CHAPITRE V
Textrême droite (ouest), est bâti le village d'Eberbach (rive droite de l'Eberbach), et, à 1000 mètres au sud, le village de Morsbronn.
Enfin, à 2,000 mètres à Fouest de Morsbronn, on rencontre le village de Forstheim qui présente, face à Test, une lisière de 1000 mètres de développement.
§ 25. — Discussion théorique de la préparation d'une bataille
défensive sur la Sauer.
Théoriquement, la position peut être divisée en quatre zones numérotées de 1 à 4 du nord au sud.
JVeePuDiller
Medenpbrdiin
PrœschxDiHsr Blsasi
eichshoffen
Echelle * itS.ooo
Bbcrbach
Fopstheàm,
1° Les terrains boisés, peu praticables, compris entre Neehwiller et la lisière méridionale du bois de Frœschwiller.
2° Les croupes et les vallons plantés de vignes et de vergers, peu accessibles à l'artillerie et à la cavalerie, qui forment une trouée relativement peu couverte entre les bois de Frœschwiller et le Nieder-Wald.
3° Le Nieder-Wald dont la lisière, du côté de l'ennemi, a un développement supérieur à 2,000 mètres.
4° Le terrain découvert et ondulé qui s'étend depuis le sud du Nieder-Wald jusqu'à la forêt de Haguenau.
Cette dernière zone se prête aux mouvements en masse et aux évolutions des trois armes ; elle contient plusieurs villages dont les principaux sont : Dûrrenbach près de la Sauer, Morsbronn un peu en dehors de l'aile droite française, Forstbeim et Eberbach.
Mesurée sur la ligne sinueuse du front, la première zone a une étendue de 3,000 mètres, la seconde, de 2,500 mètres, la troisième, de 2,000 mètres. La quatrième zone présente une largeur de 4 kilomètres, à vol d'oiseau.
A 4 kilomètres en arrière du front des trois premières zones et sur la rive gauche (est) du Falkeinsteiner-Bach (Schwarz- Bach sur la carte allemande) sont les gros bourgs de Niederbronn, Reichshofifen et Gundershoffen distants entre eux de trois kilomètres environ.
Il y a 6 kilomètres, à vol d'oiseau, entre Neehwiller, extrémité de la gauche, et le mamelon 222, extrémité de la droite.
En mesurant l'étendue du front avec ses sinuosités, on trouve que la position avait 7,500 mètres de développement.
L'occupation de Langensoultzbach (1) aurait permis de diminuer de 1000 mètres l'étendue du front, qui eût été de 6,500 mètres au lieu de 7,500 mètres.
(1) On compte 2,000 mètres de Textrémité N.-O. de Langeasoultzbach au saillant N.-E. du bois de Frœschwiller, tandis que la ligne brisée : Neehwiller — saillant N.-O., saillant N.-E. du bois de Frœschwiller, a une étendue de 3,000 mètres.
Convenait-il d'occuper solidement Morsbronn?
Cette occupation aurait donné au front une extension de 1000 mètres environ, mais c'était là son moindre défaut. Ce viQage est facilement et rapidement abordable par des troupes débouchant du pont de Dûrrenbach, et l'ennemi qui attaquerait ce village, à l'est et au sud, ne pourrait être pris de flanc que d'une façon très incomplète par une masse de manœuvre exécutant une contre-attaque et partant des environs d'Eberbach.
On aurait pu, suivant nous, amener à Forstheimun détachement chargé d'occuper et de défendre ce viQage d'une façon indépendante, en vue de contraindre l'ennemi à faire un grand détour prenant beaucoup de temps, ou bien, à prêter le flanc à une contre-attaque débouchant sur lui par la vallée (rive gauche) de l'Eberbach.
Le général Werder a fourni plusieurs exemples de l'utilité que présentent, devant un ennemi très supérieur en nombre, des points d'appui d'aile, extérieurs à la ligne de défense proprement dite.
Or, la 4® zone de la position de Frœschwiller s'étendant depuis le Nieder-Wald jusqu'à la forêt de Haguenau, il nous semble que l'occupation isolée de Forstheim était de nature à limiter considérablement la liberté de manœuvres de l'aUe gauche allemande, la plus menaçante en raison du terrain au sud de Nieder-Wald qui permet à un ennemi très supérieur en nombre d'y développer de grands moyens d'action.
Quant à l'occupation de Langensoultzbach, elle était plus contestable, parce que l'échelon défensif formé par les troupes d'extrême gauche postées à Neehwiller était à même de gêner considérablement l'ennemi qui voudrait déboucher du bois de Langensoultzbach, soit vers le nord, soit vers le sud.
