‹ FroissartChapitre 25 sur 45 · HISTOIRES DE BÉARN. 9U · texte numérisé non relu

HISTOIRES DE BÉARN. 9U

fallait que Topération se fît dans le plus grand secret. Cette explication satisfit le pauvre Gaston. Quelques jours après son retour à Orthez, il se querelle avec son frère Yvain au jeu de paume. Yvain se réfugie dans les bras du père indulgent : « Pourquoi me bat-il? », et au milieu de sa douleur : a II mérite plus que moi d'être battu, lui, avec sa boursette de poudre qui ne le quitte jour ni nuit! » Le comte de Foix reste pensif. C'est un seigneur a moult Imaginatif », nous le savons déjà; hautain, sceptique, prompt à soupçonner le mal et implacable à le punir. De plus, il est hanté par l'obsession de tous les despotes : il craint le poison. Il guette son fils. Quelques soirs plus tard, au dîner, dans la grand' salle, il voit le jeune homme qui saupoudre subrepticement l'assiette destinée au chef de la famille. Il lève la tête, regarde son fils les yeux dans les yeux, jette le morceau au chien de chasse accroupi à ses pieds; et le chien s'enfle et meurt : « O Gaston, fais traditor, s'écrie le père, pour toi et pour ton héritage j'ai eu guerre et haine au roi de France, au roi d'Angleterre, au roi de Navarre et d'Aragon I Et maintenant tu veux me mettre à mort I » N'était l'intervention des chevaliers dans la salle, le comte de Foix aurait tué son fils sur place, de sa main. On emmène le jeune homme au cachot noir et humide qui se trouve sous la grosse tour d' Orthez. Et Gaston Phébus soulage d'abord sa colère en met-

tant à mort, par des supplices prolongés et rafHnés, quinze des plus beaux et des plus jeunes écuyers de Béarn, compagnons et amis du prince.

Gela fit passer dix jours, tant bien que mal. Cependant les états de Foîx réclament la liberté de rhéritier du pays, et voilà que le cœur du père commence à s'adoucir. Qui sait ? si Ton envoyait Gaston se promener en France et en Espagne, loin des mauvaises influences ? « Peut-être il en serait meilleur. » Et pendant tout ce temps le petit prince, si gracieux et si délicat, gisait dans son cachot, sans changer de vêtements, sans voir la lumière. Le dixième jour, son valet, entrant dans le souterrain une torche à la main, vit le jeune homme pâle, d'une pâleur mortelle, et remarqua, rangés soigneusement au pied du mur, tous les repas qu'on lui avait apportés dans sa prison. Peut-être Gaston redoutaitil les poudres navarraises. Peut-être avait-il entendu parler de la mort atroce de ses meilleurs amis. Peut-être ne voulait-il pas survivre aux soupçons si injustes et pourtant si terriblement justifiés du père qu'il avait failli empoisonner. Le valet ne se perdit pas en conjectures ; il s'en fut tout droit au comte de Foix et lui dit : a Monseigneur, prenez garde de votre fils, car il s'affame dans votre prison ! »

Le comte de Foix était à sa toilette. Sans mot dire, il se leva et s'en alla vers la tour où était son fils, tout en continuant à curer ses ongles, machina-

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