‹ FroissartChapitre 6 sur 42 · IV . ao · texte numérisé non relu

IV . ao

céda au roi d'Ecosse, l)ien qu'il fut seulement « en devant « séneschal,T> et la dynastie de Bruce fît place à une autre dynastie qui ne fut connue que par le titre de cet office héréditaire : c'est celle des Sluarts.

Froissart -avait passé quinze jours au château de Dalkeith. Le même accueil l'attendait chez les comtes de File, de Marr, de March et de Surlant. Monté sur son bon cheval, qu'il avait nommé Griseaus en souvenir des jeux de son enfance, suivi de son lévrier en laisse, il s'amusait à rimer quelque dialogue entre les deux compagnons de ses aventures un peu jaloux l'un de l'autre ('), et le temps lui semblait moins long quand il chevauchait à travers les borders où tout rappelait encore les dévastations des dernières guerres : heureux s'il pouvait atteindre, vers l'heure du dîner,

Une ville à un grant clochier.

Mais les villes étaient rares, et les plus grandes n'étaient [)as fort considérables. La cité d'Edimbourg, sauvée par les prières de la comtesse de Douglas, était, il est vrai, « Paris en Escosse , comment que elle ne soit point ft France. » Mais ce n'était pas une ville que l'on put comparer à Valenciennes ou à Tournay, car elle ne renfermait

(') Voyez le Débat du Cheval et du Lévrier :

Froissars d'Ëscoce revenoil

Sus un cheval qui gris estoit, etc.

pas quatre cents maisons. Ce fut surtout le château qui fixa l'attention de Froissart. t Le chastel d'Haindebourg, « dit-il, sied sur une haute roche par quoy on voit tout « le pays d'environ, et est la montagne si roide que à « peine y peut un homme monter sans reposer deux ou f trois fois. »

Au nord d'Edimbourg se trouvaient les Highlands. Froissart place à Aberdeen l'entrée du pays montagneux, qu'il appelle la sauvage Ecosse, par opposition à la partie méridionale du pays, qui porte dans ses écrits le nom de douce Ecosse, Il aime à rappeler qu'il visita ces régions alors peu connues. Les mœurs des populations, dont Tâpreté répondait à la nature des lieux qu'elles habitaient, le frappèrent vivement, mais il n'eut qu a se louer de leur hospitalité. Ces landes, qui s'étendaient au bord des flots soulevés par les tempêtes, étaient celles où les sorcières de Forres saluèrent Macbeth et Bancjuo ; ces châteaux maintenant en ruines, qui semblaient suspendus comme l'aire des aigles au-dessus des torrents, étaient ceux dont les poétiques légendes ont été renouvelées de nos jours par les naïves inspirations du romancier d' Abbotsford , qui nommait Froissart sonmaître.

C'est dans les chroniques de Froissart que l'on retrouve, épars et mutilés, les souvenirs personnels de ce premier voyage d'enquête, soit qu'il vante l'audace des Ramsay, desGrahame, des Campbell, soit qu'il décrive les redoutables châteaux de Stirling et de Roxburgh, ou la célèbre

abbaye de Melrose, que Guillauu)e de Douglas avait

comblée de ses bienfaits, parce que là reposait le cœur de Robert Bruce, vraie relique d'honneur confiée au dévouement des siens et si bien gardée par leur fidélité.

Six mois s'étaient écoulés quand Froissart rentra « au « pays de Northumberland, qui jadis fut royaume, pays « sauvage plein de déserts et de grandes montagnes ef « durement pauvre de toutes choses fors que de bestcs, « où court parmi une rivière pleine de cailloux et de f grosses pierres que on nomme la Tyne (') ; i il fut sans doute accueilli avec le même empressement k Alnwick, « très-bel chastel » où grandissait au milieu du bruit des armes le vaillant adversaire qui devait combattre les Douglas, ce Henri Percy qu'immortalisa depuis Shakspeare , sous son glorieux surnom de Hotspur qui dépeignait si bien son ardente et infatigable audace (') .

De là, il gagna, en suivant la vieille muraille d'Adrien et de Sévère, les comtés de Gumberland et de Westmoreland, qu'il appelle la Nor-Galle. 11 crut. retrouver à Carlisle , qu'il nomme Carlion ou Cardueil , le Carléon du cycle de la Table Ronde. Son erreur multipliait autour de lui les images les plus chères au poêle nourri de la lecture des romans de chevalerie. S'il avait salué aux bords de la Tyne l'abbaye blanche , « qu'on appeloit du « temps du roi Artus la lande blanche ;* s'il avait retrouvé jusqu'à Edimbourg, tout à côté du palais d'Holyrood, les

()Chron.l, 1, 33 et 130.