En réalité, ainsi que l'avait fort bien constaté le général Ducrot, l'armée d'Alsace avait peu à craindre pour son aile gauche, pouvait faire échouer tous les efforts de l'ennemi sur son centre, mais avait tout à redouter pour sa droite.
§ 26. — Répartition de rarmée d'Alsace sur la position
défensive qui lui est dévolue.
Examinons maintenant en détail l'occupation réelle du terraÎQ de Frœschwiller au moment où, le 6 au matin, un coup de canon parti des hauteurs de Dieffenbach fît courir aux armes les divisions françaises et provoqua le déploiement presque instantané de troupes bivouaquées en bataille sur les positions à défendre. [Croquis n° 19.)
Conformément aux idées de l'époque, le général Ducrot fait ranger en ligne les cinq bataillons disponibles (1) de sa 2® brigade (1®' zouaves et 45® de ligne), ainsi que le 96® appartenant à la 1" brigade.
La réserve de la 1'® division est constituée par le 13® bataillon de chasseurs et le 18® de ligne; au total, quatre bataillons de la l""® brigade.
Les huit bataillons déployés forment une ligne de bataille, longue de 1500 mètres environ, s'appuyant, à, droite, au village de Frœschwiller ; à gauche, au hameau de NeehwiQer.
Chacun des bataillons ainsi déployés en bataille sur deux rangs s'est fait précéder d'une ou deux compagnies en tirailleurs et soutiens.
Les quatre bataillons de réserve sont établis eu ligne de colonnes serrées, au nord de la route de FrœschwiQer à Reichshoffen et contre la lisière orientale du Gross-Wald.
La 3® division (Raoult) a sa 2® brigade ainsi disposée :
Les trois bataillons du 2® tirailleurs bordant la lisière du bois de Frœschwiller, depuis le saillant nord-est limitrophe du Seltzbach, non loin de la scierie (Mûhl-Acher ou Sage- Mûhle), jusqu'au point de la lisière, en allant vers le sud, où
(1) Le 1«' batailloD du 45** était détaché en flaoc-garde à Jâgerthal.
débouche, parallèlement à cette lisière, un chemin qui, de Frœschwiller, va rejoindre la route de Wœrth à Mattstall.
Le 48® a deux bataillons (3® et 2*) dans les vignes et les vergers, entre le saillant méridional du bois de Frœschwiller et la route de Frœschwiller à Wœrth. Son 1*' bataillon est en réserve près de la lisière sud du bois précité, à proximité du point où le chemin de Frœschwiller à Mattstall entre sous bois.
A la 1'® brigade, le 3« bataillon du 36® (celui qui était, le 4, à Soultz) est au nord de la route de Frœschwiller à Wœrth, un peu en retrait par rapport aux bataillons du 48®. Les deux autres bataillons du 36® sont encore en marche, venant de Reichshoffen où les a débarqués un train venant de Haguenau.
Le 2® zouaves a ses trois bataillons en bataille sur une seule ligne, à mi-coteau, c'est-à-dire à égale distance de Frœschwiller et de Wœrth, entre la route de Frœschwiller à Wœrth et le chemin de Wœrth à Elsasshausen.
Dans la division Conseil-Dumesnil, le seul bataillon du 21® disponible (l"* brigade) surveille le terrain depuis le chemin de Wœrth à Elsasshausen jusqu'à la lisière nord du petit bois d'Elsasshausen qu'occupe le 1 7® bataillon de chasseurs de la même brigade.
Le 3® de ligne (1'® brigade) est rassemblé directement à l'ouest d'Elsasshausen, et la 2® brigade comprenant les 47® et 99® n'arrivera de la gare de Reichshofien que dans la matinée du 6 pour se placer, plus à l'ouest, en arrière du 3® de ligne.
La 4® division fait garder le Nieder-Wald par le 3® zouaves.
Ce régiment place ses deux premiers bataillons dans l'intérieur du bois, chacun d'eux ayant une compagnie de grand'garde sur la lisière orientale.
Son 3® bataillon est en réserve en dehors de la lisière nordouest.
Au sud du Nieder-Wald, le !•' bataillon de chasseurs et le 3® tirailleurs forment une Ugne aboutissant au mamelon 222, à 1000 mètres de Morsbronn où deux compagnies de turcos ont été détachées.
Le 56® (2® brigade) (1) est en deuxième ligne derrière le centre de la 4« division.
