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CHAPITRE PREMIER

LBeaumont.— Baudouin d'Avcsncs. — Ses chroniques.- Jean de Beaumont. — Autres chroniques. — Vallis scicnliœ.

A l'ouest des Anciennes et assez près de la Sambre, le latissimum flumen Sahis de César, le voyageur découvre de loin une petite ville qui doit à sa position riante le nom de Beaumont. Plus importante autrefois qu'aujourd'hui, elle était protégée au xiv® siècle par un vaste château qu'avait fait construire la comtesse Richilde de Hainaut.

Lorsque le mariage de la comtesse Marguerite de Flandre avec Bouchard d'Avesnes devint l'objet d'un long et honteux démêlé entre ses enfants, issus de deux pères ennemis, Beaumont fit partie de l'apanage de son second fils, qui se nommait Baudouin comme son aïeul. Il s'y fixa et s'attacha tellement à ce séjour, qu'au moment où il abandonna tous ses domaines à sa fille Béatrice, ce fut le seul qu'il voulût se réserver.

Baudouin d'Avesnes était le plus pacifique, le plus doux, le plus savant des fils de Bouchard, qui lui-même n'était pas étranger aux lettres. La nature, qui lui avait refusé la force du corps, l'avait dédommagé en lui prodiguant les dons de l'esprit, et le livre du lignage de Coucy et de Dr eux j rédigé dans les premières années du xiv® siècle, nous apprend que, bien quepe^tV et menu, il était cité comme « li ungs des plus sages chevaliers qui fust en son « temps. » Ne pouvant rien ajouter par ses exploits à la gloire de ses ancêtres, il crut que par ses recherches et ses études il pourrait du moins la répandre davantage, et s'attacha au soin de justifier une si haute fortune.

Depuis qu'une sentence solennelle des légats pontificaux avait proclamé la légitimité de leur naissance, les sires d'Avesnes ne rougissaient plus de leur alliance clandestine, sinon sacrilège, avec la maison des comtes de Hainaut ; ils en avaient placé les armes dans leur écu et s'égalaient fièrement à ces princes dont ils n'étaient naguère que les plus puissants vassaux. Les descendants des intrépides chevaliers qui, sur les murs d'Arsur et à la

bataille d'Antipatride, excitèrent ladmiration des infidèles, n'étaient-ils pas dignes de recueillir une part de Théritage de ce successeur de Robert de Jérusalem, devenu dans une autre croisade empereur de Constant!nople ?

Baudouin d'Avesnes avait pour femme Félicité de Goucy ; il avait fait épouser à son fils Agnès de Lusignan, à sa fille Henri de Luxembourg, et il semble qu'il se soit surtout proposé pour tâche de montrer dans les annales du passé d'autres noms non moins illustres unis au sien. Ayant sous les yeux les histoires que le comte Baudouin IX avait fait rédiger avant son départ pour la croisade, il les poursuivit et les compléta. Il avait, rapportet-on dans les lignages de Coucy, un grand livre de chroniques, « lequel parloil de toutes les anciennes « lignées, tant des roys comme des barons de France, et le « fist accroistre selon ce que les lignages estoient depuis « crus et multipliés ('). » Tel est le recueil, de nouveau remanié après lui, que Ton continuera à nommer en souvenir de la grande part qu'il y a prise : les livres de messire Baudouin d^Avesnes.

Dans ce même château de Beaumont , Baudouin

(') Les savants auteurs de V Histoire littéraire de la France sigualent deux manuscrits de Paris qui se terminent en 4277 et n'offrent aucun témoignage hostile à Bouchard, comme conformes au texte original des livres de Baudouin d'Avesnes que l'on conservait chez les capucins d'Arras, selon ce que rapporte Sanderus.

cVAvesnes donnait Thospitalité à Thibaud de Bar, qui composait des vers. L'histoire et la poésie protégeaient également, au milieu des guerres les plus sanglantes, cet asile de la paix et des doux loisirs.

Dix ans après la mort de Baudouin d'Avesnes, une contestation s'élève sur la transmission de la seigneurie de Beaumont, et quel est Tarbitre chargé de la terminer? Jean de Join ville, fils de l'historien de saint Louis.

