CHAPITRE II
LA TRAVERSÉE DES VOSGES PAR LA IH' ARMÉE ALLE- MANDE ET SON DÉPLOIEMENT STRATÉGIQUE SUR LA HAUTE SARRE.
§ 1. — La journée du 7 août.
(Croquis n» 32.)
La bataille de Frœschwiller ayant fortement déprimé les troupes de la IIP armée allemande, une journée de repos leur parut d'autant plus nécessaire qu'il fallait les réapprovisionner en munitions, en vivres, et reconstituer les unités combattantes.
Le prince royal décida donc, le soir de la bataille, que Tarmée passerait la journée du 7 août à ses bivouacs actuels, à Texception de la division badoise qui marcherait sur Haguenau.
Quelques mouvements eurent pourtant lieu le 7 août ; ainsi, le IP corps bavarois acheva de se concentrer autour de Niederbronn, le P' corps bavarois, à Oberbronn, tandis que le V* corps allait former de nouveaux bivouacs près de Langensoultzbach.
L'envoi de la division badoise vers Strasbourg, afin d'en commencer le siège, amenait la dislocation du corps badowurtembergeois nouvellement créé. Le général Werder redevint disponible, et la division wurtembergeoise fut placée sous les ordres du commandant du Y^ corps.
464 m® PARTIE. — CHAPITRE II.
On sait que les !•', II* et VP corps prussiens avaient été laissés provisoirement à l'intérieur de leur pays en prévision d'éventualités qui ne se produisirent pas.
Ces corps d'armée furent affectés, le P' à la I'® année, le IP à la IP armée, le VP à la IIP, et transportés dans le Palatinat vers le commencement d'août. Le 6, la 12* division, seule du VP corps complètement prête, alla, par ordre du prince royal, de Landau à Dahn, avec mission de faire une démonstration sur Bitche, tout en assurant la liaisop de la IP armée avec la IIP.
Le 7 août, cette division vint à Sturzelbronn et fit reconnaître les abords de Bitche.
Le même jour, la division badoise, précédée de sa brigade de cavalerie, occupa Haguenau.
§ 2. — Considérations stratégiques.
Dans la nuit du 6 au 7, l'état-major de la IIP armée avait rendu compte télégraphiquement au grand quartier général que le maréchal de Mac-Mahon, battu à Wœrth, se retirait avec la majorité de ses forces sur Bitche. Moltke en inféra que les débris de l'armée du duc de Magenta chjerchaient à faire leur jonction, par Rohrbach et Sarreguemines, avec l'armée de Lorraine.
En conséquence le 7 août, dès 6 heures du matin, le prince Frédéric-Charles reçut l'ordre télégraphique de faire arriver, le 8 août, aux environs de Rohrbach, l'aile gauche de son armée (IV* corps, X* corps et la garde), ainsi que sa cavalerie indépendante. D'autre part, la nouvelle de la victoire de Forbach parvint au prince royal dans la matinée du 7 août, en même temps que la copie des ordres donnés au prince Frédéric-Charles pour envelopper les débris de l'armée d'Alsace près de Rohrbach.
La marche de la IIP armée sur Sarreguemines, prévue
LA TRAVERSÉE DES VOSGES PAR LA III® ARMÉE. 46o
par le plan fondamental ne devait s'effectuer dans cette direction que si les forces françaises de Lorraine étaient signalées en position derrière la Sarre, entre Sarrebrûck et Sarrelouis, pour y attendre l'attaque des I^^ et IP armées.
Or, cette éventualité ne pouvait plus se produire après les batailles simultanées de Spicheren et de Frœschwiller, en sorte que c'est au sud de Bitche qu'il fallait désormais faire franchir les Vosges à la IIP armée afin de la réunir aux deux autres.
0n le comprit dans l'entourage du prince royal, et il fut décidé que la IIP armée se porterait, tout d'abord, vers la haute Sarre qui coule de Sarrebourg à Sarre-Union.
Ce projet en lui-même était bon, mais combien peu il fut conforme, dans l'exécution, aux données expérimentales fournies par Napoléon et aux mesures qu'aurait dû provoquer un examen approfondi de la situation.
L'armée du maréchal, battue complètement, se retire, tout au moins on le croit, sur le gros des forces françaises, par Bitche.
Les P® et IP armées ont franchi la Sarre et sont maîtresses de Forbach.
Ce n'est donc plus sur la Sarre moyenne que les Français vont pouvoir offrir une bataille générale à forme défensive ; c'est à l'ouest, soit sur la Nied, soit sur la Seille, soit sur la Moselle.
Dans ces diverses éventualités, la IIP armée, en vertu de l'esprit du plan fondamental, doit déborder, le plus rapidement possible, le flanc droit des Français, pendant que les I'® et IP armées les retarderont, ou les contiendront, front contre front.
