WENCESLAS, DUC DE BRABANT
déplaisait grandement le schisme de TËglise ; et bien me le disait ; car je fus moult privé et accointe de lui. Or, pour tant que j'ai vu, au temps que j'ai travaillé par le monde, deux cents hauts princes, mais je n'en vis oncques plus humble, plus débonnaire ni plus traitable, et aussi avecques lui mon seigneur et mon bon maître, Guy, comte de Blois, qui ces histoires me recommanda à faire. Ce furent les deux princes, de mon temps, d'humilité, de largesse et de bonté, sans nulle mauvaise malice, qui sont plus à recommander; car ils vivaient largement et honnêtement du leur, sans guerroyer ni travailler leur peuple, ni mettre nulles mauvaises ordonnances ni coutumes en leurs terres. »
Ce furent sans doute les années heureuses de la vie de Froissart que celles qu'il passa à Lestinnes entre ses deux nobles patrons. Le souci de l'argent ne le talonnait plus. Il vivait doucement et douillettement dans son presbytère du revenu de son bénéfice et des largesses des seigneurs. Le comte Guy lui commande des chroniques, tandis qu'il compose en collaboration avec le brillant Wenceslas ce long roman en vers de Méliador, tant admiré par le beau monde de l'époque. Tout cela est bel et bien payé, soit en argent, soit en muids de blé. Froissart vivait à l'aise. Dans les dix ans de son séjour à Lestinnes il dépensait, nous dit-il, plus de cinq cents livres chez les taverniers du cru. Quand il avait assez du
monde des tavernes, il n'avait qu*à seller sa haquenée pour aller dîner à Beaumont, ou bien au château du duc de Brabant, quand le prince était en villégiature.
Plus d'une fois, le curé de Lestinnes visita cette magnifique cour de Bruxelles où régnaient des fêtes sans fin, et si belles que maître Eustache Deschamps lui-même — maître Eustache, si acharné contre la Flandre, ses grosses pluies, sa boue, son peuple remuant et insolent, et son éternelle sauce à la moutarde — oublie tous ses griefs pour regretter la belle capitale brabançonne, « Bruxelles, où les bains sont si jolis ». Sans quitter son village, du reste, le bon chroniqueur trouvait une société convenable. Il voyait constamment le prévôt de Binche. Un certain Henri Froissart, qui acheta une maison à Lestinnes en 1379, était, on peut le croire, un parent du curé devenu le grand homme de la famille. Somme toute, les dix années qui suivent Tinstallation de Froissart dans sa première cure sont les plus égales et les plus paisibles de sa vie.
Ce sont aussi les moins brillantes pour sa renommée. Les vers qu'il faisait pour le duc Wenceslas, la prose qu'il refaisait pour le comte de Blois, n'ont plus la grandeur ni la poésie de sa première rédaction des Chroniques y et ils n'ont pas encore le mouvement, le pittoresque et le naturel étonnant qu'il va trouver quelques années plus tard. Son séjour h Les-
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tinnes est un temps de repos qu'il trouvait entre sa jeunesse errante et sa vieillesse active.
Le 7 décembre 1383 mourut le duc Wenceslas de Luxembourg, duc de Brabant par son mariage. A peine cinq mois auparavant, il avait payé plus de douze livres un manuscrit de Froissart; il n'avait pas encore lu ce roman de Méliador^ dont il faisait la partie lyrique, tandis que le curé de Lestinnes conduisait le récit. Mais ce n'était pas seulement un patron généreux que Froissart perdait par sa mort. Ce beau prince était, de tous ses protecteurs, celui qui depuis la mort de la reine d'Angleterre lui inspirait le plus affectueux dévouement. Les chansons de Méliador^ récemment retrouvé par M. Longnon, semblent venir d'une âme tendre, bonne, fidèle et chevaleresque. Froissart ne nous dit pas quelle mort atroce mit fin à cette vie passée tout entière à faire la guerre et à faire des vers. Avec une réticence plus sensible que n'importe quelle explosion de douleur, il nous dit simplement : « Il plut a Dieu de clore les jours du duc de Brabant.... Il mourut dans la fleur de sa jeunesse, dont je, qui ai écrit et chronisé cette histoire, le plains trop grandement qu'il n'eut plus longue vie, tant qu'à quatre-vingts ans et plus ».... Il plut à Dieu de clore les jours du duc de Brabant. — Gornel van Zanlfliet, lui, qui l'aima moins, a pu nous dire la vérité : le duc Wenceslas mourut de la lèpre.
Le baron Kervyn de Lettenhove, qui est pourtant un si bon ami de Froissart, regrette de ne pas trouver dans les Chroniques un mot de cette fin hideuse. Au contraire, par un brusque et touchant écart de la pensée, le curé de Lestinnes se répand en éloges du Wenceslas de jadis, « si noble, gentil, frisque, sage, armeret, amoureux, large, doux, courtois et aimable ». J'avoue que, pour ma part, je trouve là une preuve poignante de la sincère affection que Froissart portait au duc de Brabant. Pauvre miroir de toute chevalerie, subitement brisé de si tragique façon! Laissons à Cornel van Zantfliet la moralité du tableau qui nous montre le duc Wenceslas, jeune encore, et encore hier si beau, laissant les nobles, les bourgeois et le peuple de son pays pénétrer dans sa chambre et leur montrant son corps rongé par la lèpre ! Comment Froissart aurait-il pu nous décrire ce corps hideux, cette voix fêlée, et ces paroles d*adieu : « Que ce spectacle vous apprenne à être humbles; puisque Dieu a permis que mon corps, naguère si beau et si robuste, soit ainsi frappé pour réprimer mon orgueil 1 » Le familier du beau duc Wenceslas sentît sa main trembler trop fort pour écrire ces mots.