‹ Frontières et prophylaxieChapitre 9 sur 45 · DATE DATE DE · texte numérisé non relu

DATE DATE DE

DE l'eSC.ALE la CONT.AM1N.ATION

Diégo-Suarez.

Tamatave . , La Réunion Ile Ma.!irice

13 octobre.

15 octobre.

18 octobre.

20 octobre.

novembre.

novembre.

novembre.

décembre.

S’il ne s’agissait ici que d’un seul port on pourrait admettre peutêtre une simple coïncidence, mais il est étrange de voir que quatre ports ont été successivement et presque simultanémentdéclarés contaminés dans un laps de temps très court suivant le passage, dans ces mêmes ports, d’un navire présentant une forte mortalité sur les rats.

En disant que quatre ports furent contaminés, nous pourrions être taxés d’inexactitude; en effet Diégo-Suarez n’eut pas de cas humains' — cette année-là du moins, — mais un navire qui s’y trouvait sur rade et qui prit une partie du chargement du Yang-Tsé fut contaminé et eut par la suite à son bord, non seulement de la mortalité sur les rats, mais encoré des cas de .peste humaine. L’observation de ce navire est citée plus loin.

Il est donc établi qu’aussitôt après le passage d'un bateau présentant une mortalité anormale sur les rats, cette mortalité des rongeurs s'est rèproduite dans les ports où le

bateau s'est arrêté et qu’elle a été suivie, à peu de temps de là, de cas de peste humaine. Conclusion : un navire peut souffrir d'une très forte épizootie, sans cependant présenter de cas humains— critérium d'immunité adopté jusqu’à présent par la majeure partie des autorités sanitaires — et être néanmoins une cause de contamination pour les ports touchés.

Navires avec présence de mortalité sur les rats, et présence de cas humains.

Obs. X. — Le navire Turkistan. venant de Port-Saïd, eut en fin décembre 1899 et au commencement de janvier 1900 une forte épizootie sur les rats, épizootie dont le début fut nettement remarqué comme s’étant produit dans la cambuse. Environ trois semaines après, le cuisinier tomba tout à coup malade avec des symptômes tels que le capitaine reconnut de lui-même la peste bubonique. Ce malade qui pouvait causer des difficultés quarantenaires au navire, fut transbordé dans un port de la côte indienne sur un autre navire de la même compagnie rentrant en Europe. Le Turl.istan, après avoir effectué ce transbordement, continua sa route et toucha vers le 8 janvier 19(i0 à Mascate et quelques jours après à Bender-Abbas. Il n’y eut aucun autre malade. Les marchandises furent débarquées dans ces deux ports et Mascate fut contaminé par la peste en fin janvier 1900 et Pile de Kichm en février de la même année.

Nous retrouvons là un fait à peu près semblable à celui du Vang-Tsé ; mais le point remarquable a été la présence d’un malade à bord. Malgré l’éloignement de ce malade, le navire a continué d’être dangereux, tandis qu’aucun cas de peste ne s'est produit pendant le même temps à bord du bateau qui avait assumé la responsabilité de recevoir en transbordement le contagieux lui-même. ,

Obs. XL — La Gironde, ayant Diégo-Suarez pour port d’attaché, prenait en transbordement, le 13 octobre 1898, une partie des marchandises transportées par le Yang-Tsé (voir l'observation de ce navire). Elle embarqua une assez grande quantité de pommes de terre. Fait à noter : ces pommes de terre étant — comme nous l’avons dit plus haut — contenues dans des caisses à claire-voie, les matelots chargés de les manipuler purent apercevoir des cadavres de rats dans quelques-unes de ces caisses.

Le navire partie 13 au soir pour la côte orientale d’Afrique ; le loil fait escale à Mozambique et le 17 à Beïra, dans les mêmes conditions.

