CHAPITRE V
Le graveur Claude Mellan et le portrait de Madame de Montluort. — Exi-ste-t-il un portrait de Frontenac ? — Trouvés : un faux profil et un faux bonhomme. — Le portrait de \Si.Divi7ie, au musée de Versailles, est-il de Bernini ?• — Où chercher un portrait authentique de Frontenac.
En 1888, la Gazette des Beaux-Arts^ courrier européen de l'art et de la curiosité, a reproduit le portrait de Henriette-Marie de Buade-Frontenac ( i ) gravé par Claude Mellan, (2) grand ami de son mari, Henri-Louis de Montmort, lequel avait pour cet artiste une affection toute particulière. Ce portrait, et celui d'Henri-Louis de Montmort, que Mellan avait aussi exécuté, sont deux œuvres que Mariette (3.) tenait parmi les productions les plus accomplies de la gravure française. J'emprunte à à M. Louis Gonse, un des collaborateurs les plus distingués de la Gazette des Beaux-Arts^ la critique du portrait de Madame de Montmort.
" Le génie de Mellan, dit-il, éclate dans toute la personnalité affranchie de toute entrave dans ces deux grands portraits d'Henri-Louis Habert de Montmort et d'Henriette-Marie de Buade-Frontenac. Le portrait du mari, qui est un chef-d'œuvre, au sens le plus complet, porte la date de 1640, celui de sa femme est de l'année suivante, 1641 ; c'est un autre chef-d'œuvre plus surprenant et plus séduisant encore.
(i) Cf : Gazette des Beaux-Arts, à Paris, 8, rue Favart. — 375e livraison, tome 38, 2e période, ler septembre 1888.
(2) Claude Mellan, célèbre dessinateur et graveur français, né à Abbeville en 1598, mort à Paris en 1688.
(3) Au rapport de Mariette, Boulle avait un dessin extrêmement beau d'Henriette-Marie de Buade-Frontenac.
FRONTKNAC f:T SKS AMIS 129
"Henriette-Marie de Biiade-l'rontenac est représentée tête nue, les cheveux en boucles dénouées, un collier de perles autour du cou, la robe ouverte, brodée sur les coutures et <»^arnie de guipures. Je n'insisterai pas sur la délicatesse infinie des accessoires ; dans les épreuves à fleur de coin, fort rares du reste, de cette planche, le traitement de la robe, de la guipure et des cheveux tient du prodige ; ce n'est plus un travail d'outil rigide entamant le cuivre, c'est une caresse, un souffle, quelque chose de blond, de vaporeux, de léger, de fugace. Mais ce qui m'intéresse surtout c'est le visage, c'est la personnalité très écrite que la bonne foi inflexible de l'artiste y a mise. Notre graveur ne flatte jamais son modèle, fût-ce une jeune et noble dame. Il le voit tel qu'il est, sans détours et sans vaines recherches, et l'acuité pénétrante de son sentiment naturaliste excelle à en découvrir les accents particuliers, le caractère intime, la synthèse décisive; il rédige le procès- verbal d'une physionomie avec la clairvoyance déliée d'un juge d'instruction. Devant une telle œuvre j'oublie volontiers l'homme du métier ; je ne vois que le portraitiste qui est un des plus sincères, un des plus étonnants que je connaisse."
L'éminent critique donne ensuite, par ordre chronologique, la liste des portraits gravés par Claude Mellan.. Ils sont au nombre de quarante. " Et dans cette longue galerie, nous fait remarquer M. Louis Gonse, pas une œuvre médiocre, pas une œuvre qui n'ait sa signification." Vainement y ai-je cherché le nom de Frontenac. Il était cependant bien naturel de croire que la sœur favorite eût commandé à cet incomparable artiste, intime de sa maison, le portrait du frère préféré, trop souvent et si longtemps absent de Paris et de France. N'accusons pas Madame de Montmort : il est certain qu'elle y songea. Mais le moyen, dites-moi, d'amener Frontenac à s'asseoir, l'espace d'un quart d'heure seulement, dans un atelier de graveur, de sculpteur ou de peintre ? Frontenac eût fait un malheur : les gens à métier lent, tous les artistes, l'exaspéraient. Après sa glorieuse aventure du bras cassé devant Orbitello, le fougueux militaire aurait pu, stricte^
ment, accorder quelques séances à Mellan, à Bernini, à LeBrun, nn temps pris, bien entendu, sur les quarante jours du repos forcé de la convalescence. Mais cette occasion échappée, cette chance unique perdue, il ne s'en retrouva plus d'autre, notre héros guerroyant sans relâche à travers l'Europe !
Je me trompe ; l'impatient, l'irascible, l'insaisissable Louis de Buade a posé durant cinquante ans — une longue séance, n'est-ce pas ? — devant un graveur plus habile que Mellan, devant un sculpteur plus célèbre que Bernini, devant un peintre plus illustre que LeBrun : il a posé devant l'Histoire qui l'a buriné en traits immortels. Les photographes ont raison : les poses les plus inconscientes sont les plus naturelles, et, partant, les meilleures.