(') Chron IV, 70.

mêmes souvenirs, avec quel enthousiasme ne visita-l-il pas cette cité de Garlion, « où le roi Artus séjournoit plus « volenliers que ailleurs, pour les beaux bois qui y sont « environ et pour ce que les grandes merveilles d'armes y « avenoient. » Quelle autorité ne s'attachait pas à ces récits au moment où les rois rivaux de France et d'Angleterre leur rendait un public hommage , l'un c en devisant la « compagnie grande et noble de l'Étoile sur la manière de c la Table Ronde, qui fut jadis au temps du roi Artus, » l'autre < en fondant l'ordre de la Jarretière dans le chât teau de Windsor , où fut premièrement commencée et t estorée la noble Table Ronde. »

Au sud des montagnes du Westmoreland et des collines de rVorkshire, d'autres souvenirs non moins anciens, non moins fabuleux, s'attachaient h une rivière qui conservait le nom de la fille d'une blonde princesse de Germanie enlevée par les pirates vers les bouches de l'Elbo ou du Rhin. Elle avait, disîiit-on, reçu la vie dans une grotte au bord des ondes fraîches et limpides où elle trouva la mort par l'ordre d'une rivale implacable. Les poètes l'invoquent encore sous le flot argenté où elle se plaît à couronner son front chaste et pur de lys qui ne sauraient en égaler la blancheur ni l'éclat (') ; c'est la

(') Under the glassy, cool, Iriinsluccnt wave. In twisted brnlds of lilies knitling The loosc train of thy amber-droppinp hair.

MiLTON

Sîiveru, nymphe célébrée par Milton, qui, déjà lorsque Froissa rt en suivit les rives , devait aux vieux bardes j^allois le charme de ces poétiques légendes.

Nous quittons bientôt le domaine des traditions populîiires et des fictions douteuses. Pour rentrer à Londres, il faut traverser Oxford avec son université fondée par (irimbald, moine de Saint-Bertin , que Froissart appelle « l'escole d'Asque-Suffort. »

m. Rolour du roi Jean à Londres. — Froissart est de son liostel. — Mort du roi de France. — Froissart assiste à l'entrevue d'Edouard 111 et du comte de Flandre.

Le roi d'Ecosse avait pu raconter h Froissart qu'il avait eu pour compagnon de captivité au château d'Hertford le roi de France, trahi comme lui par le sort des armes, et le spectacle de celte haute infortune l'avait si vivement ému qu'on avait vu à sa prière son héritier présomptif, Robert Stuart, défendre qu'on donnât désormais à son fils, appelé Jean, un nom qui semblait n'annoncer que les revers et le malheur.

Cependant le second monarque de la maison de Valois n'avait pas pris en trop grande rigueur les coups de la fortune, car chaque jour, dit Froissart, il allait « voler, « chasser, déduire et prendre tous ses esbattements. » Traité à Londres en roi par les Anglais qui ne le reconnaissaient pas volontiers pour roi en France, il s'y trou-

vait mieux qu'à Paris, et lors([u'il retourna, à la fin de l'année \ 363 , ce ne fut pas comme un autre Régulus pour être le martyr de la foi promise, c était une simple visite de courtoisie qu'il voulait faire à son bon frère et ami, le puissant roi crAngleterre qui depuis vingt-cinq ans était le fléau de la France , et l'on conserve aux archives de la Tour de Londres le sauf-conduit qui indique le but de son voyage (')

Tandis que la France, appauvrie par la guerre, épuisait inutilement ses dernières ressources pour payer la rançon royale , Jean , entouré de deux cents chevaliers , étalait un luxe splendide. Il rencontra h Douvres des nobles anglais de l'hôtel d'Edouard 111 qui l'assurèrent que le roi leur sire se réjouissait fort de sa venue, t et le « roi de France les en crut légèrement. »

Froissiïrtse trouvait le dimanche 25 février, à une heure de relevée, à Ellham, < où le roi d'Angleterre et la roine « et grand foison de seigneurs , de dames et damoiselles

(•) « Suscepimus fratrem nostrum veniendocum ducentisequi- « tibus, ibidem morando et exinde ad partes Franciœ redeundo,in «salvum et securum conductum nostrum>>(40 décembre 4363).— SI l'on pouvait croire Brantôme, le roi Je.in serait revenue Londres pour revoir la comtesse de Salisbury. La belle Alix de Salisbury avait plus de cinquante ans. C'est à peu près l'ûge que les historiens, moins complaisants que les poètes, donnent à Dianede Poitiers au moment où elle brillait sans rivale à Anet et à Fontainebleau; à Bérénice, lorsque Titus voulut quitter pour elle l'empire du monde ; à Hélène, quand Ménélas la disputait à Paris.