La 2® division (PeUé) est en réserve à l'ouest et au sud de Frœschwiller, entre ce village et le Gross-Wald.
La brigade de cavalerie de Septeuil, et la division de cuirassiers de Bonnemains, se tiennent dans un vallon à Touest de Frœschwiller, tout près de la lisière orientale du Gross-Wald. La brigade de cavalerie Michel, avec deux escadrons du 6® lanciers, est dans le vallon de l'Eberbach, rive gauche, à hauteur du village du même nom.
L'artiUerie de la réserve générale est abritée derrière (ouest) Frœschwiller.
Le dispositif français est linéaire, sauf à la di\ision Ducrot où l'échelonnement en profondeur est assuré dans une certaine mesure.
La lisière du bois de Frœschwiller est assez bien garnie du côté de l'ennemi ; mais, par contre, celle du Nieder-Wald est surveillée seulement par des sentinelles.
§ 27. — Groupement théorique des forces françaises à proximité de la Sauer, le 5 août.
Voici conmient nous jugeons qu'aurait pu être, le 5 août, le groupement des troupes françaises en prévision d'une bataille défensive sur la ligne formée par la Sauer. {Cro'quisn^ 20.)
(1) Le 87* formant le 2' régiment de la 2* brigade était resté à Strasbourg pour la défense de la place.
En principe, pas de déploiement avant t action.
Les cinq divisions, maintenues à Tabri des vues et des investigations de rennemi, sont massées en arrière de la ligne de défense choisie (la Sauer) et protégées, sur le front et les flancs, par des avant-gardes fournissant des avant- postes mixtes.
Le terrain de la bataille que Ton veut accepter se divisant en trois zones de résistance, il convient d'ajffecter à la défense de chacune d'elles une division, de désigner la 2® (Abel Douay), si éprouvée à Wissembourg, pour le rôle de contrefort ou d'étai central, et de conserver la diyision Conseil- Dumesnil comme réserve générale ou masse de manœuvre.
En continuant notre hypothèse :
La 1'® division (Ducrot) bivouaque à la lisière orientale des bois, au sud-ouest de Neehwiller. Cette division a une avantgarde (réserve d'avant-postes) de quatre bataillons, à Neehwiller, qui tient Jftgerthal avec une compagnie et Langensoultzbach avec un bataillon.
Le 3® hussards pousse, de Neehvviller, des reconnaissances et des patrouilles sur Mattstall, Preuschdorf (rive gauche de la Sauer), ainsi que dans les hautes vallées du Soultzbach et de Jagerthal.
La 3® division est concentrée dans les vallons des sources de l'Eberbach, au sud-ouest de Frœschwiller. Son avant-garde (réserve d'avant-postes), composée d'un régiment d'infanterie et de deux escadrons de lanciers, bivouaque dans le vallon parallèle à la route de Frœschwiller à Wœrth et au sud de celle-ci, ayant un bataillon à Wœrth et des petits postes le long de la Sauer (rive droite).
La 4® division est à l'ouest du Nieder-Wald, son avant-garde (réserve d'avant-postes) à la ferme de Lansberg et des grand'gardes à Bruck-Mûhle, à Morsbronn et à Forstheim.
Le 11^ chasseurs à cheval, à Morsbronn, fait rayonner ses patrouilles sur Preuschdorf et Soultz, par les ponts de Diirrenbach.
La 2® division cantonne et bivouaque à Reichshoffen.
Elle a un détachement de cinq bataillons avec trois batteries à Engelsbof, en réserve d*aile droite.
La division Gonseil-Dumesnil cantonne et bivouaque à Gundersboflfen; elle se garde vers Griesbach.
§ 28. — Déploiement théorique de Tarmée d'Alsace sur la Sauer pour une bataille défensive.
Déterminons la répartition définitive succédant au groupement provisoire que nous venons de décrire, lorsque l'ennemi, dévoilant ses projets, montrera l'intention formelle de provoquer la bataille sur le terrain choisi par nous. {Croquis nP 21 .)
1® Zone de gauche affectée à la 1'® division.
a) Le 96® (ancienne avant-garde), à Langensoultzbach, considéré comme point d'appui de l'extrême gauche.
b) Le 13® bataillon de chasseurs (ancienne avant-garde) à NeehwiUer, ayant une compagnie de flanc-garde ^ détachée, à Jftgerthal, avec un peloton de hussards.
c) Le 18® et le 45®, à la lisière orientale du bois de Frœschwiller, depuis la scierie jusqu'au grand ravin qui descend de Frœschwiller sur Wœrth, parallèlement et au nord de la grande route.
d) Le 1®' zouaves, en réserve, entre Neehwiller et Frœschwiller.
