IV. — LE MAITRE : SA PERSONNE ET SA DESTINÉE
Un maître d'aujourd'hui, à l'âme haute et passionnée, qui ne veut point être nommé,
mais que l'on peut admirer au Luxembourg, a daigné m'instruire sur Eugène Fromentin, dont il fut l'élève. Je voudrais, pour la conclusion de cette étude, transcrire fidèlement ses paroles; du moins, m'inspirerai-je pieusement de ses leçons.
Fromentin maniait une pâte très solide.
Ses dessous puissants étaient très préparés, ainsi que sa composition calculée en tous ses détails. Il avait d'abord subi l'influence de Decamps, Marilhat, Delacroix surtout, négligeant le dessin, ne s'attachant qu'à la distribution des couleurs. Delacroix, les romantiques de son temps, n'ont pas bien traduit l'Algérie, parce qu'ils ne l'ont pas bien vue. Ils l'ont vue, par des trous noirs de fenêtres, dans la violence des blancs et des rouges, sur le pittoresque des costumes, le long des rues poudreuses. Mais Fromentin visita l'Italie : pendant ses promenades à tra-
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vers ce musée aux aspects si divers, il étudia les manifestations du soleil sur les ouvrages des hommes. C'est tout imprégné des lueurs et des exemples de l'Italie, qu'il vit la terre africaine, ou plutôt qu'il voulut communier avec elle.
Fromentin n'a pas mis sur ses toiles l'Afrique du désert, où il n'y a que le blanc des burnous et le gris des dunes, mais l'Algérie déjà civilisée, l'Algérie blonde. Il s'en était épris par les yeux, par la pensée qu'il avait pénétrante, anxieuse de curiosité : car il ne s'impose pas à notre admiration par la hardiesse des couleurs; il s'impose par le charme de ses arrangements sobres et clairs, par la précision d'un style désireux de dire, au delà des formes, l'âme des êtres et des choses. Il voit en poète, il émeut en philosophe, il fait réfléchir. Il déteste le vulgaire, le superflu qui extravague. Tout dans la réalité
a pour lui une signification dont il cherche la cause, et dont il découvre souvent l'expression définitive.
A force de regarder les mouvements de la conscience dans les hommes, il en était arrivé, à la fin de sa vie, à ne composer en peinture que des œuvres de littérateur. L'intelligence la plus vive frémissait constamment en lui. Aussi, avait-il le culte religieux de l'existence sous toutes ses formes, même les plus humbles, qu'il ennoblissait de sa grâce. Et, pour la psychologie d'une race, qui s'enferme si jalousement dans l'orgueil de ses attitudes, les œuvres de Fromentin constituent des témoignages d'une rare sincérité, d'une sympathique clairvoyance. Son esprit ne s'attarde pas à l'attention des étrangetés d'une tribu, d'un peuple, mais s'efforce de ramasser, en un choix d'images typiques, l'idée générale, la représentation d'un groupe d'humanité.
Il savait mieux que personne tout ce qui, en peinture, lui manquait d'éducation première. Il savait qu'aucun don naturel ne remplace les notions élémentaires du métier, dans n'importe quel domaine de la production, et que les œuvres vraiment belles, dignes d'être respectées par les siècles, ne puisent leurs conditions de vitalité que dans l'observation des lois de l'ordre et de la clarté. Ces lois, en art pictural, sont enseignées à l'atelier, à l'école. Un artiste bien doué peut certes établir, d'après son inspiration personnelle, une œuvre amusante ou intéressante ; mais cette œuvre, si elle n'est pas construite selon les règles de la syntaxe spéciale de son art, n'aura qu'un moment de charme, comme un objet de luxe et de mode. Ce qui prouve la nécessité de ces règles, c'est que les maîtres ne se sont pas contentés d'avoir du génie ou du talent. Ils ont appris le métier dans ses secrets les plus pro-
PLANCHE VII. — LA CHASSE AU FAUCON (Musée du Louvre.)
La chasse au faucon est un épisode de la vie africaine qui séduisait particulièrement Fromentin. Il l'a traité en différents tableaux également remarquables. Le Musée du Louvre en possède deux : celui que nous donnons ici se distingue par l'habileté de la composition, répartie aux différents plans de la toile, suivant l'effet à produire, éclairant ainsi l'immensité grise de teintes joyeuses et vibrantes.
fonds ; et les plus grands de ces maîtres ont été ceux qui ont le mieux pratiqué les méthodes transmises par l'expérience et qui ont même découvert des lois nouvelles.
