‹ FroissartChapitre 20 sur 42 · LIVRE DES FAITS DE BOUCIQUAULT · texte numérisé non relu

LIVRE DES FAITS DE BOUCIQUAULT

L'auteur du Livre des faits de Bouciquault s'exprime, ainsi à la fin du vingtième chapitre de la troisième partie : c En cest estât est à cestuy jour, dixiesmc de mars, « mille quatre cens huict, le fait de l'Ëglise, » ce qui doit s'entendre de l'année 1*408 avant Pâques, ou 1 409, style moderne. Cette année la fôte de Pâques arrivait le 7 avril, et comme le manuscrit unique de Paris offre à la dernière page cette mention : « Fait et escript jusque ycy le « IX* jour d'avril l'an de grâce mil cccc et ix, » nous pouvons le considérer comme offrant un texte original : il en résulte que l'auteur et le scribe terminèrent en moins d'un mois les dix-sept derniers chapitres (*).

(') Le maDuscrit du poëme de la Mutation de Fortune, 9508, conservé à la Bibliothèque de Bourgogne, porte la note suivante : Ci commence un quayer escript en un jour trestout. Ce cahier de huit feuillets à deux colonnes ne comprend pas ^ moins de mille vers.

Or quel était, en 1408, raiiteur capable d'écrire cette admirable monographie, si ce nVst Christine de Pisan? C'est peu que le titre du lÀcre des fats de Bouc'quauU rappelle celui cUi Livre des faits et bonnes mœurs de Charles V: il y a dc^s rapports bien phis frappants encore dans les qualités de la pensée et du style, qui nous montrent une érudition féconde sans cesse unie aux sentiments les plus nobles, les plus élégants, les plus gracieux.

Nous n'insisterons pas sur les relations littéraires de Christine de Pisan avec le prévôt de Paris Guillaume de Tignonville, Fauteur des Dits moraux : elles sont assez connues. Christine de Pisan l'appelait son Irès-chier seigneur, et s'adressent à lui « soubs la fiance de sa sagesse et « valeur, » elle le requérait « comme trés-savant, si que « sa sagesse lui fust force, aide, défense et appui. »

Le sire de Tignonville s'efforçait, avec les sires d'Ivry, de Crésèques et d'autres amis, de ranimer les dernières traditions de la chevalerie, et c'est ainsi que nous expliquons ce passage du Livre des faits de Bouciquault : « Il est à sçavoir que plusieurs chevaliers degrant « renom et gentils hommes vaillans, poursuivant le noble « faict et hautesse des armes, ont advisé que, afïin que < le nom de si vaillant preudhomme ne soit péri, ains soit « demeurant au monde avec les vivans par longue mé- « moire et que les autres s'y puissent mirer, que bon se- « roit que certain livre de luy et de ses faicts fust faict... « Si prie et requiers humblement aux nobles et notables « personnes par l'ordonnance des(|u elles il a esté fait, que « ils me veuillent pardonner si, si suffisamment que la « matière le requiert, ne Tay sceu traiter. Si leur plaise « corriger les défauhs et avoir agiéable mon labeur tel

« comme il est. El aussi je supplie le bon chevalier de « qui il est fait, que pareillement me veuille pardonner si « j'ay eu hardiesse d'entreprendre à parler de luy sans en « avoir auparavant congé de luy et licence, car j'ay receu « la charge et commission de ce faire. »

En effet, Guillaume de Tignonville aimait beaucoup Bouciquault, et nous verrons ailleurs qu'il s était déclaré, comme lui, le champion de la loyauté en amour.

Déjà, dans le Débat des deux Amans, Tune de ses premières et de ses plus faibles compositions, Christine de Pisan, après avoir rendu hommage à la mémoire de Bertrand du Guesclin, invoquait l'exemple des exploits et des vertus du vaillant maréchal Bouciquault, comme la source des premières inspirations de son fils, « bel enc fant, plaisant et gracieux, » qui, à vingt-cinq ans, devait être, lui aussi, maréchal de France :

Mais saDsaler Plus loings quérir, encorpovons parler De notre temps, ne devons pas celer Les bons vaiiians qui, sans eulx atrolei*

Neeulx malmettre, Vouldrent leurs cuers en parfaite amour mettre, Ne me fault jà autre preuve promettre Ne autre escript pour témoing, n'autre lettre ;

Car vérilable- Ment le scet-on, le vaillant connestable De France, dont Dieu ait l'âme acceptable, Le bon Beriran, le preux et le valable,

Du Gué-Aquin, Qui aux Anglois fist maint divers butin. Dont ot honneur, leurs chasteaux à butin Mettoit souvent, où feust, soir ou matin

(Et renommé Sera toujours et des bons réclamé",

Premièrement pour amours fu armé, Ce disoit-il, et désir d'estre amé

Le fist vaillant.

