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ÉCLAT DE LA CHEVALERIE

I. La naissance de Froissarl coïncide avec le conHnencement de la guerre de c(*nl ans. — Apogée de la chevalerie. — Son caraclère. — Com lois et chcvakureux, — Le lilrc de chevalier recherché par les princes.

Le Hainaul devait conserver longtemps Téclatante et légitime renommée qu'il avait méritée dans les croisades. « Nous croyons, écrivait le second empereur latin de « Constantinople, que la puissance divine a répandu jus- «•qu'aux extrémités de la terre la gloire qu'a acquise la « terre de Hainaut. » — « Il est notoire, répétera à la fin « du XV** siècle fauteur de la Chronique de Jacques de « Lalaing, que jadis au pays de Hainaut estoitla fleur de « chevalerie. »

Ces souvenirs entouraient le berceau de Froissart à

Valenciennes. C'était au pied de ses murailles que

s'étaient réunis en armes les intrépides chevaliers qui, 11. 2

malgré la trahison et mille périls de tout genre, conquirent sur les rivés lointaines du Bosphore la plus vaste cité du monde, défendue par trois cent mille ennemis, et qui y élevèrent sur le pavois leur noble chef en jetant sur ses épaules la pourpre de Constantin. Tout récemment encore, c'était aussi à Valenciennes qu'une reine d'Angleterre, fugitive et désolée, était venue, comme jadis le fils d'Isaac Gomnène à Zara, implorer l'appui des chevaliers du Hainaut et leur confier le soin de venger ses droits et ses malheurs. Villehardouin avait raconté la chute de Byzance : c'est Froissart qui nous apprendra comment quelques épées non moins redoutables que celles qui avaient fait trembler l'Orient, ramenèrent la princesse exilée aux bords de la Tamise.

En 1337, une autre ambassade anglaise se rend à Valenciennes. Edouard III se souvient que les chevaliers du Hainaut l'ont placé sur le trône, et s'adresse de nouveau à leur courage. Il ne s'agit de rien moins (jue de réclamer la couronne de France. C'est la première scène de ce grand drame historique qui remplira tout un siècle.

Cette même année. 1337, dans celte même ville cfe Valenciennes, naît notre chroniqueur, et on peut prendre à la lettre ce qu'il nous dit : « Je suis venu au monde « avec les faits et les avenues. » Il le rappelle encore quand il cite ces paroles que lui adressait le comte de Foi x : « Et me disoithienqueThistoirequc je avois faite et pour- « suivois seroit au temps à venir plus recommandée que « nulle autre : raison pourquoi, disoit-il, beau maistre :

« puis cinquante ans en ça sont avenus plus de faits « d'armes et de merveilles au monde qu'il n'estoit trois « cens ans en devant. » C'est ce qu'il nomme « sa prin- « cipale matière des guerres de France et d'Angle- « terre. »

Froissart, né soixante ans plus tôt, eût été réduit à raconter les intrigues des Plassian et des Nogaret, de même que s'il fût venu un siècle plus tard, il n'eût eu à retra cer que celles d'Olivier le Daim et de maître Jean des Habiletés. Aussi s'applaudit -il d'avoir vécu à une époque où se sont passées tant de glorieuses* actions, où se sont signalés tant d'illustres chevaliers. On serait tenté de répéter le cri d'armes que les sires de Chavigny adoptèrent après leur fameux tournoi : Chevaliers pleuventi et Froissart a bien raison de nous dire : « Puis le temps du « bon roi Gharlemagne n'avinrenl si grandes aventures « de guerre. »

Au milieu du xiv« siècle, la chevalerie a atteint son apogée. Remontant par ses traditions primitives aux forêts germaniques, mais déjà transformée par le christianisme pendant une période de plusieurs siècles, elle avait été presque complète à l'époque de saint Louis : rien ne lui avait manqué, ni ses héros, ni ses poètes, ni la cause sacrée d'une femme menacée sur le trône et réduite à fuir avec son fils orphelin , ni la cause, plus sacrée encore, de la croisade renouvelée alors, au moins dans l'esprit do son chef, avec autant do piété que sous Godefroi do Bouillon. Saint Louis comprend et honore la chevalerie.

Il va jiis<|u'à dire à Robert de Sorbon : « Maistre Robert, « je voiirroie avoir le nom de preudomnie, mes que je le « feusse, et tout le ramenant vous demourast, car < preudommie est grant chose et bonne chose. » Soit qu'il s'élance le prenner sur le pont de Taillebourg, soit quVn Egypte, un heaunie doré sur la tôte, une épée <rAllemagne à la main, dominant tous les siens qui a atteignent qu'à ses épaules, il fasse dire au sire de Joinville que « oncques si bel armé ne vi, » saint Louis nous oiïre un véritable chevalier ('). « Largement et libérale-

(') Rien n'est plus admirable que le tableau de la constance de saint Louis, tel que le trace Guibert de Tournai dans son traité inédit De ertiditione regum :

« Sciât œtas postuma quod dominum meum regem Francise M in ffgriludine Dominus visilavit. Compléta est prœdictio Jhe- « remiœ : Visitabo luibitalores terrie .^gypli in gladio et in « famé et in peste, et non erit qui effiigiat et sit residuus de re- V li(}uiis eorum qui vadunt ut per*egriijeutur in terra ^Egypll, M nec reverlenlur nisi qui fugerint. Dixisti, Domine, et facta • siint. Nain et in occiv^^ione gladii dali sunt, fnmerruciati,pesle v< inguinaria laressiti : sanota in manihiis exterorum data sunt « in illa die lngiihri quœ facla est tcnebrosior oinni nocte quum v< manum suam misit hostisad omnia desiderabilia Sacerdotes « et milites in gladio cecidernnt, ronvenere canes et eorum v« stanle corona|in dominum regem, qui fuga^ prasidio conçuv« 1ère noiuit, sed flere cum flentibus maluit et cum sibi servo v« )^)opuio in carcerem vel in morlem ire. Tempore necessilalis « quid esseljin homineclarnit, dum tîdei litulum et sculum op- ' posuit ut animarct ad fidem exercitum in personis pluribus 1» blasphémant cm. Non expaluit ad Christi judicium régis faciès.

« ment, remarque son historien, se contenoit le roy ans « assemblées des barons et des chevaliers, et fesoit servir « courtoisement à sa court, plus que de lonc temps passé « à la court de ses devanciers. » Chaque jour, à la fin des repas, il aimait à entendre les ménestrels avec leurs instruments, et on cite de lui cette réponse, que même |>our sa rançon il n'eût voulu rien résoudre sans avoir consulté la reine, « parce qu'elle estoit sa dame. »

Mais tout change sous Philippe le Bel. Le petit-fils de saint Louis fait la guerre non plus aux infidèles, mais au pape. Il n'est plus le chef des croisés, mais l'allié des usuriers. Il ne récompense plus les chevaliers, son or est employé à soudoyer en Italie des chefs de brigands ; il n'envoie plus de missionnaires porter au centre de l'Asie les lumières de la foi, mais il fait chercher chez les Tartares les casques dont il veut revêtir ses sergenls d'armes. Il n'y a plus de chevalier sur le trône de France quand Boniface VIII, malgré la majesté de la tiare et de son front blanchi par quatre-vingts années, est souftleléà Anagni , quand Philippine de Flandre, malgré d'autres droits au respect, à la protection, je veux parler de sa faiblesse et de sa jeunesse, se voit poiTidement arrêtée et jetée dans une prison jusqu'à sa uiort. Il n'y a plus de chevaliers autour du roi quand Louis de Nevers défiant ses accusa-

« non sanguis congelatus est, non riguere comœ, non mente

n turbata faucibus vox adhœsit, sed intrepidus et solito longe

v( securior nichil omnino de slatu regia3 dignitalis aniisit ; nicbil

« ia eo minae, nichil exorti gl .dii poluerunt... «

leurs, se plaint de ne rencontrer parmi eux que des hommes trop fameux par leur origine ignominieuse, leurs infamies et leurs crimes.

Philippe le Bel descendu au tombeau , sa dynastie éteinte, la chevalerie se relève aussitôt. Quand les pairs sont appelés à la mort de Charles le Bel à désigner son successeur, ils se trouvent tout à coup investis de l'autorité la plus élevée qu'on leur ail jamais reconnue. Autour des pairs se groupent les chevaliers qui défendront Télu des pairs, tandis qu'au delà de la mer d'autres chevaliers invoquant le droit méconnu d'un prince moindre d^âge croiront en prenant les armes remplir le même devoir.

Cette lutte, qui est à la fois une querelle domestique et

une rivalité de deux grandes nations, eût été mille fois

plus sanglante et plus cruelle si la chevalerie n'eût été là,

opposant ses vertus à toutes les passions, et toujours prête

sinon à les dominer, du moins à les tempérer et à les

adoucir. C'est là ce qu'on appellera le droit d'armes. Au

milieu des horreurs du sac de Limoges, Jean de Villemur

qui pendant longtemps avait combattu contre le duc de

Lancastre, lui rendit son épée en disant : « Ouvrez de

« nous au droit d'armes. » — « Par Dieu, mossire Jean,

« répliqua le prince anglais, nous ne le voudrions pas

« autrement faire.» Il appartient aux^ey?^//« «de faire au-

« mosne et gentillesse. »

Jamais plus vaste théâtre ne s'offrit à la chevalerie pour montrer son courage et sa générosité : c'est dans les beaux récits de Froissart que nous étudierons, que nous

admirerons ce type de chevalier qui pour nous réveille encore après cinq siècles tant de souvenirs d'honneur et de dévouement.

Être fidèle à son Dieu, à son épée et à sa dame, flétrir également celui qui trahit l'honneur comme celui qui trahit la beauté, braver lorgueil et la force, protéger le malheur et la faiblesse, joindre au courage indomptable des camps la générosité et le dévouement d'une fraternité toute chrétienne, telles étaient les bases sur lequelles reposait la chevalerie : il appartenait à Froissart, historien et poète de la chevalerie, de les exalter dans tout ce qu'il écrivit, par ses récits comme par ses vers.

Deux mots résument les vertus du chevalier. Quand dans le Roman de Ham la Courtoisie dit aux Barons :

Des miens estes et je des vos,

quand Gace de le Bingue célèbre Courtoisie la débonnaire, peut-on oublier l'origine de ce nom? A la cour, on devenait courtois, c'est-à-dire gracieux et affable. Celui qui voulait mériter l'épithète de clwvaleureux devait offrir, les armes à la main, l'exemple des devoirs enseignés par la chevalerie. Il fallait être chevaleureux pendant la guerre, courtois pendant la paix. « Guichard d'Angle, dit Frois- « sart, ot toutes les nobles vertus que un chevalier doit & avoir : il fut lie, loyal, amoureux, sage, secret, large, « pieux, hardi, entreprenant et chevaleureux. »

Dans les camps, le chevalier apprend qu'il est tenu de sacrifier sa vie au moindre appel que l'on fait à son cou-

et à son dévoueinout : « Tels (jue faucons pèlerins

(jui ont lougtenjps séjourné, ont grand désir de voler,

« clievaliers et escuvcrs désirent h trouver faits d'armes

« pour eulx avancer.» — «Autre chose ne voulons, ni qué-

« rons fors îi faire faits d'armes, » disait le comte de Buc-

kingham. Il n'est pas nécessaire d'avoir prêté le serment

des templiers pour ne jamais songer à fuir, fùt-on un

contre trois. « Avant ! avant ! criait Jean de Malestroit,

« nulle feinte, mort ou honneur! »

Mais la guerre a cessé, et le chevalier, rentré dans son château, se plaît à en renouveler l'image p ir des joutes si hrillantes que parfois un roi se confond parmi les spectateurs pour en être le témoin. Tous les échafauds sont couverts de dames et de damoiselles « qui voient et jugent » ceux qui portent leurs chaînes, et (|u'on ne croie point que ce soit ici une expression figurée, puisqu'aux joutes de Smilhfield en 1390, on vit, nous raconte Froissart, chaque dame mener son chevalier avec une chaîne d'argent. Les chevaliers descendent dans l'arène : « Ils se « sont atteints de leurs lances de e:uerre sur les heaumes « d'acier si dur et si roide ([ue les étincelles toutes ver- « meilles en volèrent. » A la lutte succèdent les hanquets et les <lanses. Les hérauts impatients de recevoir larfjesses crient « à pleine gueule » : Honneur aux fils des preux î parce que les vaillants houunes et leurs hoirs qui perpétuent leur noui et leur courage doivent être également honorés et recouuuandés. Ia^s couj)es circulent dans les salles où chantent les njénestrels, et (juand le héros de

la fête devise joyeusement avec les dames, on dit de lui qu'il n'est pas seulement chevaleureuXj mais qu'il est aussi courtois. De ces deux qualités, de ces deux vertus, la première s'acquérait uniquement par les armes ; mais la seconde s'inspirait des lettres et leur devait son élégance, et tout ce qu'il y avait en elle de doux, de poli, de gracieux.

On ne s'étonne plus de voir les rois, les plus hauts seigneurs s'engager dans cette illustre milice qu'on nomme la chevalerie. Quelles règles plus sublimes que celles qu'elle exprime par ces trois mots : t Loyauté, honneur « et courtoisie? » Quelle pure et sainte auréole éclaire les fronts qui acceptent humblement ses préceptes et ses devoirs! La veille delà bataille de Crécy, Philippe de Valois invita à souper les barons de l'armée, « et les pria « ([u'ils fussent l'un à l'autre amis et courtois, sans envie, « s:ins haine et sans orgueil. » Quand le roi de France tenait ce langage à ses chevaliers, il n'ordonnait pas, il priait, et c'était moins en vertu d'une autorité supérieure, qu'en faisant appel à une loyale confraternité d'armes.

