I. — LES PREMIERS PAS
EUGÈNE-SAMUEL-AUGUSTE Fromentin-Dupeux est né à la Rochelle le 24octobre 1820. Sa famille, très ancienne, était très honorée dans l'Aunis et la Saintonge.
L'Aunis, vieille province de France, brillante
et molle sous les caresses d'un humide soleil, enveloppée des brumes fines de l'océan, et parfois, vague, immense, paraissant parmi les flots et les sables flotter sous le ciel aux lointains horizons indécis, comme une épave hérissée çà et là de jardins et d'oasis. Les Anglais la meurtrirent pendant plus d'un siècle. Si elle souffrit par eux la douleur et l'humiliation delà défaite, ils lui inspirèrent du moins la passion du grand commerce, le désir de la fortune. Par ses armateurs et ses banquiers, elle amassa des richesses, qui lui permirent de consacrer à l'amélioration de son bien-être matériel et à l'ornement de son esprit de nombreux jours de loisirs et de fête. Lentement se forma, dans le sein de cette société laborieuse, appliquée à ses devoirs, jalouse de ses libertés, une bourgeoisie puissante et cultivée, éprise de toutes les parures de l'intelligence.
La famille d'Eugène Fromentin tenait, du
côté paternel, à l'Aunis par des racines anciennes. Ses ascendants, presque tous avoués, magistrats, et aussi loin qu'on peut remonter dans le passé, juqu'au commencement du dix-huitième siècle, firent partie de cette bourgeoisie, qui, dans cette région d'ardent protestantisme, constituait une noblesse. Son père, médecin de grande valeur, conserva pendant trente-trois ans la direction de l'asile d'aliénés de Lafond, qu'il avait organisé près de la Rochelle. On le disait spirituel ; mais l'irrésolution, la méfiance gênaient les meilleurs élans de son caractère. Sa mère, qui n'était pas pourvue d'une instruction bien forte, avait au contraire une âme sensible et chaleureuse. C'est à elle que, par tous les traits de sa nature physique, par les dons de sa nature morale, le peintre ressemble, tandis que son frère aîné, Charles, pratique et taciturne, ressemble à leur père dont il suivit la voie.
L'intelligence d'Eugène Fromentin s'éveilla tôt. Étonnant les professeurs du collège par ses facultés d'inspiration personnelle et d'assimilation, il fut aimé de tous. Plus tard, il confessa " d'avoir eu une enfance très gaie, presque bruyante ". Mais, vers sa quinzième année, une évolution se fit en lui. " J'avais pris involontairement, confesse-t-il encore, l'habitude de la réserve et du silence, habitude souvent importune, qu'on respectait par pitié autant que par tolérance. C'est à cela que je dois de m'être développé dans le sens de ma nature ; et sans cela, j'étais faussé, perdu. " " Ses goûts d'art et de poésie, ajoute M. Pierre Blanchon, à qui j'emprunte ces détails dans son livre (i) admirablement documenté, se heurtent aux idées bourgeoises de son entourage : le docteur n'y voit que frivolité, sa femme redoute une occasion de tentation. A
(1) Eugène Fromentin, Lettres de Jeunesse.
PLANCHE II. — LE CAMPEMENT ARABE (Musée du Louvre.)
Sur la verdure sombre de l'oasis, la blancheur de la tente se découpe. Les Arabes se reposent, tandis que les chevaux détachés vont au gré de leur fantaisie. Cette scène toute simple, certainement prise sur le vif, se trouve rehaussée par l'art supérieur de Fromentin qui sait faire vibrer la lumière jusque dans les replis d'ombre les plus touffus
l'époque même où il était en proie à cette crise de puberté morale, un sentiment romanesque ébranla son âme profonde des émotions de l'amour.
Les Fromentin possédaient, à une demilieue de la ville, à l'entrée du village de Saint- Maurice, un logis campagnard. Le pays d'alentour n'est qu'une terre plate, fertile et nue, sur une côte où la mer, enchaînée par Richelieu, perd, entre les caps et les îles qui l'amoindrissent, toute sa grandeur et sa poésie. Parmi leurs voisins de campagne, se trouvait une dame X..., restée veuve, à 43 ans, d'un capitaine au long cours. Elle habitait pendant l'hiver la Rochelle, et Saint-Maurice pendant l'été. Elle avait une fille, née à Port-Louis (île Maurice) en 181 7, et qui, par conséquent, comptait trois ans de plus qu'Eugène Fromentin. Madeleine, — conservons-lui, par un sentiment de pieux respect, le nom qu'elle porte dans Dominique, — Made-
leine, de sang créole par sa mère, était très brune, avec une blanche carnation et un teint mat. Nous ignorons d'elle presque tout. Il s'était épris d'elle avec violence. Brusquement, elle fut ravie à son ciel de 15 ans, au cadre familier de ses espérances et de ses rêves. Elle épousa un surnuméraire des contributions directes. Il souffrit d'impuissance dans sa jalousie, et d'autant plus que sa passion était sincère, ingénue. Sa gaieté s'évanouit, avec son insouciance ; il raffina sur ses sentiments, creusa et retourna sa pensée. Ce fut en se réchauffant à la tendresse de son foyer, en se plongeant dans le labeur littéraire, poésies, essais de critique, fragment de drame, qu'il essaya de guérir sa blessure.