De bonne heure le fist si travaillant Amours, qui fait chascun bon cuer veillant A poursuivre honneur s'il est vueiilant

Los qui mieulx vault Que riens qui soit, et le bon Bousicaut Le mareschal, qui fu preux, sage et caut, Tout pour amours fu vaillant, large et haut.

Ce devenir Le fist. Ytel celle voie tenir Ces II enfans veulent et maintenir D'armes le faisc pour le temps à venir

Louenge acquerre.

Quelques années ont suffi pour que le jeune Jean Bouciquault ait fait oublier son père. Ses vertus égalent son courage, et on ne sait s'il est plus aimé de ceux qui Tentourent ou plus redouté de ceux qu'il combat. Voyez avec quel enthousiasme Christine de Pisan le célèbre dans son poëme du Chemin de lonyue estude^ écrit en 1 402 :

Eu sçay un si vaillant.

Si n'a-il ou monde pareil De ce qu'il fault à Tappareil De chevalier...

C'en est le mirouer, par m'âme, Car ou monde n'a si notable Chevalier, ne si deffensable.

Par toute lerre en est renom Et partout est congiieu son nom.

C'est la fleur du monde sans faille.

Chascun scet qu'en Lombardie Es guerres du duc de Milan

Il n'y ot pareil, ce dit-l'en.

Es autres contrées loingtaines, Soit en Grère, soit en Athènes, Ou bas monde, n a région, Meismes le fleuve de Gion, Qu'il n'ait passé et tout cerchié.

Et de tout est venu à chié A son honneur si grandement Que je croy véritablement Qu'oncque Hector de Troye le fort.

Ne Troylus et son effort.

Ne César le grant empereur.

Ne Alexandre le conquéreur.

En armes tant ne s'avancèrent.

N'en prouèce ne le passèrent (•).

Nous trouvons dans ces vers, où Ton nomme Bouciquault f le miroir de la chevalerie, » la première pensée du livre où « chevalerie sera louée en la personne de ce t vaillant et noble chevalier, afin que les autres s'y t puissent mirer. »

Bouciquault avait visité, Tépée ou le bourdon à la main, la terre des Pharaon où régnaient les infidèles, Constantinople qu'attendait le môme sort, Jérusalem d'où ils ne devaient plus sortir. Poëte en môme temps que chevalier, il avait été vivement ému à la vue de toutes ces ruines que l'Orient offrait à chaque pas, et dans ses longs voyages il n'avait pas oublié celles de Troie.

Christine de Pisan nous décrit les mômes lieux dans un de ses poëmcs, et si les distances qu'elle nous fait franchir rapidement sont un peu fortes, n'oublions pas que ce poëme est intitulé le Chemin de longue estude. Notre

{') Chemin de longue estude, ms. -10982 de la Bibliothèque de Bourgogne.

point de dépari sera le Bosphore; nous saluerons ensuite tour à tour les rivages les plus fameux, les îles les plus riantes des mers de Tlonie et de la Grèce, depuis Pergame jusqu'à Rhodes, encore riche en merveilles. Nous commencerons par la description de Constantinople :

De marbre vi l'enç lint des murs,

De graiit circuit, haulx et durs;

Maint hault palais, mainte maison

Y vi, qui de marbre ot cloison,

Maint édifice grant et bel,

Maint hault pilier et maint chambel...

Mais trop plaignoie les dommages

Des ruines de celle ville

Où il y en a plus de mille.

Lieux hauls, murs tous rhéus par terre

Par meschief et par longue guerre...

Je vi les champs et le vignoble

Qui tout dedens Constanlinoblo

Sont pour assez vivres donner

A celle ville gouverner...

Le chastel vi de Thénédon

Où la mer fiert de grand randon,

Qui le bras Saint-George est nommée (').

Vi la grant terre renommée

Que jadis Frige on appel loi t.

Là fu Troye, La cité de grant renom. Or n'v vois se ruine non, Mais encore y pairent les murs Selon la mer, haulz, longs et durs.

(') Et s'en alla le mareschal ceste nuit gésir au port de Ténédon devant la grande Troye. (Livre des faits de Bouciquault, I, 30.)

Rien ne doit nous arrêter entre les bords du Sinioïs et ceux du Nil. Nous découvrons déjj'i

Ln terre du Soudan Qui aus crestieus fait maint dam ; Vi après la ci(é du Kaire Qui plus est grant quaulres y paire, Vi le Nil qui croist et descroit, Vi le ctiârop où le basme croist.

Nous abordons enfin le pèlerinage religieux, et le récit, , que nous abrégeons beaucoup, continue en ces termes :

Encore voulz-je visiter Le lieu oii il convient monter.

Où la Vierge est très-honorée, Sains Katherine aourée.