Sur les eh imps de bitaille, c'est surtout comme chevalier que le roi doit aux siens l'exemple du courage. Il se place au premier rang des chevaliers qui soutiennent SI cause; il lutte corps à corps contre les chevaliers ennemis. V\)yez le noMe roi d'Angleterre qui traverse la mer pour combattre sous la bannière de Gauthier de Mauny et (|ui « s'adresse » à Eustache de Ribeaumont parce qu'on le citait « comme fort, hardi et de haute em-

« prise. » Deux fois il est abattu à genoux, deux fois il se relève et renouvelle le combat. « Chevalier, je me < rends votre prisonnier, > s'écrie enfin le sire de Ribeaumont qui ne connaissait point son adversaire. Il apprend que le chevalier qui la vaincu est le roi d'Angleterre, quand on vient en son nom lui offrir une robe neuve et l'inviter à souper au château de Calais. Le roi veut que son propre fils le prince de Galles le serve à table, et le souper terminé, il lui dit joyeusement : t Mes- « sire Eustache, vous estes le chevalier du monde que je « visse oncques mieux assaillir ses ennemis : si vous en « donne le prix. » Puis, détachant le chapelet de perles qu'il portait, il le lui mit sur la tète en ajoutant : « Mest sire Eustache, je vous donne ce chapelet pour le mieux « combattant de la journée, et vous prie que vous le por- « tez pour l'amour de moi. Je sais bien que vous estes « gay et amoureux et que volontiers vous vous trouvez «( entre dames et damoisolles : si dites partout là où vous « irez que je le vous ai donné. r>

Cette égalité chevaleresque suivait le monarque, nonseulement là où il était tenu de montrer son courage, mais partout où il avait quelque devoir à remplir. « Tu « es roi d'Englcterre, disait le comte de Stafford à Ri- « chard II, et as juré solennellement de tenir le royaume « d'Englcterre en droit et de faire justice; et tu sais « comment ton frère, sans nul titre de raison, a occis « mon fils. Si te requiers que tu me fasses droit et jus- & tice, ou autrement tu n'auras pire ennemi que moi. »

Ce que les barons disaient au roi, de simples chevaliers le répétaient aux barons. Le sire de Cantaing, Tun des braves et gais compagnons qui dînaient avec Frois-r sart à Binche chez Gérard d'Ohies, se plaignait du comte deSaint-Pol qui lui retenait un château. Sachant qu'il se trouvait à la cour de France, il s'y rendit et le défia publiquement en présence de Charles VI.

11. Bertrand du Guesch'n. — Jean Bouciquaull. — Les cent ballades, — Le sénéchal d'Eu. ~ Poésies de Gcoffroi de Charny. — Alhance des armes et des lettres.

Charles V eut le malheur de ne figurer ni parmi les morts, ni parmi les prisonniers à la journée de Poitiers. Il n'osa plus reparaître dans les armées. « 11 doutoit tant « plus les fortunes, dit Froissart, que nul roy plus que « lui. » En vain Christine de Pisan veut-elle en faire un chevalier, en prétendant « qu'il conquestoit rnoult en ses «guerres, nonobstant n'y allast; » ce n'est pas ainsi qu'Edouard III et le Prince Noir comprennent la chevalerie, et la France du xiv* siècle elle-même, à défaut du roi qui se borne à choisir sagement ceux qui feront la guerre en son nom, se plaît à créer un type un peu flatté, un peu exagéré du vrai chevalier : c'est ce Bertrand du Guesclin qui , tout breton qu'il était , voulut un jour se faire roi de Grenade. Son chroniqueur rapporte qu'un chevalier anglais, Hugues de Calverley, l'avait proclamé le miroir de la chevalerie , et Christine de Pisan ajoute

que, lorsqu'il fut nommé connétable, « grant joye fu « menée entre les vaillans chevalereux. » Il semble que la France en le glorifiant lui prête les qualités les plus brillantes de son génie national. On connaît sa fameuse réponse qu'il n'y avait dame en France qui ne fiUit sa quenouille pour contribuer au paiement de sa rançon , parole toute française , puisqu'elle associait la beauté compatissante à la gloire malheureuse. Alain Chartier ajoute que Bertrand du Guesclin avait introduit cet usage que si quelque chevalier se forfaisoU reprouchabloment en son estai, on luy venoJ au manyer trancher la naj^je devant soy. Ce fut Bertrand du Guesclin que Charles V choisit pour armer chevalier, en le touchant de son épée nue, un enfant nouveau-né, porté nu sur les fonts du baptême, nudo tradidit ensein nudum. Le contact de l'épée de Bertrand du Guesclin ne devait pas protéger Louis d'Orléans contre les assassins soudoyés par Jean sans Peur. Enfin, quand il meurt, et que son cercueil, sur lequel reposent les clefs de Château Neuf de Randon, est déposé sous les voûtes de Saint-Denis, Téveque d'Auxerre, montant en chaire, expose que la chevalerie est le fondement de l'Etat, et que le bon connétable fut la fleur dé hi chevalerie. Les uns l'appellent le chevalier s:ins reproche, d'autres le dixième preux.

Froissart dit de Bertrand du Guesclin « qu'en tout il

« ne véoit fors que loyauté et qu'il fut si vaillant homme

« que on le doit augmenter de ce que on puet, » et, aussitôt

après, il nous raconte (ju'il y avait sur les côtes de

Bretagne une tour qu'on nommait le Glay-Aquin, parce qu'elle avait été bâtie par un roi de Bar])arie tandis que Gharlemagne luttait avec ses paladins au-delà des Pyrénées. Un jour arriva où Gharlemagne, revenu vainqueur d'Espagne, voulut délivrer la Bretagne, et le roi Aquin eut à peine le temps de fuir, laissant en arrière un enfant qui conserva le nom de la tour du Glay-Aquin, dont on fit plus tard du Guesclin. Il fut baptisé, et ses parrains furent Roland et Olivier. Gette légende s'était conservée en Bretagne, et Bertrand du Guesclin disait lui-môme en riant qu'il voulait aller recon([uérir son légitime héritage, le royaume de Bougie et de Bulgarie. Les fables des romans de chevalerie n'ajoutent-elles pas ici un reflet poétique aux grandes scènes de Thistoire? Ne semble-t-il pas que Bertrand du Guesclin doive quelque chose aux parrains de sa race, Roland et Olivier?

Ce qui manqua à Bertrand du Guesclin, ce qui peut ex pliquer comment, en certaines circonstances, il se montra homme d'armes plutôt que chevalier, c'est qu'il apprit les lois de la chevalerie assez imparfaitement, moins dans les livres que sur les champs de bataille. Enfant, « il estoit « rude et mal gracieux. » Il savait, quoiqu'on l'ait nié, écrire son nom, mais il ne paraît pas que sa science allât plus loin (').

Le xiv* siècle avait placé à coté de Bortrand du Giies-

(•) Une charte du 11 janvier 1374 se termine par res mots :« et

« nous dit Bcrtran avons fait mettre et apposer nosire scel et cs-

"Cript nostre nom de nostre main. «(Archives de Biuges). II. * 3

clin un autre type , moins frappant piiisqu^il ne fut pas associé h d'aussi grands événements, mais plus parfait |)arce ([u'il fut à la fois cheralcup'u.r et courtois. Si vous n'éludiez le connétable Bertrand du Guesclin ou le maréchal Bouciquaull que sous leur armure de fer, à voir leur écu, vous les croiriez de la même famille. Bertrand du Guesclin porte : d'argent à l'aigle éployce de sable, Bouciquault, d'argent à l'aigle éployée de gueules. Il en est de leur courage comme de leur écu, l'un est aussi intrépide que l'autre; mais ils ne sont pas égaux en science. Tandis que Bertrand du Guesclin trace à grand'peine quelques mots, Bouciquault adresse au chapitre de Saint-Martin de Tours une longue lettre où il réclame pour lui, afin de la porter à son chapeau, t une enseigne de monseigneur « saint Martin, laquelle ait touché à son benoist chief, » et où il sollicite de plus une chapellenie pour un chanoine, bon chantre, qui n'est pas Froissart.

Bouciquault établit avec François d'Aubrecicourt, l'un des amis de Froissirt, l'ordre de la Dame Blanche, destiné i\ assurer en toute circonstance dos défenseurs aux dames et damoiselles de noble lignée. Les sires de Cljâteaumorant et de Linières étaient aussi au nombre des fondateurs de ce nouvel ordre de chevalerie. Ils avaient appris par eux-mêmes , ou ils avaient entendu raconter lors de leur expédition en Afrique avec le duc de Bourbon, qu'au moment où les Sarrasins s'élançaient pour attaquer les chrétiens, ils s'étaient vus tout-à-coup arrêtés par des dames blanches, descendues du ciel, dont le gonfanon

portait une croix vcniieille. Qu'y avait-t il de plus juste que de donner pour protectrices au sexe le plus faible, ces dames blanches dont les chevaliei*s eux-mêmes avaient sur une terre lointaine éprouvé Tutile intervention ?

Christine de Pisan, nous pouvons sans plus d'hésitation lui restituer les Faits de Bouciquault , remarque que son héros c se print à faire ballades, rondeaux , virelais, « lays et complaintes d'amoureux sentiment, desquelles c choses faire gayement et doulcement amours le fist en « si peu d'heures bon maistre que nul ne l'en passoit, » et elle cite comme preuve de son talent poétique le livre des Cent Ballades qu'il composa avec le sénéchal d'Eu pendant son voyage outre mer.

Cette allusion se rapporte à l'un des épisodes les plus chevaleresques de la vie de Bouciquault. il venait d'achever heureusement le saint pèlerinage de Jérusalem avec le sire de Carouges, récemment sorti vainqueur d'un célèbre duel où le ciel avait protégé sa vie et S(jji honneur, et déjà il se préparait à s'embarquer pour retourner en France, quand il apprit que le comte d'Eu avait été arrêté à Damas et puis conduit au Caire par l'ordre du Soudan ('). Bouciquault renonça aussitôt à tous ses projets pour aller volontairement partager sa captivité pendant quatre mois, dont

(•) Le comte d'Eu, dit Froissant, « estoit jeune chevalier i- et de grand volonté, et on recordoit et tcnoit à grand o vaillance ses beaux et hauts voyages, et estoit moult en la u grâce des chevaliers et escuyers du royaume de France. »^ ChfonAV, 34.

les ennuis furent charmés par la poésie. Les Cent ballades sont parvenues jusqu'à nous : commencées en Egypte, elles ont été achevées à Paris. En Egypte, les juges de ce jeu-parti étaient le comte d'Eu, son sénéchal, Bouciquault et le sire de G résèques. En France, les personnages les plus illustres de la cour se réjouiront de prendre part aux mêmes déhats.

Le sujet des Cent ballades est ce thème si souvent discuté de la fidélité en amour. Mais il s'y mêle des souvenirs et des préceptes qui nous intéressent davantage.

Lorsque nous y lisons :

Après t'en va en Surie

Par navie, Au sépulcre où Dieu fu mis,

nous nous rappelons l'origine de ce poëme , et nous reconnaissons également l'esprit aventureux de Bouciquault

dans ces vers d'une autre ballade :

... Se la guerre est faillie,

Départie, Fuy tost d'icelui pays, Nanesle quoi que nul clic ;

Car Tenvie D onneur que tu as empris, Veult que ion cuer entenlis

Soit et mis A quérir chevalerie

En tous lieux.

L'auteur a soin d'ailleurs de faire comprendre que ses nobles amis sont favorables à la fidélité en amour :

.. En loiauté sont instruis Et advis N'autre amour ne leur peut plaire ( ).

Mais à Paris les opinions étaient plus partagées. Le duc de Berry fit lui-même, croyons-nous, la ballade suivante oîi il se peint physiquement et moralement comme ses contemporains nous le représentent :

Puis qu*à amours sui sy gras eschappé Que moult petit me pevent jamais nuire, Parle qui veult, je suis réconforté.

Et se bornant à louer le précepte, sans en recommander l'exemple, il ajoute :

On peut l'un dire et l'autre doit-on faire.

Le duc do Touraine, qui avait épousé depuis peu Va- Icnline de Milan, répondit par des protestations que devait démentir, douze ans plus tard, la naissance deDunois:

( ) J'ignore comment il faut expliquer les vers suivants des Cent ballades .

Celle fu m'aroour, ma déesse, El son noble cuer m'enricliy Tant que de si hauUe princhcsse VouU que je fusse nommé amy.

Cf. le Uvre des faits de Bouciquault, I. 8.

Il est bien vray que j'ay servy Decuer, de corps, Irès-loialmeiit, Une dame que j'aime sy ..

Plus nen diray quant à présent

Mais voici qu'intervient iin autre juge, c'est Guillaume de Tignonville, Tarai de Christine de Pisan, l'auteur des Dits moraux :

Phlipe d'Artois, séneschal^ Bouciquault

Et Grésèques, qui loiaument amez,

Et endurez. . maint dur assault

Pour ce qu'à une seulement tenez,

Je suis Amours qui vous commande et prie

Qu*ainsy faictes tant que serés en vie,

Et vous gardez des autres ensuir

Qui d'uis en uis truandent par la ville,

Car mieux se vaut A loyaulté tenir :

Yvry s'y tient, aussi fait Tignonville.

Qui partout aime, de nulle ne lui chault, Et faut qu'il soit menteur desmesurés Et parjures : or, regardez que vault Cilz qui de telz ma ni eaux est affublés; On le devroit appeler : fol s'y fie.

Ceulx qui ce font, je lesexcommenie, Et pour les f;iire d'envie parmourir Ainsy que gent désordonnée et vile, Vueil aux loiaux tous mes biens dépnrlir : Yvry s'y tient, aussy f«iit Tignonville.

Se par folour Chambrillac et Régnant De Trie sont contre vous alvés,

Ce Lut viellesso qui pieça les assault,

Et qui d^umours les a sy rebutés

Que par tous lieux veulent avoir amye,

Pour ce leur donne la Guignardc jolie ;

Aussy veut-elle à chacun secourir,

Je n'en sçny point qui mieulx leur soit habile,

Mais aux autres feray mes biens sentir :

Yvry s'y tient, aussy fait Tignonvillc.

Gui de la Tréiuouille, qui devait accompagner, peu d années plus tard, le comte d'Eu dans une autre expédition d'Orient, et y mourir, comme lui, de fatigue et de douleur, est du même avis :

Au ciel un Dieu, en terre une déesse. . Je me vueil tout mon vivant tenir Sans ressembler la fausse compagnie De ceulx qui vont prier et requérir Dames pluiseurs et font partout amie.

Enfin, Fran^*ois d'Auhrecicourt s'inspire des nobles traditions de sa famille quand il déclare que toujours il fut Gdèle à sa dame :

J'ay bien oy le plaisir et l:i joie

C'en peut avoir pour unaseiile amer (•).

François d'Auhrecicourt était le fils de ce bravo cheva-

(') Ms. 11218 de la Bibliothèque de Bourgogne; ms. 72M de la Bibliothèque Impériale de Paris (Manuscrits français de M. P. Paris, VI, p. 360).

lier, messire Eustache d'Aubrecicourl, dont nous avons raconté ailleurs les illustres amours. Le duc de Bourbon, dont la mère avait jadis été préservée de la fureur des Grandes Compagnies par la généreuse protection d'Eustache d'Aubrecicourt, et qui, à son tour, contribua au paiement de sa rançon quand il fut pris parle siredePierre- Buffîère, avait eu son fils pour otage. De son otage, il fit son chambellan et se plut à échanger des vers avec lui.

Mais quel était ce sénéchal, auteur principal des Cent ballades, que Jean de Mailly interpelle en lui disant : Doulx sénéchal? Son nom n'est donné ni par les historiens, ni par les généalogistes, mais une ligne écrite au XV® siècle, sur un manuscrit des Cent ballades conservé à Bruxelles, l'appelle le bâtard d'Auxy. 11 aurait été le fils de Pierre d'Auxy qui paraît avoir été également attaché aux comtes d'Eu.

