II
En 1886, Mgr Tanguay publiait un recueil de notes historiques intitulé : A travers les registres. Or, nous lisons aux pages 226 et 227 de cet ouvrage : " Les ossements des anciens gouverneurs, d 'abord transférés des ruines de l'église des Récollets à la chapelle de Notre-Dame de Pitié dans la cathédrale de Québec furent, quelques années plus tard (i), déposés dans les voûtes de la chapelle Sainte-Anne, dans le bas-chœur, du côté de l'Evangile, ou ils sont encore, ainsi que le cœur de M. de Frontenac. " (2)
Voilà qui est bien clair et absolument certain n'est-ce pas ?
Rappelons-nous que ceci a été publié en 1886. Or, en 1877, neuf années conséquemment avant cette date, avaient lieu, sous la surveillance intelligente et éclairée de M. l'abbé Georges Côté, curé actuel de la paroisse Ste-Croix, dans le diocèse de Québec, des travaux d'excavation des plus considérables à la basilique de Notre-Dame de Québec. Or, c'est précisément ce coin de terre mentionné qui a été fouillé de fond en comble, et l'un des premiers. Rien n'y a été découvert en 1877, comment voudriez -vous que le coeur de Frontenac y fût encore en 1886 ? (3)
Mais poursuivons la citation de l'ouvrage, A travers les registres :
" La tradition conservée par le Frère Louis, et reproduite par M. de Gaspé dans les Anciens Canadiens, se trouve être bien constatée dans une lettre écrite quelque temps après la mort du gouverneur de Frontenac, lettre qui fait même connaître le nom du Père récollet qui avait été chargé de porter en France le cœur de M. de Frontenac. Nous lisons, en effet, dans la lettre ci-haut citée :
(i) C'est-à-dire au cours des années 1828 ou 1829.
(2) A signaler, en passant, une erreur de la page 226 — premier paragraphe : ' ' Trois des anciens gouverneurs furent inhumés dans l'église des Récollets, " etc.
Il y en eut quatre : Frontenac, en 1698 ; Callières, en 1703 ; Rigaud-Vaudreuil, en 1725 ; et La Jonquière, en 1752. Cf : Histoire du Canada, de Smith, Québec, 181 5.
(3) Cf : La belle étude archéologique de M. l'abbé Georges Côté sur les travaux d'excavation exécutés en 1877 à la Basilique de Québec fut publiée dans L'Abeille, du 5 décembre, année 1878.
" le R P Joseph (i), canadien, supérieur du couvent des Récollets de Québec, a été chargé de porter son cœur {celui de Frontenac) en France. Ce bon père est d'un mérite extraordinaire dont la piété exemplaire peut servir de modèle a ceux qui veulent s'avancer dans la vertu. Les Pères de ce même couvent sont les dépositaires de ses mânes, dans la magnifique église que ce gouverneur leur a fait bâtir à ses dépens. "
Remarquons tout d'abord l'astuce savante des ennemis de Frontenac Pour donner à cette calomnie meilleure couleur de médisance, ils la portent au crédit d'un récollet C'est parle ion fr^rc Louis, -1.0ms Bonami dit Martinet-qu'ils font ramasser sur le chemin public de la tradition, ce chifion qu'ils voudraient bien glisser dans nos archives comme un papier intéressant, mais compromettant en diable pour ceux qui l'ont en mains, car il brûle les doigts encore plus qu'un faux billet de
^^""pLée dans la bouche d'un jésuite, ennemi naturel de Frontenac cette anecdote n'eût trouvé que des incrédules pour l'entendre ; mais racontée par un récollet, c'est-à-dire par un religieux appartenant à un ordre dont Frontenac était le protecteur déclaré et le bienfaiteur insigne, cette calomnie devient médisance et cette médisance est crue fermement, comme un article de foi historique, par les ignorants et les badauds. Mais puisqu'un récollet le disait, fallait bien que cela fut vrai, n'est- •ce pas ?
Te viens d'écrire que " les Jésuites étaient les ennemis naturels de Frontenac. " Cette phrase exige une explication que ie donne à mon lecteur en toute franchise et sincérité. Malgré mon admiration pour Frontenac, et le culte un peu fanatique nue ie lui porte, mon enthousiasme n'est pas à ce point aveugle nu'il n'admette la parfaite légitimité de la rancune profonde des Jésuites contre ce gouverneur. Je trouve absolument juste et raisonnable l 'antipathie, voire même l 'hostilité de Charlevoix à son écrard. Ici encore, Frontenac a été le provocateur, le fauteur de^a querelle, la cause de l'éternelle inimitié historique
Z\ Toseph Denis, récollet, était fils de Pierre Denis, sieur de li Rond^et de Catherine LeNeuf de la Pothene.
transmise, de Carheil à Cliarlevoix, et de Charlevoix à Rochemonteix, contre tout ce qui porte le nom de Frontenac ou lui touche de près comme de loin.
Que s'était-il donc passé entre la femme et le serpent, ou, pour me servir d'un langage moins biblique, entre la Compagnie de Jésus et Frontenac ? Ceci,
Frontenac, en maintes circonstances — pourquoi ne pas écrire toujours? — ^s'était complu à persécuter cette famille religieuse, à la combattre, à la blesser cruellement dans la personne de ses enfants les plus chers et de ses membres les plus illustres. Les Jésuites eussent tout pardonné, railleries, partialités, insultes,, soupçons outrageants, n'eût été une calomnie atroce, qui lesfrappait d'infamie dans leur caractère sacerdotal.
A la date du 2 novembre 1672, Frontenac écrivait à Colbert sous le voile d'une correspondance chififrée :
" Pour vous parler franchement, ils (les Jésuites) songent autant à la conversion du Castor qu'à celle des âmes ; car la plupart de leurs missions sont de pures moqueries. " (i)
Cette calomnie, diffamatoire au premier chef, constituait une mortelle injure pour la Compagnie de Jésus. Elle ne pardonna pas l'outrage fait à l'honneur de ses missions, ni la boue jetée par le gouverneur au visage sanglant de ses martj^rs.
Oui, le motif certain de cette traditionnelle antipathie desécrivains jésuites pour F'rontenac tient uniquement dans cette phrase criminelle que je voudrais pouvoir effacer de la correspondance officielle de ce gouverneur, que Rochemonteix, avec une largeur de caractère qui lui fait le plus grand honneur, reconnaît,, malgré tout, comme étant l'homme " le plus éminent que Louis XIV ait donné à la Nouvelle-France. " (2)
Dites, maintenant que vous savez, lecteur, le mot, je ne dirai pas inoubliable, mais abominable, de Frontenac à l'adresse des missions jésuites, dites, si véritablement la rancune de Charlevoix n'est pas légitime et légitime aussi l'antipathie de Roche-
(i) Cf : Rochemonteix: Les Jésuites et la Nouvelle- France , tome III, p. 134 — Archives des Colonies — Canada — Carton de la Nouvelle-France, no II.
Relations inédites de la Nouvelle- Fraiice, Vol. II, Supplément, page 359, édition Douniol.
(2) Rochemonteix ; Les Jésuites et la Noîivelle-Fra?ice atc ijième siècle. Vol. III, p. 94.
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inontci x ? Non seulement elles s 'excusent mais elles se j usti fient. On me prouverait que cette rancune et cette antipathie confinent à de la haine, que je n'en serais aucunement scandalisé. On ne pardonne pas à qui outrage sa mère. Or, pour Carheil, pour Charlevoix, pour Rochemonteix, la mère, Valma saiicta parens, c'est, hier comme aujourd'hui, la Compagnie de Jésus.