Avec une opiniâtreté d'enfant gâté qui veut avoir la lune, nos antiquaires veulent, absolument aussi, compter dans leurs collections historiques un portrait de Frontenac. Coûte que coûte il le leur faut ! Ils deviennent à ce point importuns, encombrants, obsédants, ils ont de tels cris aigus de bébés qui se fâchent, que leurs fournisseurs de gravures et d'estampes en demeurent positivement ennuyés. L'un d'eux, madré parisien, fatigué sans doute d'entendre geindre son client, s'avisa, pour le faire taire, de lui vendre — prix d'or — un profil d'Heidegger gravé par Lips. Notre connaisseur (!), c'était un photographe québecquois, fort estimable d'ailleurs, s'imaginant tenir un Frontenac authentique, a ge^iuine Frontenac^ âirait un catalogue yankee, en vendit à qui voulait en prendre pendant vingt-cinq ans ! On sait comment M. Pierre Margry me signala cette fumisterie que l'excellent M. Jules Livernois a trouvé fort mauvaise, (i)
En cherchant un portrait authentique de Frontenac, j'en suis arrivé à un singulier résultat, résultat encore plus négatif que les photographies Livernois. J'ai décou-
(i) Cf : Sir William Phips devant Québec, ch. 13, dages 384 à 402. — J'ai consacré tout ce chapitre à l'historique de cette fraude.
vert la caricature de mon héros dans la personne d'un affreux gredin, pétroleur de son métier, et dont Jules Simon nous a raconté l'aventure à la page 208 de ses Nouveaux mémoires des autres. Voici ce que nous en dit le grand philosophe français :
" Vous vous rappelez sans doute Frontenac, qui a joué un si grand rôle dans l'insurrection de 1871 ?
Le docteur Frotitenac^ celui qui dit un jour à la Commune, dont il était membre :
— Entendez-moi bien. Je veux être ministre de la destruction des cultes !
Alors il y eut dans 'toute la salle un éclat de rire homérique. Il renonça pour toujours à la tribune après cet exploit. Mais, s'il ne dit plus de sottises, il est probable qu'il en fit, puisqu'il arriva dans la Nouvelle-Calédonie par le premier convoi des transportés.
Il fut aussi l'un des premiers graciés. Il promit de ne plus faire de politique, et vint s'établir à Dommartin des Valpajoux, son pays natal. " (i)
Le docteur Fronteiiac est-il un mythe ou un pseudonyme ? Je l'ignore. Dans tous les cas, Jules Simon a été
(i) Cf.- Jules Simon, Nouveaux mémoires des autres, VdiXis, 1891, Emile Testard, éditeur, 10, rue de Condé.
Il existe encore en France deux villages portant le nom de Frontejiac : le premier dans le département du Lot-et-Garonne, le second, dans le département de la Gironde. Ces deux départements sont limitrophes. Ces villages ont gardé fidèlement le nom des anciens maîtres. Rappelons-nous que dans la généalogie des Frontenacs, le Père Anselme dit " qu'Antoine de Buade, baron de Palluau, fut le premier seigneur de BYontenac, en Agenois.'" Or, l'Agenois, ancienne division de la Guj^enne, forme aujourd'hui le département du Lot-et-Garonne.
Il n'y eut que trois comtes de Frontenac :
i'' A7itoùie de Buade, baron de Palluau, premier seig?ieur ào. Frontenac ;
2° Henri de Buade, comte de Palluau, deuxième cotnte de Frontenac ;
3° Louis de Buade, comte de Palluau, seignetir de l'Ile Savary, troisième comte de Frontenac, gouverneur du Canada.
bien mal inspiré de choisir un aussi beau nom pour en baptiser un malfaiteur imaginaire ou pour en masquer la personnalité d'un vrai criminel.
Une chose certaine : le docteur Frontenac^ si tant est qu'il ait existé, descend encore moins des Buades que Saint-Simon de Charlemagne. Pour cette unique mais excellente raison que notre Frontenac, le vainqueur de Phips, fut le dernier des Buades. Olivier Goyer, son panégyriste, nous le déclare formellement dans son oraison funèbre :
" Dans sa personne, disait-il, à la date du 19 décembre 1698, se termine glorieusement une longue suite de grands hommes, qui ne se perpétuera plus que dans l'histoire (i). "
Je n'ai pas à me demander ici — à la dernière page de cette longue étude — s'il existe ou non un portrait de Frontenac. Cette question, pour y répondre convenablement, exigerait tout un article. Je dirai seulement que. si j'étais collectionneur d'estampes, et que j'eusse le temps de chasser aux portraits historiques, j'irais d'abord à Paris, puis à Rome, étudier l'œuvre du célèbre italien, à la fois peintre, statuaire et architecte, Giovanni-Lorenzo Bernini,/^ cavalier Bernin^commç: on l'appelait en France,, au dix-septième siècle.
On me demandera, peut-être avec étonnement, la raison de ce point de départ dans mes recherches à la découverte d'un portrait de Frontenac. La voici. Rappelons-nous que Colbert, voulant achever le Louvre et le réunir aux Tuileries, appela d'abord de l'Italie, où luimême avait voyagé, l'architecte et le sculpteur du Pape, Bernini, ou, si l'on aime mieux, le Bernin. Ce fut en 1665 que le Bernin vint à Paris, et Colbert le logea, devinez oii ? dans l'hôtel de Frontenac !
Or, les biographes de Bernini nous racontent qu'il existe, en outre des œuvres classiques cataloguées du
(i) Cf : Oraiso7if7i7i'èbre àeVronten3,c, — Bidletin des Recherches Historiques, livraison de juin 1895, page 82.
célèbre artiste, plus de deux cents portraits exécutés par le Bernin. Celui de la Divine Anne de la Grange-Trianon lui appartient peut-être, car, rappelons-nous que le tableau du Musée de Versailles n'est pas signé d'un nom d'auteur. Cet anonymat, à mon avis, justifie cette hypothèse. N'est-il pas, en effet, naturel et logique de penser que le noble Italien, mû par un sentiment de galanterie, de reconnaissance ou d'amitié, songea à offrir à ses hôtes leurs bustes ou leurs portraits ? La nomenclature de ces deux cents personnages dont il est parlé aux manuels doit nécessairement avoir été publiée dans quelqu'un des ouvrao-es consacrés à l'histoire ou à la critique de Bernini considéré sous les trois aspects de son immense talent, comme peintre, statuaire et architecte. Ce livre, on Je trouverait sûrement dans l'une ou l'autre de ces merveilleuses bibliothèques qui, mieux encore que leurs monuments historiques, constituent les vrais trésors de Pans et de Rome. On pourrait établir alors si le nom de Messire Louis de Buade, comte de Frontenac, apparaît sur la bienheureuse liste. Sa présence^ constatée, il ne restera plus qu'à retrouver le portrait même.
