CHAPITRE PREMIER
Historique de la fièvre jaune en France. —Théories anciennes sur le transport de la fièvre jaune. — Théories modernes. — La fièvre jaune et le navire. — Conclusions.
Historique de la fièvre jaune en frange. ^ C’est au début du xviiU siècle que la fièvre jaune a fait sa première incursion d’Amérique en Europe, et au commencement du siècle dernier qu’elle est apparue en France.
D’ailleurs aucune épidémie de fievre jaune — dans le vrai sens du mot — n’a jamais eu lieu dans notre pays. Successivement en 1802, 1804, 1807, 1821, 1839 et 1886 quelques navires sont arrivés soit à Marseille, soit à Brest, provenant de l’Amérique centrale ou d’Espagne et ayant eu à leur bord pendant la traversée un certain nombre de cas de fièvre jaune; quelquefois même des ouvriers appelés à opérer le déchargement de ces navires ont été atteints.
En 1861, une vingtaine de cas de typhus amaryl se sont manifestés à Saint-Nazaire parmi des ouvriers ou des mate-
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lots ayant été en contact avec un navire arrivant de la Havane infectée.
Depuis, et notamment en 1891, 1892, 1894, 1898, 1899 et 1900, divers navires sont entrés dans les ports français après avoir eu quelques cas en cours de route, ou meme en présentant encore à leur bord au moment de rarrix'ée.
Lorsqu’on passe en revue cet historique de la fièvre jaune en France — aussi bien d’ailleurs que dans les autres régions européennes — on constate que, depuis 1870, les cas de fièvre jaune sont devenus de moins en moins nombreux à bord des navires pendant leur voyage. Avant 1870, de véritables épidémies ont quelquefois éclaté sur les navires en cours de traversée; dans la période postérieure, à cette date, il n’est plus survenu que des cas isolés.
Un fait se dégage en toute lumière, c’est que jamais la France n’a été — à aucun moment — le théâtre d’une véritable épidémie de fièvre jaune.
Théories anciennes sur le transport de la fièvre jaune. — La théorie généralement admise avant l’ère microbienne au sujet du transport maritime de la fièvre jaune se résume ainsi : un navire charge au port infecté une certaine quantité d’air contenant des miasmes; air et miasmes se répandent ensuite dans un pays indemne au moment de l’ouverture des cales et du déchargement.
« On ne peut se refuser à reconnaître aujourd’hui que la .fièvre jaune est bien plus importable par l’air enfermé dans l’intérieur d’un navire, lorsque cet air a été puisé dans un milieu contaminé, que par son équipage et par ses passagers'. »
Le même auteur remarquant que les voiliers sont plus , * Griffon du Bellav. La fièvre jaune aux Antilles en 1881. Nantes. 188i.
susceptibles d’importer la fièvre jaune que les paquebots à vapeur, cherche à expliquer le fait en ces termes :
cc Là est la différence capitale entre les paquebots et les voiliers. Les paquebots ne restent que peu d’heures dans leurs escales : grâce à leurs puissants moyens d’action ils débarquent rapidement leur chargement, en enlèvent un autre préparé à l’avance et reprennent la mer. Les voiliers, au contraire, restent des semaines et des mois à faire cette double opération ; ils s’imprègnent complètement de l’atmosphère de leur mouillage et, quand ils nous arrivent après quarante ou cinquante jours de mer, pendant lesquels ils n’ont parfois pas touché une seule fois à leurs panneaux, c’est bien l’air contaminé recueilli au point de départ qu’ils viennent déverser dans nos ports. »
La théorie ancienne du transport maritime de la fièvre jaune incriminait donc très nettement l’air infecté apporté par les navires d’un pays contaminé ; c’était cet air qui, en se répandant au milieu d’un pays indemne, amenait l’éclosion d’une nouvelle épidémie.
Pour les anciens, ni les malades, ni les hommes sains, ni les effets, ni les marchandises ne jouaient un rôle quelconque dans le transport du typhus amaryl et comme preuve nous citerons ici brièvement l’opinion de quelques-uns de ces auteurs.
Rôle des malades. — Lorsqu’on 1821 la fièvre jaune se déclara au lazaret de Pomègue, à Marseille, sur un certain nombre de voiliers qui s’y trouvaient en quarantaine, tous les malades furent successivement transportés et soignés à l’infirmerie de Ratoneau, où plusieurs moururent : aucun cas de contagion ne se 'produisit dans Uhopital autour de ces malades. Bien plus, un de ces hommes avait subi la première atteinte du mal chez lui, dans Marseille, et ne fut amené au lazaret que plus tard ; personne ne fut contaminé ni dans sa maison, -ni en ville.