C’est à cette date — c’est-à-dire le 17 octobre — que débuta la mortalité sur les rats qui se manifesta tout d’abord dans la cambuse. Cette mortalité apparut encore plus clairement à l’ouverture des cales, le 21 octobre, dans le port de Lourenço-Marquez, et c’est à ce moment que l’on trouva dans les divers compartiments du navire un grand nombre de cadavres de rats.

Le médecin ne fut pas informé de ce fait, auquel on n’attacha d’ailleurs aucune importance, un matelot ayant affirmé que cette destruction des rats était due au poison qu’il avait placé et qu’il tenait, disaitil du matelot du Yang-Tsé; il toucha donc la prime habituelle.

Le déchargement commença le 21, et une partie des marchandises fut transportée dans les docks de la douane de Lourenço-Marquez. Pendant ce même temps le service des approvisionnements fut fait et le navire entra en relations également avec un autre point du quai où était située la glacière de la ville.

hd. Gironde quitte Lourenço-Marquez le 28 et fait retour par les mêmes escales qu’au voyage d’aller, toujours sans y laisser de marchandises et n’opérant qu’un échange de passagers.

Le 2 et le 3 novembre, c’est-à-dire la veille et l’avant-veille de l’arrivée à Diégo-Suarez, deux hommes tombèrent malades à bord, présentant des symptômes suspects ; le premier était un Malgache employé au service de la cambuse, et le second était le deuxième cambusier, un Européen.

L’indigène meurt avant d’arriver à Diégo-Suarez; quant à l’Européen il était encore vivant et devait guérir par la suite.

Au moment de l’arraisonnement à Diégo-Suarez, le médecin de la Gironde porte ces faits à la connaissance de l’autorité sanitaire, la priant d’examiner le malade. Après examen le.médecin de la santé écarte le diagnostic peste et pose celui de malaria; un des considérants qu’il mit en avant était que la peste n’avait jamais passé l’équateur. C’était en effet le premier cas de peste qui se produisait dans l’hémisphère austral.

La libre pratique est donc accordée et le malade envoyé à l’hôpital ; aucun examen bactériologique n’est pratiqué, le matériel bactériologique faisant défaut, mais le symptôme bubonique est nettement constaté.

Le 11 novembre suivant— c’est-à-dire dix jours plus tard—la Gironde repart pour un nouveau voyage sur la côte orientale d’Afrique. Le jour même du départ, après que le navire eût pris la mer, vers lesoiretle lendemain 15 novembre, deux autres Malgaches sont atteints et. avec des symptômes tellement nets que le médecin du bord, n’hésitant plus déclare en arrivant à Mozambique avoir deux pesteux buboniques.

Le navire, repoussé de ce port, ne continue pas son voyagent l’on décide de retourner en pays français, c’est-à-dire à Üiégo-Suarez, où l’on pouvait trouver du secours; en effet aucun des ports portugais du littoral ne disposait d’un lazaret et la Gironde aurait été inlailliblèment repoussée de partout. Du 16 au 18 novembre cinq autres indigènes — chauffeurs et matelots — sont atteints successivement.

Cette observation — plus complète que toutes les autres — a sur elles Favantage de fournir un tableau de révolution de la peste à bord d’un navire depuis le moment où il a été contaminé, jusqu’à l’éclosion des cas de peste humaine, y compris l’épizootie intermédiaire. Elle a été recueillie au jour le jour parle D‘’ Hamel, médecin sanitaire maritime de la Gironde, et tous les faits ont été contrôlés par l’un nous qui succéda au D'’ Hamel comme médecin sanitaire maritime et prit son service à bord aussitôt après la fin de cette épidémie.

Il est facile de remarquer que — exactement comme dans les villes — l’épizootie débute presque immédiatement après la contamination initiale et que les cas humains ne se manifestent que trois semaines plus tard environ. A bord d’un navire nul doute n’est possible; les moindres indispositions sontconnues du médecin surtout lorsqu'elles frappent des indigènes, qui se font de suite porter malades afin de tâcher, par ce moyen, d’échapper au travail. Enfin la date de la contamination est ici certaine puisque la Gironde faisait un service annexe, qu’elle ne quittait jamais les parages où elle naviguait et qu’elle était dans l’Afrique du Sud depuis plus de deux ans sans avoir jamais été en contact avec un pays infecté. Il n’en existait d’ailleurs aucun dans les régions par elle parcourues.