« estoient, toutes appareillées pour le recevoir,» et il ajoute que son retour fut signalé par « de grands esbat- « temens, » où le sire de Coucy s'efforça de bien danser et de bien chanter au grand plaisir des Français et des Anglais (').

Le roi de France se rendit d'Eltham à Londres à Thôtel de Savoie, accueilli partout sur son passage t en grand' « révérance et grand foison de niénestrandies. t L'hiver se passa « liement et amoureusement en grands reveaux « et récréations, en disners et en soupers et en autres ma- « nières. » Le roi Jean aimait les lettres. Pendant sa pre mière captivité en Angleterre, il se plaisait à lire les romans du Loherenc Garin et du Tournoiement d'Antecrist , et faisait composer par son chapelain Gace de le Bingne le poëme des Déduits, « pour que son fils fust « mieulx enseigné en mœurs et en vertus. » Il avait un rot des ménestereulœ, mais cela ne lui suffisait point , et il voulait qiie la postérité lui reconnût sinon la gloire des armes, au moins celle d'avoir protégé quelque grand poëte. A défaut de Pétrarque, qui résista à ses instances, il s'applaudit, sans doute, de rencontrer Froissart h Londres. Aussi Froissa rt, faisant allusion aux présents qu'il reçut de lui, rappelle-t-il qu'il fut de son hôtel,

(•) Ces talents n'élaient pas étrangers aux qualités requises chez un chevalier : « Jean d'Arondel, dit Froissart, estoit un u gentil homme, jeune et frisque, bien joutant, bien dansant et w bien chantant. » Chron. IV, 42.

et telle est lorigine de la ballade qui commence par ce vers :

Entre Eltem et Westmoustier.

Trois mois se passèrent, et le roi Jean mourutàThôtclde Savoie, tce dontleroyd'Engleterrefut moult courroucé »

Froissart n'avait pas quitté la cour d'Angleterre, et la reine , satisfaite des résultats de son premier voyage d'enquête, s'applaudissait chaque jour de plus en plus de l'avoir choisi pour son clerc. Elle lui confiait ellemême ses propres souvenirs , ceux de sa jeunesse , alors qu'à la vue du jeune Edouard arrivant à Valenciennes avec sa mère en pleurs, elle se sentit portée t plus que « nulles de ses sœurs à lui tenir comp.iignie. » De son côté , le prince fugitif < s'inclinoit de regard et d'amour « sur elle plus que sur les autres ('). » Que ces doux récits allaient bien à l'imagination de Froissart chroniqueur et poëte ! Que ce mot amour lui semblait gracieux quand il descendait des lèvres de la plus noble des reines, compagne fidèle et dévouée du monarque le plus courageux et le plus illustre de son temps! charmant et naïf épisode que quelque peintre du Hainaut, compatriote de la reine Philippe et de Froissart, et rival d'André Beau-Neveu, devrait se faire honneur de retracer sur la toile.

Mais les études historiques de Froissart embrassent bien

(•) «Ainsi Tai-je depuis ouï recorder à la bonne dame qui fut «roined'Engleterre. « (liro)i. ï, t, 15.

des questions plus graves et plus sérieuses. C'est ainsi qu'il

nous apprend qu'au mois d'octobre 1 364 il accompagna à

Douvres le roiÉdouardIlI,quiy eut une entrevue avec le

comte de Flandre, Louis de Maie. Il s'agissait du mariage

de l'un des princes anglais avec l'héritière des comtés de

Flandre et d'Artois, qu'on pressait Charles V d'épouser et

qui porta si haut par son union avec Philippe le Hardi la

puissance des ducs de Bourgogne. On offrait à Louis de

Maie, toujours prodigue et avide, cent mille francs. Il les

accepta . et ce fut en sa présence que les députés des

communes flamandes signèrent à Douvres le traité du

19 octobre 1364. « Si furent le roi d'Engleterre et le

« comte de Flandre environ trois jours en festes et en

« esbattements ; et quand ils eurent assez révélé et joué et

« fait ce pour quoy ils estoient là assemblés , le comte de

« Flandre prit congé au roi d'Engleterre. »

Pendant ces négociations, un poursuivant d'armes arrivait à Douvres avec des lettres du comte de Montfort, qui annonçait la victoire d'Auray. Telle fut la joie du roi d'Angleterre qu'il le combla de présents et le créa son héraut en lui donnant le nom de Windsor. Mais, dès qu'il eut quitté le roi, un jeune clerc de vingt-sept ans, s'approchant de lui, l'interrogea de nouveau sur les détails de la guerre de Bretagne, et ne le quitta qu'après avoir ajouté un chapitre de plus à ses enqupMes (').

(•) « Par lequel héraut je fus informé... » Chron. 1, 2, 497.

