‹ FroissartChapitre 24 sur 45 · HISTOIRES DE BÉARN · texte numérisé non relu

HISTOIRES DE BÉARN

mortel, ne rappelle-t-il pas à ceux qui récoutent la triste histoire du fils du comte? Et Camel de Camois, si brave le long du jour, mais haatë toutes les nuits par un fantôme qui le combat jusqu'à Taube, — ne le dirait-on pas calqué sur messire Pierre de Foix, le frère naturel du comte ?

Ecoutez le poète :

Si o8oit il bien chevauchier,

La nuit par forests et par landes,

Et entrer en pas perilleus,

Mais point il n'osoit dormir seuls.

Que de chuchotements dans la salle I Est-ce assez messire Pierre! Et le lendemain on racontait au chanoine de Ghimay l'histoire qui courait les rues d'Orthez.

Ce pauvre messire Pierre était « malade par fantôme 2>, depuis qu'il avait tué dans les forêts de Biscaye un ours étrange, un ours énorme — aussi mystérieux que le cerf de Saigremor dans le roman. Depuis cette aventure, le chevalier se lève chaque nuit pour se battre avec une ombre : il tire son épée, il fend l'air de ses coups : les chevaliers qui dorment dans sa ruelle sont forcés de réveiller pour le désarmer. Alors il se jette sur son lit tout en pleurs. Le pis est qu'on a peur de cet affligé : sa femme et ses enfans l'ont abandonné, comme la comtesse de Foix a abandonné son mari, saisie d'une crainte mystérieuse.

a Alors, dit Froissart, je demeurai tout pensif et je dis : « Je le crois bieni cela peut bien être. Nous « trouvons dans récriture qu'anciennement les dieux a et les déesses, à leur plaisir, changeaient les « hommes en bêtes et en oiseaux. Aussi, peut-être, « cet ours avait été un chevalier, chassant dans (( les forêts de Biscaye dans son temps. Et il avait « été changé en forme d'ours par quelque dieu « ou quelque déesse, comme Actéon fut mué en a cerf. »

Oui, vraiment, messire Jean Froissart, l'histoire est étrange; mais ce qui nous semble à nous plus curieux encore, c'est que vous, tout chanoine de Chimay que vous êtes, vous croyiez encore à la puissance de a ces dieux et déesses de l'écriture »; et que vous, le premier historien du xiv® siècle, enchâssiez un conte de fées, comme un bijou précieux, entre votre admirable compte rendu de la guerre de Portugal et de l'expédition française contre l'Angleterre. Mais, entendez bien, cher Froissart, nous ne nous en plaignons pas.

Messire Pierre n'était pas le seul de sa famille à subir l'influence du monde invisible. L'admiration profonde de Froissart pour le comte Gaston Phébus est mêlée d'une vague inquiétude. Ce grand seigneur était trop au-dessus des hommes ; « Personne, nous dit Froissart, personne ne savait au juste ce que pensait le comte de Foix. » Il était sage et

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subtil au delà de la subtilité des princes. Mais comment expliquer qu'il sût les choses d'Allemagne, de Turquie, d'Angleterre, à l'heure même où elles s'accomplissaient, et bien longtemps avant qu'il pût en avoir des nouvelles? Quelquefois, quand les gens de son entourage se passionnaient pour quelque bagatelle, il avait une façon de les regarder et de leur parler « vaguement et froidement », comme pour montrer qu'il n'était point de leur race. Ce prince ce si tout parfait, si sage et si percevant » serait-il donc a nécromancien et ariole », tout comme le sinistre Jean Galéas, duc de Milan ?

Froissart écoute, avec une anxiété croissante, les histoires qui courent sur l'omniscience de son hôte d'Orthez. Un écuyer lui conte un jour qu'un bataillon de chevaliers béarnais étant pris d'embûche en Portugal, sur l'heure même, le comte de Foix se rembrunit, tomba malade de chagrin et dit à qui voulut l'entendre que jamais le Béarn n'avait tant perdu dans une seule journée. « Donc, il est devin ! s'écrie Froissart — ou il a des messagers qui chevauchent la nuit avec les vents ! »

Et l'écuyer de rire et de conter au chanoine ébahi que la chose n'est pas si rare en Béarn : il connaît lui-même un seigneur qui a à son service un de ces démons familiers, lequel court les airs toute la nuit, pourchassant pour son maître les nouvelles de tous les royaumes de la terre.

« Et croyez-vous, dîs-je, que le comte de Foîx est servi d*un messager de cette sorte ?

— C'est Topinion (dît-il) de bien des gens de Bëam. Et Tesprit parole le gascon aussi bel et bien que moi. »

Alors Froissart tire son carnet et écrit tout au long la merveilleuse histoire. Âhl pauvre chanoine de Chimay, ne savez-vous donc pas qu'à Orthez tout le monde a parole le gascon /> ?

Dans ce milieu, hanté d'un mystère, Froissart promena pendant dix semaines sa curiosité de chroniqueur. (( Je tardais trop fort à demander et à savoir ce que Gaston, le fils du comte, était devenu. » Enfin, quoique messire Espaing de Lyon ne voulût toujours rien en dire, messire Jean trouva à la longue un « moult ancien écuyer », qui consentit à lui raconter la lugubre histoire.

Gaston, fils du comte de Foix, était un enfant de seize ans, léger, naif, facile à berner. A la suite d'une visite faite à sa mère, qui, par crainte de son redoutable mari, s'était réfugiée en Navarre, auprès de son frère, celui-ci remit à l'enfant, son neveu, une petite bourse remplie de poudre : c'était une poudre magique qui ferait disparaître sur l'instant la mésintelligence qui régnait entre le comte et la comtesse de Foix, si l'enfant parvenait à en donner quelques prises à son père. Seulement, pour que le charme opérât, il

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