Il faut rapporter ici une sanglante anecdote de ce temps à laquelle n'est pas étranger un nom tristement célèbre. Enguerrand de Marigny avait eu de Jeanne de Saint-Martin une fille, qui devint la femme de Hugues d'Auxy, et donna le jour à Pierre d'Auxy. D'autre part. Isabelle de Saint-Martin avait épousé Matthieu de Braquomont ; mais ce mariage fut suivi d'une prompte séparation. Matthieu de Braqucmont était chanoine deBayeux. Isabelle de Saint-Martin l'avait-t-elle ignoré ? on ne le dit pas. Quoiqu'il en soit, elle s'enfuit dans son château de Saint-Martin, et appela, avec l'assentiment du comte d'Eu, Pierre d'Auxy pour la protéger. Vains efforts! Le

belliqiiciixchanoine de Bayeiix, qui avait fait ses preuves dans les armées de Charles le Mauvais, roi de Navarre, accourut aussitôt, enleva le chûteau et tua de sa main le sired'Auxv.

L'auteur d'un poëme consacré à louer la fidélité en amour était-il le fruit d'une passion coupable ? Avait-il recueilli dans ses traditions domestiques, cet exemple, si différent de ceux qu'il invoquait, de la foi conjugale perfidement obtenue, violemment réclamée? Nous ne pouvons le croire, et plutôt que d'adopter la leçon du manuscrit de Bruxelles , c'est à Froissart que nous recourrons de nouveau pour éclaircir nos doutes.

Froissart cite à plusieurs reprises le sénéchal d'Eu, Guillaume des Bordes, qui fit la guerre en Bretagne sous les ordres de Bertrand du Guesclin, et qui suivit plus tard le duc de Bouibon en Afrique. C'est Froissart aussi qui nous apprend que son fils, Jean des Bordes, accompagna Bouciquault en terre-sainte, et il est assez probable qu'il avait recueilli l'office héréditaire de sénéchal d'Eu , quand son père devint, en 1383, porte-oriflamme de France. C'est à Jean des Bordes que nous attribuons le poëme que nous avons sous les yeux (').

Les Cent ballades ne forment pas, d'ailleurs, le seul ouvrage que l'on connaisse du sénéchal d'Eu. Une com-

(•) Jean des Bordes assista à la bataille de Nicopoli. Plus heureux que son père, qui y périt, il fut fait prisonnier et paya rançon. Il fut assez longtemps châtelain deMonlereau, mais il ne vivait plus en 1419.

plainte qu'il fil sur la moi*t de sa dame, se trouve insérée dans les œuvres d'Alain Ghartier, et André Duchcsnc conjecture que c'est à lui que se rapportent les vers suivants d'un poème anonyme intitulé ÏHospital d'amours :

El si vy qu'on doit bien aimer Le séneschal des^ harreliers, Nommé Jehan par propre nom, Qui moult fu loyal en son temps ; De vaillance ot moult graut renom, A tout bien estoit consentans :

Son pareil ne fut depuis cent ans (').

Ne peut-on pas en conclure qu'un souvenir reconnaissant a placé parmi les vers d'Alain Ghartier ceux du sénéchal d'Eu, et que c'est à sa protection ou à ses conseils que nous devons le poète dont Marguerite d'Ecosse honora le talent d'un baiser?

On regrette seulement de ne pas trouver dans les Cent ballades le nom du sire de GhAleaumorant, qui fut l'un des amis de Bouciquault, et qui partagea sa gloire en Orient. On sait qu'il contribua, par ses récits, h l'œuvre historique de Jean d'Orronviile. Froissart, qui le rencontra à l'Ecluse, le signale parmi les plus forts et plus renomn)és hommes d'armes, et Ghrisline de Pisan n'oublie pas davantage dans le Dé')at des deux Amans

. (') L'auteur de VIJospilal (Vamours. dont la dame liobiie Bruges ou Gand, peut bien être Georges Chastclain ou plutôt Olivier de la Marche.

Le bon Cbasteaumorant que Dieux sauver

Et garder veuille, Qui en armes sur les Sarrasins veille En la cité Constantin.

Aux noms que nous avons cités comme ayant été également illustrés par Tamour des armes et par l'amour des lettres, il faut en joindre un autre, celui de messire Geoffroi de Charny, t fils au bon Gcoifroy de Charny de « jadis , » comme l'appelle Froissart.

Geoffroi de Charny trouvait dans les fastes de sa maison les souvenirs les plus glorieux et les plus chers h rhistoire et aux lettres. Son aïeule était la fille du sire de Joinvillc, et son père était mort à la journée de Poitiers en tenant la bannière de France serrée dans ses bras. Il porta lui-môme les armes pendant trente-six ans, et rédigea un code de ces nobles préceptes de la chevalerie qui étaient gravés dans son cœur.

Cet ouvrage précieux qui n'a jamais été imprimé, bien que Ton en connaisse plusieurs manuscrits, commence ainsi : t Je vueil parler de plusieurs estas de gens d'arec mes en la meilleure manière que je pourray, car c'est « droit que chascuns en recorde le bien à tous ceulx qui « se arment volent iers, et pour ce prié-je à Dieu qu'il me « doint manière et matière de parler toujours en bien. »

Geotfroi de Charny expose dans ce livre les formes qui doivent présider à la réception des nouveaux chevaliers'et leur véritable signification. On nous saura gré de reproduire ce passage : « Or devez savoir que, quant l'on

« veult faire chevalier nouvel, il convient premièrement « que il soit confez et repentans. Et puis quant vient la « veille, il se doivent mettre en un bain en pensant que « il doivent laver leurs corps de tout péchié, et se doivent « aller gésir en un lit tout neuf et les draps blancs et là « se doivent reposer, et segnefie le lit repos de conscience, « puis doivent venir les chevaliers pour vestir iceulx de « neufs draps linges, en segnefiant que dès lo's se doivent « tenir nettement et sans péchié, puis les doivent vestir « de cotes vermeilles, en segnefiant que il sont t^nus d'es- « pendre leur sanc pour la foy de Nostre-Scigneur dc- « fendre ('), et puis leur apportent chauces noires, en « segnefiance que il leur doie remembrer que de terre « sont venu et en terre doivent retourner, et puis leur « apportent une courroie toute blanche, en segnefiance « que il soient environné de chasteté. Donc leur appor- « tent les chevaliers un manteau vermeil et li mettent <L sus les espaules, en signe de trcs-grant humilité, puis « les mainent à grant joie en l'église, et y doivent veiller « jusques au jour en trcs-grant dévotion, en priant à « Nostre-Scigneur qu'il leur veuille pardonner les mau- « vais dormirs et veillers qu'il ont fait au temps passé. a Et landemain les amuinnent à la messe, et li chevaliers « qui baille l'ordre baille deux espérons dorez à deulx « chevaliers, et cilli mettent en chascun pié, en segne-

(•) En Angleterre, on porta longtemps en rouge le deiyl des princes et des chevaliers. Il y avait une couleur qu'on appelait : the rcd ofvaliaunce.

« fiance que l'or est li plus convoi leux métal qui soit, et t pour ce le met-l'en es pies. Dont cil chevalier qiii

< doit bailler Tordre prend une espée, pour ce que Fespée « tranche de deux pars, ains doivent garder et maintenir « raison et justice de toutes pars... et puis leur doivent t donner la colée... »

A ces graves enseignements se mêlent les leçons plus gracieuses, mais non moins pures de Tamour. Il faut rester fidèle à Dieu en servant les dames. « Aimer par t amours honnorablement, c'est le droit estât de ceulx « qui honour veulent acquérir; » mais cet amour impose la discrétion et le respect, et il ne faut pas imiter les orgueilleux qui disent « qu'ils ne vouldroient pas aimer la

< reine Genièvre s'il n'esloit sceu. » Ce n'est pas par des discours, mais par de nobles faits d'armes qu'on sert les dames, t et seront plus honorées quant elles auront fait « un bon chevalier. » De là cette règle que le sire de Charny inscrit dans son Hvre : « Aime loyalment si tu « veulx eslre amez et vivre liement, et faire tes œuvres « honorables, et en bonne espérance que tous les estaz t d'amours et d'armes se doivent mener de droite pure « gaieté de cœur qui fait venir la volenté de venir à hon- « nour. »

Celte loi de l'honneur qui préside à la chevalerie et qu'en toute chose elle cherche à accomplir, porte en elle -même sa récompense :

« Certes, c'est si bêle chose que de faire le bien, que

« ceulx qui fout le bien, adroit ne s'en peuvent lasser, car II. W

« quant plus en ont fait, adonc leur semble qu'ils en ont « pou fait, (le la grande plaisance qu ils ont et qu'ils y « prennent de en faire tous les jours de plus en plus.

« Gardez que vous n'ayez en despitnul lespovres gens, « ne nulz mendre de vous, car moult en y a des povres « qui valent mieux que ne font li riches.

« Mieulx vault nette povreté que desloyal richesse... « Si povez assez cognoistrc que vous n'avez rien fors ce « que Dieu vous donne.

« Ha viellesseî bien dois estrc desconforlée quand tu « te trueves es corps de ceulx qui poussent avoir fait tant « de biens en leur jeunesse et qui rien n'en ont fait. « Geste viellesse doit estre doulereuse et honteuse. »

Rien n'est plus beau que de rencontrer au milieu des combats, au sein môme de la victoire, cette humilité que le code de la chevalerie emprunte au christianisme. On la retrouve dans la bouche des hommes les plus illustres du XI v« siècle. Dans un temps où la guerre semblait substituer aux principes de la justice et de la morale le droit de la conquête et de la force, la chevalerie, conquérante et forte, se faisait gloire de maintenir le respect du droit et du devoir. On n'a pas assez remarqué l'influence qu'elle exerçait sur l'ordre social ; car non-seulement on y cherchait la règle des devoirs des grands, mais la source même de leurs droits et de leur puissance.

Les premiers rois, les rois dont descendent ceux auxquels on obéit encore, dit le sire de Charny, furent appelés au trône par l'élection, parce qu'ils étaient à la fois

— soles plus vertueux et les plus braves, « pour causes moult « saintes, bonnes et justes. » — « Pensez-vous, » poursuit-il, « que les premiers esleus fussent esleus à sci- « gneurs pour avoir tous leurs aises et leurs délices? « Certes nennil. Furent-ils esleus pour ce qu'il n^amas- « sent Dieu, ne ses œuvres, ne sainte Eglise? Certes « nennil. Furent-ils faits pour faire le dommage du com- « mun peuple? Certes nennil. Furent-ils faits pour apou- « vrir leur peuple, pour non faire raison et justice autant « au petit comme au grant, pour estre cruels, sans pitié « et sans miséricorde? Certes nennil. » Le sire de Joinville, conseiller de saint Louis, n'eût pas mieux dit que l'éloquent chambellan de Charles V.

GeofTroi de Charny fit aussi des vers. Ils sont moins élégants que ceux de plusieurs poètes de son époque, mais on ne peut que louer les maximes qu'ils nous ont

conservées :

Or regardez

Entre vous qui enfans avez;

Bien prendre garde vous devez

De vos enfans, Qu'en leurs premiers commencemens Leur bailliez maistres souffisans...

Si te di-je dont vraiement

Que tu dois bien Tes enfans faire enseigner bien, Et n'espargne nulle rien

En eulx fonder De bien aprendre à Dieu amer. , .

Sans Dieu, rien faire puet-on.

Celui qui aspire à devenir chevalier doit être plein de foi et de zèle vis-à-vis de Dieu, honorer les dames et n'en dire jamais que du bien, se préserver de tout orgueil, ne jamais prêter l'oreille à la calomnie ni à la médisance, s'abstenir de paroles oiseuses et se laisser guider par le conseil des hommes sages.

Bien doit à Dieu prier mercis, Cil oui il donne un tel pris.

Geoffroi de Charny compare la chevalerie au sacerdoce; car la chevalerie relève également de Dieu qui peut seul ,1a protéger au milieu de mille périls. Il a soin do rappeler parmi ceux qui pour elle seront désormais les plus redoutables, l'invention récente de l'artillerie alors encore réservée presque exclusivement aux sièges. 11 insiste surtout sur les épreuves des guerres lointaines à Grenade, en Prusse ou en Romanie, et quand après, avoir représenté le chevalier les membres déchirés, le sang ruisselant de ses plaies, il ajoute :

Si devons croire vraiment Que tiex gens d'armes Sont à Dieu de corps et d'âmes :

Quant loyalement font les fais d'armes Bien doient cstre tenu martyrs,

nous ne pouvons nous empêcher de voir une prophétie dans ces vers que suivit de si près le désastre de Nicopoli (•).

(')Ms. de la Bibliothèque de Bourgogne, n'^» 10549, 14124 et1H25.

Il ne faut pas l'oublier, pendant tout le moyen âge, lalliance des lettres et de la chevalerie est acceptée et consolidée par rassenlimenl de tous, princes, barons, chroniqueurs ou ménestrels. tDeux choses sont par la volonté « de Dieu establies au monde, lit-^n dans la vie de Bou-

< ciquault, comme deux piliers à soutenir les lois divines « et humaines, sans lesquels seroit le monde comme « chose confuse et sans ordre, et nous les devons souve- « rainement priser, honorer, soustenir, louer et avoir en « révérence. Iceux deux piliers sans faille sont chevalerie

< et science. »

La chevalerie protégeait les lettres, faibles et impuissantes à se défendre elles-mêmes, ayant d'ailleurs besoin de cette hospitalité généreuse qui leur permet de ne se préoccuper d'aucune des nécessités matérielles de la vie ; d'autre part, les lettres rendaient à la chevalerie en échange de quelques dons passagers celte renommée qui devait transmettre de siècle en siècle le souvenir de ses exploits.

Carmen amat quisquis carinine digna fecit,

dit Claudien cité par Pétrarque.

Les princes eux-mêmes croyaient rendre hommage à

la chevalerie en encourageant les lettres et les travaux

historiques qui racontent et inspirent les hauts faits

d'armes. Depuis longtemps ils se faisaient gloire de les

protéger. Saint Louis, avant de se coucher, faisait venir

près de lui ses enfants et leur racontait la vie des bons

rois en leur disant qu'ils devaient y prendre exemple.

