‹ FroissartChapitre 2 sur 45 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

On sait fort peu de chose de la jeunesse de Froissart. Il naquit à Yalenciennes ; mais de grands clercs sont en désaccord sur la date exacte de sa naissance.

Froissart, pourtant, en parle plus d'une fois, a La trentième nuit de novembre 1373, j'avais trente-cinq ans, peu plus, peu moins », nous dit-il dans une de ses poésies : le Joli Buisson de Jeunesse, D'où nous concluons qu'il naquit en 1338. Mais dans le troisième livre des Chroniques nous lisons : « Sachez que Tan de grâce 1390 j'avais cinquantesept ans ». C'est donc qu'il est né en 1333. Un peu plus loin, dans le quatrième livre, il nous raconte une longue histoire qu'il entendit a en l'an de grâce

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1361, étant à Berkhampstead près de Londres, et pour lors j'étais espoir en l'âge de vingt-quatre ans ». Nous voilà reportés en Tan 1337, date généralement adoptée par les biographes du chroniqueur. Mais Froissart continue à nous parler de cette mémorable visite à Berkhampstead : c'était au moment des fêtes de Noël; le Roi, la Reine et toute la Cour venaient de Londres pour dire adieu au Prince de Galles, nouvellement marié, qui allait partir pour Bordeaux avec sa femme. « Ils venaient pour prendre congé », nous dit Froissart. Or nous savons que le Prince et la Princesse de Galles ne quittèrent l'Angleterre qu'un peu après Noël 1363. Froissart, qui nous conte l'histoire étant vieux, se trompe donc d'une année. C'est en décembre 1362 qu'il a dû avoir ses vingtquatre ans ou peu s'en faut, et cette légère correction suffit pour mettre d'accord la première et la dernière des trois dates données. Nous dirons donc que c'est dans le cœur de l'hiver de l'an 1338 que Froissart naquit à Valenciennes.

Froissart appartient au Hainaut, qui formait alors une principauté indépendante, comprenant le Hainaut Belge d'aujourd'hui et la partie sud- est de notre département du Nord. Pour être le premier écrivain français de son siècle, Froissart n'en est pas moins un vrai enfant de son Hainaut, dont il garda toujours l'accent et l'orthographe : pendant toute sa vie et malgré tous ses voyages il sut rester fidèle au petit

Haînaut libre, cultivé, « chevalereux ». C'était d'ailleurs le terrain qu'il fallait pour faire pousser un historien. Les princes wallons étaient aussi des lettrés. Au château de Beaumont on conservait, ainsi qu'un dépôt très précieux, les Livres de messire Beaudouin d'Avesnes. A Liège, messire Jean le Bel, chanoine belliqueux et grand seigneur écrivain, était en train de rédiger sa a Vraie et Notable Histoire ». Et le même hiver qui donna le jour à Froissart vit naître, aussi à Liège, l'étonnant chroniqueur Jean d'Outremeuse.

On ne sait rien de la famille de Froissart. Quelques scoliastes, ayant mal lu une ballade, ont hasardé que le père de Froissart était peintre de blasons ; quand on pourra lire le roman de Méliador, les détails abondants qu'on y trouve sur le travail d'un « peintre-ouvrier » animeront peut-être ce mythe aimable et symbolique. Pourtant le Joli Buisson de Jeunesse fait supposer que c'est de quelque forte race de bourgeois cossus, changeurs ou marchands de draps, que sortit le délicieux conteur. C'est tout ce qu'on peut dire. Dans l'œuvre immense de Froissart, pas un mot de père ou de mère, de frère ou de sœur, de parent ou de tuteur quelconque. C'est à ce point qu'un biographe ingénieux le laisse orphelin en bas âge, insinue qu'il fut peut-être enfant naturel, non reconnu, et le fait élever par un tuteur maussade; car au moment de sa majorité Froissart quittera le pays

natal sans un mot de regret. Tout cela n*est que fantaisie et hypothèse. Le mieux est de nous résigner franchement à ne rien savoir, et la résignation est d*autant plus facile que, de l'obscurité même qui l'entoure, la petite personnalité de l'enfant ressort vivement éclairée. Nul mieux que Froissart n'a conté l'idylle de son enfance, sujet qui attendrit et inspire jusqu'aux plus revêches. 11 nous fait voir le petit garçon peu studieux, souvent battu parce qu'il « variait » dans ses leçons de latin, vite ennuyé aux échecs, aux dés, à tous les jeux sédentaires et raisonnables. Il y a pourtant des jeux qu'il aimait; il nous en dresse une liste de cinquante-deux! Que de choses aimables perdues depuis pour l'enfance de France! La bonne moitié de ces jeux est hors d'usage aujourd'hui : pétales à jamais tombés de cette pauvre rose de gaieté, fraîche alors dans la jeunesse de la race. Qui nous dira ce qu'était le jeu du Baron Enguerrand ou ce jeu de Pince mérine qu'on jouait

Quand la lune était sereine

et qui était un jeu pour enfants royaux? Le jeune Froissart jouait non moins bien aux jeux d'aujourd'hui : aux barres, à la chasse au papillon et au jeu délicat et difficile de faire voler une plume contre le vent. D'autres fois il enfourchait tout simplement son bâton d'écolier qui devenait sur-le-champ un

vaillant coursier, de nom Grisel, prêt à remporter à la guerre. Quand Tenfant sera grand, c'est de la même façon paisible qu'il verra la plupart des batailles de son temps.

A Tage de douze ans on mit Froissart à Técole pour apprendre le latin. Mais l'enfant négligeait son « Catonnet » et son catéchisme. A tout âge il préféra la vie réelle aux choses abstraites. Comment étudier la grammaire latine, quand, près de lui, sur les mêmes bancs, il voyait de ravissantes petites filles c qui de mon temps étaient jeunettes »? Il aimait leur faire de petits cadeaux d'épingles

Ou d'une pomme, ou d'une poire

Ou d'un seul anelet de verre.

Et lors devisai à part moi :

Quand donc viendra le temps pour moi

Que par amours pourrai aimer?

Il n'était pas si bon voisin pour les frères de ses petites amies, car il aimait fort se colleter avec les garçons de son âge :

J'étais battu et je battais,

assure-t-il avec un juste orgueil. De retour à la maison on le battait derechef pour sa chemise en lambeaux et son vêtement en haillons. J'imagine pourtant que la chose a dû arriver assez rarement, et que ce que le bon Froissart aimait déjà le mieux, c'était d'observer le « hutin » des autres.

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