LES VRAYES CHRONIQUES DE JEHAN LE BEL
grâce de lui envoyer beaucoup de riches héritages et de lui donner le temps d'en profiter; le fastueux chanoine vécut jusqu'à quatre-vingts ans; il eut a en ses anchiens jours » une paire de fils naturels à qui il laissa de grandes possessions. Le cadet, heureux et gaillard comme son père, devint à son tour chanoine de Liège, et composa un volume de « Rêveries touchant les Blasons » qui n'est pas parvenu jusqu'à nous.
Le piquant, c'est qu'à ce chanoine belliqueux, Froissart emprunte avec avantage presque tout, sauf les descriptions de batailles. Personne n'a décrit les batailles comme le paisible Froissart. Jean le Bel, qui savait si bien manier l'épée, lui est sur ce terrain très inférieur. Comparez la bataille de Crécy, que le chanoine de Liège dépeint pourtant au point de vue tragique des Français, avec le tableau que Froissart nous en fait d'après des témoignages de chevaliers anglais. Quant à la bataille de Poitiers, assez maigre dans les « Vrayes Chroniques », Froissart en a fait un panorama d'une puissance de vie inimitable. C'est un des chefs-d'œuvre de l'Histoire.
A partir de la bataille de Poitiers, Froissart ne consulte plus Jean le Bel. Trop jeune de sens et d'âge jusqu'alors, il sait dorénavant voir de ses propres yeux et il prend son envolée. D'année en année, en retouchant les premiers chapitres de son œuvre, il s'efforce d'en éliminer les emprunts qu'il a
faits k son devancier. Dans la rédaction de Rome il reste bien peu de chose du chanoine de Liège. Ce n'en est pas moins la première rédaction qui a établi surtout la gloire de Froissart, c'est elle qui a surnagé; sans elle, que de « possessions impérissables » nous aurions perdues! Demandez au premier venu de vous dire les plus belles pages des Chroniques, Neuf fois sur dix il vous citera la mort du roi d'Ecosse, le rachat des bourgeois de Calais , la bataille de Poitiers, la mort d'Aymérigot Marchés et le voyage de Béarn. Or, de ces cinq chefs-d'œuyre, les deux premiers sont dus à la main de fer de messire Jean le Bel.