H irétait pas de vertus qu'il ne dût égaler, pas de fautes (|ue ne dussent expier ses malheurs. Combien de fois aussi, dans son palais de Paris, ne se faisait-il pas lire pendant la nuit, tant que durait sa grande chandelle de cire, quelque docte ouvrage tiré du trésor de la Sainte- Chapelle î

Lorsque Philippe de Valois monte sur le trône d'où la mort a précipité les fils de Philippe le Bel, les clercs, tous consultés plus ou moins sur l'interprétation de la loi salique , se voient de nouveau recherchés , et l'on écoute volontiers leurs savantes dissertations, où figurent de nombreux exemples empruntés à l'histoire. Le roi Jean va plus loin. Il prescrit, lors de la fondation de l'ordre de l'Étoile, que chaque chevalier devra raconter ses aventures une fois l'an, et que des clercs seront chargés de les enregistrer. Malheureusement, ce beau règlement ne fut jamais exécuté : Froissart, sans aucun doute, eut été digne de rédiger le livre où Ton devait apprendre quels étaient entre tous les preux les plus braves et les plus dignes d'honneur (•).

(') « Et devoit le roi, une fois l'an, tenir cour plenière de w tous les compagnons; et, à cette cour, devoit chacun des comi« pagnons raconter toutes ses aventures, et le roi devoit establir <« des clercs, qui toutes ces aventures dévoient mettre en escrit " et faire de ces aventures un livre, afin que ces aventures i« ne fussent mie oubliées, mais rapportées tous les ans parde- « vant les compagnons, par quoi on pust savoir les plus preux M et honorer chacun selon ce qu'il seroit « Chron. I, 2, f2.

Si Charles V ne fit pas revivre l'ordre de TÉtoile et ses statuts, il se distingua du moins par le môme goût pour les lettres. Il avait réuni une précieuse bibliothèque, qu'il avait fait placer dans une salle élégante ornée de splendides vitraux , dont les lambris étaient de bois d'Irlande et la voûte de cèdre. Une lampe d'argent y brûlait toute la nuit, afin qu'on pût travailler à toute heure, et lorsqu'on reprochait au roi de trop aimer les clercs et les livres, il avait coutume de répondre : « Tant que sapience « sera honorée en ce royaume , il continuera en pros- « périté ('). »

111. L'amour en chevalerie. — Exemples et anocdoles. — Les perdrix d'Olivier de Mauny .— La dame bleue de Chandos. — Jean Bonne-Lance et les dames de Monl ferrant. — Lancelot de Lorris. — Agadiriquor et Alsala. — Jupiter, Virgile et Godefroi de Bouillon.

Ceux qui assimilaient la chevalerie au sacerdoce, nous la dépeignent consacrée à la défense des orphelins et des pauvres, par un serment prêté devant l'autel, portant des armes bénies, assujétie à des règles religieuses, et offrant tous les caractères d'une milice sacrée. Mais on ne peut oublier qu'un double vœu la lie : celui d'honorer Dieu et de servir les dames. Euslache Deschamps s abusait étran-

(') Christine de Pisan , Faits et bonnes mœurs du sage roy Charles V, III, 13.

gement quand il voulait lui imposer le célibat : elle eût cessé d'exister le jour où elle eût rompu avec Famour, puisqu'elle ne voyait dans l'amour, comme le dit Lacurne de Sainte-Palaye, que l'honneur , la vertu et le désir de la perfection.

C'est à l'amour que la chevalerie doit ce reflet de délicatesse et de grâce dont le charme nous séduit encore. Nous nous la représenterions plutôt renonçant à l'honneur et démentant son courage, qu'infidèle à ce culte respectueux et élégant qu'elle porte aux dames. Quelque brillante que soit l'armure de fer du chevalier, nous voulons y trouver une fleur, un ruban qui nous apprennent que s'il brave tant de périls, c'est qu'il espère à son retour trouver douce merci , et nous croyons volontiers Froissart quand il nous assure que parmi les poursuivants d'armes, il en est plus d'un qui se nomme lui-même : le poursuivant d'amours.

Ne savons-nous pas, d'ailleurs, que l'amour inspire le courage, qu'il est la source des grandes actions, le mobile des nobles dévouements? L'auteur du Chastoiement des dames avait dit :

Amers ne craint conte, ne roi, Amers fet les lances brisier, Amers fet chevaus trébuchier.

Amers fet les ternoieraens, Am(n*s fet esbaudir les gens, Amers fet brisier mainte serre.

Amers fet pais, amers fet guerre.

Froissart nous lient le même langage : « Vous savez, « et bien Tavcz ouï dire et recorder plusieurs fois, que les « esbattemens des dames et des damoiselles encouragent « volentiers les cœurs des jeunes gentils hommes, et les « élèvent en désirant et requérant tout honneur. » Il exprime ailleurs la même pensée , sous une autre forme, quand il observe que « par le regard d'une belle dame et « son doux amonestement, un homme en doit valoir deux « au besoin. »

Les chevaliers proclamaient eux-mêmes Tinfluence qu'ils subissaient : « Jamais ne sois-je salué de mon amie, disait t Gauthier ûe Mauny, si je rentre en chastel ni forteresse « jusques à ce que j'auray l'un des venans versé à terre. »

Dans Froissart , ces deux épithètes < bacheleureux et « amoureux » ne se séparent jamais. Si le prince de Galles crée Robert CanoUe « maistre et souverain de tous les « chevaliers de son hostel, » c'est qu'il mérite à tous les titres cette faveur, c'est-à-dire « pour cause d'amour, et « de vaillance et d'honneur. » Edouard III convoque les barons d'Angleterre, et leur annonce l'intention de fonder l'ordre du Bleu Gertier. « Tous, dit Froissart, y con- « sentirent liement, pour ce queleur sembloit une chose < honorable et où toute amour se nourriroit. » Quelques années plus tard, le comte d'Ostrevant à qui le roi de France reproche « do ne pas avoir refusé l'ordonnance de « cet ordre » répond t que toutes gens doivent savoir que « oncques n'y eut parole qui pust porter préjudice au « royaume de France, fors amour et compagnie. »

Dans les chroniques do Froissant, le mot « amour » se retrouve à chaque page, et comment exphquerait-on dans le livre iVor de la chevalerie Tabsence de ce sentiment chaste, doux et compatissant, si digne de la chevalerie, qui représente à la fois ce qu'il y eut de plus élégant dans ses inspirations, de plus délicat dans ses goûts?

Voyez au xiv° siècle le Livre des faits de Bouciqtwult, au XV®, la Chronique de Jacques de Lalaing, Qu'apprendon aux nobles jouvencels, aux damoiseaux qui se préparent à porter bannière?

Christine de Pisan semble traduire ce que Froissa rt nous dit du péage d'amour etdu sentiment qui fait naître et développe le courage, quand elle commence ainsi le septième chapitre du Livre des faits de Bouciquault : « Jà « estoit venu Bouciquault en Tage que amour naturelle- « ment a cousiume de prendre la paye de tous nobles « courages. Si ne fut mie droict qu'il en fust exempt... « De nostre vie, assez de nobles hommes avons veu, les- « quels le service d'amour a fait devenir vaillans. 0 noble « chose est d'amour qui bien en sçait user! Cœur qui ft veult aimer doit principalement fonder l'entente de son « amour sur trois choses : la première est qu'il aime poui- « en valoir mieulx en toutes mœurs et en conditions, et « pour amender ses coustumes, vivre plus joyeusement, (( avoir cœ.ur plus hardy et plus entreprenant, et en « toutes vertus se vouloir habiliter; la seconde qu'il se « mette en lieu tel qu'il y puisse prendre exemple do « toute bonté; la troisième que de tout son pouvoir garde

« honneur, ne pour mourir ne face chose dont déshon- « neur vienne à luy, ne à ce qu'il aime. Et si sur ces trois « choses le cœur qui veut aimer met bien son entente, « c'est à savoir que, pour aimer, il amende ses conditions, « en vive plus liement, et que son courage accroisse en « haultes pensées, et qu'en toutes choses garde honneur, « il trouvera amour si bonne et si profitable qu'il en « vauldra mieulx toute sa vie. »

Le sire de Lalaing disait à son fils : « Sachez que peu « de nobles hommes sont parvenus à la haute vertu de « prouesse et à bonne renommée s'ils n'ont esté amou- « reux... Pour ce, beau fils, il vous convient estre doux, « humble, courtois et gracieux. »

Rien de plus recommandable que cet enseignement où l'amour n'intervient que pour ajouter au courage je ne sais quoi de noble et de généreux qui, au-dessus de l'homme d'armes, place le chevalier.

Quand les chevaliers ont vaillamment combattu, ils prennent le môme plaisir à deviser « d'armes et d'amours.» Nous les voyons, dans les chroniques de Froissart, passer en ces doux entretiens tout le temps que leur laissent les chevauchées. Que ces récits étaient vifs et piquants ! Que d'aventures, que d'entreprises ne tentait-on pas pour plaire à sa dame!

Olivier de Mauny, assiégé à Rennes , traverse à la nage , armé de toutes pièces , les larges fossés de la ville. 11 veut aller enlever à un chevaliei* anglais six perdrix que son épervier vient d'atteindre sous ses

dit aux barrières et dit à haute voix : t Y a-l-il là nul « gentilhomme qui, pour l'amour de sa dame, volsist faire € aucun fait d'armes? Or, verra-l-on entre vous Anglois, « s'il y en a nuls amoureux. » Un écuyer anglais s'avança aussitôt et ses compagnons d'armes suspendirent l'assaut pour assister à la joute. Cette fois, personne ne périt, et le château ne fut pas conquis.

Mais ce n'était pas seulement dans la chrétienté que la chevalerie et la poésie mêlaient l'amour à la gloire des armes. Si les Turcs « sont les plus forts et meilleurs gens « d'armes de toute la secte des mécréants, » c'est qu'ils ont, selon l'usage de leur pays, un grand nombre de ménestrels qui chantent la gloire et l'amour, c'est-à-dire ce que les ménestrels chantent partout, même dans le pays des mécréants.

Lorsqu'en '1 390 le duc de Bourbon et ses compagnons abordèrent en Afrique, ils virent unjeune Sarrasin dont le turban était tout blanc et le manteau tout noir, qui agi tait trois javelots et qui pressait si vivement son cheval, (|u'il semblait plutôt voler que courir. Il s'appelait Agadinquor, « et vérité estoit qu'il ainjoit parfaitement la fille « au roi de Thunes, une moult belle dame, et pour l'a- « mour de la dame, il fit plusieurs appertises d'armes, » et Froissart ajoute, afni que tout le monde sache comment un preux d'Afrique peut égaler un preux de France on d'Angleterre : « Pourquoi il en estoit plus gai et plus joli « et plus appert en armes. » N'en doutez point, Froissart affirme qu'on le lui a dit. Il sait même que ce jeune Sar-

rasin avait un duc pour père, et qu'il était lui-même chevalier, ce qui paraît fort vraisemblable, d'après ce qu'on nous rapporte de son amour et de ses exploits. Il ignore seulement s'il épousa dame Alsala, l'héritière du royaume de Tunis.

Tout ce récit est charmant dans Froissiirt. On retrouve constamment, en feuilletant ses chroniques, cette gaieté, cette verve aimable et piquante, jusque dans les faits les moins importants. Vous souvenez-vous d'avoir lu dans Froissart les innombrables prouesses du chanoine de Robersart, aussi intrépide que le chapelain du sire de Joinville, qui déconfit, à lui seul, huit Sarrasins? Ne croyez pas que le chanoine deRobersart s'endorme, ni qu'il se ralentisse jamais dans ses chevauchées. L'écuyer chargé de le réveiller chaque matin s'appelle Éperon.

Parfois, le goût de l'histoire et des lettres, si répandu alors parmi les princes et les barons, se fait jour jusque dans leurs plaisirs. Troie, avec ses défenseurs et ses ennemis, preux chevaliers engagés dans une querelle d'amour, reparaît sans cesse dans leurs intermèdes, et avec elle revivent les dieux et les poètes de Pergame. Le duc de Bourgogne donne à son secrétaire le nom de Jupiter ; le sire de Groy appelle le sien : Virgile.

A d'autres souvenirs s'inspirait le duc de Brabant, quand il renouvelait pour son messager, né peut-être à Baisy, le nom du chef de la première croisade. Godefroi de Bouillon portait à Gérard d'Obies et à Froissart les lettres de Wenceslas.

CHAPITKR III.

DÉGIDENCE DE LA GIIEYALERIE.

I. Mort des chevaliers les plus illustres. — L'Anglelcrre sous Hichard IL — Le conte de sir Thopas. — La France sous Charles VL — Le psautier de saint Louis.

Cependant, à mesure que Froissart vieillissait, les preux dont il avait célébré la gloire vieilliss:iient avec lui. Il semblait que la chevalerie et son chroniqueur eussent traversé ensemble ces belles années ou Tenthousiasme du cœur ajoute encore à la vigueur de Tâge, avant de s'engager à pas lents dans cette voie triste et pénible de la décadence et de la décrépitude, commune aux institutions comme aux hommes.

Quand Edouard III mourut en 1377, Mauny ot Ghan-

dos ne vivaient plus. Charles V, qui suivit, trois ans après, Edouard dans la tombe, y descendait précédé dé Bertrand du Guesclin.

En Angleterre, l'héritier d'Edouard III, le fils du prince Noir, multiplie les tournois, qui lui tiennent. lieu de victoires. Un jour, réveillé par un belliqueux message de Tévéque de Norwich, qui le presse d'attaquer les Français sous les murs de Calais, il renverse la table placée devant lui et aiguillonne son cheval de l'éperon jusqu'à ce qu'il s'abatte de fatigue. Au monastère de Saint-Albans il s'empare du palefroi de l'abbé. Il semble qu'il doive, sans tarder plus longtemps, frapper de sa propre main le roi de France ; mais quand il arrive à Westminster , il regrette déjà son repos et ses plaisirs faciles. Les chevaliers l'attendront inutilement par delà la mer. Il retourne à ses baladins, à ses bohémiens que l'Angleterre a vu avec douleur se mêler au cortège nuptial d'Anne de Luxembourg.

Lorsque Froissart se rendit, en 1395, en pèlerinage à Cantorbéry, il reconnut à peine la puissante monarchie d'Edouard III. « Que sont devenus, disait-on en Angle- « terre, les grandes entreprises et les vaillans hommes, et «les belles batailles et les beaux conquêts? Où sont les « chevaliers en Engleterre maintenant qui fassent la « chose pareille? En ces jours esloient Englois doutés et (t crémus, et parloit-on de nous par tout le monde, et « maintenant on s'en doit bien taire : il appert bien que « nous sommes en ce pays affaiblis de sens et de grâce.