CHAPITIIE IV.

fOYACiES ES FRANCE ET EN ITALIE.

1. Froissart sVra barque à Sandwich. — Vie erranlc des mencslrels. — Le Bralwnl. — Metuo. — La Bretagne. — Bordeaux.— Le prince de Galles. — Retour en Angleterre.

Le moment était arrivé où Froissart devait poursuivre ses enquêtes par delà la mer. A la paix de Bretigny avait succédé un traité avec le roi de Navarre, et Bertrand du Guesclin , réunissant toutes les bandes indisciplinées qui dévastaient la France, se plaçait k leur tête pour les conduire en Gastille au secours de Henri do Transtamaro.

Ce fut vers les fêtes de Pâques 1366 que Froissarl s'embarqua au port de Sandwich. Dans ce même port, on remarquait à l'ancre un beau navire que le roi d'Angleterre avait donné au roi de Chypre, après l'avoir fait construire pour lui-même quand il avait formé le projet de conduire une croisade à Jérusalem; miis les guerres Tavaient empêché de roxécuter : « Je suis dores en avant

«trop vieux, disait-il. si en lairay convenir à mes enfiints.» On croit déjà entendre le mot de son arrière-petit-fils, Henri V, qui, près de mourir, interrompt son chapelain au verset ut œdificentur mûri Jérusalem^ disant t que par * son âme il avoit proposé de reconquérir Jérusalem si « Dieu lui'eust laissé la vie. »

Le 15 avril 1366, Froissart était arrivé à Bruxelles, au palais de Goudenberg, près du duc Wenceslas de Bohême et de la duchesse Jeanne de Brabant. Là s'assemblaient en grand nombre les ménestrels et les hérauts des princes les plus illustres de l'Europe, ceux du roi de Danemark comme ceux des rois de Navarre et d'Aragon , ceux du duc de Lancastre comme ceux des ducs de Bavière et de Brunswick- Les choses n'étaient guère changées depuis le temps où Baudouin de Gondé se peint lui-môme revêtu d'une robe riche et bien fourrée et s'arrêtant là où l'on prodigue aux ménestrels bonne chère et bon vin. On recevait volontiers les bons ménestrels, qui étaient si rares, on ne se lassait jamais de les écouter, et ceux-ci à leur tour s'introduisaient en disant : « Je sais de belles paroles et de beaux dits. »

Froissart portait peut-être avec lui des lettres de recommandation du duc de Bourbon dont l'oncle, Jacques de Bourbon, avait été autrefois le tuteur de Wenceslas, et nous ne douions point qu'il n'ait trouvé à Bruxelles un excellent accueil ; mais le receveur des finances, qui pensait que son maître eût pu mieux employer son argent qu'à encourager les ménestrels et les clercs, inscrit dans

son compte celte phrase où l'on sent percer son mécontentement et son dédain : t Uni Fritsardo, dictori, qui est € cum regina Anglice^ dicto die y VI mottones ('). >

Peu de jours après, Froissart se rendit à Melun. Ici, les traces de son voyage s effacent. Réduit à des conjectures, nous serions disposé à penser qu'il se trouvait près du sire de Melun lorsque celui-ci reçut comme grand chambellan de France l'hommage de Jean de Montfort. Grâce à ces circonstances favorables , il aurait exécuté alors ce voyage de Bretagne dont il parle en termes précis sans en déterminer la date.

Le duc de Bretagne avait épousé une fille d'Edouard 111. 11 jouissait tranquillement des droits que le traité de Guérande lui avait reconnus, mais que de longues et cruelles guerres avaient précédé cette paix! Les champs de bataille de Gocherel et d'Auray voyaient blanchir les ossements des vainqueurs et des vaincus. L'herbe ne croissait plus sur la lande de Mivoie où avait eu lieu le combat des Trente, et Hennebon retentissait encore du cri héroïque de Jeanne de Montfort quand, du haut de la tour où elle avait veillé toute la nuit, elle salua la flotte anglaise, dont un vent favorable enflait les voiles.

Froissart cite les enquêtes qu'il fit dans le pays (') et assure qu'il interrogea les chevaliers des deux partis. S'il avait appris les circonstances de la bataille d'Auray

(•) Documents cités par M. PInchart.

(•) J'en ay enquis au pays mesmement. Cliron. 1,1, H7.

par le héraut Windsor, il connut celles de la bataille de Cocherel par un chevalier français, t le jeune sire Antoine « de Beaujeu , qui Iti leva bannière et y fut moult bon « chevalier. » Rien n'allait mieux à Froissart que les récits d'Antoine de Beaujeu. Il était « grant galois, t c est-àdire aimable et joyeux; s'il exposait volontiers sa vie pour l'honneur, c'est qu'il faisait peu de cas du reste , et il disait en riant à Froissart :

AutaDt vaudroit au jugement Estront de chien que marc d'argent.