Aussi bien Fauteur du travail auquel nous empruntons ces documents S et qui était médecin du lazaret, n'était-il pas peu surpris ; il ne pouvait comprendre comment une maladie qui lui paraissait si éminemment contagieuse sur les navires cessait tout d’un coup de l’être lorsque les malades étaient transportés au lazaret. Impuissant à concilier, dans ses conclusions, la conduite de l’épidémie, avec les théories quarantenaires que Fintendance sanitaire de Marseille l’avait chargé de défendre, il conclut son mémoire en ces termes :
« En vain on opposerait que la maladie ne s’est communiquée à aucun individu du lazaret : n’est-ee pas à l’air pur et à la ventilation journalière à laquelle il est exposé que les maladies les plus contagieuses hors de ses murs cessent de le devenir lorsqu’elles sont renfermées dans cet asile de salut pour l’humanité ! »
Lors de l’épidémie de Pasajes (Espagne), en 1823, le D" Arruti termine son étude sur cette épidémie par les conclusions suivantes- :
« Il résulte donc que cette fièvre, examinée selon le caractère qu’elle présente, n’offre point des indices de contagion de la part des individus. On découvrit ensuite que beaucoup de personnes, éludant les règlements sanitaires, sortirent sans certificat de santé et emportèrent avec elles des hardes, même lorsqu’elles provenaient des maisons où des gens étaient morts ; mais, malgré tout ceci, la maladie ne se répandit pas le moins du monde dans le pays environnant... Si cette maladie eût été transmissible par le contact individuel, qui aurait pu en arrêter les progrès ? Aucun pouvoir humain. »
Plus tard à Saint-Nazaire, en 1861, la même conclusion touchant la non-contagiosité delà fièvre jaune par les malades
* Labrie. Robert, Müraire et Gir.ard, médecins et chirurgiens du lazaret. Observations sur la fièvre jaune importée de Malaga à Pomègue. Marseille.
® Conseil général de Santé. Second rapport sur la fièvre jaune. Londres 1853.
s’imposa à l’esprit de Mélier ^ Un seul fait vint jeter le trouble dans son esprit ; le cas du D'' Chaillou. Et même, malgré ce fait, Mélier ne craignit pas d’insérer dans son rapport les lignes suivantes ; « Il faudrait bien se garder pourtant d’exagérer les conséquences de cette observation, et, s’il en résulte, comme je le crois expressément, que la grande loi qu’avait voulu poser Chervin n’est pas aussi absolument vraie qu’il le soutenait avec une si profonde conviction, il en résulte aussi qu’elle reste vraie dans la majorüé des cas et, après le fait de Saint-Nazaire comme auparavant, la transmission d’homme à homme doit être considérée, dans nos climats, comme une exception. »
Rôle des hommes sains. — Il faut examiner maintenant si des hommes sains, débarquant d’un navire infecté, peuvent transporter l’épidémie avec eux. A cela Mélier nous répond par les faits observés à Saint-Nazaire et nous dit qu’après leur départ du navire infecté les matelots qui se sont dispersés en diverses directions n’ont point eu de malades ni parmi eux, ni autour d’eux.
Rôle des effets. — Le rôle des effets, leur pouvoir infectieux ont été plus contestés; et cependant, dès 1850, le D" Chervin qui a longtemps lutté contre la théorie de la contagion de la fièvre jaune écrivait ces lignes’ :
« En 1839, dans un port de France, un médecin de la marine française livre impitoyablement aux flammes une énorme quantité de matelas, traversins, draps de lit, chemises, etc., pourquoi? Parce qu’il s’est imaginé que Ces objets recélaient sans aucun doute les germes de la fièvre jaune, attendu qu’ils répandaient, dit-il, une odeur infecte. Où a-t-il vu brûler des effets à l’usage des matelots malades delà fièvre jaune? Est-ce à la Martinique? Est-ce à la Gua-
* jVIéuer. Relation de lafîèvre jaune survenue à Saint-Nazaire, 1861. Paris, 1863.
