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III. — UNE ÉVOLUTION

Eugène Fromentin restera le peintre de l'Algérie, du moins un des premiers qui ladécou-

vrirent pour la faire aimer. Non l'Algérie du Sud, égarée dans la fournaise du soleil et dans les sables, mais l'Algérie accessible à tous, celle des Arabes, des cités paisibles parmi des ruines, des palmeraies fraîches oubliées, comme des corbeilles de fête, au bord du désert, l'Algérie des fantasias cérémonieuses et brillantes, des mosquées, des champs de bataille encore fumants, des tribus vagabondes. On peut regretter qu'il se soit borné à voir l'Arabe hors de sa tente, dans la lumière des sables et du ciel, et qu'il n'ait pas osé, au lieu de ne l'étudier que dans les manifestations extérieures de sa vie, pénétrer jusqu'à son foyer, dans la familiarité de ses mœurs. Mais qui donc voudrait reprocher au scrupuleux artiste sa délicatesse et sa pudeur? Jules Claretie déclare très justement que Marilhat avait rapporté d'Orient des paysages empreints d'une mélancolie pro-

fonde, Decamps des scènes étincelantes, Delacroix de grandioses spectacles, et qu'à son tour Fromentin a trouvé sur cette terre lumineuse une note personnelle, que ses prédécesseurs y eussent vainement cherchée, puisqu'il la portait en lui. La gamme de Florentin est douce; ses tons favoris sont les demi-teintes.

Devant cette terre splendide, toute décorée de noblesse par des siècles d'histoire, Fromentin demeure cependant un Parisien de pure race. Ses Arabes ont de l'esprit jusque dans les plis de leur burnous. Il n'aimait pas voir le laid : il le transformait à travers les mailles d'or de son imagination. Dans ses tableaux qui n'ont pas la vibration hardie du désert, la sensation de son étendue monotone, le désert pourtant ne perd rien de sa grandeur; car l'intelligence du poète, plus infinie que l'espace des dunes, dépassait par

son effort l'horizon qui n'est vide, comme celui de la mer, que pour le passant incapable de s'émouvoir et de comprendre. Les Arabes, sous son sobre pinceau, conservent toutes leurs beautés, qu'il indique suffisamment d'une tache de lumière, ainsi que dans ses livres il évoque d'un mot un paysage ou une figure. Ses yeux retiennent la configuration des choses aussi profondément que son âme pénètre les âmes. Son observation toujours attentive ne néglige rien de la vie : aussi, l'exactitude de ses tableaux, pareille à celle des documents d'une histoire, est affirmée par tous les voyageurs.

LaFantasiay par exemple, montre à merveille la campagne d'Alger, et un des aspects des mœurs des Arabes. Elle représente, dans une grande plaine, une nombreuse cavalcade qui court à toute bride, en poussant des clameurs et déchargeant ses fusils, vers un tertre

PLANCHE V. - UNE FANTASIA ARABE (Collection de M. Sarlin).

Du mouvement, de la vie, de la couleur, toute une nuée d'étoffes brillantes sous la lumineuse voûte du ciel africain, voilà ce qu'est cette magnifique composition, l'une des plus belles et des plus vigoureuses du peintre.

où siège l'émir. Ce mélange de costumes bigarrés et de chevaux galopant en tous sens, produit une scène d'une animation extraordinaire et d'une gaieté de ton qui contraste avec l'immensité nue de la plaine et l'uniformité du ciel. Brusquement, en 1861, se marque une évolution complète dans la manière de Fromentin. Non qu'il abandonne ses moyens habituels, fins et délicats, de poète traduisant, par une science de composition très animée, ses visions et ses sentiments. Rien de son originalité ne se désagrège. Sa force, au contraire, augmente, parce qu'il sait plus justement, pour l'inspiration de ses œuvres, observer la réalité, et, pour les ressources de son art, observer les moyens supérieurs de ses pairs ou de ses maîtres. Mais il a vu Corot, ill'admire chaque jour davantage : l'influence de l'auteur de la Charrette l'engage à rendre la valeur de tons plutôt dans leurs accords que dans leurs oppositions.

On voit, dès la Lisière d'oasis pendant le sirocco, poindre sous le pinceau de Fromentin le gris habile et délicieux de Corot. " Ce n'était point vulgaire, dit M. Louis Gonse, de sentir d'instinct, en cette chaleureuse période du romantisme, la valeur du gris, sa douceur caressante, son éclat modeste, mais résistant. Gris d'argent, gris d'améthyste ou de turquoise, Fromentin en proclame bientôt les vertus de délicatesse et d'attendrissement. — Je me souviens d'un entretien que j'eus un matin avec lui, dans son atelier, sur le peintre du Souvenir de Marissel, ce chef-d'œuvre unique. Fromentin était de belle humeur, l'esprit allègre. Tout ce qu'il me dit de Corot, de son rôle, de ses hardiesses novatrices, de son sentiment incomparable de la lumière, de son sens exquis du ton juste, était à retenir. Merveilleux article improvisé, dont le fond résumait de vigoureuses convictions. Je sentais, sous le

tour éclatant, comme ailé, des paroles, de l'émotion, et une opinion longuement réfléchie. "

A partir de 1861, il quitte le Sahara pour le Sahel, le feu dévorant de l'été pour le soleil plus calme. " Il cherche à peindre clair, plus frais : son instinct lui conseille de fuir le noir comme un mortel ennemi, ce noir voulu de certains peintres qui croient ainsi imiter les vieux maîtres. Tous les gris fins, qui sont les demi-teintes lumineuses du blanc, apparaissent insensiblement sous son pinceau. Après s'être montré coloriste distingué, il devient, ce qu'il est resté, un harmoniste du sens le plus subtil. Selon l'opinion de Sainte-Beuve, " il vise aux plus grands effets en combinant merveilleusement des procédés moyens ". Comme la montée de son ambition est constante, son métier progresse sans arrêt (1). "

(1) Louis Gonse.