Cette recherche mènera loin, beaucoup plus loin qu'il ne le pense, celui de nos antiquaires qui aura eu le beau courage de l'entreprendre et de la poursuivre à travers les archives, particulières ou publiques, de l'histoire de France.
Savoir que le portrait de Frontenac est de Bernini n'est qu'un piètre renseignement pour qui veut lui donner la chasse. Je plains d'avance les bibliophiles s'ils n'ont que cette information pour s'orienter et j'augure mal de leur descouverture, comme on disait au temps de Jacques Cartier.
Qu'il soit ou non catalogué dans l'œuvre de Bernini, le portrait de Frontenac n'en sera ni plus ni moins trouvable. Il demeurera ce qu'il est : un trésor caché. Un jour peut-être, à l'heure la plus inattendue, le Hasard le découvrira. Et l'on regrettera, mais trop tard, d'avoir abandonné à cet aveugle le mérite et le som d'une aussi
noble tâche. On aura la conscience d'avoir méconnu son devoir, le remords d'y avoir failli. La gloire de conquérir, la joie de posséder cette primeur archéologique n'émeuvent-elles pas nos antiquaires ? Quels stimulants plus énergiques que le patriotisme et la reconnaissance ? Faudra-t-il donc y recourir pour secouer leur torpeur ?
L,e 3 juillet 1908, Québec, la fille aînée de Champlain, VAlma Mater du Canada français, célébrera le trois centième anniversaire de sa naissance. Pourraient-ils alors offrir à cette vénérable ancêtre, à cette mère adorée, un cadeau d'une valeur d'affection plus inestimable que le portrait de cet enfant, illustre entre tous les siens, de ce Louis de Buade, comte de Frontenac, vainqueur de Phips, Sauveur de la Nouvelle-France ?
{Note de la page i) ^
Portrait de Madame de Frontenac.
La photogravure du portrait de Madame de Frontenac, publiée dans cette étude, a été exécutée par la maison BinnerEngraving Company, de Chicago, Etats-Unis, sur une photographie du tableau de Versailles préparée aux ateliers de M. P. Sauvanaud, photographe d'art, 45, rue Jacob, Paris.
M. Ernest Gagnon, dans son étude archéologique sur Le Fort et le Château Saint-Louis, dit à la page 80 de ce livre : "Il existe au palais de Versailles un tableau représentant une Miîierve que l'on dit être un portrait de Madame de Frontenac. "
Que Von dit être est de trop, car il n'existe aucun doute sur l'identité du personnage que représente le tableau. Il est signé en toutes lettres : Awic de la Grange, Comtesse de Fro7iienac, Cette signature apparaît dans l'espace compris entre la courbe et la corde de l'arc que la comtesse tient à la main droite. Pour de bons 3'eux elle est lisible à l'œil nu, même sur cette petite photogravure ; avec une loupe, on la distingue parfaitement.
Il se trouve aussi au Musée de Versailles un portrait de la Grande Mademoiselle, la duchesse de Montpensier, fille de Gaston d'Orléans et nièce de Louis XIII. Elle est également représentée en Minerve. Même s'ils n'étaient pas signés des noms de leurs personnages, ces deux portraits se distingueraient l'un de l'autre par un trait de physionomie et une différence d'attributs qui rendent toute méprise impossible. Le portrait de Madame de Frontenac la représente dans toute la fraîcheur de ses vingt-cinq ans ; celui de Mademoiselle de Montpensier nous la peint déjà vieille, en pleine maturité, à l'âge de quarante-cinq ans. Voilà pour le trait physionomique. La différence des attributs mythologiques est encore plus frappante : la comtesse de Frontenac tient un arc à la main, la duchesse de Montpensier, un trident.
D'ailleurs, il suffira de lire dans Arvède Barine le portrait qu'elle nous fait de la Grande Mademoiselle (i) pour rendre impossible toute confusion entre les deux tableaux.
" Il existe au château de Versailles un portrait en pied de la Grande Mademoiselle, fille de Gaston d'Orléans et nièce de Louis XIII. La princesse est déjà grisonnante ; elle a quarante-cinq ans. Le peintre l'a représentée en Minerve de ballet mythologique, armée d'un trident, et coiffée d'un casque à plumes. Elle a le geste impérieux, la physionomie guerrière ; son air de vieille héroïne va bien avec les mœurs du temps de sa jeunesse et avec ses exploits d'amazone pendant la Fronde. Il y a de l'harmonie entre cette mine relevée et les aventures de l'illustre fille que l'air du temps, le théâtre de Corneille et les romans de La Calprenède ou de Scudéry avaient imbue de sentiments trop pompeux. L'artiste avait vu la Grande Mademoiselle telle que nous
(i) Cf: Arvède Barine, La jeunesse delà Grayide Made^noiselle, ch. i, pp. i et 2.
la voyons nous-mCmes ù travers ses Mémoires et ceux de ses contemporains. "
{Noie de la page 8ç)
Portrait de Madame de Montmort.
C'est en cherchant le portrait de Frontenac que j'ai découvert celui de sa sœur, Henriette-Marie de Buade, femme d'Henri- Louis Habert de Montmort.
Visa le noir tua le blanc, la chose arrive ailleurs que dans la chanson En roulant ma boule ; et c'est heureux pour le mauvais chasseur qui ne perd pas alors
son coup de fusil.
A la date du 10 mai 1891, L'Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, de Paris, publiait une réponse, signée De La Cousstère, où se lisait l'information suivante :
«'' La Gazette des Beaux-Arts, 1888, 2ième partie, pp. 182, 185 et 1S6 donne, avec de nombreuses notes, le portrait d'Henriette-Marie de Buade-Frontenac, femme d'Henri-Louis Habert de Montmort, "etc.
