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CHAPITRE V

FROISSART A LA COIIR DE BRABANT. — lESTINES.

I. Retour de Froissart. -— Le duc et la duchesse de Brabant. — Le palais de Bruxelles. — Corlenberg, Genappc, Morlanwez.

La patrie adoptive que Froissart devait depuis huit ans aux bienfaits de la reine d'Angleterre n'existait plus pour lui, et rien désormais ne devait le retenir loin de ce bon et doux pays dont elle aimait tant à l'entretenir. Il quitta donc l'Italie pour retourner dans le Hainaut en suivant une autre route, c'est-à-dire, selon ce qui est le plus vraisemblable, en traversant l'Alsace et la Lorraine. 11 put rencontrer, vers les bords du Rhin, Gui de Blois qui revenait de Prusse, et nous savons que notre chroniqueur se trouvait avec lui, vers la fin de Tannée 13G9, au château de Beaumont (').

Cependant Gui de Blois entreprit d'autres voyages, et

(') Compte des dépenses de la maison de Jean de Chàlillon,

de 1369, cité par M. Pinchart.

Froissait se rendit à Bruxelles, où il vit son ami Richard Stury, qui arrivait d'Angleterre. 'Un compte nous apprend qu'il reçut, au mois de juin 1370, de la duchesse de Brabant la somme de seize francs ou vingt moutons, pour un nouveau livre écrit en français, de uno novo libro gallico. C'était sans doute quelque

poëme (').

Si Jeanne de Brabant s'était fait aimer de ses sujets par sa générosité, sa piété et son caractère doux et conciliant , qui la porta à interposer plus tard son arbitrage en faveur des communes de Flandre, elle tenait aussi de ses ancêtres cet amour des lettres qui honore les meilleurs princes. Son père, le duc Jean III, avait cultivé la poésie comme Jean I", comme Henri III, qui s'était placé si haut dans l'histoire littéraire du xni® siècle, non-seulement parce que sa fille, devenue reine de France, partagea ses goûts, mais aussi parce que ce fut pour lui que le roi Adenez composa Aimeri de Narhonne, Berte aus grans piéSj Ogier le Danois et Cléomadès. Gonibien de doux souvenirs ces romans ne rappelaient-ils pas à Froissart, surtout celui de Cléomadès, que sa dame se plaisait à lire :

Il fut bien fés Et dittés amoureusement.

Wenceslas de Luxembourg, issu d'une maison long-

(•) DominaB ducissœ, quos uUerius dederat uni Frissardo, dicta tori, de uno novo libro gallico, sibi liberato.— Toujours le même dédain de Thomme de finance pour rhoaune de lettres !

temps ennemie des ducs de Brabant, faisait aussi des vers, et jamais prince ne porta plus loin l'ardeur des joutes et des tournois. On avait complètement oublie à Bruxelles la triste fin du duc Jean l", frappé mortellement dans un de ces divertissements, après avoir assiste à soixante-dix tournois en France, en Angleterre et en Allemagne.

La duchesse de Brabant avait épousé en premières noces le comte de Hainaut, frère de Jean de Beaumont et oncle de Gui de Blois. Wenceslas était le fils de Jean, roi de Bohême. Son aïeul avait épousé Marguerite de Brabant, son bisaïeul Béatrice d'Avesnes. Un lien de plus unissait ces illustres maisons de Ilainaut, de Brabant, de Luxembourg, de Blois : c'était une protection généreuse et incessante pour tout ce qui intéressait le développement des lettres et des arts.

Un seul reproche s'élevait du sein des bourgeoisies et des corporations industrielles contre Jeanne et Wenceslas. Leur prodigalité épuisait sans cesse le trésor, mais ils se montraient alFables et doux, pleins de respect pour les privilèges des villes , et de zèle pour les intérêts du commerce ('). Tout ceci n'excusait-il pas un peu ce luxe

(•) Sans travailler le peuple, ni mettre nulles mauvaises ordonnances, ni coustumes. Chron. lïl, 93.