Il produit les Bergers sur tes hauts plateaux de la Kabylie, un spectacle austère, rencontré sur la route de Médéah à Boghar; le Lit de l'oued Mzi ; la gracieuse toile des Maisons turques à Mustapha d'Alger. En 1863, il produit le Bivouac arabe au lever du jour qui offre, par la notation du détail important, par la compréhension du moindre geste, la mélancolie saisissante de la vie nomade ; il produit le Fauconnier arabe, une de ses œuvres les plus étincelantes entre les petites ; et enfin la Chasse au faucon en Algérie^ que beaucoup de ses admirateurs considèrent comme son chefd'œuvre, et qui, dans tous les cas, est la plus fameuse. On peut la voir au Musée du Louvre. Fromentin a répété souvent, au crayon, à l'aquarelle, à l'huile, cette scène représentant deux chefs arabes à la chasse, accompagnés de valets. Le cavalier du milieu, un vieillard tenant un faucon, semble, sur son cheval immo-

bile, une statue équestre. Le second cavalier, celui du premier plan, est sans doute son fils : il est joli comme une jolie fille, jeune comme son cheval blanc, d'un beau blanc argenté, le bas des jambes d'un rose exquis. Il est habillé de bleu, de blanc et de gris, tandis qu'une selle bleu turquoise, rehaussé d'un vermillon glacé, habille le coursier qui a la crinière touffue, la queue abondante nuancée d'ocre et d'ambre, un œil noir, profond, plein dévie. Deux Arabes, agenouillés sur le sentier, s'emparent du lièvre que des faucons viennent de tuer. Tout l'ensemble est d'une distinction parfaite, peut-être trop élégante.

En 1870, Fromentin se trouvait à Venise. Dès les premiers bruits de guerre, il revint précipitamment en France chercher à Paris sa femme et sa fille, pour les amènera Saint-Maurice, son cher village voisin de la Rochelle. Il rapportait de Venise le Grand Canal et le

Môle, deux toiles d'un éclairage un peu plombé et que certains estiment être des erreurs. Peutêtre n'y ont-ils pas reconnu la Venise de leurs rêves, celle de la tradition, qui est une Venise flamboyante et féerique. Mais il y a une Venise tranquillisée, qui éteint parfois son feu d'artifice. Fromentin n'est pas un peintre romanesque : il a vu, à des heures de recueillement, le grand Canal, le Môle, les maisons penchées au bord de l'eau, et il exprime ce qu'il a réellement vu, au milieu d'un silence qui a bien sa poésie autant que sa vérité; Fromentin exposa, pour la dernière fois, au Salon de 1876. Ce furent des toiles rapportées d'Egypte : le Nil et Souvenir d'Esneh, deux toiles " d'une couleur engourdie dans une gamme neutre de reflets violets ".

Le chef-d'œuvre de Fromentin, où les qualités de composition, de dessin et de coloris se révèlent avec le plus de relief, c'est, de l'avis

PLANCHE VI. - EGYPTIENNES AU BORD DU NIL (Musée du Louvre.)

Dans un joli coin de verdure éclairé par la tache lumineuse des étoffes brillantes, le peintre a harmonieusement placé un groupe de femmes. Tandis que les unes, étendues sous l'ombrage, se reposent en devisant, deux d'entre elles, debout, regardent couler le fleuve sacré, ce Nil mystérieux témoin de tant de choses, contemporain de tant de civilisations illustres. Ce tableau est un chef-d'œuvre de composition et de couleur.

de tous les peintres, seuls capables d'apprécier à la fois le métier et l'art d'un tableau, le Passage du Gué. Il appartient à M™ Isaac Péreire. Sur une toile de deux mètres chemine, à travers un pays de sable aux longues dunes blafardes semées de bouquets sombres, un groupe de cavaliers, qu'entoure un essaim de femmes aussi agiles de leurs pieds que les abeilles de leurs ailes. Un ruisseau, bordé à droite de tamarins aux feuillages aigus, étale sa mince nappe miroitante. Quelques-uns des chevaux ne sont montés que par les chefs, tandis que d'autres portent des charges de vêtements et de vivres. Le ciel, mouvementé de lumière et de nuages, occupe la plus grande partie de la toile : au loin, la ligne mamelonnée de l'horizon donne une forte impression d'infini et de solitude. Les personnages sont d'une taille qui ne dépasse guère vingt centimètres. Les chevaux, animés de

cette fierté généreuse que leur prête toujours le peintre, semblent, mieux que leurs cavaliers, connaître le chemin. Ils vont sans hâte, jouissant du vent très doux qui erre dans l'étendue et de l'heure qui se fait tardive. La tonalité du tableau est franche, d'une exquise saveur d'or et de gris, de menues flammes qui se dissimulent parmi les feuillées, ainsi qu'à l'horizon, sur la retombée du ciel. Fromentin a produit là, avec les ressources les plus simples et les plus souples de sa palette, une œuvre où, sous le charme des apparences, la mélancolie qui est dans le cœur de l'homme, surtout de l'Arabe, s'allie harmonieusement à la beauté du monde.

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