CHAPITRE PREMIER
TRADITIONS LITTÉRAIRES DUHAINAIiT.
I. - La langue des Francs et des Français. - Influence du nord sur le midi. — Premières formes de la litlcralure.
Le pays qui s étend entre la Meuse et la mer, borné au nord par les marais de la Batavie, les sables de la Toxandrie et les campagnes loiigtemps désertes du Brabant , se rapprochant au contraire vers le sud des cités gallo-romaines de Tournay, de Cambray et d'Arras, où les arts fleurirent de bonne heure, semble occuper une place à part dans l'histoire. Théâtre des luttes suscitées
par des peuples nouveaux qui cherchent à sortir de la barbarie pour pénétrer par le droit de la force dans le domaine de la civihsation, ou renouvelées sans relâche par des monarchies séculaires qui ne songent plus qu'a reculer leurs vastes frontières, il a vu passer toutes les races, tous les conquérants, toutes les ambitions et toutes les gloires. C'est des rives de TEscaut que s élance Clodion le Chevelu, et sa dynastie viendra s'éteindre, à quelques lieues de son berceau , sous les cloîtres de Saint-Bertin ; un peu plus vers Test, aux bords de la Meuse, se trouvent Heristal et Landen, d'où se lève une autre dynastie qui succède à celle de Clodion et dont les héroïques souvenirs ne se perdront jamais dans les vallées qui l'ont vu naître et atteindre rapidement le faîte de la grandeur.
Peu à peu les races se mêlent et se confondent. Le christianisme, les soumettant à sa règle divine, relève Télégante mollesse des uiies, adoucit la vigoureuse rudesse des autres, et c'est sur le champ de bataille jonché de la hache du Franc et du glaive des derniers légionnaires romains, que s'élèvent ces puissantes abbayes de la Neustrie septentrionale, où revivent les étudos et où se forme péniblement, dès le neuvième siècle, la langue nouvelle : langue des Francs de Clovis à Hugues Gapet, langue des Français de Hugues Capet à Louis XIV. C'est à Saint-Riquier, qui eut pour abbé un gendre de Charlemagne, à Elnone, où Charles le Chauve faisait élever ses -fds, que l'on en découvre les premières traces. C'est à Valenciennes, dans la patrie même de Froissart, que Toi
conserve la prose de sainte Eulalie, composée au i\' siècle, qui en est le plus ancien monument littéraire.
Lt véritable France du v* au xiv* siècle, la France libre, conquérante et redoutée des Gapitulaires (') , la dcfuce France des trouvères, c'est la riche contrée où la nation des Francs, f:iible par le nombre, mais brave et forte, secoua de sa tôle le joug sévère des Romains, où Clovis eut ses deux capitales : Tournay, où il fut exhorté par saint Éleuthère, Paris, où il marqua de sa franciscpie la place où il fondera la basilique chrétienne. Voyez Froissart, comme il dislingue encore de FAuvergne, du Perry , de la Champagne, de la Bourgogne, de la Normandie, la France du nord, qui, dominant toutes les autres contrées de Tancienne Gaule, arriva à leur imposer son nom.
La langue qu'on parle entre l'Escaut et la Seine est rude et gulturale, remarque Adhémnr de Chabannes; elle tient par son origine aux dialectes apportés par les vainqueurs soit de TYssel, soit du Rhin, et reproduit en quelque sorte le génie énergique et fier de la conquête; mais l'Eglise qui vit selon la loi romaine, la modifiera, l'assouplira et la régularisera en l'associant à ses ponq^es et à ses hymnes. Si première forme liltéraire se révèle dans les cantiques que répète la foule agenouillée au pied
(') Francia....
Libertate vigens, colla superba terens,
Quam variie génies dominam limuere severam.
Cap., éd. Baluzc, I, col. 807.
de Fautel, puis dans quelque homélie sur les livres saints. Mais voici que T homme de guerre se fait poêle ou orateur comme Thomme d'église, quand il exhorte les siens au combat, ou que, le combat achevé, il entonne un chant de victoire; et la langue nouvelle, se prêtant à des inspirations si différentes , se développe de plus en plus jusqu'à ce qu'elle ose raconter non plus une seule bataille ou un triomphe isolé, mais un ensemble de faits où la fable ne se mêle à l'histoire que pour agrandir davantage ses héros. Nous voulons parler de ces épopées consacrées à la fondation de l'empire franc, (pii, pendant trois siècles, furent pour les poètes du nord de la Seine comme uii thème commun dont leur imagination multiplia à l'infini les incidents et les péripéties. Rien n'est plus noble, rien n'est plus grand que le caractère do ces compositions, dont le fond appartient évidemment aux traditions germaniques; mais, si l'on en étudie la forme, il faut bien y reconnaître, dès qu'elle devient moins rude et plus éléii;ante, l'intluence de la littérature roui me.