« Le temps nous est mué de bien en mal depuis la mort f du bon roi Edouard. Justice estoit tenue et gardée gran- « dément de son temps. Pour le présent, le roi Richard f de Bordeaux ne veut que le repos et le séjour, les vuif seuses et les esbattemens des dames. . . et par ainsi est-il « apparent que bientost il n'y aura nul homme de vail- « lance en Engleterre, et s'y nourrissent toutes félonnies « et haines. »

Froissart répète aussi : t Le temps estoit bien changé « en Engleterre depuis le terme de vingt-huit ans, » et il ajoute ailleurs deux mots où Ton retrouve un sentiment profond de la situation : c Les sages notoient à grand mai « ce qui en pouvoit naistre et venir : les fous n'en fai- « soient compte. »

Chaucer venait de faire le môme pèlerinage à Cantorbéry. Si Froissart fut assez heureux pour voyager avec Henri Chrystead, Guillaume de Lisle et Jean de Grailly, qu'il saluait comme de nobles débris des institutions chevaleresques, Chaucer trouva comme lui dans sa compagnie non-seulement un bon chevalier fidèle à la vérité, à l'honneur et à la courtoisie, qui avait combattu en Orient sous la bannière du bon roi Pierre de Chypre, mais aussi son fils, parfait modèle des écuyers comme son père était le modèle des chevaliers, car il composait des dittiés et était si amoureux qu'il ne dormait pas plus que le rossignol, qui chante toute la nuit. Mais, parmi les autres pèlerins, que de passions, (jue d'intérêts divers ! Quel relâchement dans les mœurs! quelle légèreté dans le lan-

gage! C'est aux iiiarchaiids qui ne se préoccupent que de la sécurité de la navigation entre Orewell et Middelbourg que s'adresse le conte de sir Thopas, né en Flandre dans ce bourg de Poperinghe où plus d'une fois un prince anglais arma des bourgeois chevaliers ('). Comme sir Thopas est gros et de belle humeur! Comme il s étend mollement sur le gazon I 11 a ses ménestrels, ses conteurs de gestes toujours empressés à lui lire, tandis qu'il s'arme, les romans qui peignent les combats, les ballades qui chantent Tamour. Mais son adversaire est le géant Éléphant ; sa dame est la reine des fées, et c'est ce personnage ridicule que le poète appelle « la fleur de la vraie chevalerie ! » La décadence de la chevalerie ne s'explique- t-elle pas par celle des lettres ? Voyez ce clerc qui, pendant longtemps, a étudié la logique à Oxford. La face maigre, les yeux caves, le manteau déchiré, il a pour tout trésor quelques livres de la philosophie d'Aristote, et, bien qu'il ait l'esprit rempli de beaux préceptes, bien qu'il ne songe qu'à ses études et ne prononce pas un mot de plus qu'il ne le faut, sa pauvreté apprend assez qu'on n'apprécie guère sa science.

En France, la mort de Charles V ouvrit une ère non moins malheureuse. Lorsqu'il expira, le 16 septembre 1380, en adressant à son fils le vœu des patriarches : a Plaise à Dieu qu'à cestui Gharle doint la rousée du « ciel ; que les hgnées le servent et que s'inclinent devant

(•) Notamment le duc de Glocester eu 1436.

« lui les fils de sa mère, » on pouvait déjà lire, sur le front qu'il bénissiiit, l'impuissance de la roVanté à lutter contre des ambitions coupables. Les li(jnées, loin de servir Charles VI, devaient se disputer son sceptre sans qu'il pût du moins protéger contre leurs fureurs celui qui était aussi le fils de sa mère.

Cette ardente rivalité, à Tombre de laquelle revit, sous le nom de Bourguignons et d'Armagnacs, l'antique anta gonisme des races du Nord et du Midi, détruira rapidement l'unité et la puissance de la monarchie, telle que Charles V était parvenu à la reconstituer. Tandis que les détix partis arborent -l'un vis-à-vis de l'autre leurs couleurs, leurs bannières, leurs emblèmes et leurs implacables devises, le duc de Bourgogne et le duc d'Orléans entraînent les forces du royaume, l'un en Flandre, où naîtra son arrière-petit-fils Charles-Quint, l'autre vers l'Italie, où le suivront les rois issus de sa maison, Louis XII et François I**". Ces deux couiants opposés, portés également vers les frontières, laisseront au cœur de la France une place qu'occuperont les Anglais.

Charles VI était né au mois de décembre 1368, au moment où le prince Noir, cité à comparaître à Paris, avait répondu fièrement qu'il s'y rendrait avec soixante mille hommes ; il devait, lors du traité de Troyes, ouvrir lui-môme de sa faible main les portes de la capitale de son royaume au roi d'Angleterre. Mais sa jeunesse répandit, avant de s'éteindre, quelques rapides lueurs, semblable à 1 1 flamme qui pétille plus vivement quand elle dévore en un

instant le chaume léger. Charles VI avait été nourri de la lecture des romans de chevalerie ; il s'efforça d'en renouveler les brillantes traditions ; il eut également ses joutes et ses tournois où il portait la devise du Cerf -Volant; et, comme Richard II, il aima aussi les fêtes splendides et pompeuses.

Un jour^ il préside à Avignon au sacre de Louis d'Anjou, qui reçoit du pape la couronne de roi de Sicile. Le duc d'Anjou était vêtu de blanc « en signe de pureté et « innocence. » Le sire de Coucy remplissait les fonctions d'écuyer tranchant ; Henri de Bretagne, despot de Romanie, celles de maître queux. Les acclamations redoublèrent quand Clément VII remit au nouveau roi « une es- « tôle qui pendoit en bas de deux costcz en la manière « des empereurs. »

Un autre jour, Charles VI veut armer chevalier de sa propre main ce même Louis d'Anjou qui part pour conquérir son royaume, et, afin que cette cérémonie soit plus imposante, il ordonne qu'elle ait lieu à l'abbaye de Saint- Denis, oùl'on renouvellera la pompe des funérailles de Bertrand du Guesclin. Toute la noblesse est conviée à ces fôtes. Eustache Deschamps écrit des vers pour les célébrer. Mais elles n'offrent que de sacrilèges désordres. L'or avait été répandu à grands flots pour que, du deuil à la joie, elles réunissent toutes les émotions, toutes les pompes. Les danses, ardentes et folles, succédant aux litanies funèbres, troublèrent le religieux silence des tombeaux : elles ne respectaient pns môme l'asile où reposaient, gardées par

la vénération publique, les froides reliques de saint Louis, entourées de quinze générations de rois, ses ancêtres ou ses (ils.

Nous avons nommé saint Louis, et ce nom donne lieu à un rapprochement qui explique toute la situation. Tandis que Charles VI s'abandonnait tout entier aux plaisirs et aux désordres qui s'y associaient, le couvent des Cordeliers de Paris faisait vendre, à cause de la misère du temps « en plein marché, au plus offrant » le psautier de saint Louis qui avait appartenu autrefois à son chapelain, Guillaume de Mesmes. Dans les litanies se lisait ce verset : i4J appetitu inanis gloriœ libéra nos, Domine, Plus loin, une prière se terminait par une touchante invocation en faveur des pauvres et des captifs : Ut miserias pauperum et captivorum intueri et relevare diyneris ('). Quel contraste et quelle leçon !

Déjà l'intelligence de Charles VI n offre plus qu'une nuit profonde, rarenient sillonnée de quelques pMes éclairs qui en déchirent les ténèbres. Il ne fera plus chanter son roi des ménestrels, Facien ; déjà, son fou, maître

(•) Rien n'est plus bizarre que la série d'événements qui rendit à la famille de Mesmes le psautier qu elle avait reçu de saint Louis. Il se trouvait dans la librairie des ducs de Bourgogne quand Maximilien le vendit aux Anglais. Il passa ainsi dans la bibliothèque de Charles I**"-, qui aurait pu y relire la prière destinée à obtenir le soulagement des malheurs de la captivité, et à sa mort il fut racheté par l'ambassadeur de France Bellièvre, qui le coda au président de Mesmes

Jehan, est moins fou que le roi lui-même, et Dieu veuille que sa raison se voile sans retour. Cette figure royale qui, seule, ne savait plus qu'elle avait été ointe de l'huile sainte, errant lentement dans les galeries du palais, était encore respectée du peuple : son malheur était, disaiton, une visite, presque un don de Dieu qui humilie ceux qu'il veut glorifier. Mais combien sont plus tristes ces heures où le roi parle, agit et chevauche. Un jour, dans la forêt du Mans, il prend ses proches et ses amis pour une troupe de Wandres ou de Sarrasins, et fond sur eux la lance baissée; un autre jour, pour ressembler à un sauvage, il se fait coudre dans une peau, enduite de poix et d'étoupes,au risque de partager le sort de ses compagnons de désordres et de plaisirs qui périrent dans la flamme. L'un de ceux-ci était le bâtard de Foix,que Froissart avait vu autrefois à Orlhez, « jeune et beau chevalier, » que son père voulait marier en haut lignage, bien qu'il eût été la cause innocente de la mort de son frère, et Froissart termine ce récit par ces mots : « Ha ! comte Gaston de Foix, « si de ton vivant tu eusses eu telles nouvelles de ton fils « comme il estoit avenu , tu eusses été courroucé outre « mesure.. Tous seigneurs et dames qui en oyoient parler « parmi le royaume de France en estoient moult esmer- « veillés et à bonne cause. »

Froissart annonce ailleurs l'avenir réservé à la France, quand il dit : « Je véois les choses obscures et en grand < trouble et moult taillées de mal aller. »

H. Quelles furent les causes de la décadence de la clievalerio?

— Les mines. — L'arlillerie.

La chevalerie s'affaiblissait en même temps que la royauté, et parmi les causes qui ont paru à certains historiens expliquer une décadence trop rapide , on invoque fréquemment une importante modification dans Tari de faire la guerre, qui tenait à deux faits principaux , Tun passé inaperçu, l'autre cité partout, l'emploi des mines et celui des armes à feu .

Quand les Français amenèrent avec eux, en 1369, des mineurs pour s'emparer du château de Royauville, les Anglais, qui l'occupaient, les accueillirent avec mépris, comme il convenait c à de bonnes gens et vaillans. » Néanmoins les Anglais employaient aussi les mineurs. « Si vous saviez auquel parti vous estes, disait Barthé- « lemy de Burghersh au châtelain de Courmicy, vous « vous rendriez tantost et à peu de paroles, » et il lui montra la grosse tour qui ne reposait plus que sur des « cstançonsde bois. » La garnison française capitula, et le sire de Burghersh, pour lui prouver qu'il ne l'avait pas trompée, fit mettre le feu à la mine. Les « estançons » brûlèrent et la tour s'écroula.

Lorsque Froissart parle des engins employés, en \ 340, par le duc de Normandie au siège de Thun-l'Evêque et par les communes flamandes au siège de Tournay , il

mentionne probablement les premiers essais de l'artillerie dans une guerre importante. En France, on en trouve peu de vestiges avant cette époque, et les comptes des villes de Flandre, de 1340, signalent aussi les ribaudequins comme une invention toute récente (•).

Cependant cette découverte occupe dans l'histoire une place bien plus considérable qu'on ne l'a cru communément. Geoffroi de Charny, parlant du péril qu'il y a à attaquer les forteresses défendues par des canons, observe que Ton ne peut y échapper qu'avec la protection de Dieu. Dans le traité des Droits alarmes, une femme, mais une femme à qui rien n'était étranger, Christine de Pisan, entre dans de longs développements sur l'emploi des canons (*). Froissart en parle aussi à plusieurs reprises, no-

(•) Niewen engienen die men heet ribaude. Au siège de Tournay, il y avait deux maîtres de ribaudequins. L'un d'eux, Pierre Van Vullaere, avait avec lui trois charpentiers et cinq ouvriers. Les ribaudequins étaient unis par un cercle de fer et placés sur des chariots garnis de pointes de fer en forme de glaives. Cinq chariots transportèrent les ribaudequins devant Tournay; mais, quand le siège fut levé, on aima mieux les déposer dans des ba* teaux qui descendirent l'Escaut. Dès 1300, on trouve cette mention relative à l'arsenal de Bruges, placé à cette époque dans une des salles de l'hôpital Saint-Jean : Fratribus hospitalis Sancti Joannis pro bombis custodiendis.

(') Ms. 9010 de la Bibliothèque de Bourgogne, et 7076 de la Bibliothèque impériale de Paris.

« Nous nous aiderons en ce du conseil des saiges chevaliers « expers èsdites choses d'armes, et quoy que grant los de ce leur

tammcnl quand il observe que, si le sire de Gommignies |)erdil la ville d'Ardres, ce fut parce qu'il avait négligé

u dcust appartenir, commo bien leur affière honneur et rêvéi« rcnce, tant pour ceste occoison comme pour les aultres bontés, « sens et valleurs, chevalereuses et nobles vertus qui en eulx u sont, ne plaist à leur humilité estre allégués ne nommés; par « quoy s'il est ainsy que qui lire porra en cesl endroit ou Touyr, « ait aultres fois ceste belle ordonnance qui s'en sieult veue por <« escript ou ouy dire de bouche, ne voeille pour tant l'avoir cd

• despit, ains en estre content, pensant que dommaige seroit

• que la faiblesse d'un pou de papier qui se pourist en petit de « temps eust la mémoire anéantie de sy notable ordonnance. « Sy supposerons doncqnes une très-forte place assise sur mer « ou sur grosse rivière. »

Quelle est cette forte place, si ce n'est Calais, celte clef du royaume de France que les Anglais se vantaient de porter à leur ceinture? A qui Christine fait-elle allusion sinon au sire de Rivière, qui fil partie, en i377, de l'expcdition chargée d'en former le siège? Nous voyons flgurer dans cette noie deux cent qujrante-huit canons de fer ou de cuivre, dont les plus gros lancent des pierres d'un poids de quatre et cinq cents livres, et qui « diversement sont nommés, pour ce que diversement doivent v estre assis selon le siège de la forteresse. >> Il faut y joindre trente mille livres de poudre, trois milliers de charbon de faulx, deux mille sars de charbon de chêne, vingt « bachines à trois v« pies chacune à une queue pour le feu alumer pour lesdits ca- ^' uons. » Ajoutez encore deux mille deux cents pierres et six milliers de plomb « pour faire plombées. « Le meilleur canon s'appelait Monlfort et il n'avait que cent cinquante pierres u à jeter; >^ mais elles étaient de la dimension la plus considérable.

de la garnir d'artillerie. En effet, rien ne résiste aux canons. Les hautes murailles en pierre dure « ouvrées jadis «des mains des Sarrasins, » les châteaux mêmes bâtis par Renaud de Montauban et ses frères avec le conseil de leur cousin Maugis, quand ils se révoltè/*ent contre Charlemagne. n'olFrent plus d'asile d'où Ton puisse braver ses ennemis. Le capitaine anglais Quatreton, qui défendait le château de Saint-Sauveur , était étendu malade dans sa chambre quand un boulet de canon brisa les barreaux de la fenêtre de la tour et s'enfonça à travers le plancher. Le tonnerre , au jugement de Quatreton , eût été moins terrible. Les assiégés demandèrent à parlementer.