Il ne peut être question en ce moment d'opérer le déploiement stratégique de la IIP armée sur la haute Sarre, autrement dit, d'amener tous les corps, à intervalle de déploiement, sur le front : Sarre-Union — Sarrebourg. Ce qu'il faut, c'est faire marcher la IIP armée, en bataillon carré, sur trois
colonnes, par les trois bonnes routes peu éloignées les unes des autres qui débouchent sur Sarrebourg, Bettbom et Fénétrange, dans une région où Tennemi ne saurait être en forces.
Ainsi disposée, la IIP armée n'a pas à changer sa formation en arrivant sur la Sarre, car cette rivière ne doit plus être pour elle qu'une expression géographique.
Bien au contraire, sa marche ne subira pas d'arrêt appréciable, et elle avancera dans la direction qui lui sera désignée en vue de la manœuvre préparatoire à la bataille générale et décisive.
Mais, ainsi que nous l'exposerons dans notre étude encore inédite de la manœuvre stratégique de Saint-Privat, le grand état-major prussien ne possédait pas, en 1870, un concept stratégique en harmonie avec les procédés tactiques qu'il avait su extraire de l'étude des campagnes napoléoniennes.
La stratégie allemande de 1870 a été linéaire.
Il en résulte que l'état-major du prince royal se mit en devoir de faire marcher la III® armée en autant de colonnes qu'il y avait de routes traversant les Vosges, depuis Bitche jusqu'à Phaisbourg.
Or, plusieurs de ces routes divergent vers le nord-ouest, à l'intérieur du massif, donnant ainsi à quelques-uns des itinéraires choisis un allongement excessif.
Les quelques vieux forts et forteresses des Vosges étaient peut-être difficiles à enlever de haute lutte, mais ne barraient complètement aucune route.
La présence de ces obstacles n'a d'ailleurs eu aucime influence sur le choix des cinq routes de marche adoptées, sans compter celle attribuée à la 12® division, donnant au dispositif de franchissement des Vosges un front de 40 kilomètres.
La détermination du prince royal a été dictée par deux préoccupations :.l® le désir d'opérer le déploiement stratégique de la IIP armée sur la haute Sarre, conformément à la lettre de ses premières instructions antérieures aux batailles
du 6 août; 2^ robservation du principe théorique qui veut qu'une armée se fractionne en un grand nombre de colonnes pour traverser un massif au delà duquel on peut rencontrer Tenn^mi.
En la circonstance, les deux considérations qui précèdent avaient aussi peu de valeur Tune que l'autre.
§ 3. — Discussion du franchissement des Vosges
par la in« armée.
Les dispositions adoptées à la IIP armée pour la traversée des Vosges et le déploiement consécutif sur la Sarre exigeaient cinq journées.
C'est donc le 12 août seulement que les divers corps de la IIP armée se trouveraient déployés sur la Sarre entre Sarre- Union et Sarrebourg.
Or, si Ton suppose la IIP armée disposée en bataillon carré, le 8 août, sur les trois routes qui pénètrent dans le massif vosgien, à Weiterswiller, Dossenheim et Saverne (front de 15 kilomètres), cette armée pouvait avoir ses avant-gardes, le 9 août, sur la Sarre, à Fénétrange, Oberstinzel et Sarrebourg, après avoir parcouru, en deux jours, avec ses têtes de colonne, partant des abords du champ de bataille de Wœrth, une distance d'environ 70 kilomètres.
Ensuite, la IIP armée était à même, sans changer son dispositif, de marcher sur Nancy qu'elle pouvait atteindre en trois petites marches, c'est-à-dire le 13 août au plus tard, en admettant même un jour de repos, le 10 ou le 11 août.
Elle aurait été ainsi prête à déboucher dans la V^œvre, le 14 août, pour attaquer en flanc l'armée française qui aurait pris position derrière la Moselle en amont de Metz«
On aurait formé les trois colonnes de la façon suivante.
imposée d'ailleurs par le placement des troupes, au bivouac, à l'issue de la bataille du 6 août :
Colonne de droite : P' et II« bavarois.
— du centre : Wurtembergeois et V* corps.
— de gauche : XP corps.
Dans ces conditions, les marches de franchissement se seraient effectuées d'après les indications portées au tableau ci-contre. (Page 469.)
En raison des pertes subies et du maintien en arrière des trains régimentaires (colonnes de bagages), parcs et convois, les longueurs d'écoulement des grandes unités de combat étaient :
Au P' corps bavarois, de 20 kilomètres.
Au IP corps bavarois, de 18 kilomètres.
A la division wurtembergeoise, de 14 kilomètres.
Au V® corps, de 16 kilomètres.
Au XP corps, de 20 kilomètres.
La marche commençant, le 8 et le 9, pour les tètes de colonne (tète du gros), à 5 heures du matin, les départs et les arrivées auraient eu lieu aux heures suivantes :