CHAPITRE XXIII
Une chronique rédigée au jour le jour, sur les grandes routes, au hasard des rencontres, ne peut prétendre à l'exactitude d'une histoire de cabinet, œuvre d'érudition et de recherches. Sire Jean Froissart, chanoine de province, n'était pas" homme à feuilleter les pièces diplomatiques. De plus, il n'attendait pas, pour rédiger, que ses renseignements fussent complets. Son œuvre est une chose journalière; une série de croquis pris sur le vif, d'après nature ou sur ouï-dire.
Pourtant, il y a cent ans, il y a même cinquante ans, on aurait été mal venu de douter de l'autorité historique de Froissart. La publication complète de la Chronique de Charles VI commença à ébranler
sa réputation d'historien véridique. Le Religieux de Saint-Denis, souvent mieux informé, toujours plus pondéré, est trop fréquemment en désaccord avec Froissart pour que celui-ci n'en souffre pas. Depuis, la publication de la Chronique des quatre premiers Valois, de la Chronique de Jean le Bel, de différentes chroniques belges, et surtout l'étude minutieuse des pièces d'archives, ont donné une base qui n'est que trop large et trop solide pour la critique des récits de Froissart. On sait à présent ce que valent son étrange géographie et sa chronologie fantaisiste. Les jours sont loin où de vrais savants — où un dom Plancher, un André du Ghesne — faisaient des prodiges d'ingéniosité pour mettre d'accord leurs documents incontestables avec leur infaillible chroniqueur. Rien n'est instructif comme de lire certains chapitres de Froissart, celui de V « aatine » par exemple, ou celui du voyage de Languedoc, ayant en main un itinéraire composé d'après les comptes du duc de Bourgogne et les comptes d'Orléans. Comment croire à ce congé bref et imprévu donné par le roi à son oncle de Bourgogne en vue des portes d'Avignon, quand on sait qu'à ce moment même le duc était à Arras? Tant pis pour la vérité; l'éloquence reste, et la disgrâce du duc de Bourgogne est entrée dans l'histoire. Vous rappelez-vous cette folle gageure entre le roi et son jeune frère de chevaucher de Montpellier à Paris en quatre jours?
Notre itinéraire nous montrera, irréfutablement, que la chevauchée n'eut lieu que de Mussy-l'Evêque à la capitale (vingt-deux lieues à peine). Mais que voulezvous? la légende de 1' « aatine » est restée une des plus populaires de la vie du roi Charles VI.
Avouons que les Chroniques de Froissart abondent en fantaisies pareilles, et qu'il vaut toujours la peine de les contrôler par les documents d'archives, si nombreux, si accessibles aujourd'hui. Il ne faut pa§ croire cependant que le témoignage lumineux des textes tournera toujours à la confusion du chroniqueur : il nous fera admirer davantage son excellent compte rendu des guerres d'Espagne et de Portugal; il nous le montrera au moins un peu plus exact que ses confrères dans ses récits de la guerre de Gascogne et de la campagne d'Ecosse; et, à côté de quelques détails confus, de quelques dates embrouillées, que de précieux renseignements nous trouverons dans sa notation de la politique française pendant la dernière décade du xiv° siècle !
C'est là un témoignage qui coûte un peu à l'auteur de ces lignes, Orléaniste convaincu... d'il y a cinq cents ans. Or Froissart est invariablement Bourguignon, et l'esprit de parti colore son appréciation des événements. Il a fait un mal incalculable à la réputation de Louis P' duc d'Orléans, et tout ce qu'il dit sur son compte est perfide et malicieux. Froissart, qui reflète toujours à merveille l'esprit de ceux
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(|uî IVntourent, ne nous donne de la maison d'Orléans que rimage odieuse et déformée qu'on s*en faisait dans le parti bourguignon au plus fort de la brouille. Le jeune duc ambitieux et presque fratricide, la duchesse empoisonneuse d'enfants, le beaupère sorcier, toul y est! Une malveillance si absolue rend plus que suspect toul ce qu'elle dicte. Froissarl pourtant n'est pas homme de parti : il n'a pas do théorie raisonnée sur la politique française, il n'y a presque jamais en lui rien qui rappelle l'esprit d'un véritable homme d'Etat, tel que Philippe de Commines. S'il est Bourguignon, ce n'est que par hasard de voisinage et de géographie. Le duc de Bourgogne, mari de l'héritière de Flandre, beau-père des héritiers de Hainaut, était néerlandais autant que français; il y avait mille liens entre lui et le protégé du duc Aubert. Guillaume de Hainaut, comte d'Ostrevant, entretenait les rapports les plus suivis avec son beau-père de Bourgogne. C'est probablement par lui que Froissart était tenu si singulièrement au courant de tous les projets de la cour de Dijon. En tout cas, l'élude minutieuse des Chroniques de Froissart est indispensable à qui veut bien connaître les intrigues et les mobiles du duc de Bourgogne.