Sans vouloir aucunement excuser Frontenac, il convient de tenir conjointement responsables de sa mauvaise action ceux-là qui le confirmèrent dans ses préjugés contre les Jésuites dès qu'il fut arrivé à Québec. Ils partagent avec lui l'odieuse solidarité de cette diffamation.
Il est évident que Frontenac était prévenu contre la Compagnie de Jésus bien avant son départ de France, car vingt jours vécus au Canada n'étaient pas un délai suffisant d'observation qui lui permît de juger équitablement des religieux qui avaient tant fait déjà pour le bien spirituel et temporel de la colonie. Remarquons, en effet, que le gouverneur écrit à Colbert moins d'un mois après son installation officielle dans la capitale de son gouvernement. Nous comptons à peine trois semaines entre le 12 septembre, date de la séance du Conseil Souverain où furent enregistrées les lettres patentes de Louis XIV nommant Frontenac son lieutenant-général au Canada, et le 2 novembre 1672 date du rapport du gouverneur au ministre. J'en conclus donc, et logiquement je l'espère, que Frontenac écrivant à Colbert que les Jésuites " songeaient autant à la conversion du Castor qu'à celle des âmes, et que leurs missions étaient de pures moqueries ", était beaucoup plus l'écho des sentiments haineux des ennemis des Jésuites au Canada que des siens propres.
Un autre petit fait me confirme dans cette opinion. Au cours de cette même correspondance officielle du 2 novembre 1672, il prévient le ministre contre Villeray qui sollicitait alors la charge de procureur-général, parce que celui-ci, ami déclaré des Jésuites, leur était entièrement dévoué. — Voici ce qu'il écrit :
' ' Villeray passe ici pour un esprit brouillon et qui cherche à mettre la désunion partout, quoique d'ailleurs il ait de l'entendement et du savoir. C'est ce qui a obligé, il y a un an, de l 'ôter du Conseil. Il y a encore un autre raison plus forte ; c'est qu'il est 'Untùrevient dévoué aux P^res Jésuites, " et l'on dit même ici communément qu'il est ''du yiombre de ceux qui, sans en porter
Vhabit, 7ie laissent pas d'en avoir fait les\vœux . " C'est pourquoi j'ai cru qu'il était de mon devoif de vous en avertir, afin que vous vinsiez, au cas où l'on en parlât, si, après avoir eu tant de peine à ôter aux " Pires Je suit es la connaissance et la direction des affaires de ce pays, il serait à propos de leur ouvrir une porte pour y entrer indirectement. " (i)
Il est manifeste que Frontenac se laisse inspirer, non pas par des prophètes, mais par des souffleurs.
Huit ans plus tard, le gouverneur qui, cette fois, a eu le temps d'apprécier, sinon d'aimer, les Jésuites, se montre beaucoup plus honnête à leur égard. Dans le document même oii j 'ai fait relever au dessin et à la photogravure le sceau de Frontenac — Acte de concession aux RR. PP. Jésuites d'une terre au-dess2is du Saut, 2,1 octobre 1680 — le gouverneur s'exprime ainsi :
" Les Révérends Pires Jésuites requérant — qu'il nous plaise leur vouloir accorder un restant de terre d'une lieue et demie, ou environ, de longueur, à prendre depuis la terre nommée Le Saut, (2) en montant le long du Lac, vers la Seigneurie de Chasteau Gay, sur deux lieues de profondeur, ce qui leur donnerait encore plus de lieif d'y attirer les Iroquois et autres sauvages, d'en augmenter le nombre et d'étendre par ce moyen les semences de la Foi et de l'Evangile ;
' ' Nous, en vertu du pouvoir à Nous donné par Sa Majesté, et pour faciliter encore davantage aux Révérends Pires de la Compagnie de Jésus les nioyetis de continuer les soins qu'ils prennent depuis si longtemps et avec tant de zèle pour la conversio?i et instruction des dits Iroquois et autres sauvages, leur avons donné, accordé et concédé, donnons, accordons et concédons par ces présentes ce restant de terre d'une lieue et demie de longueur à prendre depuis la dite terre nommée Le Saut tirant vers la Seigneurie de Chasteau Gay avec deux lieues de profondeur.
" Pour en jouir, etc., etc. "
Ce changement radical des vues et sentiments de Frontenac à l'égard des Jésuites est d'autant plus remarquable qu'on le constate au propos même de cette concession du 31 octobre 1680.
(i) Tous les passages entre guillemets sont écrits en chifEres dans la lettre de Frontenac au ministre.
(2) C'est le Saut Saint- Louis.
Moins de trois ans au])aravant, en eft'et, en 1677, le gouverneur écrivait à Colbert :
" Pour la pointe du Saut Saint-Louis, qu'ils {/es JÎS7iites) demandent sous le nom des Sauvages, et que M. l'Intendant leur a accordée sans ma participation, contre l'ordre et contre la promesse que lui et moi en avions fait à M. de la Salle, qui le justifie par une lettre de M. du Chesneau, ils {les Jésuites) n'ont point d'autre fondement pour la prétendre qu'une raison politique qui est qu'il ne leur manque que cet endroit pour avoir toutes les avenues de la Grande Rivière, oii ils possèdent déjà la Prairie de la Madeleine, l'île de Montréal, et l'île de Jésus ; mais outre cela M. l'Evêque et M. le Major, qui est entièrement uni avec eux, prétendent avoir des concessions pour cela et faire des habitations au delà de Montréal, à la Chnte des Outaouais et autres Sauvages du nord-ouest et de l'ouest, ce qui serait la ruine entière de la Colonie, qui n'aurait que leurs restes. " (i)
Que s'était-il donc passé entre les années 1677 et 1680 pour amener dans l 'esprit du gouverneur un tel revirement d'opinion ? J'ignore absolument le motif d'une pareille volte-face. Je constate seulement, et avec bonheur, l'évolution de ce grand esprit vers la justice et la vérité. Si l'on en juge par ses écrits subséquents, Frontenac ne retourna pas à ses anciens préjugés.
Il serait même devenu sympathique au clergé et lui rendrait volontiers témoignage. Le passage suivant de sa correspondance officielle mérite d'être retenu :
" Les ecclésiastiques sont tous, sans exception, remplis de vertu et de piété, et si leur zèle n'était pas si véhément, mais un peu plus modéré, ils réussiraient peut-être mieux dans ce qu'ils entreprennent pour la conversion des âmes. Mais ils usent souvent, pour en venir à bout, de moyens si extraordinaires et si peu usités dans le royaume, qu'ils rebutent la plupart des gens, et c'est en quoi je leur dis quelquefois mon sentiment avec franchise et avec le plus de douceur que je puis, ' ' etc.
La douceur de Frontenac ! A l'exception de sa femme, Anne de la Grange, qui lui en délivra un certificat en pouffant de rire
(i) Cf : Pierre Margry, l^oyages des Français sur les grands lacs. — Accusations de Frontenac — Lettre à Colbert, 1677.
Vol. I, page 322. — Paris, 1879 — Maisonneuve et Cie, éditeurs.
—car elle avait trop d'esprit pour croire à ce qu'elle signait — je ne connais personne au monde qui vouliît s'en porter garant ! Je fais injure à la Divine ! Son billet eût été endossé par l'abbé Fénelon, le gouverneur Perrot, le procureur-général d'Auteuil, l'intendant Duchesneau, par d'Urfé, Morel, Tilljs Villeray, et tutti quanti, car ils étaient légion les privilégiés de la tendresse du gouverneur !