Le front défensif de la 1'® division, depuis la scierie jusqu'au grand ravin, est de 1500 mètres pour six bataillons.
Langensoultzbach forme un point d'appui séparé, en dehors de l'aile gauche ;
2** Zone du centre affectée à la 3® division.
a) Le 2® zouaves (ancienne avant-garde) a un bataillon dans le grand ravin à l'est de Frœschwiller, un autre à Wœrth et son dernier bataillon abrité à l'ouest de ce village.
h) Le 48® et deux bataillons du 36® occupent le terrain entre
Wœrth et le ravin qui monte vers Elsasshausen, à hauteur de Spachbach; front de 1200 mètres pour cinq bataillons.
c) Un bataillon du 36®, à Elsasshausen.
rf) Le 2* tirailleurs, en réserve, à Frœschwiller ;
3® Zone de droite aflfectée à la 4« division.
a) Le 1®' bataillon de chasseurs (ancienne avant-garde), à la ferme de Lansberç.
b) Le 3® tirailleurs (ancienne avant-garde), en réserve à Eberbach.
c) Le 3® zouaves et le 56®, déployés en tirailleurs, soutiens et réserves partielles, depuis le ravin à Test d'Elsasshausen jusqu'au saillant sud-est du Nieder-Wald, le long de la route de Haguenau et sur la lisière de la forêt. — Front de 1800 mètres pour six bataillons;
4® Réserve formée par la 2® division.
La majeure partie de la 2® division ayant été très éprouvée à Wissembourg, il y a lieu d'employer les éléments dont elle se compose d'une façon différente, suivant qu'ils ont assisté ou non à ce combat.
Or les cinq bataillons (78®, 16® bataillon de chasseurs, un bataillon du 50®), détachés au moment de l'affaire du 4 août, peuvent constituer, sous les ordres d'un général de brigade, avec l'artillerie de la division, la garnison du village de Fortsheim (lisière de 1000 mètres), en dehors et en arrière de l'aile droite de l'armée. Les autres bataillons seront conservés, en réserve du centre, au sud-ouest de Frœschwiller.
Auprès du gros de la 2® division, à la naissance de l'Eberbach, la réserve générale d'artillerie;
5** Réserve générale ou masse de manœuvre constituée par la division Gonseil-Dumesnil.
Les onze bataillons disponibles, en position de rassemblement, à l'ouest de la lisière occidentale du Nieder-Wald, à hauteur d'Eberbach ;
6** Cavalerie de réserve.
La cavalerie tout entière près de Schirlenhof , à l'exception
de la brigade légère et de la brigade de lanciers chargées d'assurer le service d'exploration et de sûreté des divisions de première ligne.
La ligne générale des tirailleurs de la défense est marquée, depuis la scierie jusqu'au sud du Nieder-Wald, par la route de Langensoultzbach à Haguenau.
Cette route, construite au pied des pentes de la rive droite du Sauerbach, est au ras de la vallée unie et plane, laquelle mesure, sur la rive droite, 500 à 800 mètres de largeur.
Les bois et les mamelons couverts de vignes ou de vergers qui touchent à la route en question constituent d'excellents abris pour les soutiens et les réserves partielles de la ligne des tirailleurs.
Cependant, au nord de Wœrth et jusqu'à la scierie, la chaîne de tirailleurs pouvait avantageusement être reportée un peu à l'ouest de la route allant de Wœrth à Langensoultzbach pour garnir la lisière des vignes.
On pouvait aussi faire une économie sensible en laissant inoccupé le terrain compris entre le ravin qui descend de Frœschwiller sur Wœrth et le chemin de Wœrth à Elsasshausen.
Wœrth, bien défendu, protégeait efficacement la région située immédiatement à l'ouest.
La division Conseil-Dumesnil avait à exécuter des travaux pour créer des débouchés nombreux et faciles sur l'Eberbach, au sud et près du village de ce nom.
Leur utilité, en vue d'une contre-attaque, n'a pas besoin d'être démontrée.
Au moment du déploiement suivant l'attaque des avantpostes français, les artilleries divisionnaires se fussent portées : celle de la 1" division, au nord-ouest de Frœschwiller ; celle de la 3* division, à cheval sur la route de Frœschwiller à Wœrth ; celle de la 4« division au plateau de
LaxLsberg, et la réserve d'artillerie sur la méridienne d'Elsasshausen.
Ces emplacements ont d'ailleurs été pris, réellement, à quelques différences près.