II. Innuencc exercée plus tard par le midi sur le nord. — Aliérior de Cujenne. — La Champague. — La Tlandre. — Le llainaut.
Quelques noms, queUjucs dates suffisent pour expliquer comment le midi, qui avait subi rinfluence du nord, soumit à son tour le nord à son influence, et coumient elle s'exer^'a principalement dans cqs cours de Hainaut , do
Flandre et de Champagne , où Ton trouve , dit Villehardouin, « li plus haut sengnour qui sont snns couronne. » Il ne faut remonter qu au xui* siècle, c'est-à-dire à l'époque * où vivait la célèbre Aliénor de Guyenne, qui, issue d'une maison chère aux troubadours, fut elle-même l'objet de leurs canzons. Sa fille épousa le comte Henri de Champagne et fut la mère de Thibaud V et l'aïeule de Thibaud VI. L'un de ces princes eut pour maréchal Geolfroi de Villehardouin, l'autre, qui fut un poëte excellent (car l'histoire l'appelle indifféremment le Grand ou le faiseur de chansons) , eut pour sénéchal Jean de Joinville.
Une nièce d' Aliénor de Guyenne fut la femme de Philippe d'Alsace. Comme Aliénor, elle présida une cour d'amour, et c'était sous les frais ombrages de Winendale que les plus élégants trouvères de son temps venaient lui lire tour à tour les romans (rVsoult, du Graal, de Tristan de Léonnois ou du Chevalier au Lion. Ce goût dps lettres recevra en Flandre une nouvelle impulsion quand un m:iriage élèvera à ce noble comté les sires de Dampierre, nés dans le même pays que le comte Thibaud, Villehardouin et Joinville.
Dans le Hainaul, mêmes influences. Ui»e potito-fille d'Aliéiior de Guyenne épousa le comte Baudouin, qui ne se contenta pas de conquérir Constantinople, mais qui fut aussi poêle et qui fit rédiger des histoires qui conservèrent son nom. Ajouterai-je qu'à la même é|>o<jue où écrivait Villehardouin , il eut pour ami Cuesnes de Péthune, dont les vers nous offrent une. langue bien plus
polie, bien plus harmonieuse, quoiqu'il s'excuse de ne pas avoir été élevé à Pontoise (*) ?
N'oublions pas que celle cour de Hainaut élail renommée dans ton le l'Europe par la protection qu'elle accordait aux lettres. On citait ses princes comme les modèles accomplis de la chevalerie, et ses princesses, savantes et belles, étaient recherchées par Philippe Auguste comme par Edouard III.
Les poètes étaient toujours accueillis avec honneur à Mons et à Valenciennes ; là se rencontraient les minnesingers, venus des bords du Rhin, et les trouvères des bords de la Scarpe et de l'Oise ; ils se montraient d'autant pkis empressés à chanter les comtes de Hainaut, qu'ils retrouvaient en eux les derniers descendants de Charleniagne('). Leur caractère ardent et généreux, leurs traits
(•) On sait que Cucsnes de Béthune fit des vers pour la comtesse de Champagne, fille d'Aliéner. Les archives de Lille possèdent quelques chartes intéressantes sur Cuesnes de Béthune. Dans la première, du mois de mars \W\ , il nomme ses filles Ricalde et Aélis; dans la seconde, Cuesnes donne à l'église de Siint-Barlhélemy, à Béthune, trois muids de froment par an; la troisième, du mois* de décembre 1212, où il prend le titre de proto-camérier de Remanie, est une donation en faveur d'un de ses serviteurs. Dans le sceau appendu ;» la première de ses chartes, la charité est représentée par une femme étendant ses mains au-dessus d'un enfant qui se réfugie dans son sein. On lit au-dessus le mot merci.
{ ) Les historiens du xu- siècle remarquent que par le mariape d'Isabelle de Hainaut avec Philippe Auguste, la race de Charle
inéiucs rap|K'laicnt le célèbre empereur franc , et c'était un touchant souvenir des forets de la Germanie que ces plaids de Hornu, où ils rendaient la justice assis sous de vieux chênes, comme le fit depuis, à Vincennes, lepetilfils d'Isabelle de Hainaut, saint Louis.
