‹ Frontenac et ses amis; étude historiqueChapitre 7 sur 36 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Quence personnelle, sociale et politique de Frontenac. — Ses partisans. — Madame de Frontenac, la plus habile, la plus

active et la plus fidèle de ses amis.

En outre du crédit superbe que sa femme possédait à la Cour, Frontenac (i) se recommandait fièrement par sa naissance, les al- . liés de sa famille, ses amis politiques, et, particulièrement, par une valeur personnelle incontestable au point de vue de la gloire militaire. A l'époque de sa candidature au poste de gouverneur du Canada, il avait à son actif trente années de bons services et trois victoires du plus bel éclat : Roses, Orbitello, Saint-Gothard. Tous les historiens honnêtes attribuent la première nomination de Frontenac à un généreux désir de Louis XIV de tirer de la pauvreté un brave ofiScier couvert de blessures. Rochemonteix, avec une impartialité et une largeur d'esprit qui l'honorent, n'hésite pas à déclarer qu' "z7 la méritait bien par ses services rendus sur les champs de bataille. "

Louis de Buade débuta sous les drapeaux en 1637, à l'âge de dix-sept ans. Il combattit en Flandre, en

(1) De tous ses titres: Louis de Buade, comte de Palluau et Frontenac, seigneur de l'Isle Savary, maître de camp du régiment de Normandie, maréchal des Camps et Armées du Roi, gouverneur et lieutenant- général pour le Roi eu Canada, Acadie, Isle de Terreneuve et autres pays de la France septentrionale, chevalier des Ordres de Jérusalem et de Saint-Louis.

Allemagne, au Piémont. En 1645, ^^ ^^^î^ ^^ siège de Roses, en Catalogne, aux côtés du marquis d'Huxelles, son oncle. En 1646, on le retrouve en Toscane et devant Orbitello où il eut un bras cassé en repoussant un corps de Napolitains. Il était alors maître de camp (colonel) du régiment de Navarre, En 1664, il assistait, avec le régiment de Carignan-Salières (i), à la journée de Saint- Gothard. Quand il reçut sa commission de maréchal des camps et armées du roi, il comptait déjà onze années de services. En 1669, à la demande du pape Clément IX, Louis XIV envoie des secours à Candie, capitale de Pîle de Crète, assiégée par les Turcs depuis au delà de trois ans. Frontenac passe en Orient avec ce contingent de troupes d'élite et s'enferme dans l'héroïque petite ville qui résiste encore deux mois après l'arrivée des Français. Il y eut de furieuses sorties et des combats partiels d'une audace et d'une bravoure légendaires. Mais enfin il fallut se rendre et capituler. L'île avait tenu un quart de siècle contre les Musulmans ; il était difficile d'exiger davantage. Tout fut perdu comme à Pavie,yî?rj V honneur.

Frontenac se recommandait à la Cour par sa famille. Filleul de Louis XIII, qui lui avait donné son propre nom au baptême, Louis de Buade se réclamait de son père Henri de Buade, chevalier, baron de Palluau, en Touraine, maître de camp du régiment de Navarre, premier maître d'hôtel et capitaine du château de Saint- Germain-en-Laye. Cet Henri de Buade était un des familiers de Louis XIII. Amis dès la plus tendre enfance, compagnons d'études et de jeux, ils passent ensemble leur brillante jeunesse. Ensemble ils chassent et tuent leur premier sanglier, ensemble ils jouent au soldat avec des sabres de bois. Ils sont au mieux en tout temps et en

(i) ** I/*établissement, en Canada, des soldats de ce régiment, écrit M. Henri Lorin, fut peut-être une des raisons de la nomination de M. de Frontenac, comme gouverneur de la Nou"velle-France. "

Cf : Lorin, Le Comte de Frontenac, page 2^,

toutes circonstances. Je croîs même, si ma mémoire ne me fait point défaut, que Jean Hérouard nous raconte, dans son Journal^ qu'à la suite d'une querelle enfantine le petit Buade administra une volée superbe de coups de poing à son futur seigneur et maître.