Par là, elles touchent bien souvent au cœur de l'histoire de France. Prenons comme exemple ce qu'on appelait au xiv° siècle « la voie de fait » : — le projet de mettre fin au schisme en rétablissant l'anti-
pape Clément VII sur le siège de Rome par l'iiilervention des armes françaises. Ce vaste dessein, qui a failli aboutir, et qui aurait changé la face de l'histoire pour la France comme pour TEglise, ce projet audacieux fut à un moment également cher au duc d'Orléans et au duc de Bourgogne.
Froissart se montre au courant de cette ténébreuse affaire. Il connaît bien des détails tenus secrets alors et mis en lumière de nos jours par M. Durrieu et M. Jarry. 11 soupçonne l'intervention du roi d'Angleterre, qui en effet fit avorter ce projet hasardeux» Et, surtout, il nous fait comprendre l'esprit de la cour à cette époque : l'ardeur chevaleresque, le jeune enthousiasme avec lesquels on préparait une expédition politique qui était surtout une croisade. Sur une autre affaire, également délicate et secrète, sur le projet d'un mariage entre le jeune frère de Charles VI et l'héritière de Hongrie, Froissart est singulièrement bien informé. C'est probablement par Philippe de Bourgogne — ou du moins par quelqu'un de son conseil — qu'il eut connaissance de ces mystères.
Mais c'est surtout ses esquisses d'hommes — ses portraits brefs, solides et vigoureusement frappés comme autant de médailles de la Renaissance — qui font renaître le passé devant nos yeux. Celte variété et cette vivacité intarissable illuminent l'histoire comme d'en dedans. Quel aperçu de Pinlendant
véreux, puissant, cruel, sans scrupule et pourtant, à sa façon, loyal à son maître, il nous fournit en dessinant la figure du malheureux Bétissac ! Quelle noblesse dans le portrait, digne d'un Vandyck, de Gaston Phébus, comte de Foix! Quel relief dans ce croquis de vieux général anglais, brutal et brave, Thomas, duc de Gloucester!
« Mon oncle de Gloucester est trop périlleux et merveilleux », disait le roi Richard qui, en effet, avait raison de se méfier du terrible grognard. Entendezle plutôt. Shakespeare lui-même eûlil mieux montré l'âme colérique et violente du dieu Mars vieilli et atteint de la goutte ?
« Les seigneurs de France savaient que ce duc de Gloucester était haut et dur en toutes concordances ; aussi on lui montrait tous les signes d'amour et d'honneur qu'on pouvait. Il prenait bien les joyaux quon lui donnait, mais toujours demeurait la racine de la rancune dans son cœur. Et oncques, pour choses que les Français sussent faire, on ne le put adoucir qu'il en demeurât toujours fel et cruel dans ses réponses —
« Si se devisait et disait : « Ces fumées des France çais... sont si pleins de pompe et d'outrecuidance « qu'ils ne savent amener à nulle bonne conclusion « chose qu'ils entreprennent! Je ne sais pourquoi « nous avons trêves à eux; car si la guerre fût ouverte, « nous leur ferions bonne guerre et mieux que oncques tt mais, car toute la chevalerie de France est morte
« OU prise (à Nicopolis). Et, par Dieu! si je vis deux « ans en bonne santë, la guerre sera renouvelée! Ni « je ne tiendrai trêve, ni répit, car du temps passé « les Français ne nous ont nuls tenus; mais ont tel- « lement quellement, frauduleusement et cauteleu- « sèment retollu leurs héritages d'Aquitaine. Plu- « sieurs fois je le leur ai dit et montré aux parlements « quand nous étions sur la marche de Calais Tun a contre l'autre. Mais ils me fleurissaient de ces « paroles si douces et si belles que toujours recf chéaient-ils sur leurs pieds, et je n'en pouvais être « cru. Ah, s'il y avait un bon chef à roi en Angleterre, « qui désirât la guerre et son héritage recouvrer, il « trouverait cent mille archers appareillés et six « mille hommes d'armes qui le suivraient et très a volontiers passeraient la mer! Mais nenni! pour « le présent il n'y a pas un Roi en Angleterre qui « veuille guerroyer. Il ne veut pas guerroyer. Nenni! « Il a le cul trop pesant. Il ne demande que le boire « et le manger.... Ce n'est pas la vie de gens d'armes a qui veuillent acquérir honneur par armes et trace vailler leur corps.... Ce n'était pas ainsi du temps c( du roi de bonne mémoire mon père, et mon frère a le Prince de Galles.... Son peuple le compare. Dont a on verra de bref grant' rébellion dans ce pays. — a Car onques pour guerroyer en France il n'a fait « si bon comme aujourd'hui. Si on y allait, on saurait « combattre, car celui qui se dit leur roi est jeune,
n chaud et de grand'volonté ; si nous combattrait... « à quelle fin qu'il en dût venir 1 Et le peuple de ce (( pays, qui désire à avoir la bataille à plus grand et « riche que lui, s'aventurerait hardiment pour la « bonne et grasse dépouille, ainsi que du temps passé « nos gens en ont eu du temps du roi de bonne « mémoire mon père, et de mon frère le prince de « Galles. Encore me souvient-il bien du dernier « voyage que je fis en France.... »
Et le vieux duc se laisse aller à d'interminables souvenirs du bon temps quand on pillait ce les Français qui sont riches » — et non les misérables Irlandais « qui sont de pauvres et méchantes gens et ont un très pauvre pays et inhabitable ». Hélas! les lauriers sont coupés !