J'ai mis à profit le renseignement. La photogravure du portrait de Madame de Montmort, comme celle du portrait de Madame de Frontenac, a été exécutée par la maison Binner Engraving Company de Chicago, Etats-Unis, sur la gravure de Mellan, telle que reproduite par La Gazette des Beaux- Arts de Paris.
{Note de la page 18)
Armes des Frontenacs.
D'azur, à trois pattes de griffon d'or.
Cf : Histoire généalogique et chronologique de la Maison Royale de France— par le Père Anselme, Augustin déchaussé- Catalogue des Chevaliers de l'Ordre du Saint-Esprit XLVII. Antoine de Buade, seigneur de Frontenac, baron de Palluau, etc.
Tome gième, page 151, sième édition, à Paris, par laCie des Libraires Associés, 1733.
{Note de la page ç9)
Armes des Montmorts.
D'az7cr, au chevron d'or, accompagné de trois anilles d'argent.
Cf : Recueil d'armoiries des maisons nobles de France, par H. Gourdon de Genouillac, page 242, Paris, 1860 — Dentu, éditeur.
{Note de la page 135) Sceau de Frontenac.
Frappé sur un " Titre de concession, en date du 31 octobre 1680, d'une lieue et demie au dessus du Sault, aux RR. PP. de la Compagnie de Jésus à Québec. "
Ce titre de concession est déposé aux Archives du Département des Terres, Mines et Pêcheries de la Province de Québec. Il a été gracieusement communiqué à l'auteur par M. Eugène- Etienne Taché, sous-ministre du Département.
Les armes et le sceau de Frontenac, ainsi que les armes de Montmort sont reproduits d'après les dessins de M. Eugène Hamel, artiste, officier du service civil.
Les photogravures de ces dessins ont été exécutées aux ateliers de la maison Binner Engraving Company, de Chicago,
{Note de la page 26)
GÉNÉALOGIE DES BUADES.
Les Buades, au rapport de Michel de Marolles, abbé de Villeloin, célèbre collectionneur d'estampes (r), sortaient d'une maison illustre en Guïenne. Lorsque le roi de Navarre, père du Béarnais, devint gouverneur de cette province, les Buades s'attachèrent à son service. Le célèbre protestant. Agrippa d ' Aubigné, mentionne souvent dans ses Mémoires un Frontenac, écuyer {aide-
(i) Cf : Michel de Marolles : Mémoires, tome II, édition d'Amsterdam, 1755.
de-camp), comme lui, auprès des Béarnais dans les années qui suivirent 1573. Ce Frontenac était Antoine de Buade.
Antoine de Buade, seigneur de Frontenac, baron de Palluau, était conseiller d'Etat, capitaine des châteaux de vSt-(iennainen-Laye, et premier maître d'hôtel du Roi.
Il était fils de Geoffroy de Buade, seigneur de Frontenac en Agenois, et à^Anne Carbonnier ou de Carbonnière. Il épousa Amie de Roque-Secondat, de laquelle il eut, entre autres enfants : Roger de Buade, abbé d'Obazine ; Henri de Buade, comte de Palluau et de Frontenac qui, d'.4«;;6' Phélippeaux, fille de /'«y- W(?//^!f Phélippeaux, seigneur d'Herbaud, trésorier de l'Epargne, puis secrétaire d'Etat et de Claude Gobelin, laissa Louis de Buade comte de Frontenac qui suit ; Anne de Buade, femme de François à''Es'ç\-a3iy, marqviis de Saint-Luc, chevalier de l'Ordre du Saint-Esprit, lieutenant-général au gouvernement de Guïenne, et Henry e (i) de Buade, femme de Heyiri- Louis Habert, seigneur de Montmort, doyen des maîtres des requêtes de l'hôtel du Roi, l'un des Quarante de l'Académie française, morte le 26 octobre
" IvOuis de Buade, comte de Frontenac et de Palluau, fut nommé gouverneur de la Nouvelle-France, ou de Canada, en 1672, et une seconde fois en 16S9 et mourut à Québec le 28 novembre 1698, en .sa 7Sième année. Il avait épousé Ayine de la Grange-Trianon, fille de Charles de la Grange, seigneur de Trianon, maître des comptes à Paris, et de Françoise Chouagne, sa troisième femme, morte {Madame de Frontenac) à Paris le 30 janvier 1707 (2). Il en eut Fra?içois de Buade de Frontenac, tué à
(i) Henrye, vieille orthographe féminine du mot Henri ; nous écrivons aujourd'hui : Henriette.
(2) " Le 30 janvier 1707, dame Anne de la Grange, veuve de Messsire Louis de Buade, chevalier, comte de Frontenac, gouverneur et lieutenant-général en Canada et dans toutes les îles de l'Amérique Septentrionale, est décédée en sa maison de l'Arsenal ; de laquelle le corps a été inhumé dans la dite église de St-Paul, le dernier du courant, âgée de soixante-quinze ans environ, " etc. — Extrait des registres de la paroisse St-Paul de Paris.