Frontenac se réclamait encore de son grand père Antoine de Buade (i) premier seigneur de Frontenac (2) chevalier des ordres du Roi, conseiller d'Etat, premier maître d'hôtel et capitaine du château et des chasses de Saint-Germain-en-Laye,et l'un des plus anciens et des plus fidèles serviteurs d'Henri IV. Intime ami du Béarnais, ce fut lui qui, lors des fiançailles de son maître et de Marie de Médicis, fut chargé de la galante mission de porter, à Florence, à la fameuse italienne, le portrait de son royal futur époux.

Frontenac se réclamait encore, et surtout, de sa mère Anne de Phélippeaux — une Phélippeaux d'Herbaut, fille de Raymond Phélippeaux, trésorier de l'Epargne, puis secrétaire d'Etat après son père et son frère. (3) C'était une maison célèbre, et même' illustre dès le commencement du treizième siècle, par les grands hommes qui en étaient sortis et les charges magnifiques dont ils avaient été revêtus. Sans m'astreindre à rappeler ici par le détail sa noblesse et son influence quasi irrésistible, je me borne à dire que cette famille, l'une des plus considérables de l'aristocratie française, fournit au royaume un chancelier, quatre grands officiers commandeurs des ordres du Roi et huit secrétaires d'Etat. Lr'un d'eux

(i) Voir note, à V Appendice ^ sur Antoine de Buade y et la généalogie de Frontenac.

(2) D'après Pierre Margry, le père d'Antoine de Buade, Geoffroy de Buade, serait aussi qualifié de seigfieur de Fronteuac en Agenois. Il aurait épousé Anne de Roque-Secondat.

Cf : Introduction au tome Vième des Mémoires et documents pour servir à l'histoire des Origines françaises des pays d 'Outre- Mer,

(^) Il existait plusieurs branches de Phélippeaux : Phélippeaux d'Herbaut, de la Vrillière, de Châteauneuf, du Verger, de Pontchartrain, de Maurepas, etc.

Louis de Phélippeaux, comte de Pontchartrain, succéda à Louvois — 7 novembre 1690— comme chancelier et secrétaire d'Etat, (i) Calculez le poids et mesurez le prestige que cette parenté avec le ministre donnait à l'autorité de Frontenac !

Puis venaient les parents par alliance : du côté des Phélippeaux, la marquise et maréchale d'Huxelles, la maréchale d'Humièjres, amies intimes de Madame de Sévigné, que la nomination de Frontenac, leur neveu, au poste de gouverneur du Canada, n'avait pas brouillées ; puis les beaux-frères.: Messires François d'Epinay, neveu de Bassom pierre, marquis de Saint-Luc, chevalier de l'Ordre du Saint-Esprit, gouverneur de la Guïenne, qui avait épousé sa sœur aînée, Anne de Buade ; — Claude de Bourdeille, comte de Montrésor, mari de Geneviève de Buade, le confident de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, et père de la célèbre duchesse de Montpensier, la Grande Mademoiselle ; Hyppolite de Béthune, comte de Selles, marquis de Chabris, etc, dit le comte de Béthune^ chevalier des ordres du Roi, conseiller d'Etat ordinaire d'épée, chevalier d'honneur de la reine Marie-Thérèse d'Autriche. Cet Hyppolite de Béthune était le frère de Marie de Béthune, première femme de François-Annibal d'Estrées, marquis de Coeuvres, lequel avait épousé, en secondes noces, Anne Habert de Montmort, veuve du marquis de Thémines et sœur de Henri-Louis Habert de Montmort, beau-frère de Frontenac ; — enfin le célèbre Henri-Louis Habert de Montmort, maître des requêtes de l'hôtel du Roi, l'un des Quarante de l'Académie française, mari de la troisième sœur de Frontenac, Henriette- Marie de Buade. (2)

Frontenac avait encore à la Cour pour le protéger et

(i) Son fils, Jérôme Phélippeaux, comte de Pontchartrain^ lui succéda au ministère, le 6 septembre 1699.

(2) Jal, dans son Dictionnaire de Biographie et d ^ Histoire ^^ page 623, donne à Frontenac deux autres sœurs : Jeanne, née en 1614, Claude, née en 1615 et un frère, Antoine, né en 1617. — Frontenac naquit en 1620.

Page 1