militaires du général Ducrot, publiés en 1894.
Le général Ducrot estimait que de Lemberg Tannée d'Alsace était à même, soit de marcher sur les communications de la IIP armée si elle continuait son mouvement vers Strasbourg, soit de déboucher dans le flanc gauche de la masse ennemie qui aurait franchi la Sarre.
Ce projet présentait le défaut de n'obliger en rien la IIP armée à venir combattre les troupes du maréchal de Mac- Mahon sur la crête des Vosges, car, en raison du petit nombre de routes traversant le massif et des longs défilés qu'elles forment il suffisait de quelques détachements et d'un corps de réserve pour empêcher les Français de déboucher en Alsace.
Une attaque de flanc, dirigée de Lemberg contre des forces allemandes parvenues au sud de la Sarre, n'était pas mieux justifiée, attendu que le massif des Vosges ne pouvait constituer une base d'opérations pour une armée de 8 ou 10 divisions pourvues du matériel roulant usité dans les guerres d'Europe. Après un insuccès, les troupes du maréchal de Mac-Mahon se seraient dispersées dans les forêts vosgiennes, mourant de faim, sans direction, à la merci des fractions ennemies postées aux issues dans la plaine.
La guerre de montagne suppose le gros des forces défensives établi sur l'un des versants, avec possibilité d'exécuter des navettes. £Ue exige aussi que les communications avec l'intérieur du territoire soient assurées.
Ces deux conditions essentielles, la concentration de l'armée d'Alsace à Lemberg ne les procurait pas.
Encore une fois, l'esprit de la guerre du XVIIP siècle, attribuant une valeur propre aux points géographiques, inspirait, en 1870, les idées militaires du haut commandement français.
Toutefois, il convient de remarquer que les projets initiaux d'opérations, du côté français, s'écroulèrent comme châteaux de cartes au premier coup de canon, tant il est vrai qu'un ennemi supérieur par l'organisation et le commandement dicte
bien vite sa loi et réduit à néant les combinaisons artificielles ou surannées qui ne répondent pas aux progrès de l'art.
L'histoire des débuts de la plupart des campagnes dirigées par Napoléon P' en fournit l'éclatant témoignage.
§ 23. — La lettre au général de Failly, le 6 août,
avant la bataille.
Voici maintenant le texte de la lettre adressée par le maréchal de Mac-Mahon au général de Failly, le 6 août, avant la bataille :
Camp de Frœschwiller, le 6 août i870, vers 6 heures du matia.
MoD cher géuéral,
Vous avez été mis sous mes ordres par Tempereur. Il est de la plus grande importance que nous concertions e'hsemble nos opérations.
Attaqué aTant-hier, près de Wissembourg, par Tarmée du prince royal qui m'était très supérieure, j'ai été obligé de me retirer jusqu'auprès de Reicbshoffen. Il est urgent que nous combinions nos opérations.
D'après des renseignements sur lesquels on doit avoir confiance, Tennemi ferait un mouvement pour se porter sur les crêtes des Vosges et nous séparer.
Si ce mouvement se confirme, nous devons attaquer les Allemands dans les défilés.
Si, au contraire, ils occupent seulement les positions de Wissembourg et de Lembachy ayant le gros de leurs forces dans la plaine, nous combattrons ensemble pour leur enlever les positions.
Mettez donc en route immédiatement une de vos divisions. U serait à désirer qu'elle pût coucher ce soir à Philippsbourg, occupant sur sa giiuche les positions qui commandent la route de Neuhoffen, et de là, sur Ober-Steinbach, qui serait attaqué, le jour même, par quatre brigades arrivant par des roules différentes du camp de Reichshoffen.
Prévenu de Texécution de ce mouvement, vous enverriez une autre division, par la grande route de Bitche à Wissembourg, sur Sturzelbronn, poussant en ayant, si elle rencontrait Yennemi qui se trouverait ainsi pris en flagrant délit et enveloppé de toutes parts. Une brigade de la dernière division se porterait à Lemberg, qui est la clef des Vosges; de ce côté, elle aurait avec elle une batterie d'artillerie.
