‹ FroissartChapitre 13 sur 45 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

La mémoire de Philippe, reine d'Angleterre, planait encore sur son pays natal. C'est grâce à elle que Froissart avait pu se présenter à la cour de Brabant. La duchesse Jeanne était la belle-sœur de la reine Philippe, dont elle avait épousé en premières noces le frère, Guillaume IV de Hainaut. Bonne princesse, aimable et secourable entre toutes, la duchesse Jeanne resta sa vie durant la protectrice dévouée du chroniqueur. Elle n'avait jamais eu d'enfants; et après la mort de son premier mari la couronne du Hainaut avait passé à son neveu, Guillaume V de Bavière, fils de la sœur aînée de Philippe d'Angleterre. Quand Froissart revint au pays, il y avait quinze ans déjà que le comte Guillaume s'agi-

tait désespérément dans son château du Quesnoy, fou à lier. <c Grand, jeune, fort, noir et léger », il vécut là, en tout, près d'une trentaine d'années « et le plus de temps lui convint pieds et mains lier a, nous conte Jean le Bel. Je ne sais si sa femme, une princesse de Lancastre, fut des protectrices de Froissart. Mais son frère cadet, le duc Aubert de Bavière, fut un des premiers, comme il fut le dernier, de ses patrons.

Le duc Âubert premièrement M'a à toute heure licment Recueilli,

écrit le chroniqueur en 1373. Régent de Hollande, régent de Zélande, régent de Hainaut, le duc Aubert se tenait la plupart du temps dans ses pays du Nord, loin du Quesnoy lugubre, où son frère se débattait avec les fantômes. Le fils aîné d* Aubert, le jeune Guillaume d*Ostrevant, était gouverneur du Hainaut, et Froissart paraît avoir eu une véritable affection pour ce jeune chevalier.

Le duc et la duchesse de Brabant et le duc Aubert de Bavière n'étaient pas les seuls à protéger le chroniqueur. Aussitôt de retour au pays natal, vers la fin de Tan 1369, Froissart s'était rendu au château de Beaumont, pour présenter ses hommages à Messire Guy de Ghatillon, troisième fils du comte de Blois, qu'on appelait indifféremment Guy de Gbu"

tillon OU Guy de Blois. Froissart avait rencontré ce jeune homme à Londres en 1362. Messire Guy était cousin de la reine Philippe d'Angleterre, cousin du duc Auhert, du duc de Juliers, petit-fils de l'illustre Jean de Beaumont et parent éloigné du duc Wenceslas de Luxembourg. Le vieux château de Beaumont en Hainaut, où Ton conservait encore les belles chroniques du seigneur de Beaumont, avait beau être le séjour préféré de messire Guy : il y résidait peu, étant grand amateur d'aventures martiales. Messire Guy était preux par droit de naissance, comme par tempérament; du côté de sa mère il tenait à la maison de Hainaut; son père venait de la race quasi royale des Châtillon, et il se trouvait ainsi être neveu de ce Charles de Blois, duc de Bretagne, qui devait être mis plus tard au rang des saints. Messire Guy était jeune, brave, de grande naissance; il avait combattu à Poitiers ; il avait connu la fortune et rinfortune; il ne pouvait qu'intéresser notre chroniqueur. Il n'y avait dans son passé qu'une seule chose prêtant au reproche : prisonnier à Londres, après Poitiers, il avait, pour fournir sa rançon, vendu son héritage , le comté de Soissons. Or, sur cette question de la vente des héritages, le moyen âge avait des idées bibliques en leur sévérité intraitable. Il n'admettait pas qu'on payât si cher un plat de lentilles, fût-il servi dans une vaisselle d'or. En 1382, l'aîné des Châtillon mourut en pleine

jeunesse, et Guy, le cadet, eut pour sa part d'héritage la seigneurie de Chimay, avec la seigneurie de Beaumont et plusieurs autres riches terres en Hainaut, en Hollande et en Zélande. C'était la fortune. Dorénavant Messire Guy put s'abandonner à toutes les libéralités que lui dictaient un cœur généreux et une humeur dépensière. Or c'est au moment où Froissart livrait au monde les premiers chapitres des Chroniques que messire Guy revenait de la campagne de Guyenne pour recueillir son héritage. Il s'était (îancé à la nièce de Robert de Namur, et il ne tarda pas à admirer le talent du chroniqueur, qu'il retrouvait heureux et célèbre dans la suite de Robert. Dès le 19 septembre 1373 Froissart était pourvu de la cure de Lestinnes-les-Monts, dont la présentation appartenait à Messire Guy, qui dut exercer ses droits en faveur de l'écrivain presque aussitôt après son retour de Hainaut. Froissart qui, dans les premiers manuscrits des Chroniques^ ne prend pas encore le titre de prêtre, signera dorénavant « sire Jean Froissart, curé de Lestinnes-les-Monts ». Le Buisson de Jeunesse témoigne de sa reconnaissance pour son bienfaiteur :

Mes seigneurs de Blois Loys, Jehan et Gui; des trois Moult accointé a un temps fui; Et especialment de Gui Et encor le suis tous les jours Car près de lui gît mon séjour;

C'est le bon sire de Beaumont Qui m'ammoneste et me semont, ... Car, yrai, le yois-je souyent.