Dedens les désers entrâmes D'Arabe, où a xn journées Jusqu'au mont Synay finées.

Et si montâmes sur le mont

Où il a moult belle abbaye

Close, qu'el ne soit envaye

De serpentine ou maie beste.

Là arrivâmes sans moleste;

Là ot mainte lampe et maint cierge.

En Égipte tous les lieux vis Où Nosire-Sire rep.iira ; Vi Nazareth où repaira Et Bethléem où il fu né.

Plus regarday et visitay Jbérusalem et m'arrestay :

Vi le Saint-Sépulcre et baisay, Et là un pou me repos;iy.

Quand jus fait mes oblations Et dites mes dévotions, I. 27

Je regarday comme il est fait,

A demy compas et de fait

Le hault et le lé mesuray,

Et encore la mesure ay ;

Ce fait, yssimes du repaire,

Montâmes ou mont de Calvaire

Où Jhésus 0 la croix monta,

Et en ce lieu vi Golgotba

Où la sainte croix Dieu fu mise ('}•

Évidemment ces vers de Christine de Pisan reproduisent ce qu'elle a entendu raconter h Bouciquault , qui venait de retourner de Gonstantinople et de Ténédos à Paris, et qui avait visité, à une autre époque, le Caire, où résidait le Soudan, Saint-Paul au Désert, Sainte-Catherine du Sinaï et Jérusalem. Nous pourrions, en relisant le livre dont nous nous occupQns, y retrouver vingt chapitres où le chroniqueur peut également invoquer comme source et comme autorité le chevalier môme dont il retrace les hauts faits.

Cependant le lecteur attend peut-être une preuve plus décisive pour justifier les droits de Christine de Pisan à revendiquer le Livre des faits de Bouciquault. Nous la mettrons sous ses yeux.

Il faut remarquer d'abord que Christine de Pisan, écrivant des ouvrages fort étendus, soit en prose, soit en vers, répète parfois ce qu'elle a déjà dit en en modifiant la forme, c'est-à-dire en rimant ce qu'elle a dit en prose, ou bien en mettant en prose ce qu'elle a dit en vers.

(•) « Messire Bouciquault alla en Jhérusalem au pèlerinage du « Saint-Sépulcre, qu'il visita très-dévotement, et aussi fut par « tous les saints lieux accoutumés... Ils prirent leur chemin à « aller à Saint Paul des Déserts, et de là à Sainte-Catherine du « Mont de Sinaï. » Livre des faits de Bouciquault, I, ^5.

Ai.isi elle avait tracé en ces termes l'éloge de Charles V dans le Chemin de Imiyue estude :

Prudence et science Avoit en lui notablement, Telle que très-soingneusement 11 entendoit, je ne mens mie, Assez des poins d'astronomie ;

et elle avait rapporté également combien d'excellents ouvrages de l'antiquité il avait fait

En françois du latin traire, Pour les cuers des François atraire A nobles mœurs par bon exemple :

Combien que le latin tout emple Entendis!, les vouU-il avoir Afin de ses hoirs esmouvoir A vertu, qui p ;s n'entendroient Le latin, si s'i entendroient.

Plus tard, elle répéta exactement la môme chose dans

son étude sur Charles V et dans le Livre de Paix. Le Livre

des faits et bonnes mœurs de Charles V est entre toutes

les mains. Je me bornerai à citer le Livre de Paix :

« N'estoit-il pas grant clerc lui-mcismes et droit philo-

« sophe et bon astrologien et celle science moult amoit (').

« Et qu'il fust clerc bien le demonstroit, car souveraine-

« ment amoit livres, dont il en avoit à merveilles grant

« quantité, et quoyque il fust souffîsamment instruit en

« la science de grammaire et que bien et bel entendoit son

« latin, néanmoins, afin que ses frères et ceulx qui le temps

« avenir lui succéderoient puissent avoir le bien d'en-

(') Voyez à ce sujet le Livre des faits et mœurs de Charles V,

« tendre ce que les livres contiennent, fîst translater par & très-soiiffisans clercs tous les plus notables livres. »

Il est certain que ces divers passages appartiennent à Christine de Pisan, et c'est en nous appuyant sur une base à l'abri de toute contradiction que nous appliquerons le même travail de comparaison et de déduction au L'.vre des faits de Bouciquault.

Nous lisons dans le poëme de Mutation de Fortune :

Eli ce lieu qui est lez et grant

Sont les meschiefs cas. Moult engrant

Y sont aciès d'eulx entre-occire.

N'y a seigneur, ne a si grant sire.

Tant s'en sache bien entremettre.

