‹ FroissartChapitre 33 sur 45 · LE RETOUR EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

LE RETOUR EN ANGLETERRE

et de damoiselles, le pauvre chanoine de Chimay se trouva « tout ébahi ». Il n'y avait aucun des trois oncles du roi, gens sérieux qu'il avait connus dans leur jeunesse. Il ne vit que des jeunes gens et jeunes dames toutes fraîches et nouvelles. « Et me mis entre eux et entre elles, et tout me sembla nouvel, ni je n'y connaissais âme; car le temps était bien changé en Angleterre depuis le terme de vingthuit ans. » Froissart demande des nouvelles de ses intimes d'autrefois, et la réponse sonne comme un glas : mort, mort, mort ! Quel bonheur — quand enfin il prononce le nom de sir Richard Stury, grand ami des Despencer, que Froissart avait beaucoup fréquenté chez eux et chez le Roi et encore plus récemment chez Wenceslas à Bruxelles — quelle joie d'apprendre qu'au moins celui-là est encore de ce monde, toujours homme de cour et du Conseil du Roi ! « Mais il n'était point là » ; et Froissart se rabat sur sir Thomas Percy, qui lui donna le conseil de suivre le cortège royal en attendant une meilleure occasion de présenter son livre.

Donc Froissart suivit les chevauchées de la Cour, de Leeds en Kent à Rochester, de Rochester à Ëltham. Et comme il se promenait dans les galeries d'Eltham, un mardi après le dîner — pensant, sans doute, à bien des choses disparues, — le bon chanoine rencontra un vieux chevalier, qui le regarda et qu'il reconnut aussitôt : c'était sir Richard Stury! « Si

('tait bien vingt-quatre ans passés qu'il ne m'avait vu; et la dernière fois ce fut à Golleberghe à Bruxelles en l'hôtel du duc Wincelant de Brabant. » Longtemps les deux vieux amis vont se promenant ensemble, causant du passé et des affaires d'aujourd'hui. Sir Richard Stury apprend à Froissart les jalousies et les intrigues qui entourent le Roi Richard. Déjà l'on se méfie de l'âme trop faible d*P]dmond, le duc d'York, de la popularité trop grande du jeîine Henry de Lancastre, et surtout du caractère impérieux et violent de Thomas, duc de Gloucester, qui poussait le peuple à la guerre ou à la révolte.

Ce jeune Roi, beau et fier, attire le chroniqueur. Son grand défaut, l'orgueil, qui allait le perdre, ne niessied pas à un prince qui se sent seul et menacé. Froissart avait toujours suivi de cœur ce fils du Prince Noir, ce petit-fils de sa bienfaitrice, qu'il avait connu dès le moment de sa naissance. Enfin il allait le voir de près. Sir Richard Stury parla au roi du chroniqueur et de son livre. On fit venir le chanoine tout heureux ; il entra dans la chambre royale, tenant à la main son manuscrit. Laissons-lui son fin pinceau d'enlumineur pour nous dépeindre celte petite scène.

« Le Roi prit le livre, il l'ouvrit et regarda dedans; il lui plut très grandement; et plaire bien lui devait, car il était enluminé , écrit et historié et couvert

LE RËTOUll EX ANGLETERRE. 139

de vermeil velours à dix clous d'argent, dorés d or, ot roses d'or au milieu; et à deux grands fermoirs dorés richement ouvrés au milieu de rosiers d'or. Donc me demanda le Roi de quoi il traitait, et je lui dis : « d'Amour I » De cette réponse fut-il tout réjoui, il regarda dedans le livre en plusieurs lieux, et y lisait; car moult bien parlait et lisait françois. Et puis le lit prendre par un sien chevalier et porter en sa chambre de retraite, et me fit de plus en plus bonne chère. »

Page 1