L'autre brigade resterait à Bitche, prête à se porter soit sur Sturzelbronn, soit sur Philippsbourg, suivant les événements. Il serait prudent que la brigade de Lemberg se retranchât. Il y a des outils à Lichtenberg et à la Petite-Pierre ^ •1500 dans chaque place, qui permettraient de faire ce travail.
Si, au coDtraire, Tarmée du prince royal est concentrée dans les environs de Lembach et dans la plaine du Rhin, la division qui viendra la première ne sera pas arrêtée à Philîppsbourg. Vous feriez marcher par la même route la 2* division et une brigade de la 3* ; la dernière brigade serait dirigée sur Lembach, d*où elle pourrait gagner la Petite-Pierre si elle était obligée de battre en retraite.
Répondez-moi par plusieurs voies différentes ; je tous envoie la présente par trois voies différentes.
Le maréchal commandant le i"' corps.
Signé : DE Mag-Mahon.
P,'S. — £n résumé, envoyez le plus tôt possible votre 1** division à Philippsbourg et tenez les deux autres prêtes à marcher. P,-S, — Maintenez, s'il est possible, vos communications avec Philippsbourg .
Le chef de bataillon du génie Moll, chef de la réserve du génie du 1*' corps d'armée, porta une des expéditions de cette lettre au général de Failly.
Dans ce document, le maréchal examine les deux éventualités suivantes :
1° L'armée allemande exécute un mouvement pour se porter sur la crête des Vosges afin de séparer le 1®' corps du 5®;
2® Cette armée, concentrée dans la plaine du Rhin avec le gros de ses forces, occupe Wissembourg et Lembach.
Dans le premier cas, qui suppose une offensive générale de Tennemi par les défilés qui conduisent de Wissembourg et de Lembach sur la crête des Vosges, on attaquera ses colonnes dans ces défilés.
Dans le deuxième cas, répondant au gros de la IIP armée allemande concentré dans la plaine du Rhin sous la protection de forces postées entre Wissembourg et Lembach, il conviendra d'enlever à celles-ci les positions qu'elles occupent.
Passons aux dispositions prescrites.
EUes sont pour nous, comme les tertres appelés témoins dans les travaux de terrassement, une indication précieuse pour la mesure des progrès réalisés dans le domaine des idées militaires, depuis 1870 jusqu'à l'époque actuelle.
Dans l'hypothèse de l'offensive ennemie, la lettre en question
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prête au prince royal Tinteiition de se porter sur la crête des Vosges pour séparer le !«' corps établi à Reichshofien du 5® posté à Bitche.
Une idée de ce genre eût probablement séduit un élève de Lloyd, le vulgarisateur des doctrines de guerre du XVIIP siècle que, heureusement pour la France, ses adversaires mirent en pratique, de 1792 à 1813, avec un insuccès sans cesse renouvelé.
On sait, en effet, que les généraux des diverses coalitions dirigées contre notre pays, sous la Révolution comme pendant le Consulat et l'Empire, eurent moins en vue la destruction de nos armées que la prise de possession des places ou des crêtes, cols et positions dominantes auxquels ils attribuaient une valeur propre, tout à fait illusoire.
N'a-t-on pas vu, même en 1814, Tarmée autrichienne violer la neutralité de la Suisse, afin de pouvoir déboucher dans le bassin de la Seine par le plateau de Langres (1) !
Au sujet de ces mêmes points culminants si chers aux tacticiens du XVIIP siècle, Clausewîtz a écrit :
« Lors même que le Danube, le Rhin et les six grands <( fleuves de l'Allemagne prendraient une origine commime « sur le même point culminant d'une montagne, ce point n'en « tirerait pas une signification militaire plus grande, hormis « peut-être celle d'être un point de repère pour la trigonomé- <( trie ; il conviendrait déjà moins à l'emplacement d'un phare, (c moins encore à celui d'une vedette, et ne présenterait aucun <( avantage pour y concentrer et établir une armée. »
On veut attaquer les Allemands dans les défilés !
