Froissart
Lorsque, pendant plusieurs années, on a eu sans ce^sse les chroniques de Froissart sous les yeux, on ne se borne pas h admirer la variété de ses récils; on arrive aussi peu à peu à satlacher au chroniqueur lui-môme qui n'est pas (oujours bien informé, mais qui du moins rapporte les événemcnls comme les lui présente sa mémoire, comme les fait revivre son imagination. Froissarf est un ami franc , sincère, r)aïf, qui s accointe avec vous, aussi courtoisement, aussi amiablement qu'avec les hommes de son temps Vous lavez appelé 5 vous pour vous instruire; il vous charme, il vous réjouit, il vous amuse. Vous vouliez en faire le compagnon de vos éludes; il devient celui de vos loisirs, et une fois que l'on aborde avec lui le tableau des aventures et des emprises d'armes qui se succèdent toujours les unes
aux autres, on y prend un plaisir aussi vif que si ce livre n elait pas un recueil de faits historiques, mais un roman de chevalerie.
Depuis longtemps, en lisant et en relisant Froissart, j'avais noté au hasard tout ce qui louchait de plus près à ses sentiments, à ses sympëthies, à ses travaux, h ses relations, à ses voyages, en un mot tout ce qui permettait le mieux de juger ses ouvrages et sa vie. Des recherches intéressantes se liaient à celte étude : tout en feuilletant les brillantes narrations de Froissart, je leur comparais d'autres récits, d'autres documents, et j'arrivais à mieux connaître le caractère de ses contemporains les plus fameux ou les mœurs générales de son époque. D'autre part, je voyais commencer avec lui la grande école historique qui, sans compter les Monstrelet et les Molinet, fut représentée sur les bords de FEscaut et de la Lys par les Georges Chastelain et les Phihppe de Commines.
Froissart, comme il se plaît à le rappeler luimême, appartenait au Hainaut, la plus littéraire et la plus chevaleresque de nos anciennes provinces; et le Hainaut n'oubliera jamais qu'à 1 époque ovi ses barons s'illustraient par leurs exploits et leurs prouesses, il vit naître aussi le chroniqueur qui les raconta avec un- éclat et une vivacité qu'on n'égalera jamais. La génération qui avait placé la couronne impériale sur le front de Baudouin de Constantino-
|)le était h peine descendue au tombeau, quand aux André (le Jurhise et aux Renier de Trith succédèrent les Jean de Beaumonl et les Gauthier de Mauny. Les traditions des lettres se perpétuaient comme celles de l'honneur des armes. Après Henri de Valenciennes vient Jean Froissart né à Valenciennes. Chaque guerre a ses ,héros; chaque épopée, son poëte; chaque victoire, son historien.
Cependant il est d'autres pays qui s associent avec un enthousiasme presque égal h la renommée littéraire de Froissart. La France et l'Angleterre invoquent, l'une les traités qui ont réuni à son territoire la ville où il reçut le jour, l'autre, la protection d'Edouard IH à laquelle il dut peut-être de devenir poêle et chroniqueur; et c'est sans doute un noble hommage rendu 5 Froissart que cet empressement (les diverses nations dont il a célébré les gloires à veiller sur la sienne, comme si elle ne leur était pomt étrangère.
Une frontière qui divise des populations que distinguent la même prospérité, la même activité, les mêmes progrès dans lagriculture et dans les arts industriels, sélcnd aujoiird hui entre Valenciennes et Chimay. Le Hainaut a perdu le berceau de Froissart pour ne conserver que son tombeau, mais sa mémoire n en a pas souffert. Si Chimay lui a élevé une statue, Valenciennes lui a érigé aussi un admirable monument , et pour que rien ne manquùt à
lechit de son inauguration, l'Académie Française a inscrit dans ses concours leloge de Froissart en le plaçant à côté de celui de Tite-Live.
Cest ainsi que-je me trouvai amené h soumettre au plus célèbre tribunal littéraire de I Europe, des notes recueillies une à une quand d'autres travaux me faisaient un devoir d'examiner la plupart des sources inédites du xiv® siècle. Bien qu'elles se rapportassent presque exclusivement à la vie du chroniqueur, et laissassent de côté ,1e travail de critique littéraire qui devait les compléter, elles trouvèrent dans le nom de Froissart, ce bon et doux maistre, l'appui dont elles avaient besoin, et les juges de ce concours solennel les couronnèrent, sans en dissimuler les lacunes, comme offrant (ce sont les termes dont ils se servaient) une étude remarquable d'histoire et de biographie.