Cf : Jal, Dictionnaire de Biographie et d 'Histoire, pp. 622 €t 623.
l 'Estrunvic (i) en Allemagne, servant le Roi dans ses armées. ' '(2)
{Note de la page 74) Frontenac et la comédie de "Tartufe. "
Nous lisons dans les Cours d ^histoire du Ca7iada (3) de l'abbé Ferland :
' ' Il (^Frontenac) s'avisa, pour jouer le clergé et l 'évêque {Mgr de Saint- Vallier), de faire représenter au château Saint-Louis la comédie de Tartufe. Non content de la faire jouer dans sa maison, il voulut que les acteurs et les actrices, les danseurs et les danseuses allassent la représenter dans les communautés religieuses. Il les mena aux Jésuites, à l'Hôpital {Hôtel-Dieu'), dans la salle des pauvres, où les religieuses eurent ordre de se rendre ; il alla enfin au parloir des Ursulines fit assembler la communauté et fit jouer en sa présence. M. de Frontenac aurait voulu donner le même spectacle au Séminaire ; on alla au-devant de lui pour le prier de ne point venir insulter les prêtres. Il n'osa passer outre et se retira. "
(i) L'Estrunvic, Striimense vicus, c'est-à-dire le village d'Estrunc, en Flandre, qu'il ne faut pas confondre avec l'abbaj-e d'Estrunc, Strumense rnonasterium, bâtie dans le voisinage.
" Estrun : abbaye de Bénédictines non cloîtrées, à une lieue " ouest d'Arras qui vaut 22,000 livres à l'abbaye. Il y a un " ancien camp {militaire) tout proche et un autre près d'Estrunc, " {le village) à deux lieues nord-est de Cambrai. "
Cf : Dictionnaire géoqraphiqjie portatif , traduit de l'anglais sur la i3ième édition de Laurent Eschard, avec des additions et corrections considérables par M. Vosgien, chanoine de Vaucouleurs. A Paris, chez les Libraires associés, 1790.
Au temps de la guerre de Hollande (1672) le village d'Estrunc se trouve marqué, sur les cartes, à mi-distance entre Denain et Cambrai.
(2) Cf : Histoire Générale et Chronologique de la Maison Royale de France, etc, par le Père Anselme,
Tome IX, page 151, 3ième édition, Paris, 1733. Cet ouvrage rarissime se trouve à la bibliothèque de l'université Laval, à Québec.
(3) Cf : Tome II, page 320, éditions de 1865 et de 1882.
Le potin calomnieux si complaisamment et si persévéramment ébruité et colporté par nos auteurs canadiens-français au sujet de la comtesse refusant le cœur mort de son mari n'est qu'une vétille mis en regard de cette poignée d'accusations scandaleuses publiquement jetées à la figure de Frontenac et formulées avec un tel aplomb qu'il ne laisse place à aucun doute possible. A la lecture d'une semblable charge, on demeure absolument convaincu, et Frontenac n'est plus, aux yeux des honnêtes gens, qu'un afïreux gredin, une sale fripouille.
L'abbé Ferland n'est-il pas, dans l'estime de notre monde lettré, le prototype de l'historien honnête, sincère, éclairé? Intègre, tolérant, sagace, ce prêtre qui avait reçu en apanage les plus belles qualités de l'intelligence, était à ce point vertueux qu'il considérait son ministère d'historien comme un second sacerdoce et l'exerçait, conséquemment, avec une conscience austère.
Or, l'excellent abbé Ferland, si prudent et circonspect d'ordinaire, s'est trompé du tout au tout à l'égard de Frontenac, au sujet de la représentation de Tartufe. Sa bonne foi a été surprise. Les assertions diffamatoires proférées contre Frontenac par l'abbé La Tour (i) l'avaient été avec une telle fermeté, une telle audace, que l 'abbé Ferland prit pour de la belle et bonne indignation d'honnête homme, sûr d'avoir vu le scandale qu'il raconte, ce qui n'était qu'un comble de haine, d'impudence et d'effronterie.
Rien n'est vrai des accusations si crânement et si nettement précisées par l'abbé La Tour. Au temps de la domination française Tartî/fe ne fut jamais joué au Canada. Il ne l 'a pas encore été jusqu'aujourd'hui. Je le répète, Frontenac ne fit pas jouer la fameuse comédie de Molière ni au château Saint-Louis, ni chez les Jésuites, ni à l'Hôtel-Dieu, ni aux Ursulines ; ses comédiens et ses danseuses ( ! ! ) ne se présentèrent pas au Séminaire : il y a là cinq mensonges gratuits, cinq mensonges patents qui se tiennent comme les doigts de la main. Ceux-là de mes lecteurs
(i) Cf : Encyclopédie Migne : GEuvres complètes de La Tour — sept gros volumes in-quarto. — Tome 6ième, — Paris — 1855. Mémoires sur la vie de JM. de Laval, livre XII pages 1394 et 1395.
qui désirent s'en convaincre n'ont qu'à lire à ce sujet le superbe mémoire de l'abbé Auguste Gosselin, intitulé: Un épisode de l'histoire du théâtre au Canada, et lu devant la Société Royale, à sa séance du 25 mai 1S98.
Les Mémoires sur la Vie de M. de Laval de l'abbé La Tour ont été publiés à Montauban en 1762. Le Mémoire de l'abbé Gosselin est paru à Ottawa en 1898. Conséquemment, il s'est écoulé près d'un siècle et demi — cent trente-six ans — de silence entre l'attaque et la défense, entre la diffamation et la réhabilitation de Frontenac, silence accusateur, interprété malicieusement, dans le sens d'un tacite aveu. La réfutation victorieuse de l'abbé Gosselin atteindra- t-elle jamais tous ces milliers de lecteurs qui ont lu, lisent et liront dans les in-quarto de renc3-clopédie Migne et dans les deux éditions de l 'historien Ferland les calomnies inexcusables de La Tour ? Calculez le temps nécessaire et le temps perdu à rejoindre cette multitude. " Rien ne sert de courir, a dit le Fabuliste, il faut partir à point. " Cherchons d'abord à rattrapper les professeurs d'histoire du Canada — ils sont déjà légion dans le pa3'S — qui enseignent de bonne foi, et continueront indéfiniment d'enseigner à nos enfants dans les séminaires et les couvents, les collèges et les académies, partout enfin oii il y a une école modèle, qu'en l'an de grâce 1694, à Québec, sub pontio Frontenac, la comédie de Tartîtfe fut jouée, avec corps de ballet évoluant aux intermèdes, devant un auditoire d'ursulines, d'hospitalières et de jésuites que le farouche gouverneur avait fait réunir manu militari et torto collo. Ah ! le monstre de Frontenac !