Je disais donc que, placée dans la bouche d 'un jésuite, ennemi naturel de Frontenac, l'anecdote du cofiFret d'argent n'eût trouvé que des incrédules, mais que, racontée par un récollet, le religieux par excellence mis à la dévotion du gouverneur, cette calomnie devenait médisance et cette médisance était acceptée sans discussion, comme un article de foi historique. Mais puisqu'un récollet le disait, il fallait bien que cela fut vrai, n'est-ce pas ? *
Or, le Frère Louis, que le Dictionnaire Généalogique tient responsable de l'authenticité du fait qu'il rapporte (i) a-t-il bien parlé? Et qu'a-t-il dit ?
Absolument rien. L'assertion du Dictionnaii'C est toute gratuite. Plusieurs biographies de ce religieux ont paru, entre autres celle de M. l'abbé Charles Trudelle, et nulle part on n'y trouve une allusion, un seul mot relatifs à Madame de Frontenac (2)
(i) " La tradition rapporte, d'après le Frère Louis, " etc. — Cf : Tome 1er, pages 243 et 244, note 4.
(2) Notons que la tradition conserv^ée par le Frère Louis et reproduite par INI. de Gaspé dans ses Anciens Canadiens — au dire du Dictionnaire Généalogique — ne se trouve pas reproduite dans les trois éditions (1863, 64 et 77) des Anciens Canadiens, non plus que dans les Mémoires du même auteur. Erreur n'est pas compte, car, fût-elle vraie, cette assertion ne ferait que référer le lecteur à la note 4, pages 243 et 244 du Dictionnaire Généalogiqtie. Or nous connaissons maintenant la valeur des témoig'nages recueillis dans cet ouvrage.
En 1898, l'abbé Charles Trudelle a publié une fort intéressante biographie du Frère Louis (" Louis-François Martinet dit Bonami, " de son véritable nom famille). Il n'est aucunement question, dans les anecdotes rapportées, du cœur refusé de Frontenac ni de la détestable réponse de la comtesse.
La Bibliotti'èque Cajiadienne, série d'opuscules édités par M. Pierre-Georges Roy, rédacteur-propriétaire du Bulletin des
On serait beaucoup plus près de la vérité peut-être si l'on écrivait : la tradition rapporte d 'apris La Tour ai conte odieux autant qu'invraisemblable. Cette calomnie a tous les caractères des machinations précédentes: représentation imaj^inaire de Tartufe, critit^ue diffamatoire de l'oraison funèbre de iMontenac, fausse nouvelle de la mort de son fils, tué en duel ; bref, La Tour aurait les meilleurs titres à notre confiance en sa paternité historique.
Ses bons antécédents le désignent à notre choix et lui assurent nos suft'rages. Ses Mémoires sur la vie de M. de Laval confirmeraient tout particulièrement cette hypothèse. Cet ouvrage se composait de deux volumes. Le premier «seul existe, (i) Le second fut supprimé dès son apparition chez l'éditeur. La famille de Monseigneur de Saint-Vallier, alors (1762) toute puissante en France, indignée des insultes que La Tour prodiguait à la mémoire du second évêque de Québec, le fit enlever de la circulation. La saisie des exemplaires fut exécutée avec une telle adresse et une telle promptitude, qu'en dépit des plus actives et des plus habiles recherches, on n'en a pu jusqu'aujourd'hui retrouver une seule copie.
Or, le premier volume des Méttioires S7ir la vie de M. de Laval s'arrête à l'année 1694. L'incident qui nous occupe ayant eu lieu en 169S, je pourrais impunément autant qu'effrontément prétendre, si j 'étais malhonnête, qu'il est rapporté dans le second volume de cet ouvrage de La Tour. Etant donnée l'antipathie de cet auteur pour Frontenac, j 'aurais lieu de supposer que sa mort défraya plus d'un chapitre et qu'il ne manqua point de recueillir sur le compte du défunt tout ce qu'il se composa de malignes anecdotes à l'occasion de son testament, de ses funérailles, et de la mission solennelle du Père Joseph en France.
Et cependant je n'en ferai rien. Parce que Bertrand de La Tour a vilipendé grati:itement Frontenac et les siens, ce n'est pas une raison de lui appliquer sa méprisable méthode, procédé déloyal s'il en fût jamais, et qui consiste à ramasser puis à racon-
Recherches Historiques a publié, sous le numéro Un, le travail de M. l'abbé Charles Trudelle.
(i) Cf : Encyclopédie Migne : Oeuvres complètes de La Tour — sept gros volumes in quarto. Tome ôième — Paris 1855. — Mémoires sur la vie de M. de Laval, pages 1263 à 1396.
ter'dans de détestables ana, sans triage de faits comme sans discernement de personnes, tous les papotages sociaux prétendus, historiques, et qui ne sont, en définitive, que des bruits malveillants montés de la rue, que des odeurs malsaines échappées del 'égoût.
Qu'un faux portrait coure la rue, l'événement en est fâcheux pour les bibliophiles et les antiquaires, mais qu'une calomnie, savamment élaborée, coure l'histoire et s'y accrédite, le malheur en est irréparable pour le personnage auquel elle s'attaque. Calculez le temps et l'effort, souvent inutile, apportés à l 'atteindre d "abord, puis à la détruire. Un vieux proverbe anglais, un des plus t3'piques que je connaisse, ne dit-il pas : A lie will travel seven leagues while truth is getting on ils boots ? Si la justice légale a ses boiteries— /^j/zV^a/ claudo pede~\a. vérité historique a ses rhumatismes. La pauvre souffreteuse marche à cloche-pied et sa béquille est d'une lenteur désespérante.
Peu importe cependant que la réhabilitation historique de Madame de Frontenac soit prompte ou tardive : elle est assurée, et cela doit suffire.
Mîirder will oui ! disent les Anglais. C 'est plus qu 'un dicton populaire, c'est un cri de la conscience humaine. Ttîith will out ! en est un autre, et malheur à l 'historien qui ne l 'entend pas !
Il nous reste à considérer au mérite le tronçon de lettre citée aux pages 226 et 227 à.' A travers les registres.
Cette lettre, que je veux bien, par convenance toute gratuite, accepter comme authentique, pour les fins de la présente discussion, est affreusement mutilée. Elle ne porte aucune date, aucune adresse, aucune signature. Quand fut-elle écrite ? Où fut-elle écrite : en France ou au Canada ? Qui l'écrivit ? A qui fut-elle adressée ? Qui la reçut ? Je pourrais multiplier à plaisir les points d'interrogation.
En définitive, que nous dit-il ce fragment de lettre ?
Que Madame de Frontenac refusa d'accepter le cœur de son mari ?
Que le Père Joseph Denis le rapporta à Québec ?
Nullement.— Elle nous apprend, en toute candeur et simpli-
cite, que " le révérend l'ère Joseph, Canadien, supérieur du couvent des Récollets de Québec, fut chargé de porter le cœur de M. de l-'rontenac en France. "
Je le savais ! C'est le cri du myope d'Offenbach, de l'amusant duc de la Luna, dans la Fille dit tambour major ! Et c'est aussi le mien et celui de tous ceux qui connaissent par le détail notre belle histoire du Canada.