De même que dans les villes les épiciers et les débitants de denrées alimentaires sont atteints les premiers par la peste, à bord les premières victimes sont les cambusiers, c'est-à-dire les hommes qui passent la majeure partie de leur temps dans le local où sont placées les provisions. Rien dans cette épidémie

n"a pu faire soupçonner la contagion d’homme à homme, lès malades atteints ayant été tour à tour des chauffeurs arabes et des matelots malgaches logeant séparément, ne mangeant pas ensemble et communiquant fort peu entre eux. De même aucun de ceux qui furent appelés à soigner les malades n’a été contaminé.

Nous retrouvons donc ici, en raccourci, un tableau identiquement semblable à celui que nous avons signalé dans les habitations des villes infectées.

Il reste à trancher un point plus particulièrement intéressant : la Gironde a-t-elle été cause de propagation pesteuse dans ses diverses escales? A cette interrogation les faits répondent d’une manière précise. C’est quelques jours après son passage à Lourenço-Marquez — où le navire avait laissé ses marchandises — que la mortalité des rats débuta à la fois dans les docks et à la glacière; un mois environ après le passage de la Gironde le premier cas humain se produisit à cette môme glacière, située à une des extrémités de la ville, tandis qu’au même moment d’autres cas se montraient dans le quartier indien, à côté des docks de la douane, à l’autre extrémité de Lourenço-Marquez.

C’est donc, comme dans l’épidémie du Yang-Tsé, pendant que se produisait la mortalité des rats à bord que le navire a été dangereux et dangereux avant même d’avoir présenté des cas humains. Dans les escales où elle n’a pas laissé de marchandises, débarquant seulement des passagers, la Gironde n’a pas créé de foyer pesteux.

Il est nécessaire maintenant de mettre en parallèle ces deux observations qui, au point de vue épidémiologique, se complètent l’une par l’autre.

Sur la carte de la région dont il s’agit traçons l’itinéraire des deux navires en question : nous voyons que le Yang-Tsé, arrivant à Diégo-Suarez le 30 octobre avec de la mortalité sur les rats, est cause de la contamination de quatre escales con-

sécutives en y comprenant la Gironde et que ce dernier navire ayant pris le germe de 1 infection avec les marchandises du Yang-Ts'', transporte la peste dans une de ses escales, la seule où il opère un déchargement.

En ce qui concerne Diégo-Suarez il n’a pas été possible d’établir si des cas humains s’y produisirent en 1898 ; un décès suspect y fut enregistré cette année-là, mais le doute subsiste, aucun examen bactériologique n’ayant été pratiqué. Toutefois, l'année suivante, à la même époque, onze cas de peste furent diagnostiqués avec examen microscopique positif. N’est-il pas bien probable que ces onze cas ont été la répétition d’une petite épidémie demeurée inaperçue l’année précédente ?

Il est presque inutile d’ajouter que, dans les deux observations du Yang-Tsé et de la Gironde la bonne foi de quiconque ne saurait être suspectée au point de vue des déclarations sanitaires ; les capitaines et les médecins des deux navires firent exactement leurs déclarations aux autorités des divers ports, mais à ce moment— 1898 — le rôle des rats dans la propagation de la peste avait à peine droit de cité dans la presse scientifique et la question étiologique était encore fortement discutée.

Voici enfin deux observations du même genre que les précédentes.

Obs. XII. — Le Laos'séjourne dans le port contaminé de Hong-Kong du 1®'’ au R juin 1901. Il arrive à Saigon le 8 juin suivant et c’est après le départ de ce port qu’est constatée la mortalité sur les rats. Cette épizootie passe sur le moment inaperçue et ce n’est que plus tard que son existence et son début sont établis. D’après les renseignements recueillis ultérieurement elle avait commencé dans la cambuse pour se généraliser ensuite dans tout le navire et à l’arrivée au Frioul on trouva des cadavres de rats dans les divers compartiments du bateau.