De la Bretagne, Froissart put continuer son voyage en passant par Nantes et par la Rochelle, car vers la fin de décembre nous le trouvons à Bordeaux, où naquit peu de jours après, au milieu de l'éclat de la puissance et de la gloire, un petit-fils d'Edouard III, dont la destinée devait être bien différente de celle de son père et de son aïeul.

Froissart ofFrit-il à cette occasion quelques vers au prince de Galles? De son côté le prince de Galles fit-il quelques présents au poète ? Partageait-il les goûts de sji mère? Nous l'ignorons. Un auteur assez peu digne de foi assure, il est vrai, qu'il écrivit un traité des droits d'armes (•) ; mais il est probable qu'il a confondu le prince

(>) C'est Antoine de la Salie qui le dit dans la Consolation de madame du Fresne. En retrouverait-on quelque chose dans la vaste compilation de Christine dePisan qui porte le même titre?

Noir et sou frère le duc de Glocester, qui assez longtemps après (vers 1390) fil rédiger V ordonnance d'Engkterre pour le gaye de bataille. Le prince de Galles oublia quelque peu les droits d'armes lors du sac de Limoges. On ne permit pas au duc de Glocest^r de recourir au gage de bataille quand, accusé de trahison, il fut décapité par Tordre de son neveu au chûteau de Calais.

Froissart se borne à nous apprendre « que Testât du .€ prince à Bordeaux estoit adonc si grand et si estolTé c que nul autre de prince ni de seigneur ne s'acomparoit « au sien , ni de tenir grand foison de chevaliers , c d'escuyers, de dames et de damoiselles, et de faire t grands frais. » Il Taccompagna à Dax et s'y trouvait au moment où y arriva le duc de Lancastre. Il espérait suivre les fils d'Edouard III en Espagne et traverser avec eux ce pas de Roncevaux, presque constamment rempli t de t neige et de froidure, » qui rappelait à sa mémoire le dernier exploit et la dernière heure de Roland, quand il reçut une mission qui le ramena en Angleterre. Mais il y resta peu de temps : une occasion favorable s'offrait à lui pour revoir sa famille et son pays.

Le 8 juillet 1 367 le roi d'Angleterre avait fait adresser îi Gui de Blois les lettres suivantes :

« Le roi, à nostre très-cher cousin Guy de Blois, sei- « gneurde Beaumonten Hanau, salut :

« Considérant par foundement la long demoere que fait K avez pardevers nous en hostage, et que depuis vostrc

« entrer en hostage vous n'avez esté eslargis pour visiter

« vos parlycs et amys, ce qui vous a apparu dure chose , « De quoi nous en avons molt grande compassion et « vous douons licence et congié de partir hors de nostre « roialme por visiter vos partyes, à confort de vous et « de tous vos amvs. »

Il n'est pas douteux pour nous que Froissart n'ait accompagne Gui de Blois en Hainaut ; mais le brave chevalier, lasse de sa longue oisiveté, alla chercher des aventures en Prusse, et notre chroniqueur, qui se trouvait le 1 9 septembre \ 367 au palais de Bruxelles, ne tarda point à retourner à Londres.

11. Froissart accompgne le duc de Clarencc. — Fêtes à Paris, à Cbaml^éry et à Milan. — Le roi Pierre de Chypre. — Rome. — Mort de la reine d'Angleterre.

Lors<|ue Froiss;irt revint en Angleterre, on venait de ct>nolure le mariage du duc de Clarenoe, Lionel d' Anvers i\>iiimeon Tappolait. |>;irce quil était né dans cette ville Um's dos grandes e\|><Hlilions d tdouanl IIL La princesse dont on lui olTrait la main était Yolande de Milan, fille de Galéas Visivnti : oUo lui ap|x>rtait ou dot qiwtre villes du PioiiH>nt. ot do plus tvnt mille florins do Florence /\

Galoas Visoonti olait le prince le plus avide et le plus richo do sou temps. Il achetait à ToiK^au le saug le plus

î«) Cètaîl le produit d'ejLactkNis de loat genre. « Galéas et Ber- « »iIm« dil F^roîssiH (IV. 50^. adielo.MNit leurs lemm«;s de l'avoir ;». Ged n'était («s BBOîos vrai pour leur^gnidres.

noble de TEurope, dit Villani, et, profitant des guerres qui avaient à peu près ruiné les monarchies rivales de France et d'Angleterre, il faisait épouser tour à tour à son fîls la fille du roi de France, à sa fille le fils du roi d'Angleterre.