« L'Académie, disait son illustre secrétaire perte pétuel, avait proposé une étude sur les Chromai ques de Froissart, sur la vie, le génie, l'art de ce « peintre si vrai, de cet Elérodote du -moyen ûge, «< admirable pour h détail des mœurs, et, comme le « dit encore Fénelon, pour ce je ne sais quoi de « court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné, « que l'auteur même de Tèlémaque enviait à notre (( ancienne langue.
c< wSur ce sujet instructif et piquant, un travail a « été distingué par l'Académie ; c'est le mémoire
« inscrit sous le n** 1 et portant pour devise : Or, « peut estre que ce livre nesi mie ordoum si juste- « ment que telle chose le requiert. La condition de ^( Froissart, sa vie errante et sa poésie de Irouha- « dour sonl là décrites avec soin cl sagacité. Toutes « les recherches de curiosité érudile se succèdent. <( dans un esprit aussi juste que [)énélrant. Mais la « question de goût et de style, l'art, ou, si vous a voulez, l'inspiration du narrateur, l'excellent goût « français de ce natif de Valenciennes, qui vécut « plus en Belgique et en Angleterre qu'en Franc(\ a tout ce côtç finement littéraire du sujet n'a pas « assez occupé le savant biogra|-he. L'Académie» dv ( veut pas cependant prolonger une épreuve doni « le succès différé ne serait peul-élre pas [)luscoinu plet. Elle décerne sur le Prix une médaille (l(^ « quinze cents francs h M. Kekvyn de Letteniiovk. ( au docte écrivain l)elge, à I homme de savoir il « d'esprit qui, tout en célébrant Kroissart presque ki avec Torgueil d'un compatriote, et en échiirant sa « vie et son temps de mille précieuses lumièn^s, na u pas eu souci de nous monirer assez à quel poini «t ce conteur provincial, cet écrivain de frontière, est « demeuré par sa prose vive et charmante un de s c< modèles non surpassés, une des sources origi- « nales de notre langue (•). »
(') Études sur la littérature contemporaine par M. Villo-
main, 1857, p. 223.
On sait qu*en matière d'indulgence un grand talent oblige : M. Villemain Ta prouvé une fois de plus ; mais ce trop bienveillant témoignage accordé uniquement 5 la persévérance dans le travail, m'imposait d'autres recherches et d'autres efforts. Je me suis remis à l'étude, j'ai revu les manuscrits, je suis rentré dans les archives : mes notes se sont multipliées, et le résultat de ces investigations a été la découverte de deux grands poëmes de Froissart dont rien n'indiquait l'existence.
Ce livre est donc un livre tout nouveau. Pas une page du mémoire adressé à l'Académie Française n'a été conservée, et j'ai cru devoir, en étendant les limites de mon travail, y comprendre un assez grand nombre d'observations qui ne se rapportent pas uniquement à Froissart, mais aussi à ses contemporains. Peut-être y trouvera-l-on quelques textes inédits, peut-être permettront-ils de mieux apprécier la littérature du xiv*^ siècle qui s'efforça, avec un zèle qu'on ne saurait assez louer, de maintenir ou de relever les dernières traditions de l'honneur chevaleresque si nobles et si belles, au moment même où elles étaient près de s éteindre.
J'ai cru que cet hommage rendu à la mémoire de Froissart exigeait quelque chose de plus. Avant de terminer cette courte préface, j'ai fait un pèlerinage à Lestines afin de visiter les lieux qu'il habita. J'ai voulu les voir par une froide journée de la tin de
novembre, comnie il nous les décrivait, il y a aujourd'hui quatre cent qualre-vingl-qualrc ans, dans son poën^e du Buisson de Jonèce.
Celait, nous dit-il,
Lfi trentième nuit de noveinhre, L'an mil trois cens treize et soixante. Que nul gai oizeillon ne chante.