En 1893 parut, chez Eusèbe Sénécal & Fils, Montréal, une seconde édition, reznie et corrigée, du Répertoire général du clergé canadien (i). Or, nous lisons, à la page 73 de cet ouvrage, et sous le nom de Joseph Denis, récollet, ce qui suit :
" C'est ce Père Joseph qui, en 1698, fut chargé de porter en France, À la comtesse de Frontenac, le cœur du feu comte son mari. — Voir : A travers les registres pp. 226 et 227. "
Or nous lisons à la page du livre indiqué par la référence :
" Le R. P. Joseph, Canadien, supérieur du couvent des Récollets à Québec, a été chargé àç^ porter son cœur en France.'"
Ces mots additionnels, À la comtesse de Frontenac, constituent donc une véritable interpolation, un faux historique. Quelle en est l'excuse ? Je réponds pour son auteur : le mauvais désir de nuire à la mémoire de Madame de Frontenac, d'accréditer, si possible, cette odieuse calomnie auprès des lecteurs honnêtes et de les confirmer dans l'opinion méprisante qu'ils entretenaient déjà sur le compte de cette grande dame, qui le fut autant par l'esprit que par le cœur.
J'aurais aimé, en outre d'une preuve morale, étayée sur des arguments de raison, pouvoir confondre, avec le témoignage péremptoire d'une preuve écrite, les diffamateurs de Madame de Frontenac. A cet effet, je fis rechercher dans les archives paroissiales de Saint-Nicolas-des-Champs, à Paris — cela se passait en 1900 — un accusé de réception du cœur de Frontenac et un acte ofiiciel constatant qu'il avait été déposé à la chapelle particulière des Messieurs de Montmort. Ma démarche était trop tardive, il eût fallu consulter le nécrologe de Saint-Nicolas-des- Champs avant 1793, pour cette excellente raison qu'il est irré-
(i) A cette époque (1893) La Vérité de Québec a publié sur cet ouvrage une série d'articles très sévères mais aussi très justifiés.
l6o APPENDICE
médiablement perdu depuis cette date. " La Révolution, m'écrivait mon correspondant, a fait rudement le tour des sacristies." Celle de Saint-Nicolas-des-Champs n'a pas été épargnée. Non seulement les archives de Saint-Nicolas-des-Champs ont disparu, mais aussi les monuments funéraires qui constituaient la richesse archéologique de cette église. Ses caveaux existent bien encore, et en particulier celui de la chapelle de la famille de Montmort. Malheureusement, des restaurations fort inintelligemment conduites ont établi la plus entière confusion dans les caveaux de Saint-Nicolas.
" On a vidé tous ces caveaux et on a mis tous les ossements dans une fosse commune, sous les dalles de l'église. On a également enlevé tous les marbres, toutes les pierres tombales, on les a dispersées partout d'une façon fantaisiste dans l'église, on en a fait des pavés pour les chapelles latérales ; quelques-unes sont mutilées. Monsieur le vicaire, prêtre assez âgé déjà, très au courant des choses de Saint-Nicolas, et qui se pique assez fort d'archéologie, monsieur le vicaire m'assure qu'il a parcouru et essayé de déchiffrer ces pierres et qu'il n'y a rien trouvé relativement à Frontenac.
" Reste une monographie de l'église qu'il m'a fait voir. Nous avons lu tout ce qui concerne les chapelles, les caveaux, en particulier le caveau de la chapelle de Montmort, et il n'3^ est fait aucune mention relative à Frontenac ou à son épouse (i). Cette monographie, la seule que 1 "on connaisse sur l 'histoire de l 'église de Saint-Nicolas, a été écrite aprls les maladroites restaurations dont je vous ai parlé. " (2)
Mettons les choses au pis, et convenons pour un instant, à l'avantage de mes contradicteurs possibles, que les archives de Saint-Nicolas-des-Champs, conser\''ées intactes jusqu'à nos jours, soient muettes au sujet du cœur de Frontenac déposé dans
(i) Madame de Frontenac ne fut pas inhumée à Saint-Nicolas-des-Champs, mais dans l'église de la paroisse Saint-Paul, à Paris.
(2) Extraits d'une lettre de M. l'abbé Camille Roj-, alors à Paris, en date du 2 décembre 1900.
APPENDICE l6l
la chapelle des MM. de Montinort, en faudrait-il conclure que cette cendre illustre n'y fut jamais apportée ni reçut ?
Kli ! rappelons-nous donc un autre fait historique de cent ans plus rapproché de nous, et qui entraîne des conséquences et des conclusions identiques. Vainement chercherait on dans les registres de la paroisse Notre-Dame de Québec l'acte de réinhumation, en date du ii septembre 1796, des restes calcinés de Frontenac, Callières, Ki;raud-Vaudreuil et Tafîanel de la Jonquière, transportés des u. ines fumantes de l'église des Récollets aux caveaux de la cathédrale. Kt cependant, ne savons-nous pas, en toute sécurité de preuve historique (i) que la dépouille mortelle de ces quatre gouverneurs repose actuellement à la Basilique ?
Ce qui démontre qu'il ne faut rien conclure du silence des archives, et qu'on le pourrait même interpréter dans un sens hostile aux archivistes, car ces lacunes regrettables ne prouvent que trop souvent leur négligence, oserai-je dire leur criminelle incurie ? En 1877, alors que l'on poursuivait sous la Basilique des travaux d'excavation et d'exhumation, on chercha vainement à identifier à travers un fouillis d'ossements les cendres de de nos gouverneurs français. Vain labeur, peines inutiles L Jetée au vent, leur poussière n'eût pas été perdue davantage. Une feuille de plomb placée dans le cercueil des quatre autres successeurs de Samuel de Champlain au château Saint- Louis, eût tout sauvegardé. Cette légère aumône, les fabriciens de cette époque la refusèrent à leur mémoire. (2) Je m'explique la légitime colère de l'intelligent curé de Sainte-Croix, M. l'abbé Georges Côté, et son indignation devant un acte aussi mesquin :
(i) M. l'abbé Plante, chapelain de l 'Hôpital-Général de Québec, a prouvé cette translation le jour où il découvrit, dans un livre de prônes, l'annonce publiée à la page 148 de cette Ehide^
(2) En y réfléchissant, je reconnais avoir mauvaise grâce à traiter de pingres les fabriciens de 1796 ; ceux de l'an de grâce 1898 se sont-ils montrés moins chiches à l'égard de Frontenac ? Ce grand homme méritait bien que l'on célébrât, dans l'église même où il était venu suspendre, comme un trophée de reconnaissance nationale, le pavillon de l'amiral Phips, le deux centième anniversaire de sa mort. Lequel de nos marguilliers, anciens et nouveaux, (style de prône), a songé, à faire chanter à la- Basilique de Québec, le 28 novembre 1898, un service solennel
" Lorsqu'on sait, écrivait-il, le nombre si considérable de sépultures qui ont eu lieu dans l'ég^lise paroissiale de Notre- Dame de Québec, lorsqu'on se rappelle cette série de noms qui résument tous les genres d'illustrations et dont quelques-uns même sont si glorieux pour l'histoire de notre pays, on est saisi d'un vif regret en constatant que l'on a laissé à la pOvStérité si peu de moyens d'identifier avec certitude les reliques précieuses de tant de personnages distingués. "
Cette étude historique aura-t-elle pour conséquence d'étouffer l 'outrageante calomnie qui pèse si odieusement sur la mémoire de Madame de Frontenac ? Pourrai-je me flatter d'atteindre tous les lecteurs du Foi't et Château Sai7it-Louis, tous les abonnés de L' Enseignement Primaire, tous les souscripteurs au Québec et Levis à Vaiirore dii XXe siècle, pour ne citer que trois des ouvrages canadiens-français (i) qui ont répété, après François de Bienville et le Dictionnaire Généalogiqiie, l 'anecdote du coffret d'argent? J'en doute fort. Et voici la raison qui justifie mon incrédulité : elle tient à l'expérience d'un fait dont l'aventure m'est personnelle.