De vastes préparatifs avaient été faits pour le voyage du duc de Clarence : cinquante- deux navires transportèrent de Douvres à Calais sa suite, qui ne comprenait pas moins de quatre cent cinquante-sept personnes et de douze cent quatre-vingts chevaux. Pour que rien ne manquât à cette pompe presque royale, deux poètes l'accompagnèrent ; Tun était Jean Froissart, l'autre GeofTroi Chaucer, dont le roi venait d'élever la pension annuelle à vingt marcs d'argent (').

Le duc de Clarence arriva à Paris le dimanche 16 avril 1368. Les ducs de Berry et de Bourgogne, qui étaient allés au devant de lui jusqu'à Saint-Denis, le conduisirent immédiatement au palais du Louvre, où se trouvait le roi et où Ton avait préparé pour lui « une chambre moult € bien parée et aournée. » Le lendemain il dîna chez la reine à l'hôtel Saint-Paul. « et après ledisner, Ton dantcia et joua et y fist-l'en très-grant f(?ste '* .» Le mardi il y eut dîner et souper à l'hôtel d'Artois, le niercrwli dîner et souper au Louvre. Le roi se montra si généreux (juil distribua en présc^nts au due de Clarence et à ceux cpii

(•)Rex... Pro bono servilio quod dilecliis valletus no-ster. Galfridus Chaucer, nobis impeiidit. Rymer, HI, 2, p. \3G. {') Chroniques de Sainl-Deim, VI . p 254 .

raccompagnaient plus de vingt mille florins. Quelle fut la part de Froissart? Les comptes de cette époque nous rapprendraient peut-être.

Lorsque le duc de Clarence quitta Paris le 20 avril, Jean de Melun , grand chambellan de France, le conduisit jusqu'à Sens. D'autres chevaliers l'escortèrent jusqu'aux frontières du royaume.

De nouvelles fêtes attendaient le duc de Clarence chez le comte de Savoie, beau-frère du duc de Milan , qui parait avoir négocié le mariage de sa nièce aussi bien que celui de son neveu . On passa deux jours à Ghambéry f en très- « grand revel de danses, de carolles et de tous e^ate- « ments,» et Froissart en profita pour offrir ses vers à Amé le Verd, ainsi qu'à la comtesse de Savoie , fille du duc de Bourbon .

Mais rien n'égala l'éclat des fêtes de Milan. Le mariage fut célébré au milieu d'un concours extraordinaire de peuple à l'entrée de l'église de Sainte-Marie Majeure, et jamais on ne vit de banquet plus splendide que celui qui eut lieu dans la cour du palais. Trente fois on changea tous les mets destinés aux convives, et ils eussent suffi, dit-on, pour apaiser la faim de dix mille personnes; trente fois on leur distribua des présents toujours variés et toujours précieux ; tantôt des vêtements de soie et de drap d'or, de brillantes armures, des coupes d'argent, des bijoux enchAssés dans l'or ou dans la pourpre, tantôt des faucons, des chiens ou des couisicrs tout caparaçonnés.

A la première table, réservée aux pi inces et aux seigneurs les plus illustres, siégeait un poëte couronné au Capitole, François Pétrarque, alors entouré de tout Téclat de sa gloire. Pétrarque, Froissart et Chaucer pouvaient se saluer du nom de frères, comme ces divins génies qui, dans Tépopée de Dante, tressaillent en se reconnaissant les uns les autres.

Avant de quitter Milan, Froissart reçut du comte de Savoie une bonne cotte-hardie de vingt florins d'or; mais il ne parait pas avoir sollicité les bienfaits des Visconti. Ces princes, avares et débauchés, protégeaient cependant avec zèle les lettres et les arts. L'infâme Bernabo lui-même, selon le témoignage du prieur de Salons, « ama fort les hommes estudians et leur fist escriprc € pluiseurs beaulx livres. » Sous ces fleurs on sentait trop la couleuvre de Milan, et le duc de Glarcnce regretta d'avoir été séduit par ces beaux écus tous un peu souillés de sang ou de poison, car trois mois après c il morut € assez merveilleusement, » dit Froissart, et l'un de ses compagnons, Edouard le Despenser, crut devoir défier son beau-père Galéas comme l'auteur du crime. Lorsque Froissart juge si sévèrement Valcntine Visconti, devenue duchesse d'Orléans, on voit qu'il se souvient de Galéas et de Bemabo.

Froissart voyageait en Italie, comme il nous l'apprend dans le Dit du Flarin :

Eu arroi de souffisant homme.

11 avait sa haqueiiée pour lui, ses roiicins pour porter sou bagage. 11 s'arrêtait là où il voulait, et réglait à son gré ses heures de fatigue et ses heures de repos.