Justitiam foveat, utjustus arbiterœqui, Dux, ne subjecti sua jura périr equerantur,

dit le poète contemporain Galigator, cité par Divaîus.

que Froissart admira et cette générosité qu'il éprouva à plusieurs reprises?

Le duc et la ducoise aussi De Brabant moult je regrasci ; Car ils m'ont tout dis esté tel Que euls, le leur et leur hostel Ai-je trouvé large et courtois.

Tous les autres poètes du temps célébraient avec le même enthousiasme leur splendide hospitalité.

Ëustachc Deschamps, qui ne se plaignait en Hainaut et en Brabant que des sauces à la moutarde que lui servaient toujours les hôteliers ('), salue Bruxelles comme le

(') En Haynaut et en Brabant ay

Aprins à sauces ordonner.

Es hostels où je me logea y, Mefîst-on loudis apporter A rost, à mouton, à sangler, A lièvre, à connin, à ostarde.

A poisson d'eau douce et de mer, Tousjours sans demander, nioustarde.

Harens frès quis et demanday.

Carpe au cabaret pour dyner ; Bequet en l'eaue y ordonnay Et grasses soUes au soupper ; A Brusselles fls demander Sauce vert. Le cler me regarde :

Par un vallet me fist donner, Tousjours sans demander, moustarde.

séjour de t(ms délis, où Ton trouve douce cwnjtaf/nie et courtoises yens :

• Adieu beauté, liesse, tous délis, Chanter, daucer, et tous esbatemeus !

Cent mille fois à vous me recommans.

Brusselle, adieu, où les bains sont jolis, Les estuves, les fillettes plaisans !

Adieu beauté, liesse et tous délis !

Belles chambres, vins de Rin, mois lits, Connins, plouviers, et capons et fesans, Compagnie douce et courtoises gens, Adieu beauté, liesse et tous délis !

Le palais de Coudeuberg, qui devait sou nom à une colline exposée aux vents et aux frimas, dominait de ses créneaux et de ses tourelles la ville industrielle placée audessous comme aux pieds de son seigneur. On avait commencé vers l'est quehjucs plantations pour former un parc. Là s'ébattaient les chevaliers, les écuyers et les dames : on chantait la gloire et les plaisirs. A une autre époque, le parc de Bruxelles abritera sous ses épais ombrages l'oubli des vanités du monde, soit cjue Philippe le Bon le traverse, caché aux regards de ses courtisiuis, le jour où il se réfugie chez son veneur d'Alsemberghe, soit que Charles-Quint s'y retire, ayant déjà déposé la pourpre, et attendant que sa cellule soit prête dans le cloître où il veut mourir.

Froissart aime à citer dans ses chroniques ce palais de Coudenberg où le duc et la duchesse de Brabant rece-

vaient les princes étrangers c grandement et liement en « disners, en soupers, en reviaulx et en esbattements ; « car bien le sçavoient îaire ; » là souvent « il y avoit « grosse feste de joustes et de behours où tous les sei- « gneurs estoient assemblés. »

C'est à Guillaume de Machault que nous demanderons

le tableau des fêtes non moins brillantes que donnait le

duc de Brabant dans ses châteaux de Gorteaberg et de

Tervueren, de Genappe et de Morlanwez :

Messagiers et garçons d'estables Dressent fourmes, trestiaux et tables ; Oui les véist troter et courre, Herbe apporter, tapis et courre.

Braire, crier et ramoner, Et Tun à Tautre araispner François, bretons et alemanl, Lombard, anglois, oc et normant Et maint autre divers langage, G'estoit à oïr droite rage.

Mais ce qui faisait bientôt oublier les clameurs confuses des valets, c'était la douce harmonie de tous les instruments connus en ce temps-là : vièles, guiteimeSy cUoleHj psalterions, harpeSj tampours, trompes, naquaires, orgues y cornemuses j cymbales ^ clochettes y flahute brehaingne,

Buisnies, èles, monocorde Où il n'a qu'une seule corde,

Et muse de blés tout ensemble.