Pour en finir avec la question si importante de répartition des forces, faisons remarquer que l'armée française, une fois engagée sur son front, a eu toutes ses troupes, à l'exception de la majeure partie de la 4® division, emprisonnées dans un terrain environné de bois, dépourvu, par suite, de dégagements.
Le pont de Gunstett devait être détruit. On sait qu'il fut miné dans la journée du S août, mais que, faute de poudre, le génie ne put le faire sauter.
Il faut admettre cette destruction, quand on discute les dispositions que nous prendrions demain en pareille occurrence.
La scierie exigeait une attention particulière.
Cette usine, construite sur la rive gauche du Sultzbachel, est dominée immédiatement par une croupe boisée très escarpée qui forme promontoire entre l'embouchure du Sultzbachel et le Sauerbach. L'extrémité sud de cette croupe était à faire garder par quelques compagnies établies face au nord et à l'est.
En ne comptant pas les villages de Langensoultzbach et de Forstheim, le front défensif , tel que nous venons de l'admettre, mesure 5,000 mètres et comporte 34,000 hommes, soit 21,000 fantassins employés à la défense du front et 7,500 à la défense extérieure.
La position, réduite à ces limites, offre donc par mètre courant un peu i^lus de quatre fantassins immobilisés par la défense du front, et un peu moins de sept hoofmies de toutes armes et de toute destination.
Ce rapport entre l'étendue du terrain à défendre et le nombre des occupants est considéré depuis longtemps comme
très convenable pour assurer une résistance énergique et longue.
En refusant les ailes de son armée, le maréchal facilitait l'enveloppement par Fennemi. En pareil cas, la sécurité des flancs est mieux assurée par des troupes en échelons défensifs, autrement dit refusés et débordants, comme l'ont été les bataillons de Neehwiller, à Taile gauche, et comme l'eussent été ceux que l'on aurait postés à Forstheim, en dehors de l'aile droite.
Convenait-il de pousser, le 5, des avant-postes sur la rive gauche de la Sauer?
Le maréchal voulait une bataille défensive — qui n'exclut nullement Tofifensive à un moment et sur un terrain choisis — parce qu'il savait l'ennemi très supérieur en nombre. Il fallait donc faire de la Sauer un obstacle sérieux et, par suite, détruire les moyens de passage depuis le Huhbriicke jusqu'à Gunstett inclus.
Il était même nécessaire de détruire les quelques constructions de Wœrth bâties sur la rive gauche. Mais il eût été bon de réserver intacts les ponts de Biblisheim et de Durrenbach, afln d'inciter l'ennemi à franchir la rivière de ce côté.
\jHistorique officiel prussien^ qui ne perd jamais une occasion de rehausser la gloire allemande à nos dépens, même au prix d'inexactitudes voulues, grossit à plaisir les difficxdtés qu'allaient avoir à vaincre les troupes de la IIP armée, afin d'exalter ensuite leurs efforts.
Ainsi, après avoir décrit avec complaisance les particularités de la position française, favorables à la défense, il loue ostensiblement, non sans une froide ironie, les mesures de préparation adoptées par le commandement adverse.
On va en juger.
« Les Français n'avaient point négligé de renforcer l'inté- « rieur de la position par des ouvrages de campagne habUe- « ment disposes. »
202 l""*^ PARTIE. — CHAPITRE V.
Le général Ducrot raconte, dans une note écrite pendant la guerre, qu'il conseilla, le 5 août, au maréchal, de « faire exé- « cuter des ouvrages de campagne pour consolider la position « et qu'il se heurta à une opposition presque unanime des « généraux jugeant inopportun de fatiguer les soldats par de « tels travaux, la veille d'une bataille » .
Continuons la citation de V Historique prussien :
« En face de l'aile droite se trouvait Morsbronn, qui n'avait « pas été occupé tout d'abord afin d'éviter un développement <( exagéré du front. Ce village, d'ailleurs, était complètement « sous le feu de la position (?). Les ponts de la Sauer, à « Gunstett et à DiXrrenbach (?), se trouvaient également k par- « faite portée (2,500 mètres, du mamelon 222 au pont de Dûr- « renbach).
« Les réserves établies en arrière de cette aile (1), aussi bien {< que la nature plus découverte du pays situé au sud y garante tissaient (?), en outre, contre toute tentative directe (!) des <( Allemands sur le flanc droit. Pour un mouvement tournant « plus prolongé^ il fallait aller chercher la forêt de Haguenau (?). i( On avait donc à peine besoin de s'en préoccuper.