A la fin du xiv° siècle, il y avait des canons dans toutes les villes, notamment a Valenciennes, car les magistrats de cette ville prêtèrent, en i 366, plusieurs canons au duc Aubert, qui voulait assiéger le château d'Enghien, et, quelques années plus tard, on les vit de nouveau envoyer quatre bombardes de cuivre ou de fer à Guillaume de Bavière ; mais Froissart regrettait sans doute le grand engin de Valenciennes que brisèrent si adroitement les soudoyers de Mortagne (') . Le canon gâtait par ses hasards, et même par le bruit et la fumée, les combats, tels qu'il les comprenait, avec le cliquetis des armes, les targes et les pennonceaux brillant au soleil et les grands coups de lance. Dans le manuscrit d'Amiens, Froissart mentionne les canons de Grécy (') ; dans toutes les autres versions, il

(') Voyez les Chron. ï, i, 136.

(') Il est difficile de reconoaltre des canons dans les grands

n'en [larle plus , par respect pour les chevaliers qui y multiplièrent leurs prouesses : on sent que, de même que TArioste, il renverrait volontiers à l'enfer cet art nouveau auquel Tenfer recourut pour combattre et rendre souvent inutiles le dévouement et le courage.

Tout ceci ne suffit pas pour expliquer la décadence de la chevalerie. Un coup de canon ou d'arquebuse tiré au hasard frappa, il est vrai, au xv® siècle, le bon chevalier Jacques de Lalaing, au xvi® le bon chevalier Bayard. Mais ni Jacques de Lalaing , ni Bayard n'eussent reculé devant une balle de fer ou de pierre. La chevalerie n'avaiielle pas eu à lutter contre les mêmes périls dans cette croisade d'Egypte, où les infidèles l'inondaient de feu grégeois, tandis que le saint roi s'écriait les yeux levés au ciel : « Bieau sire Diex, gardez-moy ma gentî »

Ce n'est pas dans le système de la guerre, mais plutôt dans les usages de la guerre que se révèle cette transformation qui afllige si vivement Froissart.

III. — Causes plus immédiates de décadence. — Corruplion des mœurs. — L'or. — Chevaliers qui se vendenl et qui pillent. — Ruse et cruauté. Mauvais chevaliers, mauvais ccujers, mauvais valets. — Les Grandes Compagnies.

Un historien du \n^ siècle rapporte qu'un jour quelengins dont parle une charte d'ÉdouardlH, du 27 novembre 4 34?. Ingénia dicta canons, porte une charte plus explicite de Richard II de 1378.

ques chevaliers, ayant conquis un château en Syrie, renoncèrent à poursuivre les infidèles, pour chercher Tor qu'on disait y être caché ; mais, par une juste vengeance du ciel, le château s'écroula sur eux et les ensevelit sous ses ruines. Il en fut de la chevalerie, grande et mémorable institution sociale, comme de ces chevaliers isolés. Elle s'affaissa éous le poids de ses fautes, entraînée par la corruption des mœurs. Le jour où elle cessa d'être courtoise et devint convoiteuse, l'or valut quelque chose de plus pour elle, et l'honneur d'autant moins. L'or noua et dénoua ses engagements. Éblouie par le luxe et la prodigalité, elle se pressa, à la voix de Charles VI et de Richard II, dans ces banquets, où l'on trouvait t grand « plenté de mets eslranges et déguisés, » dans ces fêtes, où la richesse des costumes n'en voilait pas l'obscénité, signe public de coupables désordres. Par une expiation commune, rois et chevaliers subirent la même destinée. Aux folles largesses de la cour de Richard II succède l'inutile complot du clerc Magdelain, aussitôt étouffé dans des flots de sang; après les fêtes désordonnées de la cour de Charles VI, viendra la désastreuse journée d'Azincourt, où Henri V, à la vue des cadavres étendus sur la plaine, s'écriera : « Ce n'est pas à nous qu'il faut attribuer « cette victoire, mais à Dieu, qui a voulu punir les péchés « des Français. » A Londres, la trahison livre à Lancastre le sceptre d'Edouard III ; un autre Lancastre ira à Paris porter sa main sur celui de saint Louis. En Angleterre, il y a des chevaliers prêts à acclamer l'usurpateur à

Westminster. En France, il y en aura d'autres quij à la suite du duc de Bourgogne, feront cortège aux Anglais entrant à Paris. La foi jurée est méconnue : on ne rencontre que foi-mentie.

On voit poindre la décadence de la chevalerie dans les écrits de Froissart, quand il nous parle de ces chevaliers d'Allemagne et des marches de la Meuse, e qui gagnent t volontiers et sont bons guerriers, pourvu qu'on les paie « à l'avenant , mais qui ne font guerre , fors seulement « tant que l'argent court et dure. » Au midi, vers la Gascogne et le Béarn, d'autres chevaliers agissaient de même. « Oncqucs les Gascons, trente ans d'un tenant, ne « furent fermement à un seigneur. Telle est la nature « des Gascons : ils ne sont point estables. »

Mais les Bretons avaient encore bien d'autres défauts, car ils oubliaient souvent les noms illustres, les immortels exemples que la chevalerie devait aux preux de leur pays, pour ne voir dans la guerre que le sac et le maraudage. « Il n'y en a nul qui ne soit larron, » dis<iient les habitants d'Orense au maréchal de l'armée anglaise. Les princes ne se confiaient guère dans les Gascons, les chevaliers se désolaient s'ils étaient pris par des Allemands. Les bourgeois des bonnes villes et les habitants des campagnes redoutaient, au contraire, un Breton autant que vingt Allemands ou que vingt Gascons.

Que devenait celte règle morale, qui plaçait avant tout la générosité et le dévouement, et qui reléguait l'intérêt et la cupidité parmi les vices les plus honteux? Les chevaliers

qui la méconnaissaient, n'étaient-ils pas plutôt des routiers, changeant de parti selon les circonstances, et ne trouvant jamais qu'on les payât assez, puisqu'ils ajoutaient au salaire le butin et le pillage?

La chevalerie est déjà bien affaiblie, quand, loin de mourir pour sa bannière, elle la jette elle-même à terre, comme le faisaient les traîtres dans le combat.

Le châtelain deBeaufort, qu'on avait surnommé le poursuivant d amours, abandonna son maître, le duc de Lancastre, et Ton vit d'autre part l'un des plus illustres combattants de cette grande guerre, le chanoine de Robersart, se faire Anglais, t Ainsi, dit Froissart, se tournoient le € chevalier et les escuyers d'un lez et de l'autre.»

Avec la fidélité au serment devaient s'effacer le respect de tous les engagements, le Fentimentde tous les devoirs. Le parjure remplace la bonne foi, la perfidie et l'astuce tiennent lieu de courage, la générosité est sacrifiée à la colère et à la haine.

Le duc de Bretagne, le fils de Jeanne de Montfort, « qui avoit cœur d'homme et de lion, » attire « par voies « obliques et fallaces» le connétable de Glissondans un de ses châteaux et le fait enferrer, après l'avoir menacé de lui crever l'œil avec sa dague. Puis il lui rend la liberté et le regrette. Aussi charge-t-illesircdeCraon de le faire assassiner quand il chevauchera, le soir, dans les rues de Paris.

Les chevaliers imitaient les princes, qui ne leur donnaient plus l'exemple de chercher, selon la belle expression du moyen âge, « le mieux de tout bien. »

Un Gallois, chef de brigands, qui dévastait tout le pays entre la Seine et la Loire, s^était fait armer chevalier. Il est plus triste de voir de nobles chevaliers se faire chefs de brigands comme lui pour gagner cent mille écus.

Froissart se trouvait un jour à Paris, avec d'autres seigneurs, quand il entendit le sire d'Albret s'adresser en ces termes à un chevalier breton : « Dieu merci I je me « porte assez bien, mais j'avois plus d'argent quand je < fesois guerre pour le roi d'Engleterre que je n'ai maint tenant ; car, quand nous chevauchions à l'aventure, ils « nous sailloient en la main aucuns riches marchands de a Toulouse, de Gondom ou de Bergerac. Tous les jours, « nous ne faillions point que nous n'eussions quelque bonne « prise dont nous estoffions nos superfluités. » Froissart « nota bien » ces paroles prononcées par un seigneur allié de fort près à la maison royale et dont l'un des descendants devait être le roi de France, Henri IV le Béarnais.

En 1386, les ["chevaliers et écuyers français avaient grand désir de se rendre en Espagne pour y renouveler la guerre contre |les| Anglais , mais parmi eux les plus pauvres étaient surtout guidés par l'espoir de s'enrichir en Castille, car « renommée couroit qu'on y pilloit « aussi bien sur terre d'amis comme d'ennemis ('). » Mieux

(') Froissart, parlant des chevaliers qui avaient combattu en Castille, ajoute: «Et reveiioient le plus des chevaliers qui n'a voient « entendu à nul pillage, tous povres et mal montés; et les autres « qui s'estoient avancés d'entendre au pillage et à la roberie, « bien montés et bien fournis d'or et d'argent. « Chron. lïï, 88.

eût valu aller tout droit à Orewell, puisqu'ils se plaignaient de ce que la trêve avait été si longue qu'ils ne connaisnaissaient plus le chemin de l'Angleterre, t Ainsi, dit € Froissart, estoient les choses... Le fort fouloit le faible, « et on ne faisoit droit, ni loi, ni raison à nullui. »

Dès que le fer ce paie avec de l'or, il n'y a plus ni générosité, ni pitié.

GeoflFroi d'Harcourt, boiteux et abandonné sans défense, est renversé et jeté à terre par des hommes d'armes qui montent à cheval pour le frapper de loin avec leurs lances. Ces hommes d'armes étaient soudoyés par les états. Pourvu qu'ils méritassent leur salaire, ils se souciaient peu du reste.

D'autres fois, ce sont des ruses sans noblesse, sans loyauté.

Guillaume de Gauville ayant salué courtoisement le châtelain d'Evreux, lui propose une partie d'échecs, et saisit le moment où il baisse la tète pour le frapper d'une hache cachée sous sa houppelande. Guillaume de Gauville est du parti des Navarrais.

Aymerigot Marcel avait pénétré dans le château de Mercœur, mais le châtelain s'était réfugié dans la grosse tour dont il ne pouvait s'emparer. Il lui demanda les clefs de la porte, promettant de se retirer, et lui offrant la main, comme pour sceller l'engagement qu'il allait prendre. Mais dès qu' Aymerigot eut touché la main du châtelain, il la retint de toutes ses forces, et le menaça de la clouer

avec sa dague à la porte du château s'il ne se rendait aussitôt prisonnier.

Le bascot de Mauléon fit déguiser quelques-uns de ses compagnons en femmes, et ils se rendirent ainsi, modestement voilés, une cruche sur la tête, à une belle fontaine voisine du château de Thuret . Tout à coup Tune de ces femmes sonna du cor et le château fut conquis sans résistance.

Le mongat de Saint-Basile alla de Lourdes à Montpellier, déguisé non en femme, mais en abbé, et suivi de trois hommes d'armes aussi déguisés en moines. Tous semblaient fort respectables, car en se transformant en dévots personnages, ils en avaient pris à la fois Fhabit et la contenance. Le mongat rencontra, à l'hôtel de l'Ange, un riche marchand qui voulait se rendre à Paris, lui offrit de l'y conduire à ses frais, et le livra à ses compagnons de Lourdes, qui en tirèrent une rançon de cinq mille francs.

Mais parfois ces capitaines finissaient assez mal. Geof-

froi Teste-noire, qui se gênait peu pour piller les églises,

pourvu qu'il y trouvât à piller, est morlelleinent blessé au

château de Ventadour ; il assemble ses compagnons près

de son lit et leur dit : « Beaux seigneurs, nous avons

« esté un long temps ensemble et tenu bonne compaignie

<c Tun à l'autre. Ma guerre a toujours esté telle que au

« fort je n'avois cure, mais que profit y eust. En celle

« frontière ici a bon pays et rendable, mais je veuil que

« vous partissiez à ce que vous avez aidé à conquérir. »

Puis il les exhorta, comme de bons frères, à se partager

trente mille francs déposés dans un coffre, ajoutant que

s'ils aimaient mieux écouter le diable que la raison, ils n'avaient qu'à le briser à coups de hacbe : tant pis pour ceux qui n'y prendraient rien. GeofFroi Teste-noire les pria d'ailleurs d'exécuter le testament par lequel il léguait dix mille francs à la chapelle de Saint-Georges, deux mille francs à sa mie, cinq cents francs à son clerc.

Les écuyers ne gardent plus la foi qu'ils doivent aux chevaliers. Yvain de Galles, assis sur un tronc d'arbre, laissait flotter sur ses épaules sa longue chevelure quand son écuyer, à qui il demandait un peigne , le frappa « d'une petite courte darde espagnole. » Le capitaine anglais à qui il alla se vanter de son crime, le menaça de le faire jeter dans les fossés de son chAteau .

Si les chevaliers , si les écuyers violaient ainsi les lois de l'honneur, pour ne consulter que leur intérêt, à bien plus forte raison les hommes d'armes n'acceptaient plus d'autre règle. En voyant leurs chefs et leurs capitaines s'associer au hasard môme contre leur seigneur naturel, ils s'arrogeaient le droit de s'armer à leur tour même contre leurs maîtres. En Angleterre, le valet d'un chevalier anglais qui a longtemps combattu en France, forme le projet de détruire toute la noblesse de son pays : c'est Wat Tyler.

Cette situation anarchique créa un symptôme permanent, un foyer constant de désordre : nous voulons parler de ces Grandes Compagnies où l'on trouvait confondus pôle- môle parmi les capitaines, des chevaliers devenus

routiers et des routiers devenus chevaliers, parmi les gens II. 7

cVarmes, des individus de toute nation qui se croyaient Français s'ils rencontraient des Anglais , Anglais s'ils rencontraient des Français, hommes pauvres chez eux, riches sous les armes, hommes « de fait » mais « de pe- « tite conscience, » qui faisaient « mortelle et crueuse « guerre » et appelaient le royaume de France leur chambre.