Qui ou peuple sache frein mettre ;

Tuit s'entr'ocient à Testrive;

L'une part contre l'aulre est rive

Entre eulx par esperis malins,

Entre les Gueiphes et Guibelins,

N'en srèvenl nulle autre adivision,

Fors que l'un dit que tout son lin

A tout temps esté Guibelin,

Et lui aussi Guibelin est,

Li autres dist que Guelfes rest

D ancienneté do lignaj^e.

Et que tous dis oui fait dommuge

Les Guibelins aux Gueiphes, dont

H.iyrse doivent, pour ce adont

S'occient en la nieisme ville

Dont ils sont, et plus de cent mille,

Pour telle cause, sans autre, occis

Se sont, et s'enlr'occienl cils.

C'est dommaige et grant pitié

Car s entre eux avoit amitié.

C'est un pays moult glorieux («)•

(») Mutation de Fortune, ms. de la Bibl. de Bourgogne, 9508, fo39.

On retrouve à peu près la môme pensée dans un discours sur les troubles de la France :

«Ha France! ne sera s- tu pas acom parée aux estran- « ges nations là où les frères s'entroccient comme chiens.

< Les usaiges des Guelfes et Guibelins sont en vostre « terre ('). »

Si maintenant nous jetons les yeux sur les lignes suivantes du Livre des faits de Bouciquault. nous n'hésiterons plus à reconnaître la main qui les a tracées :

« Cette perverse coutume est partout le pays enraci- « née ; les hommes y sont divisés et eiuiemis mortels les

< uns contre les autres, ains seulement par direiTu es de « lignaige guelphe et je suis du guibelin ; nos devan- « ciers se hayrent , aussi ferons-nous, — et pour cette « cause seulement, et sans sçavoir autre raison, s'enlr'oc- « cient chascun jour comme chiens... Et est dommage « d'iceluy pays et grand pitié, qui est un des meilleurs « qui au monde soit {'). »

La communauté d'origine de ces divers textes est hors de contestation .

Christine de Pisan avait dit aussi dans le Chemin de longue estude :

Desoubz le ciel tout maine guerre,

Et meisme entre les Sarrazins, Le Basât contre Tamburlan Que Dieux metleen si très mal an Qu'ils se puissent entre eulx dotTaire, Si n'i aitchreslien que faire!

Tout ceci rappelle le chapitre des Faits de Boucicjfiault,

(•) Lamentation, publiée par M. Thumassy, p. 145. (') Partie II, ch. r-.

où^ l'on raconte « que Tamburlan assaillit le Bazat de « guerre et qu'il luy convint p;ir force laisser en paix les « chrestiens' » Un autre chapitre, le septième de la première partie, offre les mômes rapports avec quelques vers du Débat des deux Amans [*). Nous pourrions aussi citer des maximes empruntées à Aristote, à Tulle et à Valère qui se retrouvent, et à peu près sous la môme forme, dans le Livre des faits de Bouciquault et dans les autres ouvrages[de Christine de Pisan.

Si dans le Livre des faits de Bouciquault, ni les notables personnes qui président à cet ouvrage, ni la personne qui Va mis par escript, ne sont nommées, nous en savons la cause, c'est « aflSn que envieux ne disent que « aulcune flatterie leur feist dire. »

Quant à la malheureuse ortune du livre, nous avons déjà dit qu'il fallait l'expliquer par celle du noble chevalier qui [le flt composer. Voici le texte de Ju vénal des Ursins auquel nous faisions allusion : «Audit an, messire « Guillaume de Tignonville, qui esloit clerc et bien nota- « ble chevalier, fut désappointé de Testât de prévost de « Paris. La vraye cause estoit pour ce qu'il fréquontoit « souvent en l'hostel de feu monseisrneur le duc d'Or- « léaiis, et si ne vouloit pas faire beaucoup de choses « estranges qu'on vouloit qu'il fist en délaissant l'ordre « de justice ; et y fut mis messire Pierre des Essars, qui

(«) Christine de Pisan avait composé pour le duc d'Orléans le Débats des deux Amans, ei elle a ajouté seulement au manuscrit de Bruxelles, M 034. une dédicace adressée, non pas, comme on l'a dit, à Philippe leBon,ducdeBourgogne,maisà Charles d'AI- |jret,qui fonda avec Bouciquault, pour la défense des dames et damoiselles, l'ordre de la Dame Blanche. - La Bibliothèque de Bourgogne, si riche en manuscrits du xiv^ siècle, en possède vingt -sept de Christine de Pisan.

c estoit de l'hostel du duc de Bourgogne, lequel en eut « un bon salaire (']. »

Hélas, les persécutions allaient commencer pour Christine aussi bien que pour le prévôt de Paris. Le Livre des faits de Bouciquault fut peut-être sa dernière composition littéraire. Elle s'efforce dès ce moment de calmer par sa parole éloquente les discordes civiles qui se déchaînent autour d'elle. En 1 41 4, elle achève le Livre de Paix, suprême appel à la concorde et à la réconciliation , et c'est un touchant spectacle que celui de cette femme se jetant au milieu de la lutte acharnée des partis, en leur adressant ces vers de Virgile :

Ne tanta animis assuescite bella, Neu patri» validas in viscera verlite vires.