Le comte de Hainaut, Jean II, posséda un moment la seigneurie de Beaumont, mais elle passa bientôt, avec celles de Valenciennes et de Condé, à l'un de ses fils, Jean de Hainaut, plus connu depuis sous le titre de sire de Beaumont. Sans répéter tout ce qu'écrivirent pour honorer son courage les chroniqueurs de son époque, il faut rappeler que Jean de Beaumont fut choisi en 1315, par Henri de Luxembourg, pour vicaire de l'empire eu Italie ; qu'en \ 326 il plaça la couronne d'Angleterre sur le front d'Edouard III, et qu'en 1346 il montra le môme courage en luttant contre les périls dont était menacé le trône de Philippe de Valois.

Le sire de Beaumont eut pour historien Jean le Bel,

chanoine de Liège, qui menait une vie joyeuse au milieu

des chasses et des banquets, et qui, savant dans l'art de

composer des chansons et des virelais, n'était pas moins

fameux par les coups redoutables de son épée. « Si fut

« pryet et comandeit, dit Jean d'Outremeuse, de par

« noble prinche monsingnour Johans de Bcalmont à

« messiro Joh:\ns 11 Beal, cancn ne de Liège, qu'ilh vol-

t sist escrire la pure vériteit de tout le fait entièrement, t al manire de chroniques... et fut corregiet par « monsingnour Johans de Bealmont, et puis mis en « fourme. Et en furent fais dois libres dont Johans li « Beal présentât Tung aldit monsingnour Johans de c Bealmont. i

Ainsi, c'est aux mômes lieux qu'à un siècle de distance deux princes de la même maison écrivent ou corrigent des chroniques, et la narration revue par Jean de Hainaut repose tout à côté des livres de Baudouin d'Avesnes.

L'abbaye de Lobbes, si fière de son glorieux surnom de Vallis scientiœ, était peu éloignée de Beaumont. Cette ville méritait au même titre la mémoire de la postérité.

IL Mahieu Froissart, juré de Beaumont — 11 parait avoir été marchand et s'êlre fixé k Valcnciennes. — Le pcre de Jean Froissarl ful-il peintre? — Le nom de Froissa rt fort répandu au moyen âge.

Dans une charte datée du lundi après l'Ascension de l'année 1 300 , charte qui concerne le sire de Beaumont, on remarque parmi les jurés de cette ville Mahieu Froissars('). C'est, on ne peut en douter, le père ou plutôt

(•) Myhius Froissars. (Archives de Lille.)

l'aïeul du chroniqueur dont nous étudierons la vie et les écrits, et son nom paraît ici pour la première fois, à l'ombre de celui de Jean de Hainaut, qui protégeait les lettres et à qui les lettres payèrent deux fois généreusement la dette de la reconnaissance.

On peut supposer que ce juré de la ville et du franc château de Beaumont, comme on disait au xiv' siècle, jouissait d'une honorable aisance. Il est môme probable qu'il appartenait à une famille de marchands assez riches, car lorsque le comte de Hainaut s'empara, en 1 309, de la ville de Thuin, située à trois lieues de Beaumont, il ne paya que trente-cinq livres au châtelain de Beaumont qui l'avait aidé à la conquérir, tandis qu'il faisait remettre une somme bien plus considérable, comme indemnité pour les pertes qu'il avait subies, à un marchand nommé Evrard Froissart.

Quelles furent les circonstances qui appelèrent la famille de Froissart à Valenciennes? Il est à peu pràs impossible de s'arrêter à des faits précis, mais les conjectures abondent.