- Chervix. Bulletin de l’Académie de Médecine, 1831, t. VII, p. 430.
deloupe? Non, dans aucune des Antilles on ne brûle les hardes qui ont servi aux individus atteints du vomito. Ces hardes sont souvent vendues à l’encan et portées sans avoir été soumises à aucune précaution sanitaire. J’ai même vu fréquemment, dans les hôpitaux de ces îles, des soldats atteints d’affections légères occuper les lits encore chauds de leurs camarades morts de la fièvre jaune,, sans qu’on eût même jugé nécessaire d’en changer les draps. Quiconque a fréquenté les hôpitaux des Indes occidentales, en temps d’épidémie, a pu être témoin de semblables faits. »
Leblanc, ancien chirurgien en chef de l’hôpital militaire de la Pointe-à-Pitre, déclare, lui aussi, qu’il a vu des individus occuper immédiatement les lits où venaient d’expirer les malades atteints de la fièvre jaune, encore imprégnés de matières ou de déjections récentes, ne pas être affectés de cette fièvre et il ajoute qu’une multitude de faits analogues sont à sa connaissance.
A la fin de l’épidémie de 1793 à Philadelphie, les autorités de la ville vendirent au Ministre de la République française près le gouvernement des États-Unis les fournitures de l’hôpital de Bush-Hill qui, en trois mois, avaient servi à environ mille malades de la fièvre jaune. Elles furent données aux blessés français venant de Saint-Domingue sans avoir été soumises à aucun moyen de désinfection et ne causèrent aucun accident.
Rôle des marchandises. — Déterminer le rôle exact des marchandises dans le transport de la fièvre jaune fut une des principales préoccupations de Méfier lors de l’épidémie de Saint-Nazaire : il y avait là, en effet, un point capital et intéressant le commerce à un haut degré.
Méfier ^ devant les faits observés, n’hésite pas à constater
’ Lefort. Mémoire sur la non-coutagion de la fièvre jaune.
* Mélier. Loc. cit.
que ce rôle est nul, et A'oici le résumé de ses conclusions à cet égard :
« Pas un seul accident n’est attribuable aux marchandises : c’est d’ailleurs l’avis de Pym, inspecteur des quarantaines anglaises et de Michel Lévy. Tous les hommes quij en dehors du navire, ont manié, déplacé, et reçu les marchandises sont demeurés indemnes ; il n’y eut aucun exemple de transport de la maladie par la cargaison ; celle-ci ne peut donc, par elle-même, donner lieu à aucun accident et dans aucun cas elle ne saurait être à craindre... »
Nous voyons donc que — depuis la première apparition de la fièvre jaune en Europe — tous les auteurs se sont plus ou moins accordés pour constater que cette afîèction n’était pas contagieuse d’homme à homme, qu’elle ne se transportait pas par l’intermédiaire des malades, des effets ou des marchandises, et ils concluaient — pour désigner la cause des épidémies — au transport d’un air infecté et chargé ,de miasmes qui s’était emmagasiné dans les cales lors du séjour dans un port contaminé.
Théories modernes sur le transport de la fièvre jaune. — La question en était à ce point au début de l’ère microbienne : grâce aux découvertes de Pasteur on reconnut que les maladies infectieuses étaient causées par des infiniment petits qui, répandus dans la nature, y proliférant même, contaminaient les individus se trouvant dans le milieu où ils vivaient.
C’est pourquoi, tout d’abord, au lieu d’assister à un progrès, en matière de police sanitaire maritime, nous nous trouvons au contraire devant un recul. On craint partout ces germes infectieux, on les redoute sur les malades, sur les effets, sur les marchandises, sur le navire lui-même et les mesures de surveillance redeviennent plus étroites que jamais. On calcule des périodes d’incubation pendant lesquelles, J es
passagers sains doivent demeurer enfermés dans les lazarets ; on recherche des méthodes de désinfection aptes à détruire le germe infectieux partout où il peut se rencontrer et Ton se trouve —lorsqu’il s’agit de stériliser pour ainsi dire tout un navire et tout ce qu’il porte d’hommes et de marchandises — devant un problème irrémédiablement insoluble.
Heureusement cette période ne dura pas longtemps, aussi bien pour la fièvre jaune que pour les autres maladies pestilentielles exotiques dont nous traiterons dans les chapitres suivants : connaissant les microbes on détermina bientôt leur histoire naturelle, leurs conditions d’existence et on fut amené à conclure que certains d’entre eux ne pouvaient être véhiculés que par des intermédiaires — insectes, rats, eau ou poussières, — et la lutte contre ces intermédiaires se substitua àcelle organisée jusqu’alors contre le microbe seul.
C’est à Carlos Finlay, que revient l’honneur d’avoir émis pour la première fois, en 1881, l’hypothèse d’après laquelle le moustique était l’agent propagateur de la fièvre jaune. Malheureusement ce savant, bien qu’ayant pressenti la vérité, ne put, par ses expériences, en fournir la démonstration.