Quelques-unes de ces compositions de son adolescence sont d'un excellent élève de rhétorique, très sérieux, assidu, nourri de la meilleure substance des classiques, et dans
l'âme inquiète duquel s'éveille déjà le goût des idées générales et s'agite l'ambition de créer, par une œuvre personnelle, de la beauté. On y remarque une grande facilité d'élocution, une éloquence abondante et solide, qui cherche à se distinguer, non par l'affectation d'une manière étrange, mais par la franchise des moyens les plus simples.
Ses études terminées au collège, il vécut un peu au hasard, pendant un an ; on connaissait, dans la Rochelle, ses tentatives littéraires, et l'estime des lettrés, assez nombreux dans cette ville qui, en ce temps-là, le temps légendaire pour nous des berlines et des diligences, vivait d'une vie particulière et intense, ne lui faisait point défaut. Quelquefois, le soir, il s'en allait secrètement glisser, dans la boîte du Journal de La Rochelle^ une de ses copies de poète. Le lendemain, le journal publiait, sans nom d'auteur, le poème ou le récit, ou le
morceau de critique. Et tout le monde le signait sans hésitation du nom d'Eugène Fromentin.
Il commençait à dessiner, à peindre. Son père, le docteur morose, lui inculqua, puisqu'il était lui-même un artiste amateur, et point maladroit, les rudiments du métier. L'heure était cependant venue de choisir pour cet enfant une carrière sérieuse. Charles étudiait la médecine à Paris. On orienta Eugène vers le droit. Il quitta la Rochelle en novembre 1830, non sans chagrin, car il se séparait, pour jamais peut-être, de la femme qu'il adorait du meilleur de son âme, et, dans son être délicat et nerveux, il éprouvait un trouble véritable d'aborder un pays inconnu, le grand Paris, si loin de la douce province, si indulgent à ses essais, si tendre aux premiers rêves de son cœur. Sa taille était fine, bien prise, quoiqu'il eût les jambes un peu courtes. Il avait la tête proportionnellement un
peu forte. Son teint mat ne se colorait parfois que d'une légère rougeur. Sa chevelure brune tombait sur ses épaules. Ses joues étaient pleines; son visage, d'un bel ovale allongé. Ses lèvres, estompées d'une moustache naissante, étaient grasses ; le front haut, arrondi, très beau. Le nez, qui depuis se busqua et prit la forme aquiline, était parfaitement droit ; des yeux bruns, peut-être un peu trop grands alors, surmontés de beaux sourcils, étaient admirables, très doux, beaucoup plus qu'ils ne le furent plus tard; dans les moments d'enthousiasme, qui lui étaient assez fréquents en ce temps-là, et sous l'influence d'un sentiment d'étonnement ou de tristesse, ils se levaient au ciel avec une expression profonde.
A Paris, il vécut d'abord seul, à l'écart. Son éloignement pour la vulgarité et les extravagances des bavardages et des manières fut blâmé par quelques-uns de ses camarades,
qui l'appelèrent " le petit monsieur comme il faut ". Il suivait nonchalamment les cours de l'École de Droit, avec assiduité les leçons de Michelet, de Quinet, de Sainte-Beuve, à la Sorbonne. Il apprenait, curieux de la beauté des œuvres humaines, à aimer Paris, et aux alentours, Versailles, Saint-Germain, Montmorency, les paysages pittoresques qui associent au charme de la nature les clartés glorieuses de l'histoire. Il dessinait de plus en plus, sans maître,laforme changeante des choses, et retenait dans ses dessins, autant qu'il le pouvait, le frémissement caché des âmes. " Ce sont ses bégaiements de paysagiste ", a écrit M. Louis Gonse, dans son abondant et parfait ouvrage de critique et de documentation, où il reproduit le plus ancien des croquis de Fromentin, une scène de Chatterton, dessinée le lendemain d'une représentation du drame de Vigny, au Théâtre Français. Ce dessin à la plume,
PLANCHE H.I — LA SOIF (Collection de M. Jacques Normand.)