Mais sa voix ne fut pas écoutée, et Tannée suivante vit la funeste bataille d'Azincourl, qui fut pour elle un inépuisable sujet de deuil, car les derniers débris de la chevalerie y disparurent, et Bouciquault lui-môme fut fait prisonnier et conduit en Angleterre.

Il ne resta à Christine de Pisan qu'à s'enfermer dans rahhaye close, où elle pleura pendant onze ans, jusqu'à ce qu'elle fit entendre un dernier chant d'allégresse en apprenant la levée du siège d'Orléans et les triomphes de Jeanne d'Arc qui venait de conduire Charles VII à Reims.

Pauvre Christine î que sa vie fut malheureuse, et coolbien la postérité de qui elle attendait une juste réhabilitation n'a-t-elle point été ingrate pour elle! On a

(') Juvénal des Ursins, H08. Cf. les Registres du parlement, 5 maiUOS

imprime, commenté, traduit le Roman de la Pose, et personne n'a réalisé jusqu'ici le vœu de Gabriel Naudé : Quoties ejus libros conspicio nondum ft/pis exaralos, toties doleo apud me fatum, tam candidœ et erudiiœ virr/inis. Verum ipsœ aliquando rncœ partes erunt liane Andromedem a blattis et tineis vindicare{'] .

Née sous le beau ciel de l'Italie, elle était venue dans sa jeunesse habiter la France, pendant les années les plus florissantes du règne de Charles V : tout était alors bonheur, fortune et doux loisirs.

« Je fus née, nous raconte-t-elle , de nobles pa- « rens ou paysd'Ytalie, en la cité de Venise, en laquelle « mon père, né de Boulongne la Grasse, où je fus puis « nourie, ala espouser ma mère qui née en estoit, par « l'acointance que mondit père avoit de longtemps « devant à mon aïeul, clerc licencié et docteur né de la « ville de Fourlt et gradué à l'estude de Boulongne la « Grasse, qui salarié conseillier de ladilte cité estoit. A « cause de laquelle parenté mondit père otla cognoissance « des Venesiens, et fu pour la soufïisance et autorité de sa « science retenu semblablement conseillier salarié de la- « ditte citté de Venise, en laquelle fu un temps résident à « grant honneur, richèces et gaings. Or assez tost après « ma nativité, mon père, pour certaines besoignos etses « possessions visiter, se transpoita en la cité de Boulongne (( la Grasse ('). »

Ce fut là que Thomas de Pisan connut un docte aun* de Pétrarque, le célèbre professeur Jean André, qui ensei-

(•) Voyez sur Christine de Pisan une intéressante notice de M. Thomussy. Paris, i838.

{') La Vision (ou mieux l'advision) de Chrislino de Pisan, manuscrit 10309 de la Bibliothèque de Bourgogne.

giia le droit pendant quarante-six ans, et qui, en Thonneur de sa fille Novella, donna ce nom à son commentaire sur les Décrétales [Sovella in Decretales) .

t Pareillement à parler de nouveaux temps sans querre fies anciennes histoires, Jehan André, le solempnel t légiste à Boulongne, n'a mie Ix ans, n estoit pas d'opit nion que malfeust que femmes feussent lettrées, quant à t sa belle et bonne fille qu'il tant ama, qui ot nom Nout velle,fist apprendre lettres et si avant es lois que, quant € il estoit occupé d'aucun essoine parquoy ne povoit va- € quierà lire les leçons à ses escoliers, il envoioit Nouvelle c sa fille en son lieu lire auxescoles en chaire, et, afin que t la beauté d'elle n'empeschasl la pensée des oyans, elle « avoit une petite courtine au devant d'elle, et par celle « manière souppléoitet alégoit aucune fois les occupations t de son père, lequel Tama tant que, })our mettre le nom « d'elle en mémoire, fist une notable lecture d'un livre « de loys qu'il nomui.i , du nom de sa fille, la Nouvelle (') .»

Christine de Pis.in, après avoir raconté l'arrivée de son père h Bologne, continue ainsi : « Lui vint tiuitost c nouvelles et certains messages tout en un temps de c II excellens roys lesquiels pour la grant famé de l'auto- « rite de sa science le mandoient, priant et promettant « grans salaires et émolumcns chascûn endroit soy, (jue K vers lui voulsist aler, dont l'un estoit le souverain des « roys cresliens, le roy de France, Charles le Sage, et « l'autre fu le roi de Honguerie. Adonc, connue la soufre fis:ui('c de ces ambassidcuirs pour la révérence de la dit gneté desdils princes ne fust à mettre arrière, délibéra « mondit pèrcî à obéir h l'une des parties, c'est assavoir

(') Cité des Dames, nis. 9393 de la Bibl. de Bourgogne.