En 1893, quand je publiai l'histoire du siège de 1690, Sir
pour le repos de l 'âme du tr'ès haut et tr'ès puissant seigneur Louis de Buade, cotnte de Frotitenac et de Palluau ? On a perdu là une "belle occasion de manifestations religieuses et patriotiques.
Seul, l'Honorable Thomas Chapais n'a point laissé passer inaperçu un aussi glorieux centenaire et son journal, Le Courrier du Catiada, à la date historique du 28 novembre 1898, a publié, sous sa signature, tin superbe premier-Québec, en souvenir du plus illustre de nos gouverneurs français. L'article est intitulé : Le comte de Frontenac, 1698-1898.
(i) Ernest Gagnon : Le Fort et le Château Saint-Louis — Québec — 1895 — Brousseau éditeur — pages 266 et 268.
L' Enseignement Primaire, livraison de décembre 1898, no 4 — pages 211 et 212.
A. B. Routhier : Québec et Lévis à l'aurore du XXe siècle — Montréal, 1900 — page 162.
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Wi/liafns Phips devant Québec, je consacrai tout un chapitre de mon livre — le treizième — à prouver que le portrait de Frontenac, publié par Wilson & Cie, éditeurs de V Histoire des Canadieyisfrmiçais de M. Benjamin Suite, était un faux portrait. Ce prétendu portrait historique de Frontenac n'était autre que celui de Jean-IIenri Heidegger, célèbre protestant suisse, qui vivait à Zurich, au lyième siècle, et mourut la même année que Frontenac, c'est-à-dire en 1698. J'indiquais même (i), et cela constituait le point essentiel de ma preuve, comme il établissait l'exactitude mon affirmation, l'ouvrage où se trouvait gravé ce portrait d'Heidegger utilisé par un industrieux commerçant d'estampes et vendu, bon prix, pour un Frontenac authentique, à un photographe collectionneur de Québec qui le plaça, triomphant, dans sa galerie historique. Rien de plus absolument prouvé, n'est-ce pas, que ce faux en gravure. Et cependant qu 'est-il advenu ? Nous vSommes à neuf ans de là — Sir William Phips devant Québec a été publié en 1893 — et nos bons amis, les éditeurs canadiens-français Cadieux & Derome, Beauchemin & Fils, de Montréal, continuent, comme si de rien n'était, à publier dans leurs dictionnaire sillustrés, éditions canadiennes, de Larousse et Mgr Guérin, à l'usage de nos maisons d'éducation, la biographie de Frontenac accompagnée du portrait .... d'Heidegger.
Bien différente, à l'égard de ce faux portrait, fut la conduite du grand écrivain américain Justin Winsor, auteur du célèbre ouvrage. Narrative and critical history of America. A la date du 24 août 1896, il était à cette époque bibliothécaire de l'université d'Harvard, il m'écrivait ce qui suit :
Monadnock, N. H, — My summer home.
Immediately upon my hearing of the proofs of the false portrait of Frontenac now two years ago, I sent to Québec and got a photograph of the statue of Frontenac (2) and having that
(i) Cf : Gaspard Lavater : L'art de connaître les hoinmes par la physionomie — vol. III, planche 154 de l'édition française de M. Moreau — 1806.
(2) C'est le Fronteyiac de notre distingué compatriote, le sculpteur Philippe Hébert.
engraved, I h:ul it inserted in my Cartier to Frontenac, page 364, in place of the false likeness, and ail copies of tliat book which hâve since been printed liave not sliown the rejected
portrait.
Very smcerely yours,
Justin Winsor.
Résumons en quelques lignes toiit ce fastidieux débat, nécessaire cependant à rétablir la vérité historique sur un petit fait, affreusement défiguré par " la maligne envie, " dirait Bossuet.
Frontenac demanda, par son testament, que son cœur fût placé dans une boîte d'argent et déposé dans la chapelle que Messieurs de Montmort possédaient dans l'église de Saint-Nicolas-des-Champs, à Paris, (i) Déjà, Madame Henri-Louis Habert de Montmort, Henriette-Marie de Buade, troisième sœur de Frontenac, et Roger de Buade, abbé d'Aubazine, son oncle, y étaient inhumés. Frontenac croyait donc— et ce fut avec raison — rencontrer les désirs de sa femme en exprimant ce vœu suprême que le supérieur des Récollets à Québec, le Père Joseph Denis de la Ronde, se chargea d'exécuter. Il passa en France l'année même (i 698) du décès du gouverneur et déposa le cofifret d'argent à Saint-Nicolas-des-Champs, à Paris, suivant l'ordre formel du grand homme qui continuait d'être dans la mort ce qu'il avait été dans la vie : le bienfaiteur insigne des Récollets au Canada.
(i) Un de ses prédécesseurs, le Chevalier Augustin de Saffray, seigneur de Mézy, septième gouverneur de la Nouvelle- France, avait aussi ordonné que son cœur reposât en France.
" Item : Veut et désire que son dit corps soit ouvert, que' son cœur en soit tiré, embaumé et envoyé à Monsieur de Secqueville Morel, en la ville de Caen, en Normandie, pour être mis entre les mains des Révérends Pères Capucins de la dite ville, pour le garder et prier Dieu pour lui. "
Cette clause est la seconde du testament de Mézy, passé par devant Maître Claude Aubert, notaire royal, le 24 avril 1665.
{Note de la pai^e <?/) Monsieur Pierre Margry.
Membre de la Société de l'Histoire de France, membre correspondant des Sociétés Historiques du Massachusetts, de la Pensylvanie et de Buffalo, M. Pierre Margry fut, pendant quarante ans, conservateur des Archives de la Marine et des Colonies, à Paris. Durant cette longue carrière, l'éminent archiviste recueillit un nombre prodigieux de documents historiques d'une valeur inestimable au point de vue des archives canadiennesfrançaises.
Bien que je fusse pour lui un parfait étranger— ma première lettre ne lui parvint que par l 'entremise de ses éditeurs, Maisonneuve Frère & Cie et Ch. Leclerc, 25 quai Voltaire, car j'ignorais alors jusqu'à son domicile— Monsieur Margry me traita avec une bienveillance et une aflfabilité extrêmes. On sait l'ennui profond que nous cause l'obligation de répondre à un questionnaire historique dont chaque point d'interrogation nécessite, au préalable, de nombreux déplacements, de longues recherches, suivies d'explications plus longues encore. Calculez la somme de patience requise et d'inaltérable bonne volonté pour accepter une pareille corvée sans murmure 3 . Et cependant, l 'affabilité de M. Margry à mon égard ne s'est pas démentie un seul instant ; à mes vingt lettres expédiées, vingt réponses reçues. Une seule retarda de quelques jours, M. Margry m'en expliqua aussitôt le
délai.
Paris, 21 mars 1892.