Que de fois, avec une modestie touchante, Fromentin a déploré son défaut total des études essentielles de l'apprentissage!... Sous la couleur des objets et des figures, il saisissait la forme et le mouvement de la vie. Mais ses mains inquiètes ne parvenaient pas, complètement à son gré, à les fixer sur la toile. Pourtant, ses tableaux, parce que les imprègne une émotion dont le frémissement se communique à leurs couleurs, loin de ressembler, comme tant d'autres, à des sortes de photographies habiles et inertes, sont des évocations, parfois magnifiques, d'une heure de l'histoire, de la destinée d'une race, de l'âme d'un paysage.
Son pinceau, je l'ai dit tout à l'heure,
recherchait d'abord, sous l'influence des romantiques, l'éclat. Mais, un jour, il comprend Corot : le retentissement se fait en lui de la découverte d'une clarté nouvelle. Une transformation s'accomplit rapidement, non dans sa faculté de sentir, mais dans sa façon de rendre ce qu'il sentait. Subissant avec joie l'autorité de Corot, il commence à se servir du gris, et bientôt comme dominante. Frêle nuage traversé d'invisibles rayons de rouge et d'azur, qui enveloppe l'atmosphère de ses sites et de ses personnages, et qui trempe ses ciels si travaillés, le gris, empruntant à chaque couleur maîtresse un peu de sa nuance, lui plaît par la discrétion de sa somptuosité. La discrétion est une des marques de l'élégance : or, Fromentin était tout élégance, dans sa tenue, dans sa pensée, dans sa parole. " Comme sa peinture est sans épaisseur et sa littérature sans pesanteur, a écrit Emile Montégut,
sa personne physique était fine, fluette, délicate, mais cette finesse n'avait rien de mince, cette délicatesse rien de mièvre. Aucune désagréable marque professionnelle n'avertissait en lui du métier, pas plus qu'aucun faux ton d'homme du monde n'essayait de dissimuler en lui l'homme du travail. Très ouvert, il évitait avec goût de laisser jaillir son être intime au dehors ".
Le gris, justement, par le jeu de ses nuances, lui permet de fouiller dans le mystère des âmes. Et, à son insu, il exprime la sienne, qui est belle, éprise de ce qu'il y a de grand, d'éternel dans la civilisation et dans la vie. Lorsqu'il possédait la réalité devant lui, il renonçait fréquemment à la traduire avec son pinceau. Plus tard seulement, après avoir réfléchi aux conditions matérielles d'une beauté acquise par sec yeux, il se mettait au travail.
Ainsi, d'autres peintres ont rendu plus exactement la couleur de la terre africaine : Guillaumet, Regnault. D'une touche un peu sèche, mais précise, plus en commentateur très renseigné qu'en poète très ému, Guillaumet montre, en leur authenticité de pittoresque, l'histoire, l'architecture des maisons brûlées par le soleil, l'ample silhouette de ces Arabes pour qui le silence semble être une sorte de rite. La poésie sublime du désert a également remué son cœur de peintre dans le Repas du soir, qui est au Musée du Luxembourg : la mince fumée bleue, s'exhalant parmi la calme atmosphère, indique bien l'immobilité du Sahara, la pesanteur farouche du jour sur les sables. Henri Regnault, en des œuvres, presque des ébauches, qui n'ont pas été exposées, a traduit, avec la fougue de son âge, durant son trop court séjour au Maroc, ce poème de couleurs divines qui sort des terres
de l'Afrique et de son ciel aussi chaud qu'un brasier.
Fromentin n'ose pas toujours entreprendre» ce qu'il a conçu. Sa timidité se trahit par la dimension même de ses toiles, si mesurées deux mètres au plus. Cependant, le peintre qu'il a le mieux aimé, c'est Rubens : Rubens, le prodigue de la lumière, qui laissait sur des toiles sans nombre, s'épancher, comme l'eau d'un fleuve, son âme inépuisable et fastueuse.
