‹ FroissartChapitre 22 sur 45 · Nous gardons l'orthographe ancienne pour ces vers · texte numérisé non relu

Nous gardons l'orthographe ancienne pour ces vers

le duc Patrice proclame la joute en Thonneur de sa lille Phénonée. Dans Tabsence de Méliador, Froissart s'arrange pour donner le prix de Tarbonne à son jeune second, Aghamanor, le Rouge Chevalier. Quand la lille du duc voit les exploits d' Aghamanor, elle sent son cœur se remuer dans son sein. Un malaise étrange Tenvahit : elle rougit, elle tremble, elle ne sait plus ce qu'elle éprouve. Et elle se dix : « Si la seule vue du Rouge Chevalier me trouble ainsi, c'est que je Taime, et si je l'aime, il faut que ce soit mon frère Méliador ». Tant de logique la rassure. Elle n'a pas besoin de voir ses traits, d'entendre sa voix, de savoir son nom, elle l'aime : c'est Méliador ! Froissart ne la laisse pas trop longtemps languir. Déguisé en ouvrier peintre, Aghamanor pénètre dans le manoir de Phénonée, où il lui apporte un tableau représentant le tournoi de Tarbonne. Le cœur de la princesse ne l'avertit pas que cet habile artisan est celui pour qui elle se meurt; après un accueil d'une amabilité banale elle le renvoie dîner avec la domesticité. Méliador, bien que fils de souverain, mis à pareille épreuve, s'était beaucoup amusé à Stirling, et avait conquis tous les suffrages de la table de service. Mais Aghamanor — plus artiste , plus susceptible que les héros de Grande-Bretagne — ne fait pas montre de tant de belle humeur; il se trouve humilié d'être ainsi méconnu :

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Comment ? à une camberiére Je seroie recommandés?

Je cuidois bien estre telz Que Phenonée... par la main M'ewist menés pour nous esbatre.

Quand la femme de chambre lui apporte quarante marcs pour son travail, c'est encore bien pis! L'irascible chevalier se lève brusquement, s'élance hors du manoir, et laisse la pauvre fille ahurie avec l'argent dans la main.

L'amour est plus fort que l'orgueil. Quelques jours plus tard il revient au manoir avec un portrait du Rouge Chevalier agenouillé devant sa dame. Phenonée s'étonne de la ressemblance entre Aghamanor et le peintre, et peu à peu, sans trop se faire prier, Aghamanor avoue que, oui, c'est bien lui, le Rouge Chevalier. Mais quand la jeune fille, toute heureuse, lui demande son nom, Aghamanor se redresse :

Je n'ose me nommer, ma dame, Car je suis cheyaliers de queste !

Or il faut savoir qu'un chevalier de queste dans un roman de la Table Ronde, c'était quelque chose comme aujourd'hui un concurrent pour le prix d'éloquence à l'Académie. Jusqu'à ce que le prix fût décerné, il était interdit de se démasquer, crainte de troubler l'impartialité des juges. Il fallait rester abrité sous l'anonymat du blason. L'honneur com-

mande à Aghamanor de ne point révéler son nom ni son rang même à celle qu'il aime. La belle Phénonée meurt d*amour pour son chevalier; elle se compare à Narcisse, épris d'une ombre,

Ou ù Héro qui en la mer Mourut pour l'enfant Leander.

Elle sent que Tamour donne des droits sur l'objet adoré ; elle se révolte devant le silence d' Aghamanor. Gomment croire à un amour qui ne sait pas se prouver par le partage d'un secret? En prenant congé de son amoureux elle retrouve une ombre de fierté.

ce Je ne vous promets rien, dit-elle. On me dit que le Bleu Chevalier sera le premier au tournoi : je donne ma main à celui qui sera second. » Mais elle ajoute : « Si c'est vous, Messire, je ne me plaindrai pas. »

Tandis qu' Aghamanor et Phénonée s'aiment, le chevalier Saigremor chevauche par landes et forêts, targe au cou, lance au poing. Un jour qu'il entre dans un bois de hêtres, las de la longue chevauchée, il accroche ses armes à un arbre, jette bas son heaume, laisse paître son cheval, et se couche à l'ombre sur l'herbe drue. Gare au chevalier qui se laisse vaincre par la paresse I Un cerf blanc saute vivement hors du buisson et effarouche le cheval de Saigremor, qui s'enfuit au grand galop. Saigremor court après le cheval, et le cerf après le chevalier,

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jusqu*à ce qu'enfin, après de longues heures, Saigremor se trouve perdu dans un hallier lointain, sans cheval et sans armes, sans épée ni lance, avec ce cerf du diable, ce cerf-fée, qui ne le quitte plus d'un sabot, et le regarde avec ses grands yeux étranges qui semblent lui dire : Montez-moi I... Saigremor l'enfourche, et le cerf s'en va comme le vent par les halliers de la forêt, traverse à la nage l'eau froide des lacs, jusqu'à ce qu'enfin... (ici une lacune dans le manuscrit) Saigremor se trouve étendu sur l'herbe dans un beau jardin clos où trois belles dames se promènent, en se tenant par les doigts.

Elles ont de longues robes amples, toutes blanches,

A repris et à longues manches.

Ce sont des dames-fées.

Garnies de révérences :

Nymphes et pucelles

De Diane, et ses demoiselles.

Froîssart les regarde complaisamment un instant, et puis il nous dit : « Je vous conterai ce qui arriva à Saigremor dans leur compagnie aussitôt que je vous aurai dit la fin de la queste. » Mais, hélas I les derniers feuillets de Méliador sont perdus ; et voici cinq cents ans que le chevalier Saigremor demeure suspendu dans les airs du pays des fées, loin de sa mie Sébille et de la cour du roi Arthur.

Cependant les cinq années de la queste se sont écoulées : un grand tournoi à la cour de Carlyon va décider du prix. A ce propos Froissart nous montre tout le mécanisme d'un tournoi, grand événement de la vie fashionahle de l'époque. Nous voyons les experts en sport choisir et inspecter remplacement : il faut une prairie ronde tout unie, ni trop près, ni trop loin de la ville. Nous entendons commander les travaux à faire : arracher les obstacles, niveler le terrain, élever les tribunes des dames qui se dressent

En manières d'un escafaut,

... proprement carpentéa,

Longs et larg-es comme un hostés (bôtel).

Quand arrivera le jour de la fête, ces tribunes seront garnies d'une foule de belles personnes, habillées à la dernière mode dans leurs plus beaux atours. Voyez comme elles se penchent sur la barrière pour suivre des yeux les couleurs de celui qui possède leurs vœux! Voyez l'effet chatoyant des écharpes bariolées qui passent sur le vert foncé de la piste! Entendez les clameurs de la foule, hurlant le nom du vainqueur! Cela ressemble sous plus d'un rapport au champ de courses à Longchamp par un jour de grand prix, ou, mieux encore — puisqu'il y a des blessés et des morts « vite enfouis », — à une course de taureaux dans les arènes de Nîmes, d'Arles ou de Madrid.

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Personne ne s*étonnera que le Bleu Chevalier emporte le prix du tournoi avec la main de la fille du roi d'Ecosse, tandis qu*Aghanianor, arrivé le second, épouse Phénonée. Au reste, chacun des chevaliers trouve aux tribunes une ravissante fiancée qui Tattend. Ainsi, dans un carillon de noces, dans une envolée de voiles de fiancées, prend fin Timmense roman, vraimentdigne du moyen âge, « énorme et délicat ».

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