Il me samble

Qu'oncques mais tele mélodie Ne fu véue ne oye.

Bientôt on se livrait aux danses et aux jeux, et quelle que fût la variété des goûts, bien plus grande encore était la variété des plaisirs :

Et là n'ot-il celui, ne celle

Qui se vosist esbanoier,

Danser, chanter ou festoier

De tables, d'eschecs, de parsons,

Par gieus, par nottes ou par sons,

Qui là ne trouvast sans arrest

A son veuil, Tesbattement prest (').

II. BalailledeBastwciler.- Captivité de Wenceslas.— Yolande de Bar. — Le siège de Fcglise de Revigny.

Cependant au milieu de ces fêtes retentit un cri de guerre. L'archidiacre de Hainaut, Jean 'T Serclaes, et d'autres députés envoyés vers le duc de Juliers pour qu'il fît cesser les déprédations dont se plaignaient les marchands des foires du Rhin, n'avaient obtenu aucune réponse satisfaisante, et le duc Wenceslas avait réuni ses

(•) Le poëme de Guillaume de Machault, auquel nous empruntons ces vers, fut, croyons-nous, composé pour Wenceslas.

chevaliers pour tirer vengeance de ces insultes. « Pour « ce jour, (lit Froissarl , le duc avoit delez lui quatre « écuyers de grandVolonté et grand' vaillance, et bien a taillés de servir un hault prince; car ils avoient vu < plusieurs grans faits d'armes. » L'un d'eux était le prévôt de Binche, mcssire Gérard d'Obies, mais tout son courage fut inutile. La bataille de Bastweiler fut pour le duc Wenceslas une véritable journée de Crécy ; seulement cette fois ce ne furent pas les archers génois qui empêchèrent la voie aux chevaliers et aux hommes d'armes, mais les bourgeois de Bruxelles, qui s'étaient montrés plus disposés à bien dîner qu'à bien combattre, car ils portaient « bouteilles pleines de vin troussées à leurs « selles, et aussi pain et fromage ou pâtés de saumons, « de truites et d'anguilles, enveloppés de belles petites « blanches touailles ('). » Gérard d'Obies les chassa en frappant leurs chevaux de son glaive. Il oubliait que ces bourgeois avaient, sous la conduite d'Everard 'TSerclaes, rendu par leur courage au duc Wenceslas les clés de sa capitale, alors que ses plus braves chevaliers s'étaient dispersés en voyant le sire d'Assche abandonner sa bannière.

Wenceslas, tombé au pouvoir de ses ennemis, fut con-

(•) Chron. III, 93. Froissart revient plus loin sur Vaise des Brabançons : w Car où que où ils soient ou que ils vont, ils « veulent estre en vins et en viandes et en délices jusqu es au « cou. » Chr. III, 1U. <#*

(luit au château de Niedecken, mais sa fierté restait inébranlable. Il apprit un jour que le duc de Juliers s'était amusé à essayer une superbe cotte d'armes, toute tissue d'or, que la duchesse de Brabant envoyait à son époux prisonnier, t Croit-on, s'écria- t-il, que le fils d'un « roi doive porteries vêtements qui ont déjà servi àGuil- « laume de Juliers? » Et il la donna au héraut qui la lui avait apportée (*). 11 fallut l'intervention de son frère, l'empereur Charles IV, pour qu'il fût rendu à la liberté, après une captivité de près d'une année.

Ce fut à ce sujet que Froissart composa, vers 1372, son poème de la Prisfm amoureuse, qui est plutôt un livre de moralité et d'amour, comme il en savait faire, qu'un traité de consolation. On y rencontre toutefois quelques allusions aux événements qui venaient de s'accomplir, ci il est facile de reconnaître la puissante médiation de Charles IV dans les vers où Wenceslas s'exprime en ces termes :

Cil qui me tiennent sus foi Pour prisonnier...

Auront de ii si grant effroi Qu'il me délivreront, je croi(').