« L'aile gauche était moins bien assurée (?). La route venant « de Lembach, par Mattstall et Langensoultzbach, y aboutis- « sait, et des bouquets de bois permettaient aux assaillants de « masquer leur approche. Bien quil fût à peine supposable « que le gros de leurs forces s'engageât sur ce chemin de mon- « tagnes, cTun difficile parcours, un corps détaché pouvait « néanmoins prendre cette direction, pendant que les masses « principales se déploieraient, face à l'emiemi, sur la ligne « Gœrsdorf — Gunstett.
« Cette considération conseillait donc de mieux assurer cette « aile (?) au moyen cTun flanc en retour, »
(1) Il ny a^ait pas de résenres de ce côté; elles furent toutes placées en arrière du centre de l'armée d'Alsace.
Pour nous, la première zone comprise entre Neehwiller ou Langensoultzbach et la lisière sud du bois de Frœschwiller, pouvait être occupée par la l'* division. (Voir croquis de la page 190.)
La 3® di>ision aurait tenu la deuxième zone, tandis que la 4® division aurait solidement garni la lisière orientale du Nieder-Wald et occupé la ferme de Lansberg.
La 2® division aurait formé une réserve centrale à Touest de FrœschwOler, après avoir envoyé à Forstheim son artillerie et les cinq bataillons (1) qui n'avaient pas combattu la veille près de Wissembourg.
La division Conseil-Dumesml aurait alors constitué, à Fouest d'Eberbach, la masse de manœuvre, ou réserve générale appelée à agir, au sud de Nieder-Wald, dans la quatrième zone.
La cavalerie disponible se serait tenue aux environs du hameau de Schirlenhof, à 1500 mètres à Touest du hameau d'Eberbach.
Il convenait d'envoyer sur les derrières du champ de bataille défensif, à Niederbronn, Reichshoflfen et Gundershoffen, des troupes du génie chargées de mettre ces localités en état de défense avec le concours des habitants de la région.
Ajoutons que pendant les vingt-quatre heures comprises entre l'arrivée des divisions du 1®"^ corps sur le terrain de Frœschwiller et le moment où la bataille s'est engagée, on aurait eu le temps d'organiser sérieusement les villages de Langensoultzbach, Neehwiller, Wœrth, Frœschwiller, Elsasshausen, la ferme de Lansberg, Eberbach, Forstheim, Gundershoflen, Reichshoffen et Niederbronn.
Le champ de bataille défensif aurait présenté une surface se rapprochant de la forme carrée dans laquelle la résistance aurait été préparée sur les trois lignes successives :
1® Langensoultzbach — Wœrth — Lansberg ;
(1) Le 78* (3 bataillons), 1 bataillon du 50", le 16* bataillon de chasseurs.
2° Neehwiller — Frœschwiller — Elsasshausen — Eberbach- Forstheim ;
3° Niederbronn — Reicbshoffen — Gundersboffen .
§ 29. — L'armée d'Alsace avait-elle des chances
de succès ?
Le ebef du grand état-major prussien nous semble n'avoir pas été sincère quand il a fait écrire (1), à propos de la bataille de FrœschwiUer :
« Les forces dont disposait le maréchal de Mac-Mahon « étaient largement suffisantes, même sans l'adjonction du <i 5® corps, pour occuper et défendre vigoureusement la posî- « tion choisie; puis celle-ci était si particulièrement forte que, « même en présence d'un ennemi très supérieur, elle pouvait « permettre de compter sur le succès,
« La disproportion numérique se trouvait compensée par « une artillerie respectable (?), par la supériorité d'action du « chassepot et par l'avantage du terrain. La balance pouvait « même pencher en faveur des armes françaises, si le S® corps « venait à entrer en ligne. »
D'une part, l'historique allemand affirme que les forces dont disposait le maréchal de Mac-Mahon pouvaient compter sur le succès et, quelques lignes plus loin, il dit qu'avec l'adjonction dû S*' corps la balance pouvait pencher en faveur des armes françaises.
Qu'entend-il donc par le mot succès?
Est-ce la possibilité de conserver jusqu'à la nuit ses positions de combat?
Un tel résultat ne constitue pas le succès.
En admettant qu'une meilleure répartition des troupes et
(1) Guerre franco-alUinande y p. 215.
la fortification de certaines localités nous eussent procuré les moyens de prolonger la lutte jusqu'à la nuit, il ne fallait pas moins quitter le champ de bataille, le lendemain au plus tard, sous peine d'enveloppement et de destruction.