Le premier malade vient à la visite le 29 juin, c’est-à-dire environ trois semaines après le début de l’épizootie. Ce malade est présenté aux autorités sanitaires de Suez qui écartent le diagnostic peste. Le

navire est donc admis en libre pratique et traverse le canal; c’est en Méditerranée et au Frioul que se produisent les vingt autres cas, tous sur des chauffeurs arabes et tous de peste bubonique.

Lorsque tout le monde eut été débarqué du.navire la peste disparut parmi l’équipage et personne ne fut plus atteint dés le 11 juillet, c’est-à-dire aussitôt que la période d’incubation eut été écoulée.

Obs. Xlll. — Le Sénégal touche à Alexandrie contaminée le 22 août 1901, et arrive à Marseille le 26 du même mois, sans que rien d’anormal se soit produit durant la traversée. Le navire séjourne dans le port jusqu’au U septembre.

A cette date le Sénégal part pour un nouveau voyage et le 16 on constate à bord un premier cas de peste bubonique. Le Sénégal rentre aussitôt à Marseille, est envoyé au Frioul et le lendemain 18 un nouveau cas de peste se produit à bord. C’est alors seulement qu’on s’aperçut qu’une épizootie sur les rats avait eu lieu antérieurement sur le navire et qu’on put trouver encore un assez grand nombre de rats malades ou morts. L’examen bactériologique démontra chez eux la présence du microbe de la peste.

Tout le monde est débarqué et la courte manifestation épidémique se termine.

Nous avons là deux exemples superposables, et nous pourrions en citer beaucoup d’autres : contamination du navire dans une escale infectée, épizootie qui demeure inaperçue parce quelle se produit dans les fonds du bateau, et enfin, environ trois semaines après le départ du lieu infecté, constatation du premier cas humain.

Il ne manque à ce tableau — pour représenter les événements survenus sur le Vanff-Tsé et la Gironde — que la contamination par le navire des ports d’escale visités. Ôn pourra nous objecter, par exemple, que Marseille ne fut pas contagionnée malgré la présence dans son port, durant quinze Jours, d’un bateau ayant une épizootie à bord. A cela nous répondrons qu en 1901 et 1902 le service sanitaire a été amené à plusieurs reprises à constater chez les rats, à Marseille, des symptômes plus que suspects, et que, quelques mois plus tard (septembre 1903), une trentaine de cas de peste humaine

ont éclaté parmi les ouvriers d’une fabrique de papier à Marseille ; six sont morts \

Reste une autre condition étiologique qui apporte à son tour des éclaircissements. En eliet, dans cette question de la propagation de la peste on ne peut méconnaître le rôle joué par la chaleur et le climat; ils ont sur l’épidémie une très grande influence. Depuis longtemps déjà les auteurs qui se sont occupés de la peste ont remarqué que la température, les vents régnants, Thumidité, en un mot que tous les agents climatériques ou atmosphériques exerçaient une action réelle sur Féclosion, la durée, l’extinction ou la répétition des épidémies de cette nature.

Dans un article sur la peste, Mahé ^ résume ainsi son opinion ; « La peste n’aime pas les régions ultra-tropicales, dont la chaleur paraît en neutraliser les germes, ou en arrêter le développement... En plusieurs villes on a remarqué l’action des vents du sud... l’humidité aidée de la chaleur et accompagné des vents du sud, telles semblent être les conditions les meilleures pour l’éclosion d’une épidémie... »

Grâce aux découvertes microbiologiques nous pouvons être plus précis et dire que la dessiccation et la chaleur ont une action certaine sur le bacille de la peste, puisque, en une heure, ce microbe est tué à + S8".