Car lors est plainement \ vers.
Je n'ai plus reirouvé la chambre où il prolongeait ses veilles, la main posée sur ses manuscrits, en attendant quelque vision de Vénus ou de Philosophie. D'abord, la maison de Froissarl étant devenue trop délabrée, on la reconstruisit h peu prés jusqu'au niveau du sol; plus lard, les révolutions arrivèrent; cette fois on la trouva lro[) grande, trop belle : on la confisqua, et deux fiimilies se la partagent aujourd'hui, il en est de môme du vasle enclos qui l'enlourait, et quelques vieux pommiers n^jetés dans les champs hors d'une élroile enceinle bAlie récemment semblent restés la pour rappeler que le verger de Froissart, source d'images qui lui étaient si chères, a subi le même sort que sa demeure. D'épaisses assises de pierres sur lesquelles la brique est venue reposer ses lignes régulières et mesquines, une petite porte aujourd'hui fermée, un puits large et profond, les débris d'un vieil escalier, voilà tout ce qui semble apj)artenir au presbytère du xiv*^ siècle;
mais lout à côlé, un bâliment qui s'écrouUî retrace mieux cette époque reculée : c'est la grange de la dîme où jadis les habilanls de Leslines venaient déposer aux pieds de leur curé la gerbe recueillie sur le champ oii Dieu lavait dorée de son soleil.
Lestines-au-Mont réunie ?» Leslines-au-Val, malgré lout ce que le temps en a détruit selon les traditions locales, est bien encore une grant ville, comme disait Froissarl. Non loin du presbytère, s'élève l'église que l'on aperçoit, en venant de Binche. à une grande distance, car elle est placée sur la voie romaine qui se dirige vers Bavay. Un jour, sous les premiers successeurs de Clovis, quelque guerrier franc qui avait peut-être combattu à Tolbiac, éleva, aumilieu de la voie romaine, sur une hauteur qui dominait le pays d'alentour, un oratoire qu'il dédia à saint Remy, le pieux évêque qui avait converti le dominateur de la Gaule, et depuis ce jour, les chars des princes comme les haches des soldats se détournèrent avec respect devant cet autel et devant cette croix. Telle fut l'origine de 1 église de Lestines.
Deux siècles plus tard, leschefsd'une autredynastie franque, les premiers Carlovingiens, se construisirent sur une colline opposée une villa ou un palais. C'est 15 que les évèques d'Austrasie rédigeront le tableau des superstitions des barbares ; c'est là que saint Boniface portera la parole avant de couronner par le
marlyre ses longs efforts pour éviingéliscr la Frise et TAIIemagne (•).
Entre ces deux collines roule sur un lit de rochers un niisseau qu'alimentent à chaque pas des sources abondantes ('), et les maisons qui se grou|»ent sur ses bords, remplissent pendant plus dune demi-lieue une riante et paisible vallée. Celles qu occupaient les taverniers étaient sans doute sur la |)Iace qui s'étend du presbytère h l'église. Après les vêpres ou le sermon, le bon curé l<'s trouvait sur son passage et s y arrêtait pour se reposer un |)eu des fatigues du prône ou de ses travaux historiques.
Si Ion monte h la tour de 1 église, ou même si Ton se contente de se placer à lextrémité du jardin de l'ancien presbytère, un vaste horizon se déroule de toutes paris. Des plateaux élevés, naguère parsemés de bois, aujourd hui convertis en champs
(') Non loin de colle colline, mais plus près du ruisseau se trouvait le château de Moreau de Lestines : peutêtre avait-on employé à le construire une partie des débris de la villa carlov indien ne.
(•) Froissart nous apprend aussi, dans ce même poém<» du Buisson de Jonèce. (ju'il voyait moult adentiers :
Roses et églentiers.
Fleurettes et verdStarbrisseaus.
Graviers, fontènes et ruisseaus.