Observateur précis autant qu'artiste brillant, Fromentin notait toutes les scènes pittoresques du désert. Que de fois il dut assister a ces haltes sous le soleil brûlant d'Afrique qui dessèche les gorges ! Il faut noter la vérité de mouvement de l'indigène buvant avidement l'eau de l'oasis. Il est admirable aussi de constater avec quel art le peintre a disposé, dans cette œuvre restée à l'état d'esquisse, les personnages, les vêtements, pour arriver à éclairer d'une note violente et joyeuse la morne tristesse du désert.
du 2 avril 1841, semble aisé, juste de trait et d'une composition assez heureuse.
Loin de cesser son travail littéraire, Fromentin s'y adonne désormais avec fureur, et, s'évadant des entraves du romantisme, compose des poèmes, des études critiques, et même une comédie en collaboration avec son ami Emile Deltrémieux.
Il possède désormais cette conviction très ferme, sur laquelle s'appuiera tout son effort de peintre et d'écrivain, que l'artiste, loin d'imiter les maîtres, doit s'inspirer uniquement de lui-même, de ses émotions et de ses souvenirs, et qu'il doit, s'il a l'ambition de parler un langage original, nouveau avec sincérité, appartenir à un pays, en refléter l'image, en répéter l'accent. Il ne fut, en effet, lui-même un déraciné qu'en apparence. Au fond de sa cons cience résonnait toujours l'écho de sa patrie.
Mais, pour l'heure, se plaisant à étudier la
raison des choses, àéprouver sur sa propre personne ses doses d'analyse, il subit cette maladie du dédoublement dont il parlera, vingt-cinq ans plus tard, dans Dominique, " ce don cruel d'assister à sa vie comme à un spectacle donné par un autre. La sensibilité est un don admirable ; dans l'ordre des créations, elle peut devenir une rare puissance, mais à une condition : c'est de ne point la retourner contre soimême. " Il passe sa licence, puis commence son doctorat. Il entre dans l'étude de Me Denormandie, avoué. Là, il rencontre pour camarades le futur avocat, Mc Nicolet, et Forcade de la Roquette, qui deviendra ministre. Il s'occupe surtout à orner de croquis les sous-mains, les marges des actes de procédure et jusqu'aux panneaux des portes. Un jour, il descend dans la cour et il couvre de ses dessins la remise, l'écurie et le mur mitoyen. Il fait au Louvre de longues et fréquentes visites. L'école italienne
le laisse à peu près indifférent. Dans l'école française, il estime Chardin par-dessus tout. Ses enthousiasmes vont déjà aux Hollandais. Le Gué, de Wynauts, avec figures de Berchem, le Coup de Soleil et la Digue battue par la mer, de Ruysdaël, le fascinent. Parfois, il se prend de belle passion pour Rubens. Rembrandt lui est, et d'ailleurs lui demeurera incompréhensible ou presque. « Il reproche à Ingres d'être un imitateur de Raphaël ; cependant, il avoue, en voyant un de ses dessins, qu'il est un sculpteur de première force. En musique, il ne connaît Mozart et Beethoven que de réputation ; il aime Bellini, Donizetti, etc., et toute l'école sensualiste de Rossini (i). »
Il semble donc hésiter entre les deux voies : celle des beaux-arts, celle des belles-lettres; je crois, au fond de moi, que son parti déjà était pris. Il savait que la littérature, digne-
(1) Louis Gonse.
ment comprise, librement pratiquée, ne peut pas devenir un métier susceptible de nourrir l'homme qui s'y livre. Il voyait tous les jours, par sa raison prudente et sage, que la peinture peut, au contraire, garantir le pain et la lumière au foyer d'un artiste bien doué, respectueux de l'art et loyal dans son effort. Il écrivait donc à ses heures désormais, à son gré, en ménageant ses forces, et avec l'espérance que l'art de sa parole attirerait l'attention, peut-être la sympathie.
Enfin, ne tenant plus dans la poussière des dossiers, chez Me Denormandie, il avoua bravement à un ami de sa famille son horreur des fonctions juridiques, et il lui fit connaître son désir de se consacrer uniquement à la peinture. Cet ami, Charles Michel, s'en alla donc négocier l'affaire à la Rochelle avec le D' Fromentin, qui, après de vives résistances, finit par céder. Seulement le papa, ayant des pré-
tentions sur la matière, choisit pour Eugène comme professeur le peintre Rémond, représentant alors de l'école académique du paysage. Par bonheur, Eugène sortit de l'atelier de Rémond, pour entrer dans celui de Cabat. Peintre correct et mesuré, Cabat avait, l'un des meilleurs avec Dupré et Rousseau, ouvert au paysage la voie, dans laquelle il ne serait pas impossible de discerner l'influence que, par le sentiment et l'intimité de ses tableaux, par la grâce et la distinction de son art, le paysagiste célèbre exerça sur la première manière de son élève.