Froissart reçut-il quelque don du duc de Brabant pour ce poëme ? On n'en voit aucune trace dans les comptes de la maison de Wenceslas, et on comprendrait aisément

(•) Zantfliet, Amp). Coll. V, col. 297. {') Manuscrit de la Bibliothèque Impériale de Paris. I. 9

que le payement d'une rançon considérable Tait réduit en ces circonstances à une parcimonie tout exceptionnelle. Lorsque le trésor se trouvait vide à Bruxelles, ce qui n'arrivait que trop fréquemment, Froissart ne rencontrait-il pas vers les frontières du Brabant, du Hainaut et de la Flandre d'autres protecteurs ? N'offrit-il point, pour n'en citer qu'un exemple, ses hommages et ses vers à Yolande de Bar, que célébra Eustache Deschamps? Ce fait n'aurait rien d'invraisemblable. Les forêts et les étangs qui entouraient le château de Nieppe en rendaient le séjour si agréable que, selon l'auteur de la Chanson d^Antioche, le comte Robert de Flandre, au milieu des merveilles de l'Orient, ne pouvait s'empêcher de s'écrier :

Mieux aim le bos de Niepe, la large cacerie, Et de mes bels viviers la rice pescerie Que tote ceste terre...

Yolande de Bar était hardie et portée aux aventures, comme sa cousine Jeanne de Montfort Elle avait osé résister aux ordres du roi de France ; assiégée par Henri de Pierrepont, qu'il avait envoyé la combattre, elle se vengea erl le faisant enlever au bois de Vincennes, sous les yeux du roi, et refusa de le rendre à la liberté. Prisonnière à son tour, elle s'échappa de la tour du Temple, fut reprise par le sire de Longue val, et appela du fond de sa prison le haze de Flandre à prendre les armes en sa faveur. Toute sa vie devait être remplie d'agitation et de trouble, mais elle chercha vainement à ranimer, au milieu de tant

de princes voisins plus puissants qu'elle, ces rêves d'indépendance qu'elle avait recueillis dans Théritage de son aïeul Gui de Dampierre.

Yolande avait pour lieutenant, dans ses Etats de Bar, Henri d'Antoing, issu de la maison de Melun chère à Froissart, et cité lui-même dans ses chroniques comme un gentil chevalier dont il recommande Tâme à la miséricorde divine.

La veille des fêtes de Pûques 1 373, les fils d'un écuyer

nommé Guillaume de Grise, sachant que le curé de Revi-

gny était dans son église occupé à confesser une femme,

l'attendirent, le blessèrent grièvement et se réfugièrent

aussitôt après dans le clocher, c Laquelle chose vint h la

< cognoissance de messire Henri d'An toi ng, lequel y

« envoya incontinent messire Jean de Hingètes, Jehan

« de Revigny, Jehan de Garnin, Michel de Briart, Jehan

« Froissart, Jehan de la Litière, ausquiels il fist com-

« mandement, comme lieutenant de madame la comtesse

« de Bar, que, tantost eulx venus audit lieu, ils se

« meissent tout autour de l'église où iceulx malfaiteurs

« esloienl, adfm 'qu'ils n'en ississent, toutesvoies sens y

« faire aucun assaut ou cas où il se voudroient courtoi-

a sèment rendre, et, se rendre ne se vouloient, que il les

« assaillissent et preissent par force : au commandement

« duquel messire Henri les devant nommés obéirent. »