Comme succès de scandale historique, j'avoue qu'il est difficile d'en rêver un plus complet. La Tour a frappé là un maître coup et je me demande si l'on ne devrait pas applaudir. Ce calomniateur est un artiste !
Que notre admiration pour La Tour ne nous fasse pas oublier cependant d'adresser un exemplaire du Mémoire de l'abbé Auguste Gosselin à tous les professeurs d'histoire du Canada, (i)
Tout ce que l'on pourrait raisonnablement reprocher à Frontenac dans cette affaire est un péché d'intention. Il se proposait
(i) Cf : Mémoires delà Société Royale du Canada— deuxième série, 1898-99, Vol. IV, sec. I, pages 53 à 72.
de faire jouer Tartufe ^^x château Saint-Louis, et pas ailleurs. Mais il se désista de ce projet à la demande expresse et personnelle de MgrdeSaint-Vallier qui s'engagea a lui payer cent pis tôles s'il renonçait à son idée. Le malin gouverneur prit 1 argent qu'il einplova. disent les uns. â payer les frais encourus jusqu alors â monter la pièce, et qu'il donna, suivant les autres, aux pauvres de l'Hôtel-Dieu.
?ette fable odieuse n'a pas de morale, elle n'a qu'un but, inavoué autant qu'inavouable : noircir la réputation ^^u go-erneur et poser ensuite en victimes de sa tyrannie Saint-\ allier et ses partisans, (i)
{Note de la page Ss,)
La LÉGENDE DU COFFRET D'ARGENT.
La mort du comte de Frontenac fut, pour ses ennemis, l'occasion et le sujet d'une anecdote scandaleuse dont les auteurs la qués ils le sont encore dans notre histoire, se promettaient grand succès. Ce potin-là. un chef-d'œuvre de haine et de per^ fidie devait sûrement tuer, et à brève échéance, la bonne renommée de Madame de Frontenac, la perdre sans retour dans resW de ses contemporains en attendant que l'Histo.re confi -
nxât, sans recours d'appel, le verdict ^-'--^^^'^^^''ZVo^on niière instance par le jury, toujours incompétent, de 1 opinion
"'" p'aThonheur pour la mémoire de la ^^^^"^l^^'^f'^^^'t o-eant en permanence, n'a point adopté la procédure des^ Cour Se Justice. Les enquêtes ouvertes devant son tribunal n y sont
^) A génération later a passionate and reckless partisan Abbé La Tour, published, and probably mvented, a story ( « r^Pésentat.onde Tartufe) which later --^f^^^g^^^P^itmay
P'''?arïman' Count Frontenac and Nez. ^f «^f/"'^^'',^ fo^^ J^/F-sous la rubrique Tkeatrieals at Quebee, édition de 1882
^'- ï^mïiâeilSt\éVétledans/'.^.V/.« Cka^plain {.,,Mmême ouvrage, tome H, pp. 99- 10°. ^°^' ^^^ et 109.
jamais closes ; les témoins nouveaux toujours entendus, les nouvelles preuves toujours admises, si tard qu'on les présente et à quel qu'étage que l'on en soit rendu dans l'instruction delà cause. Ce qui me permet de plaider ici en cassation du jugement rendu.
On avait donc entendu dire qu'à la mort de Monsieur de Frontenac, son coeur, enfermé dans une boîte de plomb — d'autres prétendent coffret d'argent — avait été envoyé à la comtesse sa femme qui l'avait orgueilleusement refusé disant: ''qu'elle ne voulait point d 'un cœur mort qui, viva?it, 7ie lui avait point appartenu ! "
Et cette calomnie, faisant boule de neige, se grossissait, comme à plaisir, de détails inédits autant que persuasifs. Ainsi, le racontar nommait avec un bel aplomb le révérend Père récollet dont la mission charitable avait si piteusement échoué auprès de l'inexorable Divine et qui, plus honteux qu'un renard qu'une poule aurait pris, s'en était revenu placer le cœur répudié de Frontenac S2ir S071 cercueil oii tous deux dormirent ensemble près de cent ans (1699-1796) comme la Belle a^i Bois des contes de Perrault. Puis était advenu l'incendie du couvent des Récollets : alors cercueil et coffret s'en étaient allés, toujours de compagnie, continuer leur somme à la cathédrale de Québec, primo loco, sous la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié, et, secondo loco, sous le parvis du sanctuaire de la chapelle Sainte-Anne, dans la même église, etc, etc. Toutes et chacune dites pérégrinations constatées par moults bons témoins.
Or, cette malice posthume n 'a pas été conservée mais invejitée par la tradition. Cette tradition, rien moins qu'historique, n'est pas d'origine française, mais canadienne, québecquoise seulement. Imaginée de ce côté-ci de l'Atlantique, cette anecdote malveillante n'est rapportée par aucun des chroniqueurs et des historiographes y'rfl'Wfazj' du ijième ou iSième siècle. Rendons hommage, je ne dirai pas à la sagacité, mais au simple bon sens de ces écrivains : aucun d'eux ne fit à cet odieux potin l'honneur de le prendre au sérieux, de le considérer comme un commérage vraisemblable.
Seuls, quelques auteurs canadiens-français osèrent lui donner asile dans leurs ouvrages au risque d'en compromettre l'autorité
auprès des gens sérieux (i). vSans constater, au préalable, si cette anecdote était fille légitime de l'Histoire, ou enfant naturelle de la Fable, ils la publièrent dans leurs livres. Puis les journaux, les revues, s'en emparèrent et la vulgarisèrent à leur tour dans l 'esprit des foules. Mais un roman qui, plus que toutes les œuvres littéraires et historiques de ces auteurs réunies, répandit cette anecdote aux quatre coins de la province de Québec, est indéniablement le François de Bienville de M. Joseph Marmette, publié en 1S70.