Valenciennes et Beaumont appartenaient au même seigneur, et les relations de ces deux villes étaient aussi étroites que fréquentes. Baudouin d'Avcsnes avait un hôtel à Valenciennes : il y fonda un béguinage où il fut inhumé, et c'était en mémoire de Baudouin d'Avesnes que son petit-fils, l'empereur Henri VII, avait voulu que l'hôtel où il était né lui-môme, et qui avait été converti par ses ordres en un monastère de sœurs de l'ordre de

Saint-Dominique, continuât à s'appeler la Maison de Beaumont (*) ,

La ville de Valenciennes était d ailleurs le siège d'un commerce plus important : inscrite depuis longtemps dans la hanse de Londres, elle voyait ses richesses se développer rapidement, grâce à cette activité éclairée, à cette heureuse aptitude à tous les succès de l'industrie et des arts qui distingue encore aujourd'hui ses habitants, et sa population était devenue tellement considérable qu'en 1 340 le duc de Normandie, à la tôle d'une armée destinée à arrêter l'invasion d'Edouard III, jugea, nous raconte Froissart, c qu'il n'a voit mie assez de gens pour € assiéger une si grande ville que Valenciennes est. i C'était surtout à ses privilèges qu'elle devait sa prospérité : ils étaient si renommés que l'on vit au xv* siècle le roi Louis XI chercher à attirer les marchands dans la ville de Paris dépeuplée par la peste, en leur offrant les franchises qui leur étaient accordées à Valenciennes. De là naissait chez les habitants de Beaumont une tendance fort aisée à expliquer, à aller s'établir à Valenciennes, et tandis que les historiens attestent que cette ville s'accrut pendant tout le cours du xiv® siècle, on voit, par une charte du 4 septembre 1383, que Beaumont avait perdu tout ce qu'avait gagné sa rivale.

Le père de Froissart, fils d'un juré de Beaumont, fut

(«) C'était aussi la ville de Beaumont qui devait pourvoir à l'entretien de la lampe donnée par Jeanne de Valois, abbesse de Fontenelle, à la maison de Saint-Lazare à Valenciennes.

sans doute Tui) de ceux qui se fixèrent à Valenciennes, soit qu'il s'y adonnât aux spéculations industrielles, soit qu'il voulut profiter de l'exemption de toute redevance qui y était assurée aux personnes attachées au sire de Beaumont (*).

On a dit qu'il était peintre d'armoiries, et plutôt que de supposer qu'il décora des écus de Hainaut, d'Avesnes et de Luxembourg les galeries de la célèbre Salle le Comte fondée par Baudouin le Bâtisseur, on pourrait admettre qu'il travailla à ces généalogies qui occupaient les descendants de Bouchard d'Avesnes : on sait combien les manuscrits de cette époque devaient aux enlumineurs, et Jean Froissart aurait ainsi conçu, dès son enfance, ce goût si vif pour les manuscrits peints et historiés qu'il conserva jusqu'à la fin de sa vie. Rien n'est toutefois plus vague que l'affirmation des biographes qui attribuent au père de Jean Froissart le prénom de Thomas et la profession de peintre, en s'appuyant trop légèrement sur quelques vers d'une pastourelle :

Adonques vi uo brcgier grant Qui s'appelioit Ogier Louvière, Qui salli tantost eo estant, Et mist main à uue aloière,

(') Histoire de Valencienms, par Henri d'Outreman.La faveur accordée aux habitants de Beaumont qui se fixaient à Valenciennes fut parfois une source de contestations. C'est ainsi qu'en ^29-1 le chapitre de Notre-Dame de la Salle repousse un clerc de Beaumont nommé Colard. (Archives de Lille.)

Eu disant : u Seignour, par saint Père !

u Je puis parler de tels cas,

v Car mon père, seigneur Thomas,

« En fu ouvriers toute sa vie,

« Et tant servi chevalerie

« Qu'y aprist à blasonner. «

Valenciennes possédait, il est vrai, une école de peintres dont les plus célèbres furent Jean et (]olin de Valenciennes, peintres et tailleurs d'images, qui furent appelés à Bruges, Tun pour orner l'hôtel de ville, l'autre pour préparer les somptueux intermèdes des fêtes du mariage de Charles le Hardi avec Marguerite d'York, et Froissart parle lui-môme dans sa chronique d'un peintre de Hainaut, nommé André Beau-Neveu, « qui avoit sa fantaisie « de toujours ouvrer de taille et de peinture, et dessus « ce maître Andrieu n'avoit pour lors le pareil en nulles € terres, ni de qui tant de bons ouvrages fust demeuré « en France et au royaume d'Engleterre ('). » Cependant rien ne permet de croire qu'il ait voulu désigner son père dans cette pastourelle et se cacher lui-môme sous le nom d'Ogier, puisque, peu de vers plus haut, il se met