Une armée de 40,000 hommes peut lutter, pendant quelques heures, contre une armée de 150,000 hommes et, durant un jour, contre une force double de la sienne, mais elle ne peut espérer la victoire sur un ennemi trois ou quatre fois plus nombreux.
Une armée allemande, placée dans les conditions où s'est trouvée la nôtre, n'aurait pas accepté la bataille ou l'eût rompue après quelques heures de lutte.
Si le général de Moltke a exprimé sa pensée intime dans les lignes que nous avons reproduites plus haut, il a fait en peu de mots le panégyrique de nos troupes.
Nous pensons, quant à nous, que, suivant leur procédé habituel, les rédacteurs de l'historique ont exagéré les mérites de la défense, uniquement afin de pouvoir faire mieux ressortir, dans le cours du récit, l'héroïsme allemand.
§ 30. — La veillée des armes.
L'espoir de vaincre était grand parmi nous, la veiUe et le matin de la bataille.
Jamais troupes ne furent plus sûres d'elles-mêmes et plus confiantes dans le succès.
La force morale, emmagasinée en quelque sorte par les campagnes précédentes, toutes glorieuses pour nos armes, donnait à nos régiments une assurance, un mépris de l'ennemi, que l'on ne reverra probablement pas de sitôt.
Il y avait même excès de présomption de notre part, et vraiment, l'on ne peut que rougir en songeant aux rodomontades qui se débitaient naïvement dans notre armée avant qu'elle eût fait connaissance avec l'ennemi.
206 r* PARTIE. — CHAPITRE V.
Le savoir nous faisait défaut, et nous allions nous lancer sur l'adversaire à la façon de ces cavaliers de circonstance qui, ne connaissant pas le danger, ont toutes les apparences de la hardiesse et ne sont que des ignorants.
Lorsque la lutte recommencera, nous serons tout autres.
A la ferme volonté de vaincre, nous joindrons la science de la guerre, et notre courage sera concentré, parce que nous saurons que Fenjeu, c'est la France, tandis qu'en 1870 nous nous préparions à combattre les Prussiens sans plus de fiel que s'il se fût agi d'opérer contre des Chinois.
Le 5 août 1870, il fit un temps superbe.
Le matin, les régiments, au bivouac sur les lisières est et sud du bois de Frœschwiller, virent déboucher, par le chemin de l'Alter-Muhle à Frœschwiller, des groupes du 50* et du 74*, puis le 1*' tirailleurs en très bon ordre, sac au dos, l'artillerie de la 2* division, enfin des fractions de la brigade légère de Septeuil.
Ces troupes n étaient nullement démoralisées : elles considéraient l'échec de Wissembourg comme un simple accident réparable à bref délai.
Les soldats de la 3* division, rangés au bord du chemin^ échangeaient quelques paroles de vengeance, parfois aussi des lazzis, avec leurs camarades revenant de Wissembourg.
Un assez grand nombre de petits blessés Inarchaient à leur rang, surtout dans le i*' tirailleurs, et le spectacle de ces soldats couverts de sang, chez lesquels pas un muscle ne trahissait la souffrance, faisait passer un frisson d'orgueil parmi les spectateurs plus émus qu'ils ne voulaient le paraître.
Les grand'gardes, ou plutôt les détachements de police qu'on avait décorés de ce titre, avaient été rappelés dès la pointe du jour.
Entre les troupes au bivouac et la Sauer il n'y avait pas une seule troupe de protection.
Nos soldats allaient et venaient à leur guise, un certain
nombre poussant jusqu'à Wœrth pour acheter du tabac, de la bière, voire même s'attabler dans les auberges.
Les chevaux de l'artillerie étaient conduits, eu bridon et nus, à la Sauer transformée pour la circonstance en abreuvoir.
Enfin, le calme le plus absolu régnait dans la campagne environnante lorsque, vers midi, on vit un certain nombre de petits groupes de cavaliers descendre les pentes dénudées qui, de Diefienbach, aboutissent à la rivière.
C'étaient des hussards prussiens.
Un peu plus tard, des groupes de ulans furent aperçus, marchant de Gœrsdorf vers Gunstett.
Ces cavaliers vinrent jusqu'au bord de la Sauer.
A l'ouest de Gœrsdorf, tout près de la rivière, sous un arbre, on distinguait, à la jumelle, un officier, pied à terre, qui semblait occupé à prendre des notes.
