CHAPITRE XX
Quel dommage que ce beau roi ressemblât si peu à son aïeul, le héros des armes anglaises, à sa grand*mère, la reine bonne entre toutes! Le Roi Richard aime la paix, et s'il exige jusqu'au dernier sou des aides de guerre, c'est pour les dépenser aux splendeurs de sa cour. Le roi Richard ne tient aucun compte de son peuple ; entouré de ses mignons, il néglige les choses de l'Etat. Il n'y a plus de justice dans le pays : oc Si les raanans se plaignent des injures qu'on leur fait, leur seigneur absent, ils n'en sont point ouïs; il n'est nul qui droit leur en fasse »■ Le commerce périclitait. Des troupes de brigands, sûres de l'impunité, commençaient à se montrer sur
les routes. Les marchands n'osaient plus aller de ville en ville, ce chose hors de toute coutume et usage en Angleterre, où toutes gens ont appris à vivre en paix » .
Tout attirait Froissart vers ce roi hautain et gracieux, autocrate et fier : pourtant son admiration n'est pas sans mélange. Certes l'on ne saurait accuser le chanoine de Ghrmay d'une tendresse trop marquée pour le menu peuple. Il ne sait jamais exprimer assez fort son horreur pour les sujets qui se révoltent contre leur seigneur : il a pour les désigner des mots fort grossiers I L'ordre établi lui semble une chose divinement instituée; chercher à le troubler est œuvre impie.
Mais Froissart , en dépit de tout , était Hainuyer : et il a quelque chose de ses proches voisins, ces Flamands turbulents qu'il condamne et qui sont ses frères. Il ne peut supporter le spectacle d'un tyran. La tyrannie lui semble, autant que la révolution, une façon de s'insurger, par orgueil, contre la volonté de Dieu.
Richard de Bordeaux, si aimable et si lettré qu'il fût, était un tyran, fort mal assis sur le trône d'un royaume aussi libre que l'Angleterre. Le peuple murmure quand il dépense les aides en beaux habillements pour ses mignons : « Oncques Roi en Angleterre ne dépensait tant que le dit Roi, à cent mille nobles par an ». Le peuple frémit quand le duc de Gloucester disparaît assassiné, quand le comte
d'Arundel disparaît assassiné, quand le jeune Henri de Derby, rhéritier des Lancastre, est banni du royaume. Le roi n'entend rien, ne voit rien, étourdi par ses mignons n dont on faisait si grand cas que nul n'osait parler contraire ». Il dort protégé par une garde de deux mille archers dont il s'entoure nuit et jour, comme faisaient les tyrans de Loinbardie, mais jamais n'avaient fait jusqu'alors les rois de la libre Angleterre.
Froissart aime ce roi mal avisé et hautain, « ce roi angoisseux de cœur » : mais il ne peut pourtant s'empêcher de voir, d'entendre, la désapprobation générale : il assiste le cœur gros à la fin d'une race. Et, tout comme le menu peuple, il se rappelle une ancienne prophétie de Merlin, une page du Brut, qu'on interprétait comme promettant la couronne d'Angleterre à la Maison de Lancastre. Le roi fait tout ce qu'il peut pour réaliser la prophétie. Une mort subite et secrète atteint ceux qui osent blâmer sa conduite. Il ne profite d'aucune leçon. Malgré l'impatience de ses sujets , il s'entête à épouser une princesse française. Il dépense en folles largesses le trésor national. C'était trop tôt après le règne d'Edouard III. Pauvre chanoine de Chimay! 11 est venu en Angleterre, son cœur de vieil enfant gonflé d'espérances : il s'en retourne triste à mort, voyant sur toute chose l'épitaphe « Tchahod : la gloire est évanouie ».
En quittant l'Angleterre, Froissart se Tendit en Hainaut, soit à Ghimay, soit à Valenciennes, soit au Quesnoy. — « Quand je serai retourné en la comté de Hainaut, dont je suis de nation, » dit-il à l'écuyer anglais, Henri Gristède, « sachez que j'en serai examiné et demandé fort avant » ; et il parle de la curiosité inspirée au duc Aubert de Bavière comme à son lils Guillaume par l'expédition anglaise en Irlande. Ce sont là, à présent, ses a chers seigneurs », et nous n'entendons plus parler du vieux Guy de Ghâtiilon qui, tout doucement, se meurt dans son château d'Avesnes.
Sous la protection de ses nouveaux patrons, Froissart se met à achever le quatrième livre des Chroniques, Retiré loin du courant des grandes affaires, il nous décrit la petite guerre du comte de Hainaut et de son fils en Frise. Il nous parle des mauvaises nouvelles qui viennent sans cesse d'outre-Manche, de l'exil de Henri de Lancastre, de l'accueil qu'on fait au jeune prince à la cour de France, de l'invitation que lui adresse a son frère et son cousin » Guillaume d'Ostrevant « de venir ébattre en Hainaut et là demeurer, et lui ferait grand plaisir et aussi à la comtesse d'Ostrevant sa femme ». Le jeune prince n'accepte pas; il a trop d'affaires sur les bras pour venir s'ennuyer en province : on parle de le marier à Marie de Berry, veuve de Louis de Ghatillon. Mais Richard II, haut la main, rompt
le mariage de l'exilé. En Hainaut comme en France on murmure contre tant de tyrannie, quand on apprend, enfin, que le tyran est puni, que Henri de Lancastre a envahi T Angleterre, qu'il est reçu à bras ouverts par la population de Londres, qu'il a fait le roi prisonnier, que le roi lui a cédé sa couronne et son royaume. Enfin vient la nouvelle do l'assassinat mystérieux du roi Richard 11. La plume tombe de la main du vieux Froissart dans un frisson d'horreur. C'est le a Finis » des C/ironiques.
Ce qu'il y a de triste, c'est que le chroniqueur ose à peine parler de ce meurtre qui le remplit d'horreur et d'une sorte d'effroi religieux. Tuer l'oint du Seigneur! Tuer le petit-fils de Philippe de Hainaut! Un pareil sacrilège révoltait également le prêtre et l'homme. Mais comment flétrir comme il l'aurait fallu un usurpateur qui est au mieux avec le comte d'Ostrevant, un sacrilège à qui le duc Au])ert, sitôt après le meurtre, adresse ses félicitations affectueuses? Puisqu'il faut passer sous silence un crime si grand, le chroniqueur veut au moins ne plus parler de rirn au monde.
Quelques mots ajoutés comme à la hâte constatent la « soustraction d'obédience » prononcée contre Benoît Xlll en 1398, et la déposition du roi d'Allemagne quia lieu en 1400. La fin du schisme, l'avènement d'un duc de Bavière au trône impérial,
ne savent plus arracher à la plume fatiguée du chroniqueur que quelques paroles haletantes , incomplètes et brèves. Le roi est mort. Les ChroniqueSy comme le siècle, finissent avec l'assassinat de Richard n.