« comme au plus cligne, el aussi le désir de véoir les « estudes de Paris el la haulèce de la court françoise, le fisl « venir vers ledit roy de France, espérant transitoire- « ment veoir le roy, obéir à ses commandemens et visiter « lesdites estudes fespace d'un an , puis s'en tourner « vers sa femme el famille, laquelle il ordonna demeurer « sur ses possessions et héritages à Boulongne la Grasse, « et toutes ces choses fait tes et ordonnées, avec la licence « de la seigneurie de Venise, se parti et vint en France, ft ouquel lieu fu du sage roy Charles très-grandement « receus et honnourés, et tost après, l'expérience veue de « son savoir et science. Testa bli son conseillier très-espé- « cial privé cl chier tenus, lequel lui fut tant agréable que « du partir au chief de l'an ne pot avoir licence, ains « voult à toutes fins ledit roy que grandement à ses « cousts et frais envoyast quérir sa femme, enfans et fa- « mille, poui' user à tousjours leur vie en France près de « luy, en promettant possessions, rentes et pensions pour a tenir honnourablcment leur estât. Néantmoins, comme « mondit père, en espérant tousjours le retour, retardast « ceste chose près de l'espace de ni ans, en la fin convint 4 que fait fust, et fut fait le transport de nous d'Italie en (( France. Grandement fut receue la femme et enfants de « mon père, lesquids le très-bénigne bon sage roy voult « véoir el recepvoir joyeusement, laquelle chose fu faitte « tost après leur venue, atout leurs abis lombards, riches « d'aournemens et d'à tour selon l'usage des femmes et « enfans d'estat. Au chastel du Louvre à Paris ou moys « de décembre estoit ledit roy, lorsque la présentation du- K dit ménage à belle et honorable conqjagnie de parens ft f u à ses yeulx manifeste , laquelle fenuiie et famille à « très-grant joye et offres il receupt ('). » (») Vision de Christine.

Thomas de Pisan devint run des conseillers les plus intimes de Charles V. Le roi de France lui donnait beaucoup. Il ne dépensait pas moins, et Christine vit chez lui les plus notables personnages de l'époque, môme les ambassadeurs du Soudan de Babylone (').

On ne s'étonne plus que Christine de Pisan nous ait conservé sur le règne de Charles V soit des faits importants, soit des anecdotes qui ne sont pas sans intérêt. Ainsi elle nous rapporte que lorsqu'il 1-égla l'Age de la majorité des rois, il manda « les députés des bonnes « villes, des marchands et mesmement du commun, » et que cette ordonnance fut « jurée par les princes, nobles « et clercs et ceux des estas du peuple. » Ailleurs elle place dans la bouche de Charles V cette belle parole : que l'éclat si envié de la royauté, loin de ressembler à la gloire, n'était qu'un pesant fardeau, et que le seul bonheur qui y fût attaché était celui de faire le bien (').

Christine de Pisan nous répète à plusieurs reprises que Charles V aimait beaucoup les bons clercs :

Chiers avoit les clers scienceux, Les preux chevaliers et tous ceulx Qui à bonnes mœurs enlendoient.

Il nous en coûte un peu de dire que, bien que Thomas de Pisan ne blessât en rien la foi, comme l'assure sa fille, sa principale science était l'astrologie, et c'est toujours d'après sa fille que nous ajoutons qu'il lisait si bien

(•) « Et moy estant enfant, qui les vy en Tostel de mon père « qui conseillerdudit royestoit, m'esmerveillant de leurs estran-

» ges habis, puis porter de ce témoignage. » livre de Paix, (») Livre de Paix. Cf. Livre des faits de Charles V, lll, 30.

clans les étoiles, que Charles V lui dut ses plus belles victoires (') .

Ce fut le fils (l'un serviteur de Charles V, qui ne connaissait pas moins bien les détails les plus intimes de sa vie, que Christine, à peine Agée de quinze ans, épousa de préférence à d'autres jeunes gens plus riches qui recherchaient sa main ('). Elle en eut plusieurs enfants, mais elle n'avait que vingt-cinq ans quand il mourut à Beauvais, où il avait suivi Charles Vï.