Nous ignorons si, en traversant TÉridan, ce roi des fleuves, il s'écria comme Pétrarque : « Je te salue, terre « chère à Dieu et aux hommes, plus belle, plus fertile « que toutes les autres, arsenal de Mars, sanctuaire de « Thémis, séjour des Muses. » Nous savons seulement qu'il se proposait de visiter Rome, où Urbain V venait de rétablir le siège pontifical, et c'est en comparant avec soin quelques noms et quelques dates qu'il nous a laissés, que nous parviendrons à répandre un peu de lumière sur son voyage.

Les projets si menaçants de l'empereur Charles IV contre les Visconti semblaient dissipés quand Froissart, quittant les plaines de la Lombardie et laissant à sa droite vers la mer les coteaux de la Ligurie couverts de cèdres et de palmiers et tout parfumés d'aromates, s'avança vers les rives de l'Aruo. Ne s'arrêta-t-il pas à Florence pour saluer le berceau de Dante, dont Chaucer et Christine de Pisan citent les vers ? Les lettres y étaient toujours honorées, mais elles ne dominaient plus à la même hauteur l'horizon des discordes de l'Italie. Boccace avait succédé à Dante, et Pétrarque, refusant la chaire que les Florentins lui offraient, semblait se souvenir que leur cité avait trop souvent été ingrate pour les siens :

Parvi Florentia mater amoris.

Cependant des obstacles s'opposent à ce que Froissart poursuive son voyage. Charles IV se trouve à Vilerl>e avec les débris de son armée et Ton craint de voir se renouveler la guerre. Notre poète se dirige vers Bologne, fameuse par son surnom de mère des études, mais bien déchue de son antique splendeur. A peine reconnaissait-on de loin cette ville à la hauteur de ses tours et de ses clochers; mais dès qu'on pénétrait dans ses murailles, tout peignait la tristesse et la misère : plus de chansons joyeuses, plus de jeunes filles qui dansaient dans les rues. Li science elle-même s'était exilée en môme t^mps que les plaisirs.

Ce fut à Bologne que Froissart rencontra le roi Pierre de Chypre, qui revenait avec son fils de la Toscane. Il avait déjà pu voir, soit à Londres, soit i\ Bruxelles, ce prince qu'on signalait comme le dernier champion de la chrétienté en Orient. Le souvenir de ses audacieuses conquêtes de Satalie et d'Alexandrie, le souvenir non moins digne d'admiration de la persévérance avec laquelle il ne cessait de réclamer l'appui des rois de l'Occident^ étaient présents à l'esprit de Froissart, et il se loue beaucoup de l'accueil que lui fit un prince si plein, comme il le dit, d'honneur et d'amour. Eustache de Conflans, qui l'accompagnait, raconta à Froissart les exploits de son maître, et lui découvrit sans doute aussi les desseins qu'il nourrissait pour l'affranchissement de l'Orient (•).

(•) C'est aussi à Eustache de Conflans que Guillaume de Machault dut le récit des malheurs du roi Pierre de Chypre.

Froissart suivit le roi de Chypre à Ferrare, où il reçut (le lui, par Tintermédiaire d'un chevalier flamand, Tiercelet de la Barre, quarante bons ducats. Il ne le quitta peut-être qu'à Venise, où le bon prince s'embarqua le 28 septembre 1368.

Enfin, le 13 février 1369 une paix définitive est conclue entre l'empereur Charles IV et Galéas Visconti. Rien ne s'oppose plus à ce que Froissart aille baiser le seuil des apôtres, limina apostolorum .

Cette Rome visitée par Froissart en 1369, Pétrarque nous Ta révélée dans ses pages les plus éloquentes quand il nous décrit la ville éternelle, les cheveux épars, les vêlements déchirés, s'adressant en suppliante à ses fils et montrant aux uns le chemin de la gloire, aux autres celui du ciel. Elle dit aux premiers : « Je ne suis plus « Rome, j'ai été Rome. L'excès de mon ancienne gloire « fait aujourd'hui l'excès de ma désolation : ombre <k presque évanouie d'une grandeur éteinte. Ces palais « impériaux, ces toits non moins fameux sous lesquels K vécurent les Fabius et les Scipion, ces voies triom- « phalcs jadis trop étroites pour le passage des captifs, « ces arcs chargés des trophées des peuples vaincus, « tout n'est plus que ruines, et ce sont les descendants « des tribuns et des consuls qui, dans leur honteuse « avarice, brisent le marbre des portiques et des statues « élevées à la gloire de leurs aïeux : mais jusque dans ma « misère je conserve je ne sais quel caractère de granc deur et de majesté qui impose le respect et l'admira-

