IL — LA TERRE PROMISE
En mars 1846, la fortune se présenta subitement à Eugène Fromentin. Son ami, Charles Labbé, le peintre orientaliste, mariait sa sœur à Blidah. Fromentin, chez qui l'exposition des aquarelles rapportées d'outre-mer par Labbé
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lui-même, Delacroix, Decamps, surtout Marilhat, avait éveillé l'ardente curiosité des pays du soleil, accueillit avec enthousiasme l'offre de l'accompagner. Avait-il l'intuition qu'en Algérie l'attendait un monde nouveau de sensations et de couleurs ? Il partit, léger d'argent, mais gonflé d'espérance et de foi, sans prévenir sa famille. Ce fut vraiment, pour ses yeux éblouis, pour son âme bouillonnante d'ambition, la terre promise. Dès le second jour de son arrivée à Blidah, il écrit : " Tout ici m'intéresse. Plus j'étudie cette nature, plus je crois que, malgré Marilhat et Decamps, l'Orient reste encore à faire. Pour ne parler que des hommes, ceux qu'on vous fait sont des bourgeois. Le vrai peuple arabe, en haillons, et plein de vermine, avec ses ânes misérables et teigneux, ses chameaux en guenilles passant, noirs et rongés par le soleil, devant ces horizons splendides, cette grandeur dans les attitudes, cette
PLANCHE IV. — LE SIROCCO A L'OASIS (Musée du Louvre.)
Fromentin ne fut pas seulement un virtuose de la couleur. Le Sirocco prouve, par le prodigieux déchaînement qu'il représente, combien souple et divers était le talent du peintre. Et l'on s'émerveille d'une telle puissance dans l'auteur de tant d'ceuvres exquises et chantantes.
beauté antique dans les plis de tous ces haillons, voilà ce que nous ne connaissons pas.... Somme toute, au point de vue du travail, je n'ai point à me plaindre, et, du train dont je vais, je promets de vous rapporter un album assez intéressant. "
Il appréciait surtout Marilhat et Decamps : leurs œuvres d'un éclat si nouveau le hantaient toujours, au milieu de son travail. " Ces deux talents, Marilhat et Decamps, m'écrit Théophile Gautier, sont des bizarres voisins, mais qui ne se touchent point : ce que l'un a de plus en fantaisie, l'autre le regagne en caractère... " Réinstallé à Paris, il peint avec acharnement, n'ayant pas le don, dit-il, d'inventer ce qu'il n'a pas vu. Il s'efforce de se détacher de cet esprit d'imitation qui est à la fois un plaisir et un danger, et il n'a fait jusqu'à présent que perdre les qualités d'emprunt qu'il avait acquises, sans parvenir à s'en procurer d'autres
qui lui appartiennent. Il a d'ailleurs appris, et cette connaissance est la vertu essentielle de tout artiste, que les maîtres n'ont jamais tâché de rendre l'objet réel, mais la conscience qui l'anime jusqu'à faire de lui un trésor de vie et de beauté; il apprend chaque jour davantage que la poésie est partout, comme l'étincelle dans le caillou ; que l'artiste doit étudier les procédés dans les maîtres, et le vrai dans la nature; et qu'il ne peut trouver qu'en lui-même l'image innée du beau. En 1847, il envoie au Salon, qui alors se tenait au Louvre, trois petits tableaux, reçus à l'unanimité : une Ferme aux environs de la Rochelle, une Mosquée près d'Alger, les Gorges de la Chiffa. " Le premier de ces tableaux, dit M. Gonse, est caractéristique de la manière des débuts de Fromentin. A le regarder à la surface, il n'est que lourd et pâteux. C'est une œuvre timide, mais qui n'est ni niaise ni vulgaire.