" Je vous fais mes excuses pour avoir tant tardé à répondre. C'est que je ne suis pas l'homme valide et libre que vous avez peut-être supposé. Je suis un septuagénaire auquel il reste peu de temps pour lui-même et moins de moyens encore pour les commissions qui l 'obligent à sortir. J 'ai fait tout ce que j 'ai pu pour répondre à votre demande, ' ' etc.
En effet, il tenta l'impossible. Il s'agissait de retrouver, non pas l'original, mais la copie de la lettre autographe que Louis XIV écrivit à Frontenac pour le féliciter de son héroïque conduite au siège de Québec en 1690.
Et le retard de la réponse de M. Margry s'expliquait par le
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temps apporté à rechercher le document disparu, par un de ses amis, M. Edouard Durassier, conservateur des Archives du Ministère de la Marine.
Monsieur Durassier ne trouva rien. Monsieur Margry, voulant sans doute adoucir l'amertume de mon désappointement, m'envoya une copie de la réponse de Frontenac à la lettre autographe du Grand Roi. (i)
Que pensez-vous, lecteur, de la lettre et des procédés de l'archiviste parisien ? On ne pouvait être plus courtois et davantage plus aimable, n'est-ce pas ? Et cependant il a réussi à dépasser cette mesure.
Précisément au sujet du portrait d'Henriette-Marie de Buade, sœur de Frontenac, reproduit en photogravure dans la présente étude, M. Margry m'écrivait à la date du 27 janvier 1891 :
" Pour répondre au désir que vous m'avez exprimé de savoir où trouver le portrait d'Henriette de Frontenac, je n'aurais pas grand'peine, si vous étiez à Paris. Je vous le montrerais audessus d'un de mes corps de bibliothèque et je vous dirais : " Emportez-le pour en faire ce qiie vous jugerez bon, après quoi vous me le rendrez. "
Mais comme vous n'êtes pas chez nous, comme mon portrait d'Henriette est encadré, le plus simple et le moins cher serait de charger un libraire, à Paris, d'en rechercher un exem. plaire de cette gravure chez des marchands d'estampes en lui laissant une certaine latitude dans les prix pour en avoir une belle épreuve. Et votre libraire vous l'enverrait. "
Quatre mois plus tard, le 27 avril 1891, M. Pierre Margry m'écrivait derechef :
' ' Un photographe est venu tout à l 'heure prendre chez moi le portrait de la sœur du comte de Frontenac. Je crois devoir vous en donner avis parce que comme pour opérer il s'est placé sur une petite terrasse et qu 'une caisse de fleurs lui a servi de point d'appui il a trouvé devant sa gravure une touffe de pensées. Cette rencontre m'a semblé assez heureuse pour avoir dit au photographe de la laisser dans sa reproduction. Si elle n'est
(i) J'ai publié cette lettre, in extenso, à la page 403 et 404 de mon ouvrage, Sir William Phips deva^it Québec.
pas dans votre goût vous poune. la couper pour qu'elle ne gêne pas l'usage que vous en voulez faire.
" Veuillez agréer, " Monsieur, " L'assurance de ma considération distinguée,
Pierre Margry. "
Cet échange de lettres amicales, frappées au coin de la plus parfaite courtoisie, continua de la sorte jusqu'au 8 mai 1894. Ce jour-là j 'écrivis à mon vénérable correspondant :
« Vous recevrez, avec la présente, trois exemplaires de mon ouvra-e Sir William Phips devant Québec . C'est une âpre et sèche' étude historique et archéologique sur le second siège de Québec glorieusement soutenu par Frontenac contre les Puritains de la Nouvelle- Angleterre, en 1690. ^
" Vous m'écriviez, à la date du 27 janvier 1891 : ] espère qu'il me sera donné d'apprendre le succès du livre que vous préparez Je vous le souhaite de grand cœur. " Vos bons soahaits sont en partie exaucés. Mes frais d'impressions typographiques sont maintenant assurés. Quelque médiocre que ce résultat vous paraisse j'en suis fort satisfait, car il est très dano-ereux chez nous, au Canada-je parle toujours au point de vue ?nander de l 'entreprise-de publier des ouvrages de cette nature qui traitent exclusivement de la critique de l'histoire et de 1 archéolo<^ie. Ils se vendent peu et se lisent encore moms Et voilà pourquoi un auteur canadien s'estime heureux quand son livre ne lui crée pas un nouveau créancier dans la personne de
''''' ^^llToumets respectueusement cet ouvrage à votre critique et i -accepte d'avance le jugement que vous prononcerez. Je regrette de le voir se présenter à votre tribunal en prévenu, accuse de plusieurs délits historiques. L'incriminé plaidera cependant noncoupable, " et se réclamera du bénéfice des circonstances atténuantes. Son auteur n'a pas apporté dans la P-P-f^-^ f c^tte oeuvre ce travail patient et cette belle assurance de la Me quffo't, aux véritables écrivains, vingt fois sur le métier remettre leurs ouvrages.
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"Je vous envie votre fîère et réconfortante devise : Teste Deo. C'est avec un étonnement toujours nouveau, une admiration toujours grandissante, que je songe à cette foi robuste en l 'avenir qui vous a fait retarder jusqu'à la vieillesse la publication de votre œuvre magistrale. " De 1879 à 1888, m'écriviez-vous, j'ai publié mes six volumes sous les coups répétés de la maladie. " C'est-à-dire que vous avez commencé à éditer à soixante ans des travaux qui représentent, au bas chiffre, trente années d'un labeur gigantesque. Teste Deo ! comme la Providence vous a bien récompensé d'avoir cru fermement en elle !
" Vous avez la superstition du nombre 13. Il en est de pires ; celle de croire, par exemple, que la vie commence aux cheveux blancs. Vous vous autorisez de Bossuet pour m'en convaincre. Permettez-moi de rester incrédule et de croire plutôt qu'elle finit là. Conséquemment, je travaille vite au risque de travailler mal. Plus on vieillit, plus le temps presse. La voix qui nous criait au départ: Partenza ! crie maintenant: Pronti ! Et la vitesse du train qui nous emporte s'accélère progressivement, jusqu'à l'entrée en gare !
" Aussitôt fait, aussitôt publié ; et voilà qui vous explique les défauts, les erreurs, les inexpériences et les lacunes de mon livre. J'y ai cependant apporté six ans de travail et de recherches à étudier comme à recueillir les archives, particulières ou publiques, qui se rapportaient à cet événement célèbre, à le documenter enfin le plus solidement possible. Mais la bonne volonté ne supplée pas à tout.
"J'ai à vous remercier pour le puissant concours que m'ont apporté vos Introdiictions publiées en tête de vos Mémoires et Documents pour servir à l 'histoire des Origines françaises des pays d'Outre-Mer. Aussi, pour les renseignements précieux que m'a fournis votre correspondance. Je me suis fait un devoir de reconnaître les bons services que vous m'avez rendus, en conseils ou en informations, partout où l'occasion s'en est présentée, spécialement au chapitre treizième du livre : Un faux portrait de Frontetiac.
Agréez, monsieur, avec l'expression de mes hommages les plus respectueux, les vœux que je fais pour votre bonheur. Que Dieu vous conserve encore longtemps pour l 'honneur des lettres françaises et la gloire de notre propre histoire. Ils sont assez
rares les Français qui nous connaissent bien et qui nous aiment de même, pour qu'on leur souhaite de vivre le plus tard possible, de mourir centenaires comme leurs illustres compatriotes, Fontenelle ou Chevreul.