Le ruisseau, grossi par les mêmes fontaines, coule toujours sur les mêmes graviers : il n'a perdu que ses roses et ses fleurettes.
ferliles, selendenl au loin, jusqu'à ce que leurs dernières lignes se confondent avec le cic^l. Leurs contours vagues et vaporeux voilent ou laissent deviner à peine à l'ouest leslours de Mons. Vers le nord se trouvait autrefois le châleau de Binche, qui au XVI® siècle eut aussi ses reviaulx et ses esbattements ; plus loin élait Mariemonl , non moins célèbre h la même époque par ses fêtes, aujourd'hui également détruit ou ruiné; plus près de nous, nous saluons encore les murailles blanches de l'abbaye de Bonne- Espérance où Philippe d Harveng écrivait que la science était la première leçon et le premier devoir des princes, et si nous portons nos regards vers le rideau d'arbres qui se prolonge au sud-est, nous y découvrons les plans avancés de ces bois de la Fagne, si connus de Froissarl, qui à Beaumont abritaient le toit de ses pères et qui à Chimay devaient ombrager sa tombe.
Tel est le paysage qui entoure Leslinrs-au-Mont ; telle est la résidence que le premier chroniqueur du moyen âge s était choisie sur un sol historique tout rempli de ruines et de souvenirs, et qui plaçait le poëlc au milieu d*un peuple doux et joyeux, porté encore aujourd'hui, comme au xiv*^ siècle, aux jeux, aux danses et aux chansons. iMalheureusement rien ne rappelle plus le séjour de Froissart à keslines: pas la moindre trace de ses pas sur les pierres couvertes de mousse; pas la moindre inscription, ni
dans ) église quia été aussi à demi reconstruite, ni dans la chapelle qu'on éleva de son tennps pour rappeler l'issue miraculeuse du duel judiciaire d'un pauvre vieillard paralytique de Lestincs contre un juif aussi robuste qu'impie. On m avait appris h Bincho que l'on conservait h Lestines un coffre plein de parchemins et de vieux papiers. Peut-être, me disais-je, sera-ce celui dont Froissart parle dans le Buisson de Jonèce. Grâce à Ihospitalité que j'ai reçue au presbytère moJerne de Lestines, hospitalité moins brillante peut-êlre qu'au xiv® siècle, mais plus simple et plus sévère, il m'a été donné d'ouvrir la triple serrure |)lus qu'à demi rouillée de ce coffre qu'on gardait autrefois avec grand soin. Il renfermait d'anciens titres de propriété, de nombreux tableaux de redevances et de dîmes ; mais il ne fallait pas songer 5 y retrouver ces notes écrites le soir ou le matin, dont Froissart formait plus tard ses chroniques. Le monument est devant nous : cela suffit et rien ne doit encourager nos recherches indiscrètes pour découvrir et peser l'une après l'autre les pierres taillées à la hâte dont une main habile le composa.
Quand je sortis de Lestines pour me diriger vers Bray qui avait autrefois le même mayeur, le vent soufflait avec violence et entraînait les rameaux dépouillés et brisés des grands arbres ; plus de laboureurs dans les champs, plus de troupeaux dans les prairies. Déjà la nuit descendait des Ardennes,
mêlant à ses brumes d'épais nuages chargés de grêle
ou de neige, et je répétais en m éloignant ces vers
de Froissart :
Lors est plainement y vers ; Si sont les nuis longes et grans.
Mais aucune lumière ne venait dissiper ces ombres. Des visions descendues du ciel ont cessé d'éclairer ces lieux où empereurs, chevaliers, chroniqueurs et ménestrels ont passé tour h tour. On n'y voit plus Vénus qui d'un regard chassait les frimas de novembre et ramenait le printemps avec I air serein et allempré, et les herbelettes étendant leur tapis loulFu dans les prés, dans les jardins, dans les bois.
Rentres esloit en sa caverne Yvers, qui est large taverne De pluie, de vent et de l'roil.
Cependant il devait rester quelque chose de plus de la vision de Philosophie, de cette vision moins riante mais bien autrement précieuse pour nous, où elle exhortait le poëte 5 devenir chroniqueur, afin que tous ceux qui cherchent à^ s'instruire, lui enpussent (jré savoir.
Près de cinq siècles se sont écoulés, et qui ne sait gré à Froissart d'avoir consacré ses loisirs dans sa grant ville de Lestines à composer sa haulte hisioire u pour tous nobles cœurs encourager et eulx » montrer exemple en matière d honneur? » 30 novembre 1857.