(«) Chron. IV, H. Comme peintre, Beau-Neveu orne de plusieurs histoires un psautier très-richement enluminé du duc de Berry. Gomme sculpteur, il est chargé en 1364, par Charles V, de faire des tombes. Au château de Mehun-sur-Yèvre (où mourut depuis Charles VII), Beau-Neveu dirigeait à la fois « les ouvriers v« de taille et de peinture. »

— Indirectement en scène en racontant qu'il a vu aux bords du Gave :

Maint bergier et mainte bergière.

11 est encore bien plus difficile de reconnaître le souvenir de la profession paternelle dans ce passage du Buisson de Jonèce :

Il me souvient moult bien, par m'ûme !

Qu*après la façon de ma damè^

Je fis pourtraire voirement

Une image notoirement

Par un peintre sage et vaillant.

Cette image était peinte « sur parchemin, en couleur « bonne et riche, i Mais, quel qu'en fût le mérite, le poète remarque ailleurs qu'il n'est pas de peintres normands ou français dont le pinceau puisse reproduire l'éclat et la fraîcheur du printemps. 11 plaçait donc la peinture bien au-dessous de la poésie.

Nous trouverons bientôt d'autres preuves qu'il faut laisser au père de Froissart sa profession industrielle.

Le nom de Froissart , dont l'étymologie est empruntée aux travaux de l'agriculture, était fort répandu au moyen âge, aussi bien au midi que vers le nord de la France. On voit, par des lettres du roi Jean du 26 octobre 1 360, que le vicomte Froissart ne fut pas compris dans le traité de Bretigny. Si nous ne nous trompons, il s'appelait Jacques et i^st le même que le chevalier nommé parmi les exécu-

leurs testamentaires de Philippe de Navarre , qui signa plus tard quelques chartes du comte de Foix ('). Philibert Froissart est cité dans un document de 1375 ; enfin, on trouve le nom de Froissart donné comme prénom. Froissart Mulier était un jeune écuyer du Hainaut c qui à ( Tassant vaillamment se portoit. {') i Ce nom de Froissart, protégé par Thistoire et par la poésie, était d un heureux augure pour la famille qui Tassociait au sien : Loyset Mulier devint le ménestrel du duc de Bourgogne Philippe le Hardi (').

III. Naissance de Froissart. — Ses jeux. — Ses éludes. — Souvenirs. — Premières inspirations.

Froissart nous apprend qu'il naquit à Valenciennes

(') Marténe, Thés, anecd , I, col. -1458 ; testament de Philippe de Navarre, aux archives de Lille; Lacurne de Sainte-Palaye.

(')FROissART,C;iron.(édit.deM.Buchon, -1835), II, -131. Pour ne pas multiplier les renvois, nous prévenons le lecteur que tous les passages guillemetés, dont la source n'est pas indiquée dans une note, appartiennent à Froissart.