Je vous dis en terminant l 'adieu de Cicéron : Vale, et me ama . C 'est l 'un des plus beaux que les hommes se puissent transmettre aux départs cruels, aux séparations crucifiantes de la vie. Il convient admirablement aux amitiés lointaines et sincères. "
Cette lettre, expédiée le 8 mai 1894, au numéro 9, de la rue Lécluse, près la Place Moncey, parvint à son adresse mais non pas à la' connaissance de M. Pierre Margry. Trois jours avant qu'elle fût écrite (le 5 mai 1894), le Paris-Canada publiait une notice nécrologique du regretté Pierre Margry décédé le 27 mars précédent. Le 6 juin suivant, ma lettre me revenait, personne ne s'étant trouvé au numéro 9 de la rue Lécluse pour la recevoir.
Te n'ai appris que tout récemment l'adresse de îa résidence de Madame veuve P ierre Margry. Cette information m 'a déterminé à publier ici cette lettre que je gardais depuis huit ans en portefeuille en souvenir d'un homme avec lequel il m'était si agréable de correspondre. Je tiens à ce que Madame Pierre Margry sache quels sentiments de gratitude j 'entretenais vis-àvis du distingué français qui fut son mari et auquel mon éducation historique est redevable de si grands services. Si tard qu 'elle l 'apprenne, il lui sera sans doute consolant de connaître que l 'éminent archiviste dont elle porte le nom avait au Canada,— il le possède encore— un ami qui garde son souvenir avec respect et reconnaissance.
J 'en renouvelle ici l 'expression et j e la complète en publiant, à V Appendice de ce livre, inspiré par la correspondance échangée entre nous, le bel article que l'honorable Hector Fabre, notre distingué commissaire-général canadien à Paris, publiait dans son journal, le Paris-Canada, à la date du 5 mai 1894.
Ce sera le suprême hommage à rendre à la mémoire d'un savant qui a consacré sa vie à l'étude des Origines françaises des pays d'Outre-Mer, et particulièrement à l'histoire de notre bien-aimée patrie, le Canada.
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Pierre Margry.
Tous ceux qui s'intéressent aux recherches et aux études historiques sur l'Amérique du Nord ont appris avec regret la mort de M. Pierre Margry. Les travaux d'une longue vie, renfermée toute entière dans ce domaine, n'avaient point épuisé son ardeur, ni lassé sa curiosité. Il cherchait, il découvrait toujours. Son esprit en éveil ne quittait pas ce vaste coin du passé. Le reste de l'histoire comptait peu à ses yeux, car nulle part il n'avait entrevu tant de richesses intellectuelles, tant de trésors inexplorés. Personne n'a mieux aimé, cérébralement, l'Amérique, et n 'a plus contribué à la faire connaître à ceux qui l 'aiment de même, aux érudits, aux chercheurs.
Lorsque M. Broadhead fut délégué en France par le gouvernement américain pour visiter nos archives coloniales et maritimes, M. Margr-y fut chargé de l'aider dans ces recherches, qui ont été pubkées dans le neuvième volume de la Collection de Documents qui forment l'Histoire Coloniale de l'Etat de New- York.
Lorsque ce travail fut terminé, M. Margrj' resta attaché au classement de nos documents coloniaux, à titre de chef adjoint à la conservation des archives du Ministère de la Marine ; avant lui M. Moreau St-Méry avait commencé à sortir du chaos cette masse de papiers qui avaient moisi à Versailles pendant un demisiècle ; il continua cette œuvre diflScile avec une érudition consommée.
Il s'était épris passionnément pour les temps et pour les hommes dont il recueillait l'histoire. Le Moniteur Universel et plusieurs Revues de Paris reçurent de lui des communications très remarquables et très consultées sur les Découvreurs français. Il révéla successivement au public français les Grandes Œuvres de Dupleix ; le Début des Antilles Françaises avec d'Enambuc ; et les Annales héroïques du Canada avec Champlain, Cavelier de La Salle, Cadillac et Montcalm, etc., etc.
Lorsqu'il prit sa retraite au Ministère, il fut chargé par le gouvernement des Etats-Unis, sur les instances de Parkman, de publier les nombreux documents qu'il avait recueillis sur la découverte du Mississipi, par le Canadien Cavelier de La
Salle (I) et sur tous les travaux de ce dernier. Cette grande œuvre qui a exigé six volumes in-quarto, est une véritable merveille d'érudition, mise eu lumière sous la forme la plus onîTinalc • sauf une savante préface (2). l'auteur disparaît entièrement sôus la collection des documents ; il est parvenu avec une grande habilité, à former son texte uniquement avec les pièces originales : classés par chapitres, dont les en-têtes, fort adroitement rédigés, suffisent pour les rattacher en un ensemble méthodique cette suite d'Actes constitue une véritable histoire que le lecteur poursuit sans efïort, avec une grande clarté. C'est une véritable mosaïque historique.
Durant ces dernières années, il travaillait à écrire l'histoire de la découverte des Iles Canaries et des premiers établissements qui y furent créés : on peut dire qu'il est mort sur la brèche, car ce travail était déjà imprimé en partie. On a tout heu d espérer que cette dernière œuvre ne restera pas imparfaite.
Le Canada, qui a été une des grandes préoccupations de sa vie lui doit une particulière reconnaissance, non seulement pour ses' travaux personnels et pour la lumière qu'il a jetée sur 1 histoire du passé, mais pour les services qu'il a rendus dans le présent à tant d'écrivains, canadiens et français, qui ont eu recours à son savoir et à son expérience pour se retourner au milieu des vieux titres qui sont accumulés dans l'Hôtel de la Manne. Il a été l'ami et le collaborateur de M. La Fontaine, de 1 abbe Ferland, de M. Faribault, de l'abbé Laverdière, de l'abbé Casgram, de M. Rameau, de M. Marmette, etc.
C'était un savant plein d'esprit et de cœur, un savant de la
m Te ferai respectueusement remarquer à l'Honorable Hector Fabre qu'il se trompe sur ce point. Comme IVL Gabriel Gravier 1 auteur des Découvertes et établissements de Caveherdela S c'est l'ouvrage même de M. Pierre ^arg^ q- ^^? ^^.^ en erreur. Cavelier de la Salle a découvert 1 Ohio, et LOOb TriTTTPT le MississiPi ! — Cuiqtie suuni. — E. M. 7 <- ,
^^'''S • Mh^toi^^sur les mœurs, coutumes et rel^g^ondes Sauvages de V Amérique Septentrionale de ^^l^lfl^'^i^Xt^ & Paris 1864, édition annotée par le Rev. Père J. TailHan, ^. j.
-^%Si.fvZi:lZtion au tome Vième ^ M-^^ires et DocuLntTpour servir a V histoire des Orrgtnes françatses des pays d'Outre- Mer.
vieille roche, dont les recherches ne desséchaient pas l'âme, mais qui, tout au contraire, se passionnait d'autant plus qu'il travaillait davantage.
M. Margry est mort à Paris à l'âge de soixante-seize ans, soutenu dans sa vie modeste et laborieuse par le dévouement d'une femme de cœur et d'esprit. Il laisse un nom qu'on n'oubliera pas, et des œuvres qui, si elles ne brillent pas par l'éclat littéraire qui fascine le public et ouvre les portes des Académies, se recommandent par ces qualités rares qui séduisent l'esprit des érudits.
{Note de la page 118) Les colères de Frontenac.
