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CHAPITRE XIII

MELIADOR

Le roman que Froissart lisait chaque nuit à la cour de Gaston Phébus, vous pourrez le lire vousmêmes, si le cœur vous en dit, dans un an ou deux. Perdu depuis 1440, le livre de Méliador, si célèbre de son temps, semblait disparu sans retour, quand — il y a deux ans environ — le savant M. Longnon, de r Institut, en examinant aux Archives nationales des registres judiciaires reliés en vieux parchemin, découvrit dans les reliures des fragments de Méliador. Ce fut un événement dans le monde des romanistes. Ces registres avaient été écrits vers 1650 dans un gros bourg du nord de la Bourgogne, douxen- Auxois. Qui sait? d'autres relieurs de la Bourgogne septentrionale auraient peut-être puisé à la

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même source? Dans cette pensée, le prévoyant érudit dressa la table des noms propres qu'il rencontrait dans les parchemins retrouvés : ce petit index pouvait un jour servir de signalement a Theureux amateur qui posséderait des reliures faites aux environs de Semur-en-Âuxois , vers le milieu du XVII® siècle.

Mais c*est à M. Longnon lui-même que le destin réservait la récompense de ses travaux. Un après-midi de novembre de 1893, travaillant à la Bibliothèque nationale, M. Longnon parcourait le catalogue des manuscrits. Quelle ne fut pas sa joie quand il y lut :

Roman de Camel et de Hermondine (in-folio).

Or il faut savoir que Camel et Hermondine paraissent Tun et Tautre dans les fragments retrouvés sur les registres de Gloux-en-Auxois. M. Longnon se fait apporter Ténorme volume. 11 ne manque que le titre, le premier feuillet et les derniers. C'est le roman de Méliador presque complet.

Retrouver un poème illustre perdu depuis plus de quatre siècles, doit être un plaisir sans mélange. Le lire, le copier surtout, quand il compte trente mille six cents vers, c*est un plaisir plus partagé. Mais, dans Tintérêt de la science, le vrai savant ne plaint pas sa peine. M. Longnon entreprit aussitôt

cette formidable transcription, et, comme il est aussi généreux qu'érudit, sachant Fauteur de ces lignes occupé d'un livre sur Froissart, il lui apporta au fur et à mesure le fruit de ses veilles. Au moment où ces lignes paraissent, il n'y a certainement au monde que lui et moi qui ayons lu le roman de Méliador, et nous sommes sans doute les seuls depuis quatre cents ans au moins; et nous n'avons jamais dû avoir beaucoup de concurrents, car Méliador est un des plus longs poèmes du monde, plus long que toute Vlllade^ trois fois long comme V Enéide, deux fois long comme la Divine Comédie. 11 atteint presque les dimensions de Tinterminable et rinterminée Faêry Queen de Spenser. Nous n'avons plus le temps pour des romans de cette taille.

Hermondîne, fille unique et héritière du roi d'Ecosse, vit en Northumberland, au château de Montgriès, chez sa cousine Florée, jeune fille de vingt ans qui lui sert de duègne, les pères des deux princesses étant absents pour la guerre d'Ecosse. Un jour que ces demoiselles se trouvent à la fenêtre du donjon, elles voient un chevalier qui force un cerf aux abois dans les douves du château. C'est leur voisin, messire Gamel de Gamois, qu'elles ne connaissent pas encore. Enchantées d'un divertissement qui rompe l'ennui d'un lourd après-midi de juillet, les jeunes filles s'empressent de fêter leur hôte inat-

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tendu. Gamel reste à dîner au château. 11 cause avec sa charmante hôtesse, mais il n*a d*yeux que pour la princesse Hermondine, jolie à faire rêver, légère, espiègle, dans la grâce de ses treize ans. Camel, qui est un ambitieux doublé d'un passionné, tombe amoureux fou de cette ravissante fillette qui tient dans sa main d*enfant, ainsi qu'une balle à jouer, le puissant royaume d'Ecosse. Dans les semaines qui suivent, il revient trop souvent au château. Florée prend peur et engage sa jeune cousine à se montrer froide avec un amoureux si peu timide. « Quoi ! c'est donc pour moi qu'il vient? s'écrie Hermondine; quelle idée I je n'ai jamais pensé à l'amour.