J^s coupables aimèrent mieux se défendre que capituler ;

ils lancèrent de grosses pierres du haut de la tour. Il

fallut monter à l'assaut, mais à peine Gobert et Stieve-

nin de Crise avaient-ils été pris et jetés en prison, que l'évoque de Toul les réclama comme clercs, et ils profitèrent de ce moment pour briser les portes de leur cachot et s'éloigner. Certes, ces hommes n'étaient pas en habit de clercs et ne se conduisaient « mie clergarament ; » mais s'ils l'étaient par hasard, Jean de Hingètes, Jean de Carnin, Michel de Briarde, Jean Froissart et leurs compagnons sollicitent humblement, dans le document que nous avons sous les yeux, « le bénéfice d'absolution ('). » Ce Jean Froissart est-il bien notre chroniqueur? Est-ce bien lui que nous voyons monter à l'assaut au milieu d'une grêle de pierres et s'emparer bravement de ces malfciiteurs armés de haches? Certes, ce serait là une face toute nouvelle de sa physionomie. Lorsqu'il nous parle, dans le Buisson de Jonèce, de ces batailles où il se trouverait fort mal s'il y était malgré lui, cela veut- il dire qu'il y en eut au moins une à laquelle il prit part volontiers? Nous n'osons l'affirmer, tant cette hypothèse contrarie toutes les idées reçues jusqu'à ce jour. Mais il n'est pas moins vrai que les relations de Froissart avec Henri d'Antoing pourraient expHquer à la rigueur que, dans un péril urgent, le lieutenant de la comtesse de Bar eût envoyé à Revigny, avec les écuyers barrois et flamands qui étaient avec lui, notre chroniqueur, alors dans toute 1 1 force de l'Age, et la date même de ce fait se concilierait

(•) Je dois ce document, conservé aux archives de Lille, à Tobligeance de M Le Glay.

aisément avec la biographie de Froissart. Il aurait <juillé les États de la comtesse de Bar pour ne pas être inquiété par révoque de Toul, et serait revenu à Bruxelles, où, a léfaut d'une pension à vie comme celle de Chaucer, il aurait sollicité et obtenu un bénéfice, et le vengeur du curé de Revigny serait devenu ainsi curé de Leslincs.

m. Gérard d'Obies. prévôt de Rinche.— La cure de Leslinos. — Les tavernicrs. — Le bâtard de Brabant et le roman de Caton. — La Salle de Binche.

Comment Froissart obtint-il le bénéfice de Lestines:f Nous croyons que ce fut grâce à Tappui dévoué d'un de ses amis, Gérard d'Obies (*), prévôt de Binche, qui était en même temps le confident le plus intime du duc Wenceslas. Il avait autrefois vaillamment fait la guerre; mais depuis qu'il habitait Binche, il oubliait les combats pour les joutes, et les périls pour les danses et les banquets. C'était à lui que s'adressait Wenceslas (piand il voulait

(') Froissart cite aussi Jean d*Obies qui mourut dans une croisade de Prusse. Obies était un arrière-fief de la terre de Bavay dans la pairie de Ghièvres. Le château fut brûlé par les Français en ^340 II ne faut pas le confondre avec le chûteau d'Obies près de Mortagne, qui appartenait à Jacques de Werchin. L'une des dernières héritières du prévôt de Binche, Marie- Catherine d'Obies ou Dubies, épousa, au xviii'- siècle, M. de

Secus.

inviter à ses fôtes les chanoinesses de Nivelles, de Mons et de Maubeuge et les filles des barons du Hainaut, telles que mesdemoiselles d'Aigremont ou mademoiselle de Trazegnies, et si le prévôt de Bincbe connaissait d'autres belles, il était autorisé à placer leurs noms sur les lettres qui lui étaient adressées de Bruxelles « sans superscrip- « tion (') . » Parfois, pour rendre plus d'honneur aux nobles daraoiselles dont il escortait le chariot avec ses hommes d'armes, il mettait sa ceinture en gage ; mais on ne l'en estimait que plus. N'arriva-t-il pas aussi au duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, de mettre un jour sa ceinture en gage entre les mains du duc de Bourbon pour une partie perdue au jeu de paume ?

Gérard d'Obies entretint avec Froissart de longues relations. Les unes, légères et joyeuses, sont rappelées dans ses poésies ; les autres, plus graves, ont sans doute laissé quelque trace dans ses chroniques.