Fromentin ne dépensait aisément les trésors de son intelligence que dans l'art d'écrire. Il aimait la somptuosité : elle est continue chez Rubens, qu'il célèbre, dans ses Maîtres d'autrefois, avec un véritable lyrisme. Il n'a pas compris Rembrandt, et il désespérait de jamais le comprendre. Il l'étudiait constamment, avec une sorte d'impatience, épiant, à travers ses voiles de demi-ténèbres, les palpitations d'un génie qui était trop éloigné de
sa personne, de son pays et de sa race. Cormon fut un élève de Fromentin, élève indiscipliné, très personnel déjà : s'il échappait à son autorité professionnelle, il le proclame toujours, et non sans émotion, le plus intelligent des maîtres, le plus loyal des hommes. Fromentin ne dirigeait pas précisément un atelier d'école. Il avait autour de lui rassemblé sept ou huit jeunes artistes, en lesquels il devinait la fortune de l'avenir : Gervex, très brillant, le plus spirituel, Thirion, Lhermitte, Humbert, le " chouchou " du maître. Celui-ci voyait en Humbert un autre soi-même, heureux d'apprendre, dès ses débuts, les règles indispensables du métier et capable d'achever plus tard les œuvres qu'il ne pouvait exécuter lui-même. Il se fit sans effort adorer de ses élèves. Avec une éloquence, qui lui venait du cœur autant que de l'esprit, il leur prêchait la doctrine du labeur sincère, de l'idéal désinté-
PLANCHE VUI. — UNE HALTE A L'OASIS (Musée du Louvre.)
Lasse, la caravane s'est arrêtée, tentée par la verdure de l'oasis. Fidèle à sa manière, Fromentin a profité de cette scène pittoresque pour faire chanter de la lumière, de la couleur, sur les hommes et les choses. Dans sa simplicité, ce tableau se trouve être un des plus heureux du peintre, par l'impression de vie qui se dégage de ce groupement relativement peu nombreux.
ressé, le respect du passé, qui a fait le présent. C'était un combatif. Il n'hésitait jamais à exprimer son opinion sur des œuvres ou sur des hommes, parce que la noblesse de son caractère interdisait qu'on le soupçonnât de méchanceté ou d'envie. Certaines œuvres de son temps, discutées encore, et que le nôtre a consacrées, lui déplaisaient : Millet, par exemple. Il professait pour l'homme une estime profonde ; il n'admettait pas la vertu technique de l'artiste, ni les intentions de sa pensée.
Depuis longtemps, l'œuvre de Fromentin était contestée. Il allait paisiblement à la fortune et à la gloire. Les succès de sa littérature confirmèrent, agrandirent ses triomphes de peintre. Par ses livres, ses tableaux furent connus, aimés du grand public. En 1859, M obtint une première médaille et la croix de la Légion d'honneur. L'Empereur Napoléon III l'invita à Com-
piègne. En 1869, il est nommé officier de la Légion d'honneur, après son exposition de la Fantasia en Algérie et de la Halte des Muletiers. En 1868, il avait exposé un bien étrange et déconcertant tableau : Centaures et centauresses s'exerçant à tirer de tare II avait voulu montrer, par cette œuvre qui suscita bien des commentaires et des critiques, que la " statue équestre est le dernier mot de la statuaire humaine... Mêlez, écrivait-il, l'homme au cheval, donnez au reste du corps les attributs combinés de la promptitude et de la vigueur, et vous avez un être souverainement fort, pensant et agissant, courageux et rapide, libre et soumis. " L'aristocratie de Fromentin allait aux choses, aux bêtes même. C'est lui qui en quelque sorte a découvert le cheval, le cheval arabe, fin, libre, poète du désert et du soleil, autant que son cavalier. Quand il le montre,
avec sa longue queue argentée, sa crinière frémissante comme une onde, on dirait que, dans l'essor de sa course, il lui prête des ailes. " Cependant, malgré sa connaissance intime des formes et du pelage si varié du cheval arabe, c'est peut-être dans les défectuosités du dessin de cet animal que Fromentin laisse le plus visiblement percer l'insuffisance de ses études premières."