Ne point je ne pense à tel chose ; J'auroie aussi chier une rose Que l'amour de nul chevalier ! »

Cependant le père de Florée revient d'Ecosse, avec une escorte qui ramène la princesse Hermondine dans les Etats du roi victorieux. Florée est à demi consolée d'un départ par lequel messire Camel se trouve éconduit. Mais elle comptait sans son hôte. Camel, furieux de sa déconvenue, vient assiéger le château de Montgriès, et fait prisonnier le père de Florée. « Je vous le rendrai, dit-il à la jeune fille désespérée, quand vous me ramènerez d'Ecosse Hermondine pour fiancée. »

Florée part et trouve, à la cour de Stirling, sa

cousine bien malheureuse, car elle est assiégée de prétendants. En vain elle supplie son père de la laisser jouir un peu plus longtemps de son enfance. Poussée à bout par ses instances, et conseillée par Florée qui est fine comme Tambre, la princesse fait vœu qu'elle n'épousera que

Li ^ plus preux et li plus vaillans Et li plus plains de chevalerie.

Cinq ans durant, les prétendants à sa main doivent mener la vie de chevaliers errants ; et un tournoi final, à la cour du roi Arthur, donnera la princesse au plus brave. On accepte ces dures conditions avec une facilité qui étonne, même dans un roman de chevalerie. Le vieux roi gémit, il est vrai, mais que faire contre un vœu? Le voilà, du moins, débarrassé de la foule des prétendants, aussi encombrants que ceux de Pénélope. Camel est radieux : tout cela n*est-il pas un artifice de sa bien-aimée, qui sait bien que c'est lui le plus preux? Et les hérauts partent de Stirling, au nord, au sud, à l'ouest, à l'est, pour annoncer à toute chevalerie la Queste d'Hermondine.

Toute cette idylle n'est qu'un prologue au plus touffu, au plus prolixe, au plus irréel des romans de chevalerie. Tout le long des immenses pages qui suivent retentissent les beaux noms sonores et le cliquetis des boucliers peints des chevaliers d'Her-

1. Nous conservons aux vers de Méliador leur orthographe originelle, fortement empreinte de dialecte wallon.

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mondine. Il en vient de tous les climats, de Carthage, d'Italie, de Norvège, de Savoie, do Normandie, de Cornouailles; ils traversent toutes les régions celtiques de la Grande-Bretagne, toujours combattant pour Tamour de la lointaine Hermondine. C'est Fermagus à la targe blanche avec un feu contremont, et Gobard avec six besants d'azur dans un écu vermeil; c'est Agaians, Aganor et Aghamanor ; c'est Gondrès et l'aimable Gratien; Bégos le Grand et Clarins, Dagoricès, Hermonisès, Feugis et Tarardon, Aratelès et Dromédon,

Lucanor et Solidamas, Albanor, Los et Almanas,

et Feughin, et Savare, et Pésagus, et Saigremor. Leurs heurts d'épée , leurs chocs de lance sont aussi héroïques que leurs noms. Ce ne sont que champs de tournoi jonchés de morts , damoiselles délivrées de périls, tyrans abattus et victimes vengées. Voilà, pour sûr, un roman qui aurait pu tourner la tête de Don Quichotte !

De tant de héros, le plus jeune, le plus beau, le plus brave surtout est Méliador, qui s'arme tout de bleu avec un soleil d'or. 11 est le fils et l'héritier du duc Patrice de Cornouailles; mais, comme il sied à un chevalier errant, il cache son nom, son rang et sa condition, tandis qu'il chevauche par jour et par nuit à travers les forêts druidiques du pays de

Galles et de Cornouailles, les rives désolées de Tîle de Man, les marais du Border, les montagnes d'Ecosse, et ce sauvage royaume d'Irlande qu'un fleuve étroit sépare à peine des côtes de Bangor selon la géographie fantaisiste du poète. Il fond comme la foudre sur ses rivaux en queste^ et, quand il ne manie pas la lance, il chante à la gloire de sa dame

De belles amoureuses psaumes,

étant versé dans les mystères du rondeau et du virelai.

Or cette belle qu'il adore,

Oncques il ne la vit.

C'est là le véritable amour chevaleresque, l'amour de Rudel pour la dame de Tripoli, l'amour de Rambaud d'Orange pour la comtesse d'Urgel, du roi Pierre d'Aragon pour la belle Alazais de Boissazon. Tous les compagnons de la queste sont dans ce cas. Us risquent leur vie et leur renommée tous les jours pour une petite fille de treize ans, qui ne songe guère à eux en Ecosse, et dont le caractère, l'esprit et les traits même leur sont inconnus :

Mais leurs cœurs du tout l'imagine.