De la cour des princes, le mouvement littéraire se répandit promptement dans les cités enrichies par le commerce et une longue prospérité. Partout, h Timitation des cours d'amour , se formèrent ces puys d'amour où l'on couronnait d'un chapelet de roses ou de feuillage, comme chez les anciens, les poètes les plus habiles dans l'art de bien dire.
Déjà aux épopées carlovingiennes succédait une autre épopée, celle de ces guerres siiintes qui avaient arraché les princes ot les barons de leurs somptueux chûteaux pour les entraîner par delà la mer à conquérir, sous un ciel brûlant, un tonibe«m resté vide et, par là, plus sacré. Tandis que les clercs, fidèles à l'usage des monastères, composent en latin ce beau livre dont le titre est encore plus admirable, les Gesta Dei per Fravcos. la Chanson dWntioche, écrite dans le nord de la France, rend accessibles à tous les merveilleux tableaux de la croisade; et, sans doute, bien des récits rimes du même genre circulaient alors, qui sont aujourd'hui perdus. De même que les
magne remonta sur le trône de France : « Regnum Francia; re- « ductum ad progenicm Caroli Magni , « dit la chronique de Marchienues.
rhapsodes chantaient dans les cités de l'Hellade la colère crAchille, le long séjour des Grecs devant Troie, et Priam égorgé au pied de l'autel domestique , des ménestrels errant de ville en ville dépeignaient dans leurs vers la jalousie de Bohémond et de Tancrède, les souffrances des croisés près du torrent desséché de Cédron , près de la source tarie de Siloé, et Godefroi refusant de porter une couronne d'or, là où celle du Christ n'avait été tressée que d'épines.
Mais cette forme n'est pas encore assez populaire , ni assez rapide. A côté des clercs, qui savent le latin, à côté des ménestrels , qui composent des vers , les chevaliers réclament aussi une place ; ils veulent faire connaître euxmêmes ce qu'ils ont fait. Ce sera un récit simple, sincère, où les événements seront inscrits à mesure qu'ils se présenteront. Ce récit, on le nommera la chronique, et nous le découvrons à la même époque , en Champagne et dans le Hainaut, car on ne peut pas séparer le nom de Geoffroi de Villehardouin de celui de son continuateur , Henri de Valenciennes.
Bientôt d'autres chroniques sont abordées, où l'on racontera non-seulement les expéditions lointaines, mais aussi les événements de l'histoire intérieure, ceux qui concernent les familles les plus illustres, ceux qui intéressent tout le pays. Les chroniques que Baudouin d'Avosncs fit rédiger au château de Beaumont sont antérieures de quelques années aux chroniques de Saint-Denis. Commencées vers 1275, elles se continuèrent de généra-
lion en génération, dans ce même château de Bcaumont. à Tombre duquel s'élevait le toit delà famille de Froissart. Sans doute , les chi'oniqucs écrites en prose , c'est-àdire dans la langue que parlaient les bourgeois et le peuple, furent d'abord accueillies avec quelque dédain. La chronique rimée, comme celle de Guillaume Guiart ou de Mouskès , conserva quelque temps sa prééminence : il semblait que dans la vie élégante des cours , la poésie fût la forme toute naturelle que revêtait une pensée noble et élevée. Mais à la fin du xv® siècle, la prose détrône la narration en vers , toujours moins exacte et, d'ailleurs, condammée à la monotonie par la répétition laborieuse des mêmes sons. Tandis que Charles V ordonne que les chroniques de Saint-Denis soient reproduites dans toutes les bibliothèques de France, les copies des Livres de Bau-' douin d^Avesnes se multiplient également, sans cesse accrues et remaniées. Si le duc Aubert de Bavière a encore son roi des ménestrels, nommé Jean Parlant ('), il honore bien davantage Froissart, à qui il raconte ce que les sires de Ligne et de Vertaing ont appris, l'un à Paris, l'autre à Londres ('). Le nom de Jean Parlant renfermait sans doute une allusion à sa profession. Parler était synonyme de dire : dire et dicter signifiaient composer des vers ; mais voici que l'influence de la chronique en prose se révèle d'une manière souveraine et absolue. Dans les écrits
(•) Charte conservée aux Archives de Mons. (0 Chron. IV, 50.
(le Froissart^ dire et dicter ne sont plus qu'un m<)me mot pour indiipier un récit énerj^ique et rapi<le qui se développe en niénie tenips (pie les événements. .