Neuf années se passèrent durant lesquelles Laveran et Ronald Ross établirent que le transport du paludisme s’effectuait par un moustique spécial, l’anophèles claviger. On reprit alors les premières expériences de Finlay sur la fièvre jaune et peu à peu — chacun apportant sa part à l’œuvre commune — on parvint jusqu’aux connaissances actuelles.
Walther Reed, Caroll, Agramonte et Lazear recommencent tout d’abord les expériences de Finlay dans des conditions nouvelles, les complètent en certains points et parviennent à établir - :
^ C.\RLOS Fi-NLay. Articles publiés dans Cronica medico-quh'urgica de la Eabana et Anales de l’Academia de sciencias medicas de la Habana, 1881-1884.
* W.\i,THER Reed, Carole, Agramonte et Lazear. The etiology of yellow
« 1“ Que le virus du typhus amaryl circule avec le sang.
2“ Que le stegomya fasciata — infecté depuis au moins douze jours — est capable de propager la maladie.
3° Que le stegomya fasciata est le seul moustique pouvant jouer ce rôle. »
John-J. Guiteras^, puis Parker, Beyer et Pothier ^ reprennent la question et confirment Inexactitude de ces propositions.
Nous arrivons enfin au travail de Marchoux, Simond et Salimbeni^ Ceux-ci, envoyés en mission dansTAmérique du Sud par le gouvernement français, vérifient à nouveau les expériences faites par leurs prédécesseurs et leur apportent quelques compléments.
Ce sont les conclusions posées par ces auteurs que nous énoncerons ici ;
(c I. Ainsi que l’ont prouvé Reed, Caroll et Agramonte, la fièvre jaune est produite par la piqûre du stegomya fasciata.
IL Pour pouvoir déterminer la maladie chez l’homme, le moustique doit s’être infecté au préalable en absorbant le sang d’un malade pendant les trois premiers jours de la maladie.
III. Le moustique n’est dangereux qu’après un intervalle d’au moins douze jours écoulés depuis qu’il a ingéré du sang virulent.
IV. Le contact avec un malade, ses effets ou ses excrétions est incapable de produire la fièvre jaune.
lever : preliminary note ; an additional note ; a supplémentai note. Experimental yellow fever. The prévention of yellow lever. 1900 à 1901.
* JoHN-J. Gïïiteras. Experimental yellow fever at the inoculation station of the sanitary department of Habana with a wiew to producing immunization, 1901-1902.
- P.ARKER, Beyer et Pothier. Study of yellow fever, 1903.
® Marchoux, Simoxd et S.alimbesi. La fièvre jaune. Annales de l’Institut Pasteur, novembre 1903.
V. La fièvre jaune ne peut affecter un caractère contagieux que dans les régions qui possèdent le stegomya fasciata.
VI. La prophylaxie de la fièvre jaune repose tout entière sur les mesures à prendre pour empêcher le stegomya fasciata de piquer l’homme malade et l’homme sain.
VIL II faut tenir compte de ce fait que la période d’incubation de la fièvre jaune peut se prolonger jusqu’à treize jours. »
Puis dans le cours de leur étude Marchoux, Simond et Salimbeni envisagent la question du transport de la fièvre jaune par les navires et voici les principes généraux qu’ils posent à ce sujet ;
« 1. L’existence du stegomya fasciata dans le pays est la condition du développement d’une épidémie amaryle.
IL Dans une région où elle est inconnue, cette espèce peut ou non, suivant des conditions climatériques faciles à déterminer, s’y multiplier si elle est importée.
III. Là où ce moustique est présent, une surveillance rigoureuse doit être exercée vis-à-vis des personnes en provenance d’un lieu contaminé.
IV. Si, chez un individu mis en observation, se manifeste, à un moment donné, une élévation de température, cet individu doit être isolé non des hommes, mais des moustiques.
V. Les désinfections des effets usagers, des marchandises ou de tous autres objets ne sont d’aucune nécessité.
VL A l’arrivée dans un pays — où le stegomya fasciata n’existe pas, mais peut vivre, — d’un navire provenant d’un port où sévit la fièvre jaune, on doit chercher tout d’abord à détruire les stegomya fasciata si l’on craint qu’il en existe à bord. »
Fièvre jaune et stegomya fasciata étant intimement liés puisque l’une ne peut exister sans l’autre, il importe donc au plus haut degré de déterminer les régions dans lesquelles
Frontières et Prophylaxie. Chantemes-se et Boi-el.
Ed,. OberUfh^ Gr.
Jmp. M-oitroccf
Cartel . DISTRIBUTION GÉOORAPHIOUE dnSTEGOMYA FASCIATA d'après les rech-erch.es de Théobald ^ Lavera n , etc.
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