Voilà le vrai prix des Chroniques h nos yeux. Nous ne nions pas les titres que Froissart peut faire valoir à ce beau nom d'historien qu'il aime tant s'octroyer. Mais comme historien il est moins sagace que le Religieux de Saint-Denis et moins exact que l'anonyme de la Chronique des Quatre Valois. C'est comme chroniqueur qu'il brille hors de pair. Même quand nous le savons en flagrant désaccord avec la vérité, nous ne pouvons nous empêcher d'admirer ses belles et naïves inventions. Et, pour une fois que nous le consulterons sur les guerres de la Péninsule ou la « Voie de Fait », que de fois ne relirons-nous pas les belles pages qui contiennent la tirade de
Thomas de Gloucester, la partie d'échecs de la belle comtesse de Salisbury ou cette histoire des femmesfées de Céphalonie, digne d'être enchâssée dans une comédie de Shakespeare :
Le comte de Nevers et les seigneurs de France, au retour de Nicopolis, jettent Tancre dans le havre de nie de Géphalonie. — « Et issirent hors des galères et trouvèrent grand nombre de dames et de damoiselles qui demeurent dans la dite île et en ont la seigneurie ; lesquelles reçurent les seigneurs de France il grand'joie et les menèrent ébattre tout parmi l'île qui est moult belle et plaisante. Et disent et maintiennent ceux qui la condition de l'île connaissent, que les fées y conversent et les nymphes, et que plusieurs fois les marchands de Venise et de Gênes qui y arrivaient, en ont bien vu les apparences. Moult joyeusement les dames de Géphalonie recueillaient le comte de Nevers et les seigneurs de France,... pour cause de ce qu'ils étaient chevaliers et hommes d'honneur, car on n'a pas accoutumé, si ce ne sont marchands, aller et converser entre elles. Or me pourrait-on demander si l'île de Géphalonie n'est habitée que de femmes. Si est; mais les femmes en sont ainsi que souveraines, pour tant qu'elles œuvrent d'ouvrage de la main : elles tissent, elles font les draps de soie si subtils et si bien que nul ouvrage n'est pareil au leur. Les hommes de la dite île n'en savent rien faire, mais ils portent au dehors vendre, et les femmes
demeurent dans la dite île. Et est cette île de telle condîcion que nul ne Tose approcher pour mal faire; car, qui s'y essaieroit, il périroit; et tout ce a été vu el éprouvé. Et pour ce demeurent les dames en paix el n'ont doute de nulluy et sont douces et humbles femmes et sans malice. Et quand elles veulent bien, elles parlent aux fées et sont en leur compagnie. »
Quelle pureté de rosée dans ces quelques lignes ! Une page pareille, et tant d'autres aussi fraîches qu'il a prodiguées au travers de son œuvre, reposent, comme une main de fée posée sur le front iibreux de notre temps. Ce sont là des choses qui ne perdront jamais de leur prix, bien loin de là : car c'est en veillissant qu'on s'aperçoit combien est belle la fraîcheur de la simple jeunesse. Cette fraîcheur, celte âme d'enfant éprise du merveilleux, Froissart les posséda en perfection, et nul en même temps n'a eu le regard plus clair, l'oreille plus fine, l'esprit plus net et plus juste. Son plus grand défaut — et son brevet de poète — c'est qu'en regardant le monde il n'y voyait pas la seule vérité, et que ses Chroniques reflètent le monde comme on le voit à vingt ans — plus vif, plus beau, plus laid, plus varié, — • moitié réalité et moitié rêve.