{*) Mémoires de Bourgogne, p. 138. Froissart cite un moine

de Saint-Araand qui portait son nom, et M. Arthur Dinaux a

découvert un Pierre Froissart, religieux au Mont-Saint-Éloy,

au xive siècle. Je mentionnerai plus loin dame Froissarde, pour-

veresse des béguines de Lille. -- Aux renseignements donnés

par M. Dinaux sur Jean Froissard, docteur ès-lois et conseiller

de Philippe II, il faut ajouter que ce Jean Froissard, fils d'Ana- I. 2

vers la fin de l'année 1337 ('); sa constitution physique était délicate et faible {') , mais l'énergie active de son esprit la domina au point que plus tard il put supporter les fatigues des plus grands voyages. Dès son enfance la plus tendre, il aimait, comme un jeune Romain d'Horace, l'arène poudreuse , le soleil brûlant , les longues et folles courses à travers les prés et les champs. Vif et joyeux, il entraînait avec lui d'autres enfants de son âge qu'il associait aux mêmes ébats, et il a pris lui-même soin de nous dire qu'il ne jouait ni aux dés , ni aux échecs , ni aux tables, mais qu'il se plaisait fort à d'autres jeux qu'il énumère, tels que le kewe leu leu, le trottot merlot, la brimbetelle, les papelottes, le havot, les pierrettes, l'ostés-moi de Colinet, le larron Enguerrand, le roi qui ne ment, la pince merine. Qu on ne se figure pas toutefois que ces jeux étaient tout à fait vulgaires. Il en était qui pouvaient passer pour assez nobles , et Froissart remarque ailleurs

tôle Froissard, président d'Orange, et de Madelaine de Goux, était de Dôle, où sa famille avait, dans Téglise des Gordeliers, une chapelle ornée de ses armes : d'azur au cerf passant d'or. Cf. DuNOD, Mémoires sur le comté de Bourgogne, III, pp. 259, 656, 664.

(') Ceci résulte d'un grand nombre de passages de ses chroniques et de ses poésies. On lit, il est vrai, dans les textes imprimés qu'en -1390 il avait cinquante-sept ans, mais cette phrase ne se trouve pas dans plusieurs manuscrits.

(•) Jà eusse le corps foible et tendre,

Se voloit mon coer partout eslre.

Espinelte amoureuse, édition de M. Buchon, p. ^93.

que la pince merine , qu'on jouait au clair de lune , ét;iit un jeu tout nouveau, tel que sans nul doute :

Enfans de roy et de royne Le poroient par honneur faire.

Parfois il s'amusait à lancer sur un océan de vingt gouttes d'eau un vaisseau qui n'était qu'une coquille ; parfois encore, il se précipitait à travers l'herbe et les fleurs, impatient de saisir quelque papillon aux vives couleurs qui se dérobait sans cesse à sa poursuite, élégante et décevante image des illusions que l'homme voit briller et flotter devant lui sans jamais les atteindre. On aperçoit déjà le poète, quand il recueille avec soin, comme les bergers de Virgile, une paille oubliée sur le sillon pour s'en faire un chalumeau ; on devine encore mieux l'historien de la chevalerie dans l'enfant qui, prenant un bâton pour s'en faire un cheval qu'il nomme Grisel, et abaissant sur les tresses flottantes de ses cheveux son humble chaperon comme un heaume empanaché ('), s'élance vers ses compagnons et les provoque au combat. L'ardeur de la jeunesse animait ces luttes, et, quand il rentrait dans la maison paternelle les vêtements déchirés, il s'égalait aux vainqueurs des joutes les plus brillantes.

Cependant un moment arriva où ses parents jujjfèrent

{') Et souvent aussi, fait avons

Hyaumes de nos chaperons.

Espinette amoureuse, p 190.

qu il fallait faire succéder à ces jeux trop bruyants de calmes et sérieuses études.

On me fist latin éprendre,

rapporte-t-il , et il se plaint du joug rude et pesant qu' vint tout-à-coup enchaîner sa liberté. En vain s'efforçaiton de dompter celte activité toujours inassouvie, toujours impatiente, en lui imposant quelque leçon à graver dans sa mémoire ; en vain s'efforçait-on de reléguer vers l'étude des monuments des sociétés éteintes cette imagination forte et vive qui devait s'inspirer si heureusement des choses de son temps. Froissart, aussi bien que Milton, subit les menaces et quelque chose de plus que les menaces d'un maître sévère , duri minas magistri (') , car il nous dit lui-môme :

Se je varioie au rendre Mes leçons, j*estoie batus ;

mais, à Valenciennes comme à Cambridge, la sévérité d'un maître aveugle ou inepte ne put rien contre ce sentiment profond et plus puissant que tous les chûtiments, qui n'est que le témoignage que le génie se rend à luimême.

