LA VICTOIRE DES ALLEMANDS
§ 1. — Le soir de la bataille.
La victoire obtenue, les V* et XP corps qui avaient, presque à eux seuls, supporté le poids de la lutte, arrêtèrent leurs troupes avancées à la lisière orientale du Gross-Wald et n'eurent d'autre préoccupation que de se rallier.
Les soldats prussiens, & peine rassemblés par bataillon, régiment et brigade, se laissèrent tomber sur le sol, n'ayant même plus la force de préparer leur repas.
Cependant, les musiques, restées en arrière pendant la bataille, arrivèrent et se mirent à jouer des morceaux de circonstance, tels que « la garde au Rhin )>, pendant que les blessés français gisant de toutes parts appelaient faiblement des secours qui n'arrivaient pas.
Quant aux blessés prussiens, ils avaient été enlevés au fur et à mesure de l'avancement de l'action, et l'on n'en voyait plus un seul sur le terrain.
Le Y® corps forma ses bivouacs entre Wœrth et Frœsch- -willer, et le XP corps près d'Elsasshausen.
Le P' corps bavarois fut réparti entre Niederbronn, FrœschwUler et Preuchsdorf.
Le IP corps bavarois prit ses bivouacs près de Lembach, de Frœschwiller, de Reichshoffen et de Niederbronn. .
La division wurtembergeoise s'établit autour d'Engelshoff et la division badoise près de Gunstett.
§ 2. — Pertes des armées adverses.
Les Allemands ont accusé, à cette bataille, une perte de 489 officiers et de 10,153 soldats.
L'armée française a vu, le même jour, son effectif diminuer de moitié, soit d'en\iron 20,000 hommes, dont 200 officiers et 9,000 soldats prisonniers non blessés.
La proportion des pertes par le feu a donc été, du côté français, le 1/4, et, du côté allemand, le 1/10 des combattants réellement engagés (1).
§ 3. — Fatigues supportées par l'armée d'Alsace.
' Les combattants de l'armée d'Alsace, qui sont revenus de la bataille sains et saufs, ont passé la nuit du 5 au 6 au bivouac sous une pluie torrentielle (on avait défendu de monter les tentes-abris), ont combattu toute la journée du 6 sans boire ni manger, ont exécuté, du 6 au soir au 7 avant midi, une marche de 45 kilomètres, et, enfin, ont été, dans la soirée du 7, bivouaquer à 10 kilomètres plus loin, autour de Phalsbourg.
Les troupes capables de développer de tels efforts ne sont pas ordinaires.
§ 4. — La victoire sanctionne la supériorité acquise
dès le temps de paix.
Deux armées sont en présence.
L'une porte en elle le germe de la défaite, l'autre, de la victoire.
(1) Eayiroû 100,000 Allemands ont pris part à la bataille.
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La première se compose de soldats incomparables, la seconde est pourvue d'une organisation et d'un commande-^ ment supérieurs, et, dans l'organisation, nous comptons le nombre, la discipline et l'instruction.
Pense-t-on que les soldats des nations occidentales diffèrent beaucoup entre eux?
Le général Rogniat écrivait, en 1816 :
(( Les habitants du Nord, habitués à une vie dure au milieu (( de leurs affreux climats, soutiennent les travaux et les « fatigues de la guerre sans proférer de plaintes, sont impas- « sibles aux coups de la fortune et obéissent machinalement, « sans aucune réflexion; mais, froids, apathiques et lents, ils « soutiennent difficilement les marches rapides, et sont peu « propres aux attaques brusques et aux saillies d'audace.
« Les habitants du Midi, vifs et agiles, susceptibles d'en- « thousiasme et d'élan, marchent rapidement en avant, cou- <( rent sur l'ennemi et se précipitent au milieu des périls. Rien « n'est plus redoutable que leur première impulsion, mais ce (( premier feu se calme bientôt; un long danger les dégoûte, « de longs travaux les impatientent. La vie rude des camps « leur parait insupportable, les marches rétrogrades les <i découragent; si le succès les enflamme, le moindre revers « les abat. Indociles et inconscients, ils n'obéissent que diffici- « lement au frein de la discipline. )>
Napoléon répondit, de Sainte-Hélène :
« Les Romains, les Grecs, les Espagnols, sont des nations (( méridionales; dans leurs siècles de gloire, leurs armées <( furent patientes, disciplinées, infatigables, jamais décou- « ragées.
« Les Suédois, sous Gustave-Adolphe et sous Charles XII, « les Russes, sous Souwarow, étaient agiles, intelligents,
« impétueux.
<( Les circonstances territoriales du pays, le séjour des « plaines ou des montagnes, l'éducation ou la discipline.
« ont plus d'influence que le climat sur le caractère des xc troupes. »
Notre infériorité, en 1870, ne provenait ni de la discipline ni du moral ; elle était due à une organisation insuffisante et au défaut de préparation du commandement.
Telle nation, telle armée.
La France tout entière est responsable des désastres de la dernière guerre, parce qu'elle n'a pas voulu s'imposer après Sadowa les sacrifices nécessaires à la formation d'une armée capable de lutter victorieusement contre la Prusse désormais maîtresse de l'Allemagne.
Les combattants des premières batailles ont payé de leur sang l'égolsme et l'imprévoyance de tous, et, plus tard, lorsque le pays se fut imposé les plus lourds sacrifices, il ne put, faute de cadres nombreux et instruits, rejeter l'étranger au delà des frontières.
La IIP armée allemande a présenté, dans le détail de ses opérations, des erreurs nombreuses et pas une faute de principe.
Au premier coup de canon tiré le matin du 6 août, les généraux prussiens surent s'orienter promptement sur la situation.
Si la rencontre fut pour eux inopinée, elle ne les surprit pas.
Ce don de démêler rapidement une situation exerça sur la marche des événements une influence telle, qu'en l'absence de tout ordre général, les chefs prussiens purent engager la bataille, la diriger, enfin la conduire à maturité sans l'aide du commandant en chef.
Le prince royal, à son arrivée tardive sur le champ de bataille, ne put qu'approuver les dispositions prises, maintenir l'accord et fortifier la convergence des efforts vers un même but.