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CHAPITRE X

Quelques mois avant la mort du duc Wenceslas, le bon sire de Beaumont perdit le dernier de ses frères. Guy de Blois recueillait ainsi toute la succession des Ghâtillon : les terres de Hollande et de Zélande, les terres de Hainaut et de Picardie, ainsi que la belle comté de Blois avec son cortège de châteaux et de manoirs. Comte de Blois et comte de Dunois, messire Guy ne pouvait plus se cacher dans un coin du Hainaut. Au moment de prendre la route de son château de la Loire, messire Guy attacha à sa personne le curé de Lestinnes et lui offrit un des canonicats de Chimay en échange de sa cure. C'était de Tavancement; comme chapelain privé du comte de Blois, le chanoine de Chimay rentrait dans le

mouvement de son temps; et il échappait ainsi à la tranquillité bourgeoise qui allait régner dans sa paroisse de Lestinnes, maintenant qu'il n'y aurait plus la société du sire de Beaumont et du duc de Brabant. Dès 1384, il se décida à suivre son patron sur les bords de la Loire; mais quelques mois plus tard il rentrait en Hainaut avec messire Guy, qui faisait les guerres de Flandre pour le roi de France. Nous ne savons pas si Froissart passa Tété au château de Beaumont, où demeurait la comtesse et d'où, fort malade d'une lièvre chaude, Guy de Blois se Ot porter en litière sur le champ de bataille; ou si le chroniqueur suivit son vaillant seigneur au siège de Beaubourg. On pourrait le supposer d'après l'étendue de ses descriptions. Quand la brève campagne fut finie, le comte de Blois s'en alla se reposer dans le Blésois; mais Froissart resta près d'une année dans le Nord pour compléter ses notes sur les troubles de Flandre.

De cet hiver de 1385, passé à Valenciennes, date un rapprochement plus intime avec le duc Aubert de Bavière. Par une chance heureuse, le château du Quesnoy, si souvent abandonné à son triste sort, s'anima cet hiver -là d'une vie insolite. Le duc Aubert quittait sa résidence préférée de la Haye pour habiter le Quesnoy avec la duchesse, ses deux filles cadettes et son fils, grand garçon de vingt ans que l'on mariait à Marguerite de Bourgogne.

Le Quesnoy n'est qu*à cinq petites lieues de Valencîennes. Nul doute que Froissart n*ait assisté aux réjouissances de la famille ducale. Sa bonne patronne, la duchesse de Brabant, avait fait le mariage. La duchesse , grande marieuse , s'était piquée d'unir la fille de son neveu le duc Aubert au fils de sa nièce, la duchesse de Bourgogne, et par-dessus le marché on accordait au frère de la mariée la main de la sœur du fiancé.

Un demi-neveu du duc Aubert vint de Bavière pour assister à ce double mariage. Un jour, comme on causait famille, il parla d'une nièce à lui, fillette de treize ans, pas mal, assez jolie même; la vieille duchesse sembla se réveiller : « Si nous la mariions au roi de France? » fit-elle. Et c'est ainsi qu'un caprice de bonne vieille dame amena en France Isabeau de Bavière. Froissart était encore a Valenciennes quand la jeune fille descendit au Quesnoy. C'était une petite Allemande fraîche et fruste, trop simple selon l'état de France. La duchesse sa tante l'habilla à la mode, lui fit apprendre quelques mots de français, et fit son éducation de jeune mondaine : telle la macération dans les bains parfumés qu'on inflige à Esther avant de la présenter au roi. Quand la chose fut faite à point, on emmena la jeune fille en pèlerinage à Amiens où , comme par hasard , elle rencontra le jeune Charles VL Le tour était joué; le mariage se fit

en quelques jours, et voilà le duc Aubert oncle da roi de France.