(1 ) L'ennemi implacable de Napoléon en même temps que Tadepte le plus éclairé de sa doctrine, celui que Blûcher appelait « sa tôte »> : Gueisenau, appréciait à leur valeur les pseudo-saTantes combinaisons de la guerre de positions et la théorie décelante des clefs stratégiques. C'est lui qui a dit, en parlant du premier objectif de Tarmée de Schwartzenberg en i8l4 :
K La position de Langres est surtout remarquable en ce que lorsqu'on est u dessus, si Ton pi..., le produit s*écoule dans trois mers. »
C'était bien mal connaître les conditions de la grande guerre que de supposer une armée nombreuse et bien pourvue d'artillerie comme Tétait l'armée allemande abandonnant, sans y être forcée, les avantages de la tactique générale pour se jeter dans des montagnes escarpées où les têtes de colonne seules peuvent combattre.
On recommande au général de Failly de faire occuper par la division de Philippsbourg les positions qui commandent NeubolTen
Que faut-il entendre par là, sinon les points culminants
propres à l'établissement d'un signal géodésique, moins bons pour remplacement d'un phare ?
Des forces ennemies que l'on pourra rencontrer, il n'est d'abord nullement question. Tout se borne à faire attaquer le village d'Ober-Steinbach par quatre brigades du 1*' corps arrivant de Reichsboffen par quatre routes différentes 1
Cependant une division du 5® corps marchera de Bitche sur Sturzelbronn, continuera vers Ober-Steinbach et contribuera à l'enveloppement de l'ennemi concentré dans ce viQage et ainsi pris en flagrant délit !
En même temps, une brigade ira occuper Lemberg qui est la. clef des Vosges , sur le versant occidental!
Le général de Failly avait été déjà prévenu, le 5 août, par télégramme du maréchal, d'avoir à occuper Lemberg. <( C'est « de la dernière urgence », disait la dépêche. Le général de Failly répondit, le même jour :
Renseignements pris, j'ai lieu de penser que ce n'est pas le poste de Lemberg, gare du chemin de fer au sud de Bitche, qu'il s'agit d'occuper : il n*y a rien d*anormal dans cette direction.
La dernière phrase est typique. Rien d'anormal; donc, ni crête, ni col, ni position enfin.
A quelle idée répond la recommandation faite à la brigade du 5® corps dirigée sur Lemberg de se retrancher?
Et les outils qu'on irait chercher à la Petite-Pierre et à Lichtenberg, quand arriveront-ils à pied d'oeuvre?
Dans la seconde hypothèse, relative à l'attitude défensive de la IIP armée allemande, la majorité du 5® corps, deux divisions et demie, seront dirigées, par Philippsbourg, sur Niederbronn, en laissant seulement une brigade à Lemberg.
Il est probable que l'intention du commandement français, dans ce cas, était de faire attaquer les positions de Lembach par une partie du 1®' corps et de déboucher avec le reste des forces, en y comprenant le 5® corps, dans la plaine du Rhin, à la rencontre du gros des Allemands.
Comme on le voit, la lettre au général de FaiUy attribuait au prince royal de Prusse, en vertu d'une loi psychologique bien connue, un concept de la guerre et des projets en harmonie avec la cérébration de son auteur.
Les critiques qui précèdent visent uniquement les idées militaires du haut commandement français, en 1870.
Elles ne peuvent en rien modifier les sentiments de vénération et de respect auxquels ont droit, de notre part, les chefs éminents dont les vertus militaires avaient fait l'admiration de tous en Algérie, en Crimée, en Italie, et qui devaient donner, le 6 août, devant Wœrth, l'exemple de la plus magnifique bravoure jointe à la plus extrême énergie.
Seulement, les vertus militaires ne suffisent pas.
Il faut qu'elles soient doublées d'une haute intelligence mise de longue date au service de fortes études militaires entreprises suivant de bonnes méthodes et développées dans un milieu favorable.