Aux environs de 3 heures, les chevaux de la réserve d'artillerie étaient allés boire en aval de Wœrth lorsque leurs conducteurs virent s'approcher à quelques mètres, sur la rive opposée, un certain nombre de hussards prussiens. Tout d'abord étonnés, nos hommes commençaient déjà à huer ces cavaliers lorsqu'un coup de mousqueton provoqua une panique. Tout à coup, plusieurs centaines de chevaux lancés à fond de train firent irruption dans le vallon au nord d'Elsasshausen, et de tous côtés on cria : « Aux arides! »
Après cette alerte, l'artillerie garnit ses chevaux, attelle ses pièces, puis une batterie tire quelques coups sur les cavaliers prussiens auteurs de l'échauifourée.
Ensuite, le silence se fait.
Wœrth n'est pas occupé par nous; on s'est borné à couper ses ponts, très sommairement.
Au Bruck-Muhle, près du pont de Gunstett, pas une troupe française.
Le soir, vers 5 heures, une patrouille volontaire, composée d'une douzaine de turcos du 2* régiment, s'approche, en se faufilant dans des houblonnières, du bord de la Sauer, en face
208 l""® PARTIE. — CHAPITRE V.
de Gœrsdorf. Les gaillards ont vu depuis plusieurs heures un officier prussien, escorté de quelques ulans, qui fait la reconnaissance de la rivière et prend des notes.
Une fusillade courte, comme un feu de salve déchirant la toile, se fait entendre, et aussitôt, on voit officier et ulans se sauver, qui à pied, qui à cheval. Un quart d'heure après, les turcos, auteurs du méfait, viennent implorer le pardon de leur colonel auquel ils font hommage de la selle, de la bride, du tapis à galon d'or et de la carte (1) ayant appartenu à l'officier d'état-major prussien qu'ils ont blessé au bras sans pouvoir le prendre.
La carte prise est un report sur pierre de la feuille n° 34 et d'une partie de la feuille n° 38, comprenant, tout en haut, le village de Schweigen, dont l'emplacement sur le papier entoilé est bruni par un toucher prolongé.
Vers 6 heures, se montrent, marchant à travers champs, deux compagnies prussiennes, en colonne serrée, qui paraissent venir de Dieflfenbach et se dirigent vers Gœrsdorf. Ces compagnies pénètrent ensuite dans le village comme s'il s'agissait pour elles d'occuper un cantonnement de manœuvres.
Peu après, de notre côté, on place des grand'gardes, la plus éloignée à moins de 400 mètres des bivouacs. A la 2® brigade de la 3° division, elles sont formées d'une compagnie par bataillon et vont se poster au pied des pentes qui descendent à la rivière, depuis Wœrth jusqu'au saillant du bois de Frœschwiller, contigu au Sultzbach et sur la lisière nord du même bois, à court intervalle du saillant précité.
La nuit faite, l'absence de bruit permet d'entendre les coups de sifflet des trains venant de Haguenau, et l'oreille perçoit aussi dans le lointain le clapotement particulier des quarts
(1) Nous avons eu cette carte entre les mains. Aucun des of6ciers présents, à commencer par nous, n'avait encore vu une carte d'état-major. Les reports sur pierre étaient alors totalement inconnus en France.
de fer-blanc qui signalait alors de très loin la marche d'une colonne d'infanterie française.
En face de nous, et à la distance de plusieurs kilomètres, l'obscurité profonde est rayée de temps à autre par la lueur fugitive d'une lanterne d'officier de ronde.
Entre 10 et il heures du soir, un orage fond sur nos bivouacs (1), la pluie tombe à torrents. Alors commence aux avant-postes de la Sauer une fusillade intermittente qui ne cessera qu'au jour.
Des patrouilles prussiennes, sans cesse en mouvement, poussent jusque sur nos sentinelles, et provoquent ainsi un feu auquel participent, par moments, nos postes et grand'gardes.
ïinfin, le jour arrive.
Aussi bien sur les hauteurs de Dieffenbach que sur les positions françaises, on allume d'énormes bûchers faits d'échalas arrachés aux vignes afin de sécher les habits transpercés par la pluie.
Les grand'gardes françaises rentrent, et l'ordre arrive de profiter de la journée du 6, jour de repos, pour mettre les efiets et les armes dans le meilleur état.
Les voitures régimentaires nous arrivent vers 6 heures ; on les décharge; chacun change de vêtements, et la toilette n'est pas terminée qu'un coup de canon, tiré de la hauteur à l'ouest de Dieffenbach, donne à tous la note juste de la situation.
(I) L*ordre avait été donné, le 5 au matin, d'abattre les tentes et de ne pas les remonter sans un nouvel ordre.