Des fêtes qui n'étaient guère moins splendîdes rappelaient Froissart en France vers le printemps de Tan 1386. On menait grand train à Blois, « ainsi que le comte Guy savait bien faire ». Le fils unique du comte et de la comtesse, ses neuf ans à peine accomplis, venait d*épouser la fille du duc de Berry, oncle du roi. Cette alliance presque royale flattait Torgueil des Ghâtillon; pour la faire réussir on n'avait rien négligé ; le contrat de mariage assurait à la fiancée du débile enfant un douaire plus que princier sur les revenus de Blois. C'était peut-être imprudent. On y songea peu au milieu des fêtes et <t ménestrandies » qui accueillaient aux bords de la Loire la jeune cousine du roi de France.

Le château de Blois était un des plus beaux de France. Il devenait rapidement un centre patriotique, un peu malgré son maître. Le duc de Bourgogne et le duc de Berry y préparaient la réconciliation du duc de Bretagne avec la France. Ces menées pouvaient plaire à la comtesse, femme ambitieuse, amoureuse du pouvoir, enchantée de jouer un rôle politique; mais le comte Guy voyait d'un mauvais œil l'accueil qu'on préparait à Blois au Montfort, à V Anglais, à l'ennemi héréditaire de tout son sang. Depuis quelque temps déjà, une lente maladie minait les forces de Guy de Blois; trop faible,

avec sa santé maintenant débile, pour s'opposer ouvertement aux désirs de sa femme et des deux ducs royaux, il voyait avec terreur s'approcher le moment où il faudrait recevoir sous son toit Tusurpateur exécré. Au dernier instant il se jette sur son cheval et s'en va tout d'un trait se réfugier dans sa vieille forteresse de Château-Renaud, à l'autre bout du Blésois. « Car le comte Guy ne faisait nul grand compte de la venue du duc de Bretagne », nous dit le chroniqueur. C'était un singulier mattre de maison!

Au milieu des fêtes et des « reveaux » de Blois, le chanoine de Chimay finissait son second livre. Mais quand il donna le dernier coup d'oeil, il ne vit pas que l'œuvre fût bonne ; il manquait trop de renseignements sur les guerres du Midi. Les événements de Flandre avaient absorbé l'attention du chroniqueur. Que savait-il des beaux faits d'armes qui se passaient en Toulousain, enCastille et en Portugal? Comment écrire à Blois ce qui se passait en Gascogne? Comment a savoir la vérité des lointaines besognes »? Froissart ne trouvait qu'une réponse à cette question qui l'obsédait : il fallait faire le voyage de Gascogne et interroger sur place les témoins vivants des hauts faits qui venaient de s'y passer. Cette solution ne répugnait pas au chanoine aventureux : a J'avois, Dieu merci, sens, mémoire et bonne souvenance de toutes choses passées.

engin ^ clair et aigu pour concevoir les faits, âge, corps et membres pour souffrir peine. » Donc, pourquoi moisir dans une tourelle de Blois, tandis que l'histoire s'agite, encore chaude et vive, dans les pays montagneux du Midi ? Froissart n'eut pas de peine à obtenir du comte Guy un congé qui allait servir grandement la chronique, aussi chère au patron qu'à l'ouvrier.

A la cour d'Orthez en Béarn on rencontrait les chevaliers de toute nation, car le souverain des petits États de Foix et de Béarn avait, seul en Europe à ce moment, conservé une impartialité absolue au milieu des guerres des Français et des Anglais, des parti-' sans de Pierre le Cruel et des partisans du Transtaraare. A sa table hospitalière, les chevaliers du duc d'Anjou buvaient avec des capitaines gascons à la solde de l'Angleterre : les soldats des deux prétendants d'Espagne s'y entretenaient sans s'entretuer; même, aux fêtes de Noël, on y avait vu deux évêques clémentins qui dînaient paisiblement à côté de Leurs Grandeurs urbanistes.

C'est là qu'un chroniqueur devait trouver renseignements à foison sur pays de toute sorte et gens de tout bord. C'est là que le chanoine de Chimay voulut diriger ses pas. Donc, dans l'automne de l'an 1388, il quitte le château de Blois, fourni de

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