Autrefois Ton ne recherchait pour faire la guerre que

des chevaliers d'illustre naissance. « Les seigneurs de ce

t temps, dit Froissart, ne faisoient nul compte des gens

« d'armes s'ils n'estoient à heaumes et à timbres couron-

« nés; » mais il n'en était plus de même un demi-«iècle

plus tard ; car Ton ne parlait que de bassinets, de haches

et de jaques, surtout de brigandines, sorte de cotte de

mailles qui faisait donner à ceux qui en portaient, le nom

de brigands. Les chevaliers disparaissaient, les brigands

se multiplièrent, « et toujours, dit Froissart, gagnoient

« brigands à dérober et à piller villes et chasteaux et y

« conquéroient si grand avoir que c'estoil merveille ('). »

Ces chefs des Grandes Compagnies, bien méchants, bien laids, « plus rébarbatifs que singes qui mangent « poires qu'enfans leur veulent tollir, » se nommaient Briquet, Meschin, Perrot de Savoie, Antoine le Nègre, Talebart Talebardon, ou Batefol ; celui -ci occupait le monastère de Bourdeille qui eut depuis Brantôme pour abbé. En Italie, le plus célèbre était le faucon des bois, Hawk-

(I) Chron.y l. i, 324. Desperati homineSy vulgo brigandi, écrit plus tard Thomas Basin, édition deM.Quicherat, I, p. 57.

wood, Falcone in Bosco, qui pillait Rome et qui, de même que ses compagnons, ne cherchait qu'à s'enrichir et attendait qu'il fût près de mourir « pour faire compte des « pardons du pape. » Aux bords du Rhône, les Grandes Compagnies avaient créé un capitaine souverain qui se faisait lui-même appeler : « ami h Dieu et ennemi à tout « le monde. »

« Il n'est esbattement ni gloire en ce monde , se « disaient-ils les uns aux autres , que de gens d'armes, t Que ne sommes-nous resjouis quand nous chevauchons « à l'aventure et pouvons trouver sur les champs un « riche abbé, 'un riche prieur ou une route de mules de f Montpellier, de Narbonne, de Béziers ou de Toulouse, « chargées de draps de Bruxelles, ou de pelleteries venant « de la foire au Lendit, ou d'épiceries venant de Bruges ! « Tout est nostre et rançonné à noslre volonté! Tous les « jours, nous avons nouvel argent. Les vilains nouspour- « voient et nous amènent les blés, la farine, le pain tout « cuit, les bons vins, les bœufs, les brebis et les moutons « tout gras, la poulaille et la volaille. Nous sommes estof- « fés comme rois, et quand nous chevauchons, tout le pays « tremble devant nous. »

Malheur à ceux qui tombent entre leurs mains! A peine le voyageur pourra-t-il trouver un peu de sécurité en payant fort cher un sauf-conduit, dont les capitaines des Compagnies exceptent trois choses qui les tentent fort ou dont ils ont grand besoin : « Chapeaux de bièvre, t plumes d'ostruce et fers de glaive. »

IV. Les princes égarés par de mauvais conseils. — Grossièrclc et ignorance des courtisans. — Décadence des lettres. — La librairie de Charles V remise aux Anglais par Saint- Yun. — Aymonde Poramjères et la comtesse de Vendôme.

Froissart, qui ne peut oublier ce que furent les ancêtres des princes et des chevaliers qui forlignent, cherche à expliquer et à excuser leurs fautes par les mauvais conseils qu'ils écoutèrent. Il y a bien longtemps qu'on rend les courtisans responsables des vices des grands. Mais Froissart avait plus que personne le droit de le faire. Plus il se faisait honneur de maintenir dans sa chronique les droits de la vérité, plus il se sentait par là même entraîné à flétrir énergiquement les vils flatteurs qui s'élevaient par le mensonge et qui croyaient ne pouvoir conserver loui* empire (ju'en dégradant les princes et les barons qui les accueillaient. Il les montre égarant l'esprit faible do Richard II ou envahissant la cour de France, où ne les eut soufferts ni saint Louis, ni Charles V : « Je n'ai vu, « dit-il, nul haut seigneur (le comte de Foix excepté) qui « n'eust son marmouset, et je ne dis mie que les sei- « gneurs qui usent de marmousets soient fous, mais ils « sont plus que fous, car ils sont tous aveugles et si ont ^c deux yeux. » Ce que Sohier de Malines était pour le comte de Blois, le chaussetier Tacque-Tibaut l'était pour le duc de Berry : une source de mauvais conseils et de folles dépenses. Tacque-Tibaut s'était fait remettre pour

deux cent mille francs de joyaux, et trois ou quatre fois par an Ton taillait les bonnes gens d'Auvergne et de Languedoc pour que le duc pût satisfaire la folle plaisance qu'il mettait, dit Froissa rt, dans ce valet où il n'y avait c ni sens, ni nul bien. »

Ecoutez Eustache Deschamps :

Par chélives gens retenir, Par leur bailler estât trop hault, Par laisser saige homme qui vault, Par les vaillans bouter arrière.

Tout se port.

Lorsque Froissart nous dit fort gravement que le grand défaut de ces courtisans de bas éinge était « de ne pas savoir « lettres, » il ne faut pas repousser trop légèrement cette assertion. C'était grftce aux lettres que se transmettaient les enseignements de la chevalerie. Dès qu'elles perdirent leur voix et leur autorité, l'enseignement cessa, et, à ce point de vue, il est juste d'observer que l'histoire de la chevalerie n'est pas autre chose que le tableau de l'admirable influence exercée par les lettres, au nom de la religion et de la civilisation, sur les passions violentes et brutales qu'encourage et que propage la guerre.

Si Froissart et les autres chroniqueurs ou poètes de son temps a'dmirent et exaltent si vivement la chevalerie, c'est qu'ils sentent bien qu'en assujetissant les rois euxmêmes aux devoirs de la chevalerie, et en plaçant toute la carrière du chevalier entre ces deux limites extrêmes du

roman qu'on lui lit dans sa jeunesse et de la chronique où on le juge quand sa vie s'achève, ils arrivaient à donner aux lettres dans le monde féodal une place plus élevée que celle qu'elles atteignirent jamais dans la Grèce ou à Rome. La science gouvernait. Le mot est de Christine de Pisan : elle l'emploie en 1 403 dans une épître adressée à Eustache Deschamps :

Toutes boDDes coutumes faillent, Car vertus sont mises en mesconte, De science on ne tient mais compte, Par qui on gouvernoit jadis.

Lors le siècle estoit de fin or.

Eustache Deschamps se plaignait aussi de la corruption des mœurs :

Las! que j'ai veu de tribulacion,

De tempestes et de mortalitez,

De haines, de peuples mocion,

De grans orgueilz et de grans vanitez,

De Iraïsons et de crudélilez,

Puis cinquante ans...

C'est tout néant des choses de ce monde.

Oiielle est la cause de cette décadence? Le mauvais exemple des chevaliers :

Les chevaliers du bon temps ancien

Et leurs enfants alloient à la messe ;

En doublant Dieu, chascun vivoit du sien,

L'en congnoissoit leur bien et leur prouesse,

Et li peuples labouroit eu simplesse ; Chascuns estoit content de son office, Religion fut de tous biens l'adresse :

Mais aujourd'hui ne voy régner que vice. Li jeuoe enfant devienneut rufien, Joueurs de dez, gourmans et plains d'ivresse, Hautains de cuers, et ne leur chaut en rien D'onneur, de bien, de nulle gentillesse, Fors de mentir, d'orgueil et de paresse, Et que chascun son vouloir accomplisse : Le temps passé fut vertu et haultesse, Mais aujourd'hui ne voy régner que vice.

Et d'où provient cette absence de toute gentillesse? C'est que si la nature donne le courage, la gentillesse ou la courtoisie est une qualité que l'intelligence doit aux lettres qui la polissent et Torncnt à la fois d'élégance et de vertu.

Pourquoi oublie-t-on le beau précepte que Froissa rt a consigné dans le Joli huissmi de Jonèce :

Mieuls vault science qu'argens?

Lorsqu'Alain Ghartier se plaint de ne pins retrouver les bons chevaliers

Justes en faits, secourans leurs amis, Durs aux mauvais et fiers aux ennemis,

il ajoute qu'il ne faut pas s'en étonner, « car ce fol lan- « gage court aujourd'hui entre les curiaulx : que noble « homme ne doit sçavoir les lettres. » N'est-ce pas en étudiant les récits de Froissa rt que ces

souvenirs s'offraient à lui plus nobles et plus beaux?

N'a pas grantment es chroniques lisoye,

dit-il lui-même, et ce qu'il avait lu, il cherchait à le répéter et à le faire comprendre de la génération qui l'entourait. Vains efforts! le Bréviaire des Nobles ne ramena pas mieux les temps héroïques de la chevalerie, que les Enseignements de vraie noblesse, écrits quelques années plus tard par le bâtard de Villa rs.

Qui préside, en 1402, au fameux combat de Montendre? Jean de Harpedenne, qui doit sa faveur à son mariage avec la damoiselle de Belleville, laquelle était la fille de la petite reine de Bagnolet, cette fausse reine qu'on avait achetée à deniers comptants h un marchand de chevaux pour qu'elle prît la place de la vraie reine Isabeau, épouvantée par les fureurs de Charles VI.

On oublie les joutes et les tournois pour ces jeux de hasard que flétrissaient si vivement les prédicateurs du haut de la chaire. Qu'est devenue la célèbre ordonnance du sage roi Charles V, du 3 avril 1369, qui défend le jeu de dés et ordonne le jeu d'arbalète? Une lettre morte, aussi bien que la charte d'Edouard III qui prescrivait aux archers le simulacre de combat nommé Galloruni pugna .

Et quand les mœurs chevaleresques disparaissent ainsi, quelle destinée est réservée aux lettres? Que devient cette librairie de Charles V, où elles avaient leur sanctuaire lambrissé de cèdre et de bois précieux ? La li-

brairie partageait le sort du trône et les mêmes mains en disposaient : c'étaient les mains ensanglantées de Garnot de Saint-Yon, à qui le duc de Bedford en délivra bonne et valable quittance. La maison de Bourgogne commença à traiter avec ces bouchers en leur achetant de grosses viandes, de la volaille et même des alouettes ('). Quand elle les vit si puissants, elle en fit ses échansons et ses écuyers.

Tandis que les Legoix et les Saint-Yon deviennent de hauts seigneurs à la cour, tandis que les brigands s'enrichissent, quel est le sort réservé aux bons chevaliers, accablés par Tâge et les fatigues, qui ont survécu par hasard aux grandes aventures du xiv" siècle? Il est douloureux de le dire : pauvres, dénués de tout, ils ne trouvent pas même dans la gloire un privilège qui protège leur vieillesse. Il ne s'agit plus de payer courtoise rançon à un adversaire généreux : c'est un marchand juif ou lombard qui vient insulter la chevalerie expirante et l'appréhender au corps, pour que rien ne manque à son humiliation et à sa décadence.

Il y avait à Paris un noble baron nommé Aymon de Pommyères. C'était peu pour lui que les rides de soixante et dix années. Bien plus nombreuses étaient les cicatri-

(•) Cest le marchié que Guillaume et Jehan les Gois font à monsieur le maistre d'ostel de la duchesse de Bourgogne pour frais de boucherie et poullaillerie :

It. la douzaine d'alouplcs el de pclils oiselels pour xii d.

Ms. de la Bibl. de Bourgogne, 14867.

ces que la guerre avait gravées sur son front. A la journée de Poitiers, il avait engagé la bataille pour les Anglais. Quatre ans plus tard, quand Edouard ïll s'avança jusqu'aux portes de Paris, il profita de l'impatience toujours trop téméraire des chevaliers français pour les attirer dans des embiiches où faillit périr Raoul de Coucy. La paix de Bretigny ayant été conclue, il se rend à Avignon, où il combat en champ clos le sire d'ArcTiiac ; mais le roi Charles V, qui se trouvait alors auprès du pape, le réconcilie avec son adversaire et le loue de son courage. Amené au camp français par le sire d'Albret, dont la sœur avait épousé Jean de Pommyères, il devient l'un des plus intrépides compagnons de Bertrand du Guesclin, Attaquant surtout avec ses Gascons les Gascons du parti opposé, il enlève, à la bataille de Cocherel, le pennon du captai de Buch, qui tombe lui-même au pouvoir des Français ; mais voici que le sire de Pommyères rejoint le captai de Buch en Espagne, et Taide à prendre sa revanche à Najara, en faisant à son tour Bertrand du Guesclin prisonnier. En 1370, autre résolution : Aymon déclare que « la guerre durant, il ne s'armera ni pour l'un roi, ni « pour l'autre, » et se rend en pèlerinage au saint sépulcre ; mais il tient peu sa promesse. Les Anglais avaient fait décapiter honteusement, sur la place publique de Bordeaux, un de ses neveux comme convaincu de trahison, et il défia aussitôt le sire de Lcsparre et le sénéchal d'Aquitaine, Thomas de Felleton, qui furent défaits et

pris. En 1382 il assiste à la bataille de Roosebeke, et est

nommé le troisième des huit vaillants hommes qui devaient garder le frein du roi Charles Vï. Il est triste d'ajouter que ce brave chevalier, placé par sa naissance parmi les plus hauts barons de Gascogne, n'avait recueilli de tant de services rendus à diverses causes qu'un peu de reqpnmée. Il ne pouvait payer ses dettes, qui s'élevaient à dix mille francs, et ses créanciers le firent arrêter et conduire à la Conciergerie.

C^était aux plus mauvais jours de la folie de Charles VI ^ le lendemain des sanglantes séditions des bouchers, la veille de la bataille d'Azincourt. Le deuil était partout, excepté à l'hôtel Saint-Paul, où l'on dansait sans relAche, à toute occasion, à tout prétexte, même pour les noces d'un simple officier de la cour. La jeune comtesse de Vendôme, elle-même à peine mariée depuis quelques jours, y brillait par sa beauté, et aux sentiments qui faisaient battre son cœur, on reconnaissait en elle le sang des Châtillon et des Coucy.

« La dame, dit Olivier de la Marche, estoil ce jour parée « d'un riche chapeau de perles et de pierreries sur ses « cheveulx, qui moult bien lui séoit, mais quand elleouyt « l'emprisonnement du chevalier, considérant les services « fais par luy au roy et au royaulme de France, sa bonne « chevalerie et l'ancienneté de son âge, elle osta son riche « chapel et dist : Alez en la Conciergerie, mettez mon « chapel en nantissement, et me amenez le noble cheva- « lier, car il parera plus ceste feste que tout le demeu- « rant. Et ainsy fu fait; et pour se parer fit faire ung

« chapel de pervenches dont elle aorna son chief sur ses € cheveiilx, et cette libéralité doubla sa beaulté (*). »

Olivier de la Marche avait emprunté ce récit à Christine de Pisan ; il oublia d'ajouter que le comte de Vendôme, conduit prisonnier pendant cette même année 1415 à la Tour de Londres et mis à rançon pour cent mille écvt^e trouva ni reine, ni princesse qui le rachetât en mettant en gage un riche chapel ; et sa jeune compagne expira de douleur sans avoir pu le revoir.

V. Dccouragcmont de Froissarf . — - Ses reflexions sur les merveilleuses fortunes du monde. — Abaissement de plus en plus rapide de la chevalerie en France et en Angleterre. — Philippe et Jacquc de Hainaut. — Louis XI et le roman du Petil Jehan de Sainlré. — La noblesse sous Louis XL — Le livre du sire de la Tour-Landry et le Chevalier erranl du marquis de Saluées.