C'est Froissart qui nous apprend que dès son enfance il obéissait à une voix intérieure qui lui annonçait qu'il

était né pour

Loer Dieu et servir le monde,

et cette voix trouvait un écho dans tout ce qui l'envi- (•) MiLTON, Elegiaprima ad Carolum Deodatum.

ronnait, du vallon à la colline, du monastère sanctifié par la prière jusqu'au château où retentissait le cri Je guerre. Partout autour de lui , aux chants du berceau , aux jeux de Tenfance, se mêlait la grande voix de Thistoire ou le dpux enseignement de la poésie.

Si pendant Fêté on le conduisait au sein de sa famille à Beaumont, avec quelle joie, avec quelle émotion ne s'égarait-il pas dans cette vieille forêt des Ardennes, toute pleine c de hauts bois, de diverses et estranges vallées, de c roches et de montagnes, i où Shakspeare place encore au XVI* siècle la retraite des rois qui se font bergers! Et quels rois, quels princes, quels héros n'habitèrent pas ces immenses ombrages? C'est Pépin, c'est Charlemagne, c'est Roland ou Olivier, c'est Ogier, Renaud ou même le larron Maugis :

En la forest d'Ardane morut certainement;

Encor i est Baiart, se l'istoire ne ment,

Et encor 11 oit-on, à feste Saint-Jehan

Par toutes les années, hennir moult cîèrement («).

Sur les rives de l'Escaut, autour de Valeucieniies, c'étaient des souvenirs non moins héroïques, quoique moins fabuleux. Tous les châteaux avaient leurs trophées, tous les créneaux leur bannière illustrée dans les batailles. Ici c'étaient Oisy, Werchin, Robersart, Noyellcs,

['} Roman de Renaud de Montauban.

Verlaiiig dont les seigneurs étaient cités comme les preux de ce temps; ailleurs, c'étaient des noms célèbres à une autre époque. Là , Sebourg et Arquennes , qui ont leur place dans les romans de chevalerie ; là , le château de Trith, que Fintrépide Renier avait quitté la croix sur Fépaule pour recevoir, comme sa part de conquête dans l'empire d'Orient, le royaume d'Alexandre. Plus loin, c'était le bois de Glançon , où Ton montrait encore le rustique abri qu'un ermite avait abandonné pour réclamer une couronne, et tout à côté, Hasnon et Fontenellc, où deux comtesses de Hainaut avaient au contraire renoncé aux pompes du monde pour chercher dans le sein de Dieu la paix , c'est-à-dire l'oubli de la grandeur et de la gloire.

Que de souvenirs encore dans la patrie même de Froissarl , vieille forteresse féodale longtemps disputée entre les héritiers de Charlemagne et les successeurs de Hugues Capet! Le roman de Perceforest l'appelle le château de Valentin ; mais elle doit encore plus à l'histoire , car elle entendit la parole austère et grave de saint Bernard, et ce fut dans ses murailles que naquit l'illustre empereur qui fit revivre à la fois ses vertus et son enthousiasme, Baudouin de Constantinople.

Un jour, Froissart enfant fut conduit sur la place publique de Valenciennes, où le capitaine de Gand Jacques d'Artevelde parla avec une admirable éloquence du haut d'une tribune qui y avait été élevée, ayant pour auditeurs le duc de Brabant , le comte de Hainaut , un grand

nombre d'autres seigneurs et tous les bourgeois « (lui le « purent ouïr {•). •

Un autre jour, il assista à la fôte du puy d'amour de Valenciennes , où un chapel d'argent devenait la récouipense du plus élégant serventois. Les applaudissements ne manquaient ni aux vers de Jean Baillehaut ('), ni ù ceux de ses rivaux toujours empressés

A chanter et avoir cuer joli .

Nous croyons avoir signalé les premières inspirations de Froissart chroniqueur et poëte.

{') Ce récit manque, il est important de Tobsorver, dans la chronique de Jean le Bel, à laquelle Froissart a emprunté l'histoire de toute cette époque.

(*) Une charte de la comtesse Marguerite de Flandre du mois d'août 1274 mentionne Jean Baillehaul et sa femme Maroie, qui tenaient d'elle à bail les rentes de Valenciennes.

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