A celte époque, Thomas de Pisan ne vivait plus, et sa vieillesse, avait été troublée par de sombres préoccupalions. Avec le règne de Charles V avaient cessé les dons et les pensions. Les créanciers parurent, les procès se multiplièrent. Christine, élevée « en délices et mignote- « ment, » se trouva abandonnée seule, Sîins appui, « avec petits orphelins, » sur une faible nef que battaient les flots d'une mer orageuse et menaçante. Rien n'est plus touchant que ses plaintes, quand elle se peint ellemême entourée à son foyer de ses petits enfants et se souvenant, dans sa misère présente, de son opulence d'autrefois. Elle avait, il est vrai, conservé « un manlel «fourré de gris^ un surcôt d'écarlato; » mais les ser-

(') \mon de Christine. Cf. /.ivre des faits et bonnes mœurs de Charles V^ III, 21 . Christine de Pisan place Taslrologie bien audessus de ralchimie, qui, selon elle, ne mérite aucune confiance. Elle fait cette observation à propos d'un alchimiste allemand nommé Bernard, qui avait écrit à son père.

(») Son nom était Etienne Castel, et il avait reçu de Charles V une charge de notaire. Bien que Christine l'appelle un jeune écolier né de nobles parents de Picardie, nous croyons qu'il était le fils d'Etienne Gasiel, armurier, brodeur et valet de chambre de Charles V à l'époque où il ne portail encore que le titre de duc de Normandie.

gents arrivaient, qui lui preuaient « jusqu'à ses chaus- « settes, » et il lui fallait aller nu-pieds, que dis- je? demander l'aumône et emprunter à des amis qui, la plupart, feignaient de ne plus la reconnaître. « Beau sire € Dieu, s'écrie-t-elle, comment honteusement, à face rou- € gie, le requéroie ! » Et il n'est pas moins triste de Tentendre ajouter, en parlant du palais où elle avait jadis été accueillie avec tant d'honneur : « Ha, Dieux, combien (i de fois ay musé ad ce palais, en yver, mourant de « froit ! » 4

Mais Christine s'était souvenue de la fille du jurisconsulte de Florence, qui par ses études étiiit parvenue à égaler la science de son père. En vain lui disait-on que la science ne convenait pas à une femme. Elle répondait à ceux qui lui tenaient ce langage : L'ignorance convient encore bien moins à un homme. Combien elle regrettait de ne pas avoir travaillé davantage, étant jeune, et de s'être fiée à la fortune, comme celui qui, en voyant briller le soleil, oublie qu'il peut être obscurci par des nuages. « Adonc, ajoute-t-elle, cloy mes portes, c'est-à- € savoir mes sens, aux choses foraines et voushappay ces € beaux livres et volumes. Je me pris aux hystoires an- « ciennes dès le commencement du monde, les hystoires « des Hébrieux, des Assiriens et des principes des sei- « gneuries, procédant de l'une en l'autre, descendant aux « Romains, des François, des Bretons et autres plusieurs « historiografes. Et puis me pris aux livres des poètes, et € dont fus-je aise quand j'os trouvé lestile à moy natu- € rel, me délitant en leurs soubtilles covertures et belles « matières, musées sous fictions délictables et morales, par « belle et polie réthoriquc aournée de soubtil language... « Pour laquelle science et poésie, nature en moy resjouye j. 28

« médit : Or veuil quedeloy naissent nouveaux volumes, « lesqueuîx, le temps à venir perpéluelment, au monde « présenteront ta mémoire. »

D'abord son esprit mélancolique la port<i à tracer des

élégies sur ses malheurs ; puis elle commença à écrire des

dittiés sur Tamour, et, bien qu'elle exprimât, afin de

plaire aux seigneurs, des émotions et des illusions qu elle

n'éprouvait plus, bien que ces dittiés fussent, comme elle

le dit, « gais d'autrui sentement, » elle y trouvait une

agréable distraction ; mais, de même que Froissart, elle

mêlait l'amour à la sagesse, en plaçant dans l'antiquité

l'amour près de Platon, et au moyen âge la sagesse près

de Thibaud de Champagne. En effet, tantôt elle rapporte

que Platon, touchant à sa dernière heure, aimait à lire les

« plesans dittiés d'une femme poète qui avoit nomSapho,

« qui escrivoit d'amours en vers joieux et gracieux ('); »

tantôt elle nous raconte que le comte Thibaud ne

chérissait en Blanche de Castille que sa vertu, et

qu'il était si timide qu'il n'osait le lui dire : « Et faisoit

« ses complaintes à amour en louant moult gracieusement

ft dames, lesquels moult beaulx dittiers que il fîst furent

« mis en chans moult délitables, et les fist escripre en sa

« salle à Prouvins et aussi à Troye ('). »

Peu à peu Christine de Pisan arrive à composer de grands poèmes, comme le Chemin de longue estude ou le Livre de mutation de Fortune ; mais elle s'élève bien plus haut encore ; à défaut de Froissart qui ne vit plus (^), elle veut rappeler à la chevalerie ses règles et ses devoirs. Si

(') Corps de Polie ie.