Il ne faut pas se scandaliser plus que déraison des emportements de Frontenac. Au dix-septième siècle la colère semble être le trait caractéristique du tempérament de la noblesse française. Or Frontenac était de son temps, voilà tout. Battre une femme s'avouait publiquement. Malherbes, ce même Malherbes qui pleurait si tendrement sur la Rosette de Duperrier, Malherbes confessait sans rougir, à Madame de Rambouillet, avoir souiïïeté la vicomtesse d'Auchy. Rosser les domestiques était d'un courant usage. La brutalité vis-à-vis d'eux faisait partie des belles manières de l'époque. La tradition aristocratique exigeait que l'on châtiât les inférieurs pour une vétille. Richelieu battait ses gens et les officiers de sa garde. Madame de Vervins fouettait elle-même ses laquais et ses servantes. Rien de bien étonnant que Frontenac donnât du pied au derrière de ses valets ou de la canne sur leur dos.
La raison de toutes ces brutalités reposait dans la conviction profonde que la nature de l'homme du peuple, du vilain, n'était point celle de l'homme de qualité, du noble. " Comme le grand Corneille, son professeur d 'orgueil et de volonté, écrit Arvède Barine, la duchesse de Montpensier croyait fermement qu'il existe une différence de nature entre l'homme de qualité et l 'autre ; le premier ayant les vertus généreuses dans le sang, tandis que l'homme de petite naissance porte dans ses veines des inclinations plus basses. Au-dessus de ces deux variétés de
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l'espèce humaine la Providence a mis les Princes, d'essence à part, et quasi divine. Il crève les yeux qu'ils ne sont pas faits de la même pâte que le reste des mortels. " (1)
Tels sont les sentiments et les préjugés de la Grande Mademoiselle, sentiments et préjugés de toute la Cour, au temps de I^ouis XIV. Entre les mains d'une noblesse imbue de pareilles idées, la valetaille, " cette pâte, " d'essence absolument méprisable, était pétrie à point.
Or, par un comble de rudesse dans les mœurs et d'inconséquence dans les idées, cette même noblesse française appliquait aux règlements des discussions soulevées entre égaux la discipline avec laquelle elle régentait les domestiques. Ce même Richelieu qui rossait si volontiers laquais et soldats, souffletait encore les ministres, ses collègues. La Grande Mademoiselle, nous rapporte encore Arvède Barine, ' ' avait un verbe et des gestes de pandour lorsqu'elle discutait, et faisait mille imprécations. " Un jour, dans une altercation, elle menaça le maréchal de l'Hôpital de lui arracher la barbe de ses propres mains. Le grand officier eut peur et fila doux.
Rien de bien étonnant donc que Frontenac rudoyât les membres du Conseil Souverain, qu'il les menât à la baguette, comme il advint à cette orageuse séance du 16 août 1681, où le gouverneur, fou de colère, barrait le passage à Duchesneau et le menaçait de sa canne s'il osait quitter la salle avant la signature des procès-verbaux. L'intendant, épouvanté, lui échappa en sautant par la fenêtre.
Et c'est au lendemain d'une telle scène que Madame de Frontenac délivrait à son mari son fameux certificat de douceur de caractère ! (Cf : pages 70 et 71 de la présente ^^?/^^) La Z)zz'z«^ dut rire de bon cœur en adressant son Afémoire au marquis de Seignelay, et répéter à Mademoiselle d'Outrelaise, son intime, le mot plaisant de Lenclos : ' ' Ah ! le bon billet qu 'a La Châtre ! ' '
On se scandalise, et avec raison, de l'impudence d'un Saffrey de Mézy jetant à la tête de Mgr de Laval la clef du jardin du Séminaire comme dernier argument d'une discussion acrimonieuse où l'irascible gouverneur s'était honteusement oublié.
(i) Cf : Arvède Barine, La jeunesse de la Gra?ide Mademoiselle, page 151.
Mais que penser alors de la conduite de son contemporain, le duc d'Epernon ? Ce fameux duc d'Epernon, " le dernier des grands seigneurs," d'après Saint-Simon, discutant un jour avec l'archevêque de Bordeaux " lui bailla trois coups de poing dans la figure et la poitrine, et, lui donnant plusieurs fois du bout de son bâton dans l'estomac, lui dit que, satts le respect dû à son caractère, il le renverserait sur le carreau ! "
Cette édifiante anecdote est rapportée dans les Mémoires de Richelieu. Elle vaut, à elle seule, tout le volume.
Frontenac n'était pas impunément fils et petit-fils de soldat. Si j'étais médecin, je dirais que la colère fut la température normale du sang, toujours bouillant, de ce fougueux Buade. Chez lui, l'emportement de l'esprit tenait de l'exubérance même du courage. C'est le défaut de la qualité. Que l'impétuosité de son caractère ne nous fasse pas cependant méconnaître l'admirable bravoure du héros. La colère est atavique, la vaillance, traditionnelle aussi : sachons excuser l'une en appréciant l'autre comme il convient.
Dans tous les cas, demeurons bien persuadés que les violences grotesques, les brusqueries ridicules, et les frasques légendaires de Frontenac causèrent à ses contemporains, vivant avec lui en contact immédiat, essuyant, par conséquent, tout le feu des premières décharges, une impression beaucoup moindre que celle laissée dans l'esprit d'un lecteur moderne, Duchesneau, Champigny, Villeray, Perrot, Fénélon, Morel, tous les antagonistes de Frontenac, avaient non seulement l'habitude mais la pratique des grands gestes et des éclats de voix furibondes. Coups pour coups, telle était la méthode en usage chez le beau monde policé de l'époque.
Mais que les coups de canne de Frontenac ne nous fassent point oublier ses magnifiques coups d'épée. A quoi bon donner méchamment, comme exemple de la fureur brutale de Frontenac, la misérable bagarre du i6 août 1681, quand il est si facile de lui préférer, comme modèle accompli d'une noble, royale et patriotique colère, cette autre scène, pathétique et grandiose, qui se joua, le matin du 16 octobre 1690, au salon du château Saint- Louis. Qui osera comparer le Frontenac du 16 octobre 1690, foudroyant du regard, de la voix et du geste, l'insolent parlementaire de Phips, au Frontenac du 16 août 1681, faisant sauter
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par la fenC-tre ce grand lièvre de Duchesneau ! Soyons donc éclectiques et sachons toujours choisir, dans le profil de nos grands hommes, le trait distingué, lorsqu'il est caractéristique. Je veux croire que, pour des esprits légers, il est fort amusant et très curieux de savoir que le père de Frontenac, Henri de Buade, roua de coups de poing le petit Louis XIII, mais je préfère infiniment mieux connaître et retenir que le grand-père de Louis de Buade, Antoine de Frontenac, sauva la vie d'Henri IV (i) et que son petit-fils, à son tour, sauva Québec et la Nouvelle-France.
(i) " Ce dernier {Antoine de Buade) compagnon de misère et de périls d'Henri IV, lui avait sauvé la vie dans une circonstance, où, le Roi étant attaqué par deux ligueurs, Antoine de Frontenac avait abattu le baron de Frinet d'un coup de sabre, tandis qu'Henri IV faisait son affaire de l'autre assaillant, le comte de Château-Regneault, en lui criant : Rends-toi, Philistin !
Cf : Margry, Introduction, pages XLVIII etXLiX, au tome Vième des Mémoires et Documents pour servir à l 'histoire des Origines françaises des pays d'Outre-Mer. — Paris — 1887 — Maisonneuve Frères et Ch, Leclerc, éditeurs.
{Note de la page 126)