Les Gorges de la Chiffa, c'est le lever de rideau de l'Algérie chez Fromentin. "Mais Fromentin exerce de plus en 'plus sa puissance d'analyse sur lui-même : il sait que sa peinture n'a qu'un certain équilibre de qualités secondaires, un dessin à peu près correct, une couleur agréable, pourtant dénuée de ressort. Il sait également d'où vient l'altération de certains tons : les couleurs qu'il a employées ne sont pas suscepticles de se combiner. " Il a éprouvé que le bleu minéral et le jaune indien, combinés avec les blancs, blancs de plomb surtout, noircit, donne ce ton plombé.... La peinture est moins solide sur une toile blanche que sur une toile déjà couverte. "
L'Algérie l'a séduit pour toujours. Il devait fatalement comprendre cette terre africaine, qui offre des points de ressemblance avec la terre d'Aunis et de Saintonge. Même étendue plate, abandonnée aux fureurs du soleil, ou
frappée par des vents de tempête, ou frissonnante de l'ombre des nuages. La même voix du silence et de la solitude, qu'il a tant de fois écoutée d'un cœur anxieux dans les campagnes souvent mélancoliques de la Rochelle, il l'entend de nouveau dans les paysages désolés du désert, sur les sables brûlants dont la lumière du ciel, parles excès de son ardeur, rend l'infini presque triste. L'Afrique, c'est une terre qu'il veut chérir aussi de tout son cœur, et qui bientôt lui appartient : que par droit de son génieil ferasienne, avec ses œuvres de peintre, et ses œuvres d'écrivain. D'un nouveau voyage qu'il entreprend en 1852, voyage de noces radieux de tous les bonheurs et de toutes les promesses, puisqu'il vient d'épouser la sœur de son ami du Mesnil, qui le comprend et qu'il aime, il rapporte deux volumes, un Été dans le Sahara et une Année dans le Sahel : l'un parut dans la Revue de Paris, l'autre dans la Revue
des Deux Mondes. Ce fut, dans le monde des lettres, une grande émotion. Avec quelle élégante et majestueuse simplicité Fromentin peint sa page blanche des couleurs que ses yeux de poète ont exactement retenues !... 11 Letemps est magnifique. La chaleur s'accroît rapidement, mais elle ne fait encore que m'exciter, au lieu de m'abattre. Depuis huit jours, aucun nuage n'a paru sur tout l'horizon. Le ciel est de ce bleu ardent et stérile qui fait penser aux longues sécheresses. Le vent, fixé à l'Est, et presque aussi chaud que l'air, souffle par intermittences, le matin et le soir, mais toujours très faible, et comme pour entretenir seulement dans les palmes un doux balancement, pareil à celui du " panwa " indien. Depuis longtemps, tout le monde a pris les vestes légères, les coiffures à larges bords; on ne vit plus qu'à l'ombre. Je ne puis cependant me résoudre à faire la sieste. " Un écri-
vain de forte et pure race française se révélait donc subitement par deux chefs-d'œuvre. Les plus illustres romanciers et critiques, George Sand, Th. Gautier, Sainte-Beuve, lui envoyèrent leurs félicitations les plus chaleureuses et recherchèrent son amitié. Dans l'un comme dans l'autre livre, Fromentin se montre aussi curieux et fin observateur que subtil et lettré psychologue. Il n'étudie pas seulement la forme des êtres et des choses ; il étudie le fond, la conscience, qu'il découvre et expose d'un esprit alerte et original. Ces tribus, ces peuples nouveaux pour lui et pour nous, il ne les voit pas seulement dans le pittoresque de leurs attitudes et dans l'exubérante clarté de leurs paysages, mais depuis les origines de leur destinée, dans le mouvement de leurs mœurs étranges et la passion de leurs instincts. Car il n'est pas de ceux qui se satisfont uniquement de contempler la beauté. Il est surtout celui qui
veut comprendre de la beauté les motifs et les ressources, pour mieux jouir de sa possession.