A une lieue de Binche se trouve im village nommé Lestines-au-Mont, pour le distinguer d'un village voisin qui s'appelle Lestines-au- Val . Froissart désigne Lestines comme une grant ville, et ce qu'il dit du bénéfice attaché à son titre de curé permet de croire qu'il était important. Nous savons d'ailleurs par quelques lignes de Folcwin, abbé de Lobbes, que dès le \* siècle il était l'objet de convoitises et d'usurpations plus ou moins légitimes ('), et il

(•) Documents cités par M. Pinchart.

(') Lephtiuas oomen est fundi in page Hainoensi, olim sedes regia, cum adhuc pax et justitia sibi obviarent in terra,

était encore assez considérable au xiv* siècle pour que cette cure se trouvât placée dans un tableau de répartition de taxes ecclésiastiques immédiatement après celles d'Alost et deMalines (').

Indépendamment de son bénéfice, Froissart recevait, paraît-il, une pension du duc de Brabant (*), qui de plus lui faisait remettre chaque automne, après la moisson, quelques muids de blé (') ; mais Froissart n'était pas plus

DUDC in beneficium plurimis distributus, vix sufficit annuis reditibus unius. ^ (Mirac. s. Ursmari, ap. BoU.)

(') Cameracum christianum, éd. de M. Le Glay, p. 498. Lacurne de Sainte-Palaye a confonda Lessines (près de GrammoDt) et Lestines (près de Binche). Lestines n'est aujoard'bui qu'un village de 1 ,700 habitants.

(') A monsieur Jehan Frouissart, cureit à Lestines-ou-Mont, par un plakiet soubs le sinet de monseigneur, xx pettis moutons qui valent xxvn livres {i9 septembre 4373).

Par un plakiet de monseigneur, donnet à messire Jehan Froissart, cureit de Lestines, iiii doubles moutons, vallent vn livres x sous (4 juin 4376).

Par lettres de monsieur le duc, délivreit à monsieur Fruussart VII moutons de Brabant (même date).

Par lettres de monseigneur le duc, donneit à messire Jehan Fruissart vi francs françois, vallent vn livres x sous (27 avril 4379). (Comptes de la prévôté de Binche, cités par M. Pinchart.)

(^) Par un plakiet de monseigneur à messire Jehan Froissart, curet de Lestines-ou-Mont, le pénultiesme jour du mois d'octobre l'an Ixxiiii, délivret vj muis.

Par un plakiet de monseigneur le duc, donnet à messire Jehan

économe de son blé que de son argent, et il dit lui-même dans le Dit du Florin :

Si n'enmas-je bleds en greniers.

Nous savons aussi que la collation du bénéfice de Lestines appartenait au chapitredeCambray.Wenceslaset Jean de filois, alliés tous les deux à la maison de Robert de Genève, alors évoque de Cambray, purent lui adresser en faveur de Froissart quelques recommandations, qui furent d autant mieux reçues que ce prélat appartenait aussi d'assez près à la maison de Savoie, dont le jeune clerc avait reçu les bienfaits à Ghambéry.

Rapprochement remarquable! L'évoque de Gambray, Robert de Genève, à qui put être présentée celte requête, l'archidiacre de Valenciennes, Pierre Roger, à l'avis duquel elle fut peut-être soumise, devaient tous les deux occuper le trône pontifical, transféré par le premier à Avignon, rétabli par le second à Rome.

En relisant avec soin les documents du temps, on trouve près de Froissart deux hommes qui, par leur nom, semblent au premier abord appartenir à la même

Frouissart,curet de Lestines-ou-Mont, le xviije jour doudit mois, délivret à lui viij muis de blet (octobre ^375).

Par un plakiet de monseigneur le ducq donnet le xj' jour de décembre l'an Ixxvj, à monsieur Jehan Frouissart, curet de Lestines-ou-Mont, délivret si qu'il appert par celui plukiet : iiij muis. (Comptes de la prévôté de Bjnche.)

famille : Moreau de Lestines et Jakemctde Lestines. L'un, Moreau de Lestiues, étiiit un brave chevalier qui, en 1340, s'associa à une aventureuse entreprise pour semparer du duc de Normandie; Tautre, Jakemet de Lestines, n'était qu un obscur ménestrel ; mais Froissart, après avoir devisé d'armes avec le seigneur, s'arrêtait |>eut-étre à entendre les chants du ménestrel, comme tant de princes et de barons avaient prêté l'oreille à ses propres vers.