Quel dommage, encore une fois, qu'il n'ait pas eu ce temps d'acquérir, tout jeune, en peinture, la puissance et la virtuosité qu'il possédait en littérature ! Chacun de ses volumes provoquait un émoi d'admiration et de sympathie. Il n'écrivait que pour dire quelque chose. Son roman, Dominique, tout passionné de jeunesse, brûlant d'amour et de douleur, fut, dès sa publication dans la Revue des Deux Mondes, salué comme un chef-d'œuvre, en
Pas partout, cependant. Les poètes seuls, les vrais écrivains, ceux en lesquels l'habitude de la psychologie et de la critique n'étouffaient pas la flamme personnelle du cœur, Sainte-Beuve, George Sand, par exemple, reconnurent le chef-d'œuvre. Il fut très discuté, même nié, par des hommes de métier, des virtuoses jusque dans la Revue des Deux Mondes. Emile Montégut, qui alliait à une franchise absolue une science très nombreuse et une raison très pénétrante, n'hésita pas, sans contester la valeur littéraire de Dominique^ à établir que ce livre n'est pas un roman, mais une série défectueusement composée de descriptions et de tableaux, de confessions et de souvenirs.
Le public parut d'abord, et durant un très long temps, ratifier cette opinion. Le livre, mis en vente chez Hachette, ne
rencontre que de rares curieux. Il a, depuis cet insuccès de librairie, rattrapé son chemin, il est aujourd'hui classique. Car, s'il est vrai que ce poème en prose manque d'intrigue et noie un peu ses personnages dans la profonde lumière de ses décors, il dégage un tel charme de terroir frémissant de vie, un tel parfum de tendresse chaude et pure, que toutes les âmes sensibles et jalouses d'aimer, se baignent avec volupté dans l'onde mélodieuse de ses mots et de ses couleurs.
Les Maîtres d'autrefois sont devenus un bréviaire pour les peintres qui étudient l'école flamande et l'école hollandaise. " Le Fromentin des Maîtres d'autrefois, c'est M. Taine, moins les défauts qu'on lui reproche, moins cette sorte de dureté qui naît de l'emploi exclusiî des fortes couleurs et du dédain des nuances. Il y a encore entre eux cette différence que
Taine fait manœuvrer ses bataillons d'idées et de faits avec la volonté impérieuse d'un général en chef qui commande une action, tandis que Fromentin assemble et fait évoluer les siens avec l'aisance d'un chef d'orchestre qui dirige les instruments sous ses ordres par le seul geste de son archet... Un seul mot s'applique, en définition rigoureuse, à la nature et au talent de Fromentin : c'est celui de perfection. Il y a tendu toute sa vie. Il mérite d'être appelé le classique de ce genre de littérature pittoresque dont l'ambition, à l'origine, visait à un tout autre but qu'à gagner ce titre, et dont l'art classique n'aurait pu, en effet, voir sans alarmes les entreprises et les audaces (i). " Ce livre est, sans conteste, son meilleur. Car, tandis que la plupart des critiques d'art ne sont que des amateurs s'improvisant virtuoses et juges, il savait bien
(1) Emile Montégut.
de quoi il parlait. S'il comprenait, comme les autres, et mieux, les intentions d'un peintre, il pouvait voir de quelle matière, et par quels moyens, l'œuvre de ce peintre est composée. Il n'était pas un diletante doué de plus ou moins de goût, mais un homme de métier, sachant manier la pâte et analyser une palette.
Ses œuvres littéraires lui assuraient un fauteuil à l'Académie Française, bien avant qu'il ne songeât à l'Académie des Beaux- Arts.
En effet, en 1874, il se présenta, sur les instances de ses amis, presque subitement, à l'Académie française, sans avoir le temps de tenter aucune démarche, et alors que des promesses sérieuses étaient acquises par ses concurrents. Son nom réunit, néanmoins, de 13 à 14 voix.
Il préparait un livre de critiques sur l'école française, il en projetait un autre sur l'école
italienne, lorsque la mort l'arrêta brusquement, à cinquante-cinq ans, dans son ascension si pure, illuminée par la gloire. Ce fut un malheur pour la France. Il offrait, par la beauté de son caractère, aussi haute que celle de son génie, l'exemple des vertus les plus précieuses de l'homme et de l'artiste : la probité, l'indulgence, le goût de l'admiration et la sincérité de l'effort. Le nom d'Eugène Fromentin grandit tous les jours. Des nuages pourront passer sur lui, comme sur une étoile, sans l'effacer jamais.
Imprimerie Pierre Lafitte et Cie, Paris.