« tion. Bien que Rome soit tombée, il n est pas au monde € (le nom plus grand que celui de Rome. • Aux seconds ' elle tient ce langage : c C'est en liant mes destinées h « celles de la croix que je suis devenue véritablement la « ville éternelle. Deux mille ans, il est vrai, ont laissé sur « mon front leur trace ineffaçable ; mais j'ai déjà tra- « versé, sous Thumble abri de la croix, deux fois plus do t siècles que sous Taigle orgueilleuse de Romulus. Mes « pierres portant les traces du pied des apôtres; elles < ont été cimentées par le sang des martyrs, et jusque « dans mon sein , je recèle ces catacombes en quelque t sorte bâties avec leurs ossements. Que les païens van- € tent leur Gapitole et le temple de Jupiter qui le couront nait : le Gapitole existe encore, mais l'autel n'est plus « celui des dieux de TOlympe, c'est l'autel du ciel, t ara cœli. »

Malheureusement la longue absence des papes a laisse» la Rome chrétienne tomber à peu près aussi bas (pic la Rome païenne et confondre des souvenirs si difrérenls dans les mômes ruines. Soixante-dix ans se sont écoulés depuis que la grande voix de Boniface VIII appela trois (>ent mille pèlerins à se prosterner dans ses quatre cent quatorze basiliques. Presque toutes étaient abandonnées aux injures de Tair ; la basili(jue de Latran, mère de toutes les églises, n'avait plus de toit; les pierres qui s'écroulaient de ses murailles jonchaient le sol, et l'on n'y entendait plus, comme autrefois, s'élever de l'aurore à la nuit un pieux concert d'hymnes et de prières. Le premier

— Besoin d'Urbain V en rentrant à Rome avait été de s efforcer de porter remède à cet état de choses ; mais son séjour aux bords du Tibre devait être bien court : il ne pouvait suffire à réparer tant de monuments respectables ou sacrés. Que de temples disparurent ! Que d'autels ne se relevèrent point I Que de tombeaux restèrent entr ouverts, comme si l'heure était déjà venue où ils devaient rendre leur proie à l'appel du dernier juge! Et néanmoins c'était toujours la grande Rome, magna Roma^ comme l'appelait Edouard III (').

Froissart nous a conservé quelque chose des impressions de ce voyage dans ces vers du Buisson de Jonèce :

... Ce furent jadis en Rome Li plus preu et li plus sage homme; Car par sens tous les arts passèrent, Et par armes les forts quassèrent Et mirent toutes nations Enclines à leurs actions.

Il lui était réservé de saluer au milieu de ces débris froids et mutilés un débris vivant des jeux de la fortune. Un empereur d'Orient, Jean Paléologue, errait tristement entre ces monuments élevés par les successeurs d'Auguste. Pauvre et malheureux, il était venu implorer l'appui d'Urbain V. Il semblait que ce que Constantin avait fait pour Rome, Rome était tenue de le faire pour

(«) M^na Roma. Charte du 18 juillet 1350. Rymer.)

les derniers héritiers de Constantin. Mais sa fortune ne devait pas plus se relever que ces hautes colonnes étendues à ses pieds. Où la vanité des grandeurs humaines est-elle plus frappante, plus manifeste que sur ces sept collines où ont surgi toutes les gloires de l'antiquité et où jusqu'aux temps modernes toutes les gloires viennent se reposer tour à tour comme pour y chercher des leçons et des exemples? De TOrient à l'Occident, puissance, renommée, beauté, tout ce qui brille , tout ce qui charme, passe et s'évanouit avec la même rapidité ; mais il semble qu'à Rome on comprenne mieux que partout ailleurs le néant des gloires du monde.

Un jour on vint annoncer à Froissart que le bon roi Pierre de Chypre, qui avait toujours échappé à la mort dans les combats qu'il livra aux infidèles, avait péri dans l'ombre de la nuit, assassiné par ses chevaliers, qui trouvaient des complices jusque dans sa famille.

Un autre jour, un deuil plus cruel encore le frappa mopinémcnt. Des messagers, arrivés de l'autre côté des Alpes, lui apprirent que sa généreuse protectrice, la bonne reine Philippe, avait rendu le dernier soupir le 14 août 1369, en demandant à Edouard III de se faire ensevelir près d'elle, et n'ayant jamais fait, ni pensé € chose par quoy elle dust perdre la gloire des « cieulx. »

C'était, s'écrie tristement Froissart, « la plus gentil « reine, plus large et plus courtoise qui oncques régna « en son temps, » et il résume h la fois les titres qu'elle

possédait à sa reconnaissance et à celle de la postérité (^uand il s'écrie :

Pbelippe ot nom la noble dame.

Propices 11 soit Dlex à Fâme !

J*eD suis bien tenus de pryer Et ses larghèces escryer, Car elle me fist et créa.

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