Voici, en effet, ce que nous lisons, en note, au pied de la page 270 de la première édition :
" Frontenac, comme chacun sait, mourut en 1698 et fut enterré dans l'église des Récollets. (2) Lors de l'incendie de cette église, le six septembre 1796, on releva les corps qui y avaient été inhumés. Ceux des personnages importants, entr'autresceluideM. de Frontenac, furent inhumés dans la cathédrale, et, dit-on, sous la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié. Les cerceuils en plomb qui, paraît-il, étaient placés sur des barres 4e fer dans l'église des Récollets, avaient été en partie fondus par le feu. On retrouva dans celui de M. de Frontenac une petite . boîte en plomb qui contenait le cœur de l'ancien gouverneur. D'après une tradition, conservée par le Frère Louis, récollet, le cœur du comte de Frontenac fut envoyé, après sa mort, à sa veuve. Mais l 'altière comtesse ne voulut pas le recevoir, disant : qu'elle ne voulait pas d'un cœur mort qui, vivant, ne lui avait pas appartenu. La boîte qui le renfermait fut renvoyée au Canada et replacée dans le cerceuil du comte où on la retrouva après l'incendie. " (3)
(i) Il convient de remarquer aussi que nos grands auteurs, les trois historiens canadiens-français Garneau, Ferland, Laverdière, l'ignorent absolument.
(2) Une clause du testament de Frontenac ordonnait expressément qu'il fût enterré dans l'église des Récollets. Le gouverneur avait toujours été leur syndic apostolique au Canada.
Les Récollets ont joui de la faveur constante des Frontenacs. La bienveillance envers cet ordre religieux était chez eux une tradition de famille. Nous savons, par M. Pierre Margry, que l'établissement des Récollets à Saint-Germam-en-Laye était l'œuvre d'Henri de Buade, comte de Frontenac, père du gouverneur du Canada. ^
(3) La première édition fut publiée chez Léger Brousseau,
M. Joseph Marmette ajoutait; "Ces précieux détails me sont fournis par mon ami, aussi bienveillant qu'éclairé, M. l'abbé H. R. Casgrain. "
L'année suivante, 1871, Mgr Tanguay publiait le premier tome de son fameux Dictionriairc Gcncalogiquc. La légende racontée à M. Joseph Marmette par son ami l'abbé Raymond Casgrain s'y trouvait reproduite. En l'acceptant dans son livre l'auteur lui donnait, ipso facto, non seulement une présomption, mais un caractère d'authenticité aussi sérieux qu'indéniable.
Voici, en effet, ce que nous lisons à la note 4, pages 243 et 244 du Dictionnaire: '"Le monastère des Récollets avait été incendié le. 6 septembre 1796, et le 14, les religieux étaient sécularisés.
" A ce sujet la tradition rapportait d'après le Frère Louis, récollet, qu'à la mort de M. de Frontenac, son cœur, enfermé dans une boîte de plomb, fut envoyé à la comtesse sa femme qui ne voulut point l 'accepter. Elle le renvoya au Canada en disant qu'elle ne voulait point d'un cœur mort qui, de son vivant, ne lui avait point appartenu ! !
" Il paraît, d'après M. le major Lafieur et M. de Gaspé (auteur des Anciens Canadiefis) lequel fut témoin oculaire de l'incendie de l'église des Récollets, que les cercueils de plomb qui se trouvaient sous les voûtes de l'église, placés sur des tablettes en fer, étaient en partie fondus. La petite boîte de plomb contenant le cœur de M. de Frontenac, se trouvait, dit-on, sur son cercueil. "
M. Thompson {faînes Thompson) (i) ami de M. de Gaspé, avait vu, parait-il, inhumer les ossements des anciens gouverneurs dans la chapelle de Notre-Dame-de-Pitié, près la muraille, côté de l'Evangile.
Ce qui frappe, à première lecture, dans cette page, ce n'est pas le caractère vague, flottant, du récit, mais l'hésitation du narrateur. Il manque évidemment de conviction et je l'en féli-
— Québec ; — la seconde, en 1883, chez Beauchemin & Valois — Montréal. La même note s'y trouve reproduite, pages 400 et
(i) M. James Thompson était, en 1866, sous-commissairegénéral.
cite. A ce sujet la tradition rapportait d 'apris le Ffire Louis , etc ; il paraît, d 'apri's M. le major Lafleur et M. de (iaspé ; la petite boîte de plomb se trouvait, dit-on, svlx son cercueil, etc ; — M. Thompson avait vu, paraît-il, etc., etc. Comme il hésite, comme il craint, et certes avec raison, d'être trop affirmatif ! Comme il lui répugne de laisser imprimer dans son Dictionnaire Généalogique ce racontar, diffamatoire au premier chef. Son flair d'hi.storien ne le trompe pas : cette anecdote sent mauvais, elle fleure la calomnie à cent pas ; de suite, sa conscience d'honnête homme en éprouve le pressentiment et la répugnance.
Par bonheur ce potin empoisonné renferme sa propre antidote. Pour peu que l'on observe et lise attentivement on la trouve à la page même de l'ouvrage cité. Il suffit, en effet, de comparer les témoignages de Mgr Plessis et de M. de Gaspé : tout cet échaffaudage d'inexactitudes, si laborieusement édiiié, s'écroule à plat comme un château de cartes.
Mais entrons plus avant dans la minutie des détails. La calomnie est un bacille qui requiert, plus que tout autre microbe dangereux, un examen microscopique.