Passerai-je sous silence ces taverniers de Lestines à qui le bon curé, un peu négligent, un peu insouciant et trop aisé à tromper, laissa cinq cents francs? Les mœurs du temps justifient assez ces loisirs.

Le chevaleresque bailli deSenlis, Ëustacho Deschamps, publiait au même moment la charte poétique des bons buveurs qui fréquentent assidûment les tavernes de Champagne (*), et le grave continuateur de Guillaume do Nangis, Jean <lc Venette, religieux carme de Paris, allait bien plus loin encore quand, à propos des noces de

(') La charte de tous ceux qui s'adoDocnt

A suir tuTerne à Vertus,

fut publiée, comme le dit l'auteur,

En buvant yiu do grant liqueur, L'an de grâce Noslrc Seigneur Mil CGC et LX et douze.

Selon Legrand d'Aussy, le concile d'Aix-la-Chapelle, en 817, avait permis aux chanoines de boire chaque jour une quantité de vin égale à un po ds de cinq livres.

Cana, il s'arrêtait à chanter le vin qui remplissait les

coupes sans que les amphores se vidassent :

Pleust à Dieu, pour moy esbatre, Qu'en tenisse trois los ou quatre, Voire une isdrie toute plaine !

Si en buvroie à grant halaine.

Le tyran de Milan, Bernabo, était le seul qui pût songer, selon Froissart, « à remettre les religieux aux œufs « et au petit vin pour avoir claire voix et chanter plus « haut. »

Ces taverniers de Lestines étaient d'ailleurs les plus notables habitants de la ville. L'un, nommé Paul, fournissait à Wenceslas du vin blanc et du vin vermeil ; l'autre, Golard Ninin, qui partageait avec lui l'honneur de fournir le vin que buvaient le duc et la duchesse de Brabant pendant leur séjour à la Salle de Binche, était de plus mayeur de Lestines et de Bray, et il existe une charte du i 1 juin 1 379 , portant le sceau de Golard , où il est cité comme témoin après Robert de Namur et Simon de Lalaing. Froissart devait-il rougir de hanter des taverniers d'aussi bonne condition ? N'avait-il pas vu à Londres cinq rois (les rois d'Angleterre, de France, d'Ecosse, de Danemark et de Chypre) aller s'ébattre chez le tavernier Henri Picard, qui était mayeur de Londres comme Colard Ninin l'était de Lestines (•) ?

(•) Il ne faut pas confondre les taverniers dont parle Froissar^ et ceux que maudit Villon :

Et TOisent dru aux stygiens caveaux Les taTernicrs qui brouillent nostre vin.

Gérard d'Obies était chaîné de Téducation de messire Jean, bâtard du duc de Brabant. Sans doute, il recourait aux conseils de Froissart dans les soins qu'il lui donnait, car il lui fit étudier le moraliste favori du chroniqueur, Dionysius Caio, qui n était, toutefois, qu'un faux Caton. Il avait payé deux sous sitl deniers ie roumanch de Caton jxmr aprendre à Vescole [') ; il acheta à peu près au roéine prix tin cornet à mettre e^icre; mais, quand après les heures d'études il voulait rendre à son élève un peu d air et de soleil, c'était sous la garde du tavernier Colard qu'il renvoyait à Lestines tendre des filets aux petits oiseaux destinés à nourrir ses éperviers. Mais les éperviers que le jeune prince élevait à Binche ne se contentaient guère de ce menu gibier, ils fondirent sur le colombier (jue les bourgeois avaient placé au haut de leurs halh^ et y s<»inèrent le deuil.