(') Cité des Dames, il, 65.

(') Je ne crois pas que Christine de Pisan ait quelque part

elle consulte les livres saints, elle y lit que la véritable vie du chrétien est une droite chevalerie sur la terre, militia super terram (*). Si elle ouvre les historiens de l'antiquité, elle y voit que, dès Romulus, ceux qui devaient être un jour les vainqueurs du monde s'honoraient du titre de chevaliers.

RomuJusqui fonda Rome

De plusieurs hommes, prist la somme

De mile tous les plus esleus

Qui furent les meilleurs sceus,

Et milites les appella.

Chevaliers autant vault cela *

Ce dire, comme un millier

Esleus et pris pour batailler ().

Cette femme, faible et élevée dans le luxe, consacre désormais ses jours et ses nuits à l'étude. Détachée du culte de la fortune, elle invoque Minerve, « femme ita- « lienne » comme elle, puisque l'Italie est aussi la Grèce, la Grande Grèce comme l'appelaient les anciens ('). Nonseulement on la voit composer pour Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, qui lui communique certains documents (^), le Livre des faits et bonnes mœurs de Charles V,

nommé Froissant; mais dans son poëme de la Mutation de Fortune, elle fait l'éloge des clercs qui écrivent

... Les histoires des ^raillans Qui furent preux et travuillans.

(') Roman d'Othea.

(') Chemin de longue eslvde. Tout ceci fut mis plus t;ird en prose dans le /.ivre des faits et mœurs de Charles V, II, 1 .

(*) Roman d'Othea.

(4) M Paulin Paris a fait remarquer que la description de l'enlrce de rcmi)ereur à Paris paraissait avoir été empruntée par ClHJstine de Pisan aux Chroniques de Saint-Denis. Chris-

élégant panégyrique de sou bienfaiteur, mais el!e approfondit aussi jusqu'aux secrets de Fart de la guerre, et écrit son livre des Droits d'armes et de chevalerie^ où elle recueille Tavisdes plus célèbres guerriers de son temps. Ni la philosophie morale, ni l'économie politique ne lui sont étrangères, et elle achève successivement divers traités consacrés à Texamen des questions les plus hautes, parmi lesquels on remarque le Coiy/s de Policie, exposé complet de tout le système du gouvernement et des règles qui y doivent présider.

On ne peut assez admirer le zèle et Factivilé de Christine de Pisan qui nous apprend elle-même que de 1 399 à 1 405 elle composa quinze grands ouvrages, sans compter plusieurs discours et plusieurs dittiés poétiques.

Néanmoins, ces ouvrages ne furent pas accueillis

comme ils le méritaient. La misère des temps l'explique

assez, et d'autre part la corruption des mœurs avait

amené à sa suite le mépris des lettres et de leurs nobles

enseignements. Les conseillers de Charles VI la repous-

s:iient durement. « Quant je venoyc, dit-elle, ramente-

« voir Testât de moy vesve, requérant encline devant eul\

« par pitié leur secoui"s, aucune apparence de pitié en eulx

« trou voie, » et elle répèle les mêmes plaintes dans ses

vers :

Hélas! où donc trouveront réconfort Povres veuves de Jeurs biens despouillées, Puisqu'en France, qui seult estre le port De leur salut

tine de Pisan ne cache pas que Philippe le Hardi v« lui fil bniller « mémoires véritables sur rentrée de l'empereur à Paris, par « quoy elle sut toutes ces choses. » Livre de Paix.

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Les nobles gens n'eo out oolle pitié f

Aussi D*ODt clercs li greigneur. ne II meuilri;.

Ne les princes ne les daignent entendre.

Où pourront nial< fuir, puisque ressort N*onl en Fniiire, là où leur sont tiaillôes Espérances vaines? conseil de mort.

Voies d'enfer leur sont appareillées.

Un deniicr root pour clore cette note où nous ne voulons tenter ni la biographie de Christine de Pisîin, ni la critique littéraire de ses ouvrages, mais ce mot sufRra pour peindre la noblesse de son c<iractère. Au moment où elle ressentait toutes les privations attachées a la misère, privations d*autant plus cruelles qu'elle les partageait avec ses enfants, deux princes puissants se montraient disposés à lui offrir de Tor pour se l'attacher. L'un était le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, qui avait assiissiné le duc d'Orléans; l'autre, l'usurpateur du trône d'Angleterre, Henri de Lincasire, qui avait fait périr Richard 11. Ni l'un ni l'autre ne purent rien obtenir. Christine de Pisan élevait son malheur aussi haut que si vertu, en l'accepliint comme une noble épreuve où Ton retrouvait encore la miséricorde de Dieu : elle eut craiiit bien davantage les préstMils toujours intéressés du crime.

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