‹ FroissartChapitre 9 sur 42 · PREMIÈRES RÉDICTIORS DES CHRONIQUES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES RÉDICTIORS DES CHRONIQUES

I. Gui de Blois à Reaumont. — Froissarl prêlre cl chroniniqiicur. — Vision de Philosophie. — Composition des chroniques.

Gui de Blois vint habiter le château de Beaumont, que son frère avait quitté pour résider à Schoonhove, afin de pouvoir mieux poursuivre ses prétendions au duché de Gueldre ('). Depuis qu'il était revenu de la croisade de Prusse, où il avait été armé chevalier, il avait pris part à l'expédition du duc d'Anjou, qui se termina par la con- (juéte de Limoges. C'est à Gui de Blois, croyons-nous, ({n'appartient l'honneur d'avoir rappelé à Froissart que, même à Lestines , il fallait toujours placer les études sé-

(•) Ce ne fut toutefois que le 26 août 4374 que Jean de Blois renonça définitivement à tous ses droits sur le domaine de Beaumont.

rieuses à côté des gais loisirs, et que. sa haute mission de chroniqueur ne devait pas s'effacer devant les faciles allégories du poète.

A cette période de la vie de Froissart se rattacheraient deux faits importants pour sa biographie. Il aurait compris la charge de son bénéfice et serait devenu prêtre ; il aurait rempli aussi le devoir que lui imposaient ses longues enquêtes, et serait devenu chroniqueur.

Beaumont n est qu'à quatre lieues de Lestines, et Froissart y retrouvait à la fois les souvenirs de sa famille et les souvenirs non moins chers de la protection dont y avaieirt toujours joui les lettres et les arts. On ne saurait assez peser ces paroles de Froissart, lorsqu'après avoir dit dans le Buisson de Jonèce qu'il voit Gui de Blois tous les jours, il ajoute immédiatement :

Dalès lui gist mes séjoufs :

C'est le bon seigneur de Beaumont Qui m'amoneste et me sèment ; Ce vous ai-jc bien en couvent Que véoir le voise souvent.

Que faut-il entendre par ces vers? Queiios étaient les

exhortations que le chevalier adressait au clerc qu'il avait

vu en Angleterre chargé par une noble reine, épouse

d'Edouard 111 et mère du Prince Noir, « du soin de re-

« chercher ce qui à chercher fait ?» Froissart a eu soin de

nous l'apprendre en nous révélant la date précise h la-

(juclle il commença la rédaction de ses enquêtes sans cesse

accrues et poursuivies.

Que de fois Tauteiy des dittiés amoureux u avait-il pas vu Mercure appuyé sur son caducée, Vénus traînée par ses colombes, Amour lui-même entouré de Léesse, de Courtoisie, de Doulce Pensée et de leurs aimables sœurs, nymphes ou fées, se glisser sur un nuage jusqu'à ses paupières visitées par les songes, et évoquer devant lui les légères et fugitives images de ses illusions et de ses plaisirs? Une autre vision lui est accordée, cette fois plus solennelle, plus grave, plus austère. Sur le seuil de sa retraite apparaît une femme aux traits sérieux, aux pensers profonds, qui inspira tour à tour Xénophon et Boèce. C'est la Philosophie, c est-à-dire la muse des méditations, qui, en montrant aux générations les tombeaux creusés sous leurs pas, leur enseigne quel sera leur avenir.

Amis, or t'esveilles Et remonstre ce que tu scés.

Tu ne laboures, ne travailles De nulle painne manuele; Ançois as ta rente annuele Qui te revient de jour en jour ; En grant aise prens ton séjour ; Tu n'as ne femme, ne enfans, Tu n'as ne terres, ne champs Qui ne soient tout mis à censé :

Pour vérité je te recense.

Se Diex vosist, il t'éuist fait Un laboureur grant et parfait,

Un maçon ou un aultre ouvrier.

Et il t'a donné la science,

De quoi tu poes par conscience

Loer Dieu et servir le monde.

Froissart invoquait les douceurs du repos dont il jouissait, et surtout son désir de renoncer aux vanités de la terre :

J'ai eu moult de vainne gloire :

S'est bien heure de ce temps cloire, Et de cryer à Dieu merci , Qui m'a amené jusqu'à ci.

Là Philosophie lui répondit dans son noble langage que la gloire est utile quand elle est le mobile des dévouements généreux. Qui la chante, Tinspirc :

Pourquoi traveillent li seigneur, Et despendent foison doU leur Eos es lointains pèlerinages, Et laissent enfans et linages, Femmes, possessions et terre, Fors seul que pour loenge acquerre ?

Que scevist-on qui fu Couvains , Tristans, Percevaus et Yevains, Cuirons, Calebaus, Lanscelos, Li roix Artus, et li roix Los, Se ce ne fuissent li registre Qui euls et leur fés aminislre?

Et aussi li aministreur Qui en ont eslé regislreur

— M6 — En sonl moult à recommender.

Pour tant, amis, je te conseil Et te dis en nom de chastoi :

Ce que nature a mis en toi Remonstre-le de toutes pars .

Et si largement le dépars Que gré t'en puissent cil savoir Qui le désirent à avoir.

Froissart comprenait qu'on lui demandait des vers; mais la Philosophie n'est pas, comme les déesses de rOlympe, nourrie d'encens et de roses :

Et adonques me renouvelle Philosophie un bault penser Et dist : « Il te convient penser « Ail temps passé et à tes œvres ; « Et voeil que sus cesti tu œvres.

<< Il ne t'est mie si lointains, « Ne tu si frois, ne si estiiins i« Que mémoire ne t'en reviegne. »

Ceci se passait à Lestines le 30 novembre 1373, et nous adoptons cette date comme indiquant exactement l'époque où il commença ses chroniques. Froissart, comme il le dit ailleurs, avait trente-cinq ans (').

(') Buisson de Jonèce, pp. 353 et 355. Le livre I^"^ ne peut être cititérieurà cette époque; non-seulement Froissart y parle (chapitres 96 et 191) du traité de Bretigny et de la dignité de ma-

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