Cet amour-fantôme qui vit de l'air du temps, cet amour irréel, idéaliste, absolument désintéressé et

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presque sans objet, c'est plus que de Taniour, c'est ce que le cœur de Tamant profane a imaginé de plus proche des extases religieuses. Aussi, le seul des amoureux d'Hermondine qui ne se contente pas de cet amour intangible, c'est précisément Camel de Camoîs, le triste chevalier qui a hérie * » une demoiselle. Lui, le malheureux, connaît la princesse d'Ecosse; il l'a vue chez sa cousine; et quand Méliador le provoque « pour l'amour d'Hermondine », le grossier chevalier lui répond en ricanant : « Vous êtes dans votre tort, mon garçon !

Je vous diroi raison pourquoi :

Pour ce que la belle Hermondinc Ay aymé tous jours d'amour fine Et vous Famés par ouï dire.

On en doit bien truffer et rire ! »

L'épée du chevalier bleu fait taire à tout jamais cet amoureux impie, et l'on acclame Méliador « par qui Outrecuidance est morte ».

Camel mort et Florée délivrée, Méliador reprend la vie d'aventures. Il vole au secours d'une demoiselle menacée par un ours au bord d'une fontaine. II vainc en combat singulier trois frères qui mènent une guerre injuste contre la châtelaine de Ghepstow. Il subit un naufrage sur les côtes de l'île de Man, qui est

Otant A dire et expondre en rommant L'Isle de l'Homme.

^. Harasse, persécute.

Et dans ce lieu, si sauvage que Méliador se Fimagine peuplé par les anciens Hébreux, son oreille surprend — avec quelle joie ! — le doux parler breton. Il s'entend avec des pêcheurs qui le ramèneront enCornouailles, pour le tournoi deTarbonne : mais ils le débarquent à Aberdeen en Ecosse. Voilà le bleu chevalier séparé par quelques lieues à peine de rinvisible bien-aimée. Il n*y a pas d'amour chevaleresque qui tienne : il veut la voir ! Tout comme le châtelain de Goucy, il s'habille en colporteur et, ainsi déguisé, pénètre dans le château de sa belle. Mais quand il aperçoit sa dame, Méliador a honte de sa pacotille : rien n'y est assez beau pour l'offrir à cette merveille du monde. 11 tire de son doigt un anneau que Florée lui a donné, et où elle a fait graver ces mots :

Cils sui qui le soleil d'or porte, Par qui Outrecuidance est morte.,

Quand, quelques semaines plus tard, Florée vient en visite au château, vous vous représentez son étonnement de remarquer sur le doigt d'Hermondine l'anneau de Méliador. Les deux princesses commencent à soupçonner ce qu'était ce beau colporteur en bijouterie; et, dans l'espoir de voir ou de revoir le vainqueurde Camelde Camois,Hermondine persuade à son père d'annoncer un grand tournoi à la coar

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de Stirlîng. La scène est gracieuse et simple à

ravir.

... Elle va agenoiller ^ Devant li, car li rois aéoit; Li rois l'embrasse, qui le voit, Par le brach, et li dist : « Ma fille I » £t elle, qui fust très gentille.

Sans lever, se tint toute ferme....

Disant : « Monseigneur, voelliés moy Acorder que j'aie un tournoy.

Ossi bien en puis un avoir Que la fille de Gornuaille, Et ma cousine ossi, sans faille, La demoiselle de la Garde.

Tout ensi ychi on me garde G'on fait un oiselet en mue.

Ne on ne s'esbat ne se jue (joue) Devant moy. Je n'ay point de joie !

Ne pensez vous pas qu'il m'anoie, Ghi, toute seule, entre mes gens?

Gertes, oïl I car je me sens Plus pesans et plus rudes assez.

Il y a jà trois ans passés Que je n'ay vëu chevaliers.

N'est-ce pas là l'éternel enfantin ? N'est-ce pas ainsi qu'ont parlé de tout temps les fillettes de quinze ans qui veulent persuader à leur vieux bonhomme de père de leur donner une fête ?...

Mais pendant que Méliador s'égare en Ecosse, le grand tournoi a lieu à la cour de Cornouailles. On s'inquiète beaucoup à Tarbonne de l'absence prolongée du prince Méliador; c'est dans l'espoir de le ramener, parmi la foule des chevaliers errants, que

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