C'est curieux de comparer au peintre Fromentin, qui peignit surtout par la plume, un poète de la plus haute lignée, qui vint après lui dans ce pays de Saintonge : Pierre Loti. Errant, inquiet, attentif aux misères de son âme et aux beautés du monde, il a promené son rêve sur les rivages les plus divers, et, pour se distraire de la vie qui l'ennuie, il a ramassé les plus étranges couleurs, la poussière la plus brillante des ruines les plus pittoresques, il s'est créé un monde capricieux et sensuel, où rien peut-être n'est vrai que sa mélancolie, mais qui l'amuse et qui l'enchante par sa prodigieuse faculté de poésie. Comme Loti, Fromentin voit les couleurs éclatantes et riches ; il sait les cueillir avec sa plume. Mais moins fiévreux, plus maître de son cœur et de son
intelligence, il n'écrit pas seulement pour peindre des décors et des visages ; il développe ses phrases robustes et harmonieuses afin de montrer, surtout en ses plus claires nuances, la raison d'être d'une race, l'art dont un tableau est composé, le dessin d'un paysage, l'émotion d'une heure ou la conscience d'une époque.
14 L'adjectif, chez lui, n'est pas visuel, ni auditif : il est moral. La nature, pour ce psychologue, n'est pas une couleur inerte, c'est une voix intérieure. Il nous montre l'Afrique, et surtout son cœur. Cette probité, ce retour sur soi, est-ce donc une marque charentaise? oui, je le crois... (i) ".
Ses envois au Salon se succèdent sans
relâche, d'année en année. Je ne citerai que
les plus fameux : l'Enterrement maure (1850);
les Bateliers nègres (1859) î Cavaliers revenant
(1) Gabriel Trarieux.
d'une fantasia, les Courriers du pays des Ouleds Naïls (1861) ; le Bivouac arabe au lever du jour, le Fauconnier arabe, la Chasse au faucon en Algérie, la Curée (1863); le Coup de vent dans les plaines d'Alger (1864) ; la Chasse aux Hérons, les Voleurs de nuits (1865) ; Tribu en marche dans les pâturages du Tell, Etang dans les oasis (i 866) ; Arabes attaqués par une lionne (1868) ; Halte de muletiers (1869) ; et ses cinq dernières toiles, le grand Canal et le Môle (1872) ; le Ravin (1874); le Nil ~c Vue d'Eneh (1876).
Dès son second envoi, son talent de peintre est, avec la Place de la Brèche à Constantine, consacré officiellement par la deuxième médaille. Fromentin, néanmoins, connaît ses faiblesses. Ce qui le désole le plus, c'est de voir encore joli et pas grand : défaut d'instinct qui apparaît surtout dans l'Enterrement maure (1850) la Chasse à la Gazelle (1859). H tâche, en
consu ant à chaque instant la nature, de se débarrasser de ces à peu près, dont il n'aurait pu se délier dans un atelier. Il commence, en réalité, à voir plus juste, plus large. Il comprend cette chose singulière, propre aux pays du midi que, si discordants que soient les détails d'un paysage, ils forment un ensemble toujours simple, facile à inscrire dans un tableau. Comme il ne triche ni avec lui-même ni avec la nature, il reflète exactement à travers son âme de cristal, le dessin et la couleur des choses qui sont devant lui. A regarder maintenant ses toiles, l'Audience chez le Kalifaty les Bateliers nègres, tant d'autres, on respire, comme à la lecture de ses livres, cette indéfinissable odeur de l'Orient, qui vient de la fumée du bois de chauffage, du tabac, des orangers et de la propre personne des indigènes ; on s'y réjouit les yeux des vénérables oliviers du bois sacré, à Blidah, de la plaine bornée au nord par la
longue chaîne des collines du Sahel, plates, grises le matin, rousses à midi, avec un point blanc qui, vers le nord-est, à Coléah, est une large échancrure formée par l'embouchure du Mazapan, à travers laquelle on voit la mer.
Toute la série de dessins et de notes que, de Constantine à Biskra, par Lambessa, Fromentin a rassemblée dans ses voyages en pleine Arabie, il s'en servira plus tard, afin de nejamais mentir. Et si la couleur de ses tableaux est souvent timide, c'est justement qu'il n'a plus, dans la retraite de son atelier, loin de l'Afrique, cette palpitation d'une lumière généreuse, dont il eût eu besoin d'être enveloppé pour réchauffer davantage sa palette.