Rien ne s'explique mieux que le découragement profond qui saisit le chroniqueur à la fin de son œuvre, quand il voit tout ce qu'il a admiré, tout ce qu'il a célébré, s'affaiblir et s'éteindre autour de lui, avant qu'il disparaisse à son tour, de môme que le chœur de la tragé-

(') Traité des Vertus des Dames, ms. de la Bibliothèque de Bourgogne, 10970.

die antique, chargé d'applaudir aux exploits des vainqueurs, se retire le dernier de la scène.

Après avoir reproduit, dans un style si brillant et si rapide, toutes ces belles chevauchées, toutes ces merveilleuses aventures où la gloire et Famour mêlent et confondent leurs rayons les plus vifs et les plus doux, il arrive un jour où sur ses lèvres tristement émues le panégyrique ne sera plus que l'oraison funèbre, et où il entonnera le Vanitas vanitatum, omnia vanitas^ que tous les siècles répètent tour à tour sur la tombe de leurs héros : « Considérez, seigneurs, rois, ducs, comtes, prélats et « toutes gens de lignage et de puissance, comment les « fortunes de ce monde sont merveilleuses et tournent « diversement.... Ce sont choses sur lesquelles j'ai moult c pensé. >

Combien Froissart n'avait-il pas été saisi d'une profonde douleur quand on était venu lui raconter la révolution qui avait renversé le petit- fils d'Edouard III, et surtout quand on lui laissa entrevoir le sombre mystère de sa morti S'il eût vécu quelques années de plus, il eût vu aussi en France le sang arroser les marches du trône. Des deux rameaux qui formaient la postérité de Charles V, l'un s'effaça lui-même du monde par sa faiblesse, le crime se chargea du soin d'en retrancher l'autre qui était plus verdoyant et pl|j|;?vigoureux.

Le duc d'Orléans tenait l'amour de la gloire de Dugues-

clin, qui l'avait armé chevalier; il avait montré celui des

lettres en faisant acheter le Dit royal à Froissart. Nous II. ^

sommes presque disposé à excuser sa prodigalité et jusqu'à ses faiblesses, quand nous voyons une fin si cruelle et si prématurée les expier devant la postérité. Comme Clisson fut frappé par Pierre de Graon, c'està-dire le soir, au sortir d'une fête, sans défi et par la plus horrible trahison, il est renversé à son tour, et cette fois pour ne plus se relever. Le prévôt de Paris est Guillaume de Tignonville, l'ami de Christine de Pisan ; il se hâte de faire une enquête sur le crime, mais le coupable l'avoue et bientôt s'en fait gloire : des sophistes porteront son apologie devant le parlement et les conciles, et Charles VI, se réconciliant avec Jean sans Peur, mettra sa main dans une main souillée du sang de son frère.

Nous aimons à croire que la vie deFroissart, commencée, en 1337, avec les grandes emprises, s'était achevée avant l'année 1407. Lorsque, comparant une plaine nue et foulée aux pompes d'un camp enlevé la veille, il disait que celui qui considérerait successivement l'un et l'autre spectacle, pourrait s'écrier : Je vois un nouveau siècle! il se rapprochait moins de la vérité que s'il avait comparé le siècle qui le vit mourir à celui qui le vit naître. D'une part, l'Angleterre appelée à de nouveaux triomphes : mais sous quelle dynastie ? sous celle de Lancastre qui répond déjà devant l'histoire de la mort de Richard II ; d'autre part, la France, de plus en plus affaiblie, le meurtre de Jean sans Peur succédant à l'assassinat du duc d'Orléans, la peste à Paris, la désolation dans toutes les

provinces. Puis, quand soudain se lève une jeune fille, guidée par des voix célestes, conversant avec les anges et les saints, portant sa bannière haute au triomphe comme à la peine, quel est le chevalier qui, pour quinze ou seize mille écus, la vendra aux Anglais? Lionel de Luxembourg, arrière-petit-fils de ce roi de Bohême qui aima mieux mourir que de reculer d'un pas devant les Anglais. Jeanne d'Arc fut la dernière image de la chevalerie, dans ce qu'elle eut de plus élevé et de plus pur, le dévouement et le sacrifice.

Mais que l'Angleterre ne s'enorgueillisse pas trop ! Henri VI expie l'usurpation de Henri IV dans cette tour de Londres où Richard II, captif, avait été contraint à abdiquer, et quelques lieues à peine séparent ('irencester, où furent mis à mort les amis de Richard II, de Tewksbury où sera poignardé un prince de Galles (').

Et si maintenant nous dirigions nos regards vers la patrie même de Froissart, au lieu de Philippe deHainaut, si fi ère de partager le trône du roi d'Angleterre, nous verrions une autre princesse de la même maison, qui portait, comme elle, un nom d'homme, car elle aussi avait cœur d^ homme, madame Jacque de Hainaut, trahie par un prince anglais, dont elle est la femme. Un sire de Rober-

(*) Je lis ce qui suit dans la note marginale d'un ancien manuscrit de Froissant : Maison de Lanftastre, où es-tu ? qu'es-tu devenue? Car maintenant de toy est nient et n'en oseroit-on parler en Engleterre. Tu es plus bas que tu ne fus hault : exemple à tous aultres.

sart accompagna Philippe en Angleterre pour la servir de son épée ; un autre sire de Robersart ne sera que le compagnon de la fuite de sa petite-nièce, dans le frêle esquif qui la porta sur ce rivage, où, moins heureuse que Philippe qui y ceignit une couronne, elle ne trouva pas même le repos et le bonheur.

A quelques lieues du Hainaut, dans le château de Grenappe, qu'avait habité le chevalereux Wenceslas, un dauphin de France attendait impatiemment la mort de son père, qu il avait hâtée au moins par sa rébellion et par ses vœux. C'était là qu'on dictait les Cent nouvelles nouvelles, c'était là qu'Antoine de la Salle achevait son roman du Petit Jehan de Saintré, où il convient de remarquer deux parties bien distinctes ('). Dans la première, tout est noble et élégant ; on sent bien que ce jeune page si discret et si beau, venu du château de Preuilly où eut lieu, dit-on, le premier tournoi, sera

( ) Antoine de la Salle était né en Provence, comme il le dit lui-môme. A dix-sept ans, il avait assisté, avec Henri d'Antoing, Philippe de la Chapelle, Jacques de Hennin et d'au 1res chevaliers flamands et picards, à la conquête de Ceuta, sous les ordres de l'infant de Portugal, Henri le Navigateur. 11 nous a I.iissé le récit de cette expédiiion dans un manuscrit autographe conservé à la Bibliolhèque de Bourgogne (10748). Le mémo manuscrit renferme un roman historique sur le prince Noir, qui aurait fait périr le fils unique de Tannegui du Chastel, son otage, à un siège de Brest, que l'histoire ne mentionne pas. Il y a bien d'autres diflicultés dans les noms et dans les dates. Voyez un récit du môme genre dans Froissart, ( hr. I, 2, 373.

un jour ce sire de Saintré que Froissart nomme le meilleur et le plus vaillant chevalier de France, et que la chronique de Bertrand du Guesclin vante aussi entre tous les héros de son temps. La dame des Belles-Cousines nous apparaît dans les premiers chapitres comme un charmant modèle de la pure et chaste doctrine d'amour et de loyauté. Sans trop nous préoccuper des erreurs de Fauteur qui donne à Bonne de Bohême une couronne qu elle ne porta jamais, sans rechercher si cette dame qui était d'un si haut rang fut une princesse ou même une reine de France, veuve de Charles le Bel ou de Philippe de Valois, nous nous sentons tout disposé à accepter cette tradition comme conforme aux mœurs du xiv** siècle; mais vers la fin du roman, Tauteur semhle prendre plaisir à détruire son ouvrage, à renverser ce qu'il a élevé, à flétrir ce qu'il a loué. Le désintéressement du chevalier devient ridicule en même temps que l'amour de la dame des Belles-Cousines se transforme en une passion grossière, et afin que rien ne manque à cette profanation, un abbé ignoble et sensuel intervient, pour que la religion soit outragée comme l'ont été l'honneur et la beauté, La première partie du Petit Jehan de Saintré fut peut-être destinée à Bené d'Anjou ; quant à la seconde, nous savons qu'elle a été composée sous les yeux de Louis XL EnefFet, la préface, postérieure à l'ouvrage, a été écrite à Genappe le 25 septembre 1459, et ceci n'autoriserait-il pas une autre explication de l'énigme que renferme ce

roman ? Le nom des Saintré appartient à l'histoire du

XI v' siècle ; mais tout ce qui touche à la dame des Belles- Cousines, ne serail-il pas emprunté à des faits contemporains? Perceval, bâtard de Goucy, épousa, sans en avoir d'enfants, Belle-Cousine de Sercel, et je remarque que dans le manuscrit du Petit Jehan de Saintré, conservé à Bruxelles, qui semble autographe, on a intercalé le nom de Coucy dans des citations latines où rien ne l'explique. Louis XI qui travailla sans cesse à détruire les souvenirs de la féodalité et de la chevalerie, n'avait-il pas pris plaisir à déshonorer le nom de Coucy, si grand dans l'histoire, mais déjà éteint en ligne légitime (*) ?

Louis XI n'anéantit pas la féodalité, qui n'existait déjà plus sous Charles V ; mais il s'efforça d'effacer les dernières traditions qui pouvaient, après la pacification de la France, relever la chevalerie. Ce qu'avait tenté Philippe le Bel à une époque où la papauté, encore pleine d'autorité, osait reprocher aux rois leurs iniquités et leurs usurpations, il l'accomplit aisément quand des pontifes faibles ou complaisants le laissèrent enfermer, pendant onze ans, le cardinal Jean Balue dans une cage de fer.

Philippe le Bel fait faire une fausse oriflamme; Louis XI ne se donne pas tant de peine, il relègue l'éton • dard sacré de la monarchie dans le trésor de Saint-Denis, d'où il ne sortira plus, lentement consumé par les vers,

(•) Coucy la Ville, Coucy le Château et Prémontre, formeraient le trépied composé d'une ville, d'un cbûteau et d'une abbaye, dont parle Antoine de la Salle.

la poussière el l'oubli ('). Philippe le Bel refusa d'écouler ceux qui lui proposaient l'exemple de saint Louis. Louis XI ordonne qu'on l'ensevelisse loin de ses aïeux, à Notre-Dame de Cléry. Tous les deux ont leurs nobles, leurs chevaliers es lois qui triomphent et s'enrichissent, tandis que les vrais nobles, les vrais chevaliers, sont ruinés et emprisonnés. La postérité des nobles de Phihppe le Bel et de Louis XI eut soin de se faire plus tard de brillantes généalogies ; mais il faut bien se garder de les examiner de trop de côtés. Jeu de mots à part, ils ne sont nobles que de fasce. Les fasces sont l'insigne héraldique qui leur est commun dans la prodigue dispensation du maître. Marigny : d'azur à deux fasces d'argent; Flotte, d'or à trois fasces d'azur ; Suizy (l'archidiacre de Flandre), de gueules à trois fasces d'or. Louis XI marche sur ses traces quand il octroie à son médecin, Adam Fumée, un écu d'azur à deux fasces d'or ; quant îi Angelo Catto, qui est aussi quelque peu médecin, mais qui est de plus astralogue (') et même archevêque, il fera écarteler son écu

( ) Le 30 août 1465, Louis XI se fit remettre l'oriflamme par le cardinal d'Alby, abbé de Saint-Denis, pour la porter contre les Bourguignons. Depuis lors, il n'en futplus question.

(•) Simon de Phares, qui ouvrit, à Lyon, une école d'astrologie, nous a laissé quelques détails sur trois fameux astrologues de celle époque : Angelo Catto, qui annonça trois jours d'avance la bataille de Nancy au prince de Tarentc; Jean Spierinck, qui

d'un missel d'or à la fleur de lis d'argent. Par une allégorie non moins heureuse, le roi de France place dans celui d'Olivier le Diable un rameau d'olivier; mais il ajoute dans ses lettres de noblesse qu'on l'appellera désormais Olivier le Daim. C'est à la chasse que Louis XI, grand chasseur, emprunte le nom de ses favoris quand il veut qu'ils en changent, et les insignes héraldiques dont il s'amuse à les parer. Le chancelier Pierre d'Oriole portera d'azur à trois vols d'oiseau d'or ; le grand maître de l'artillerie, Tristan THermite, d'argent à une tète de cerf de sable; le grand échanson, Jean du Fou, d'azur à une fleur de lis d'or accompagnée de deux éperviers affrontés d'argent ; l'amiral Odet Daydie écarlèlera d'une fleur de lis et de quatre lapins courants d'argent. Mais les favoris de Louis XI n'en seront pas moins de hauts et puissants seigneurs, aussi bien que Pierre Flotte, Nicolas Behuchet(*)

voulut faire connaître à Charles le Hardi le jour le plus favorjbic pour attaquer les Suisses, et à qui celui-ci repondit : « Mon épée « est plus forte que les astres; »ct Jean Colleman, d'Orléans, qui enseigna à Louis XI ^' le grand almanac.» Celui-ci fut le plus malheureux. A force d'étudier la lune, il devint ladre. La lune, dit Simon de Phares, épuise le cerveau de ceux qui la regardent trop.

(') Behuchet avait épousé Aliéner de Dreux, arrière-petite tîlle de Louis le Gros. On sait qu'il fut prisa la bataille de l'Écluse et pendu au haut d'un mût. Plus heureux que lui, un religieux de l'ordre de Saint-François, qui l'accompagnait, fut épargné par les vainqueurs, et Philippe de Valois, pour le dédommager des

et Gérard Chauchat , le premier chancelier, le second trésorier, le troisième panetier de Philippe le Bel. Odet Daydie sera sire de Lescun, Jean Daillon (maître Jean des Habiletés) , sire du Lude et plus tard de Gondé, Guillaume Biche, sire de Cléry, Yves du Fou, sire de Lusignan. A côté de ces noms, on en trouve un fort illustre, c'est celui du connétable Louis de Luxembourg. A d'autres les honneurs : à Louis de Luxembourg, la place de Grève et le bourreau.

Les gentilshommes qui convenaient à Louis XI étaient, remarque fort bien Brantôme, ceux qui portaient à l'armée de bonnes arbalètes. A la cour , il aimait mieux quelque joyeux compagnon avec lequel il pût deviser en ce grossier langage qui allait si bien à ses moeurs, à son costume et à son apparence : propos licencieux et vulgaires, où, à travers les vapeurs de l'orgie, on sentait toujours le sang.

Déjà le chevalier de la Tour-Landry, dans le langage grossier d'un livre qu'il n'eût pas dû destiner à ses filles, avait avili Bouciquault, que Christine de Pisan loua comme le type de la chevalerie ; déjà le marquis de Saluées avait composé le Chevalier errant, dont le titre annonce le roman de Cervantes.

périls qu'il avaitcourus, lui permit de prendre chaque semaine, pour son prieuré, une charretée de bois sec dans la forêt de Brotonne.

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