Pourquoi messire Jean Iiabitait-il Binche? Quel était son âge? Y élait-il élevé sous les yeux de sa mère? Nous n'aurions jamais soulevé ces questions, si dans les comptes de la prévôté de Binche nous ne renc/uilrions, assez près du chapitre de la vieature et de farjcnt si'cq délivré à Jehan, le bâtard monseifjneur . \\u autre chapitre où

(•) Le roumanch, c'est-à-dire la traduction française. Joinville

parle « des drugemeus qui enromançoient le sarrazinnois. » On

sait de quelle autorité jouissaient au mo\en âge les distiques

attribués à Caton :

He keew uot Caton, for his wit wa^ rudo,

dit Chaucer dans les Canterbury Taie*.

nous lisons à la première ligne : « A le demiselle de Bou- « lant, pour une pension de cent livres tournois dont elle tt est asseurée le cours de sa vie sous les revenues de « Binch; » pension énorme, puisque celle du sire d'Espinoy n'est que de soixante-cinq livres (').

Pourquoi faut-il qu'après avoir vu les ancêtres d'Anne de Boulen arriver en Angleterre à l'époque oii les charmes de Marie de Saint-Hilaire et de Catherine de Roet séduisaient le duc de Lancastre, nous retrouvions ici le même

nom qui semble associé aux mêmes souvenirs, non plus à Berkhamstead , mais à une lieue de Lestines?

Quoiqu'il en soit, si Gérard d'Obies conduisait messire Jean de Brabant à Lestines chez le tavernier Colard, il s'arrêtait, sans doute, bien plus fréquemment encore chez le curé , qui comme lui faisait grand cas du bon vin et fort peu de cas de l'argent. De son côté, Froissart se rendait souvent à la Salle de Binche, que le joyeux prévôt avait récemment fait revêtir de nouveaux lambris par maître Jean des Espringales et qu'il avait aussi fait orner de splendides vitraux, œuvre de Jean Mullart, qu'on n'avait cru pouvoir mieux préserver de tout accident qu'en les faisant garnir de treillis de fer par le maître de l'artillerie du duc Aubert de Bavière. Sous les voûtes serpentaient des guirlandes de fleurs; on répandait sur le pavé un tapis de verdure, et c'était là qu'on servait sur des

(») Comptes de Jean Galoppin , >I374, 1377 (arch. gén. du royaume).

nappes de Bourgogne tantôt la meilleure venaison des

Ardennes, tantôt du poisson de la Sambre et des œufs di* Leslines assaisonnés de gingembre, de cannelle, de s.-ifran et d'autres épiées dont il fallait noyer la chaleur appétissante dans des flots de vin de Saintonge ou d'Als«ice. Gérard d'Obies prodiguait cette généreuse hospitalité'aux princes et aux chevaliers qui suivaient l.i route de Bruxelles, notamment à Jacques de Bourl)on, à Robert de Namur, à Gérard de Beaufort, aux sires d'£spinoy et de Cantaing. Parfois, en digne ami de Froissart, il faisait le même accueil à des ménestrels errant de p;iys en pays ; c'est ainsi qu'en \ 384 il reçut à Thôtel de la Salle maître Winancq et ses deux compagnons qui revenaient t d'Aragon (').

Froissart se trouvait h Lestines au milieu d'un pa\s dont les richesses s'él^iieiit dcvolop|)ces pendant une longue paix, bien qu'une ou deux fois la crainte d'une invasion venue des bords de la Meuse y eût répandu la terreur. Les habitants, par leur opulence, justifiaient en quelqu<» sorte le mot célèbre prononcé par Louis XI, un jour qu'il voulait flatter ceux <ju'il convoitait : c (jne l)crger do Hai-

(») Quelques comples donnent à Winand ou Winancq le titre

de ménestrel du duc et de la duchesse de Brabant. -- Tous ces

comptes de la prévôté de Binche sont fort intéressants pour l;i

biographie de Froissart pendant son séjour à Lestines. Je les ai

étudiés avec soin, en regrettant toutefois la brièveté du chapitre

consacré à Leslines.

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