Maïs le jeune sire de Beaumont — plus jeune que Froissart de quelques années, — vif, emporté, colérique, prompt aux semonces et admonestations, a dû en faire plus d'une au curé de Lestinnes, à propos de sa criante prédilection pour les Anglais : car sur ce sujet il devait partager Topinion du duc d*Anjou qui, en 1381, faisait saisir et confisquer cinquante-six cahiers des Chroniques de Froissart à destination de r Angleterre. Le père et le grand-père de Messire Guy avaient combattu à Crécy pour la France; le jeune homme lui-même avait brisé plus d'une épée à Poitiers comme en Guyenne; et sa rançon de Soissons lui avait laissé une longue rancune. Quand Froissart allait à Beaumont boire le bon vin et manger les grands plats du châtelain, il se trouvait dans un milieu essentiellement français. Jusqu'à ce moment il avait recueilli surtout les témoignages de ceux qui avaient soutenu la cause anglaise. A Beaumont ce sont les chevaliers français qui lui racontent à leur tour les batailles de Poitiers et de Crécy. Ainsi, à mesure que Téloignement et le changement de fortune commencent à ternir ses souvenirs d'Angleterre, le poète entend chanter tous les jours la gloire du pays vaincu. En effet cette France merveilleuse ne commence-t-elle pas déjà à renaître de

ses cendres? L'Angleterre triomphante ne s'enveloppe-t-elle pas dans une brume de deuil et de tristesse? Le vent a changé : et, depuis son enfance, Froissart a oublié comment Ton fait voler une plume contre le vent.

C'est à Guy de Blois que nous devons les trois derniers livres des Chroniques, « Le comte Guy de Blois, nous dit Froissart, me fist faire la noble histoire. » C'est sans doute pour plaire à son nouveau patron que Froissart, tandis qu'il continue son oeuvre, se met à en remanier le commencement. Dès 1376 il s'attelle à une seconde rédaction du premier livre. Il faut voir ce que devient le glorieux panégyrique de l'Angleterre entre les mains du curé de Lestinnes. Le point de vue a changé du tout au tout. La première version, écrite pour un des plus vaillants capitaines d'Edouard III, ne s'inspirait que des récits des chevaliers anglais; celle-ci, dédiée à un Français prisonnier à Poitiers, reflète surtout le témoignage des combattants français rencontrés soit à Beaumont, soit à Bruxelles. Séduit par le besoin d'enregistrer un nouvel aspect de la vérité, Froissart ne l'était pas moins par le désir instinctif de se rendre agréable au prochain.

La seconde rédaction du premier livre des- Chroniques n'a jamais eu, et elle ne méritait point la réputation de la version originale. Il ne nous en reste que deux exemplaires du xv* siècle, copiés proba-

blement d'après un manuscrit fait pour Guy de Ghâtillon. Messire Guy était seigneur de Ghimay; les deux exemplaires qui subsistent proviennent tous les deux du château de Ghimay et portent les armes d'un comte de Ghimay du xv« siècle. Ge petit fait montre combien fut restreinte la clientèle de la seconde rédaction, œuvre inférieure, quoiqu'elle contienne quelques perles, comme la saynète du jeu d'échecs entre Edouard III amoureux et la comtesse de Salisbury. Trop souvent, dans cette œuvre, à ce moment de sa vie où il n'était pas encore Français de cœur, Froissart laisse paraître l'ennui d'une tâche de commande.

Le livre, bien fait et bien pensant, pouvait plaire au maître. Mais on ne s'étonne pas que la foule ait continué à lire surtout la première rédaction. Froissart reflétait si bien dans son âme le milieu où il vivait qu'il n'a pas su retrouver l'élan du premier essai, écrit dans le mouvement des cours et des camps. On ne voit plus ici ces couleurs vives comme l'éclat d'une miniature de missel. Tout est en grisaille, décent, discret, paisible, un peuplât. L'œuvre ressemble aux longs jours d'un bien-être tranquille qui s'écoulaient dans le presbytère de Lestinnes.

Page 1