Disons d'abord un mot de la personnalité des témoins^ avant de peser la valeur de leurs dépositions,
Barthélémy Simon dit Lafleur — le futur major Lafleur — naquit à Québec le 23 août 1794. Conséquemment, il avait deux ans à peine le 6 septembre 1796, date de l'incendie du couvent des Récollets. Impossible donc de le considérer comme un témoin oculaire qui se rappelle avoir vu la fameuse boîte de plomb déposée sur le cercueil de Frontenac, (i)
M. de Gaspé, l'aimable auteur des Anciens Canadiens, Philippe-Aubert de Gaspé, avait dix ans en 1796. Lui-même nous l'apprend dans ses Mémoires (p. 55) : "J'ai toujours aimé les Récollets : j'avais dix a7is, le 6 septembre de l'année 1796, lorsque leur communauté fut dissoute après l 'incendie de leur couvent et de leur église. "
Doit-on récuser son témoignage à cause de son âge ? Mais
(i) Barthélémy Simon dit Lafleur mourut officier du Bureau de la Trinité, à Québec, le 10 août 1874, à l'âge de 80 ans.
des enfants, plus jeunes que lui encore, ont été entendus devant nos tribunaux criminels. Que dit-il donc, et qu'a-t-il vu ?
" Les cercueils de plomb {des anciens religieux et des quatre gouverneurs) qui se trouvaient sous les voûtes de l'église, placés sur des tablettes en fer, étaient en partie fondus. La petite boîte de plomb contenant le cœur de M. de Frontenac se trouvait, diton, sur son cercueil. "
Ecoutez maintenant l'abbé Joseph-Octave Plessis, curé de Québec, lisant au prône du lyième dimanche après la Pentecôte (il septembre 1796), l'annonce suivante :
" Dans la masure des RR. PP. Récollets on a trouvé les •ossements réunis d'un certain nombre d'anciens, religieux, et même quelques cendres des anciens gouverneurs du pays qui y avaient été enterrés. On a mis tous ces précieux restes dans un cercueil pour être transportés et inhumés dans la cathédrale. Cette translation se fera immédiatement après la grand 'messe de ce joiir et vous êtes priés d'y assister. "
Non seulement les cercueils de plomb étaient en partie fondus, mais ils l 'étaient si complètement que l 'on ne retrouva plus, dans les ruines de l'église des Récollets, que les ossetnents réiaiis, c'est-à-dire confondus, mêlés ensemble, d'un certain nombre de Telio-ieux et quelques cendres des anciens gouverneurs du pays. Les quelques cendres des cadavres des quatre gouverneurs se réduisent à si peu de chose qu'elles tiennent à l'aise dans un seul cercueil avec les ossements retrouvés de tous les récollets ensevelis sous les voûtes de l 'église ! Que devient alors la petite boîte de plomb placée sur le cercueil de ]VL de Frontenac et si Ijien remarquée, après l 'i?icendie, par Messieurs Lafleur et de Gaspé ? Tout commentaire est inutile n'est-ce pas, et le ridicule de cette fable s'impose.
Le témoignage de Mgr Plessis — un témoin oculaire d'une irrécusable autorité — dispose du même coup et de la version Cascrrain et de la version Tanguay. On a remarqué, sans doute, dans la première une légère variante avec la seconde. Tanguay rapporte que la petite boîte était S7ir le cercueil et Casgrain datis le cercueil de M. de Frontenac. Il importe peu que le coffret de -plomb ou d'argent fut dessus ou dessous le couvercle du cercueil, quand le cercueil lui-même— il était en plomb— est fondu, non pas en partie mais entièrement, dans le brasier qu'avait allum'é
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l'incendie. Rap])elons-nou.s qu'un seul cercueil suffit à la translation " des ossciiiffi/s réunis d'un certain nombre d'anciens religieux et des quelques cendres des anciens gouverneurs du pays, " à la cathédrale de Notre-Dame de Québec. Ce cercueil, à plusieurs locataires, fut déposé sous la chapelle de Notre-Damede-Pitié, près de la muraille, côté de l'Evangile, où il demeura jusqu'en 1828. Cette année-là, tous les cadavres inhumés dans cette chapelle furent relevés, les OvSsements placés dans une boîte et transportés sous le sanctuaire de la chapelle Sainte- Anne, près de la muraille, côté de l'Evangile, où ils reposèrent jusqu'en 1877, année où des travaux d'excavation considérables nécessitèrent un troisième déménagement de ces malheureux crânes et tibias qui commencèrent à penser que le repos éternel n'était qu'une farce. Or, le mystérieux coffret d'argent, ou de plomb, ne fut pas plus retrouvé, en 1877, par M. l'abbé Georges Côté, qu'il ne fut promené, en 1828, par le bedeau-fossoyeur Raphaël Martin, ou vu, en 1796, par le petit Philippe Aubert de Gaspé, pour cette unique mais décisive raison qu'il était en France, à Paris, à Saint-Nicolas-des-Champs, dans la chapelle des Messieurs de Montmort, depuis décembre 1698 ! (i)
Ici devrait s'arrêter ma démonstration, comme on dit en géométrie, car elle est concluante priina facie. Par malheur, le Dictionnaire Généalogique n'est pas le seul ouvrage qui ait ébruité ce commérage. Deux autres livres du même auteur, A travers les registres et le Répertoire général du Clergé canadien, le reproduisent, avec de nouvelles, .affirmations à l'appui. Que valent-elles comme preuves ? Nous allons précisément le constater.
(i) Analysant, à son tour, cette vénéneuse anecdote, M. Ernest Gagnon, à la page 268 de son étude archéologique. Le Fort et le Château Saint-Louis conclut ainsi : " Nous croyons volontiers au renvoi de la boîte en question ; mais la tradition nous trouve plus défiant à l'égard des paroles attribuées à la comtesse de Frontenac. "
Que l'aimable auteur des Chansons populaires du Ca?iada se défie également du petit coffret. C'est une boîte de Pandore : elle ne renferme que l'espérance de salir la mémoire d'une honnête femme.