Si l’on dresse un tableau des principales villes successivement contaminées en ces années dernières, qu’on ajoute à ce tableau l’indication de leur latitude nord ou sud, et qu’on inscrive en regard deux dates, celle à laquelle ces villes ont été infectées pour la première fois et celle où

' Enquête faite par M. Chantemesse à la suite de laquelle fut pris le décret qui etiseait la dératisî-tion des navires suspects avant le déchargement. L’application de ce décret fut suspendue après la décision'de la Conférence de 1903; elle vient heureusement d’être rétablie grâce à l’initiative de M. Mirman, directeur de l’Assistance et de l’Hygiène publiques, au Ministère de l’Intérieur.

- M.vhé. Article Pesle. Dictionnaire de Dechambre.

leurs épidémies se sont réveillées, les constatations suivantes s'imposent aux yeux de l’observateur ;

1“ La zone équatoriale proprement dite a été jusqu’à présent fort peut touchée par l’épidémie; et encore, dans les régions chaudes où la peste s’est montrée, l’épidémie n’a toujours frappé que les contrées assez élevées, celles où la température était par conséquent moins torride.

2° Une double zone — s’étendant de chaque côté de la précédente — et située à peu près sous la latitude de Bombay voit la peste durer toute l’année avec des alternatives de croissance et de régression.

3® Au delà des tropiques les épidémies se produisent à des époques dilférentes de l’année, mais toujours de plus en plus tardivement au fur et à mesure que I on va en remontant vers le pôle, c’est-à-dire au commencement des chaleurs dans chaque pays-: exemples : Djeddahen mars, Glasgow en août.

4® La même marche s’observe dans l’hémisphère austral en tenant compte du renversement des saisons ; exemple : Beyrouth (33® 50' N.) en mai et le Cap (33® 56' S.) en janvier, saisons à peu près correspondantes.

5® Enfin plus on s’élève en latitude dans l’hémisphère boréal ou plus on descend dansl’hémiphère austral, toujours en prenant Bombay comme centre, plus la durée de l’épidémie est brève dans chacune des villes.

D’autres facteurs interviennent, qui apportent des modifications à ce tableau : ce sont en particulier les vents spéciaux à chaque région et les moussons qui amènent dans certains pays de latitude égale un refroidissement ou une élévation notable de la température.

Nous avons vu que le navire — au point de vue de la police sanitaire maritime — doit être considéré comme une portion détachée d un territoire contaminé, avec cette restriction que le navire, en se déplaçant, devient justiciable des conditions de température, quelquefois les plus diverses.

HYG. INTERNAT

imposées par son itinéraire. Il est évident que pour une maladie sur laquelle l’action de la température est des plus nettes, ce point a une importance particulière. Par exemple du fait que les régions de l’hémisphère austral sont restées indemnes pendant longtemps, ne peut-on pas conclure qu’un navire séjournant un temps assez prolongé dans la zone équatoriale ait pu — malgré une contamination antérieure — y redevenir indemne par la seule action d’une chaleur très élevée ?

Si Mahé pouvait écrire autrefois : « La peste n’a jamais été signalée dans l’hémisphère austral. Jamais elle n’a franchi l’Atlantique pour gagner le Nouveau Monde », il ne pourrait avancer cette proposition aujourd'hui, car la peste a gagné l’hémisphère austral à la fois dans ses parties les plus éloignées : Australie, Afrique du Sud, Amérique du Sud.

Gomment ces pays qui avaient pu conserver si longtemps leur immunité dans les temps anciens l’ont-ils vu disparaître tout à coup, à la première invasion moderne de la peste? N'est-ce point dans les conditions nouvelles, créées par la vie moderne, qu’il faut chercher la cause de cette cessation de l’immunité des régions australes ?

Sans doute les relations commerciales avaient moins d’intensité jadis et les chances de contagion étaient moindres. Mais semblable immunité ne saurait être due à la seule cause d'une faiblesse de transactions. Plusieurs conditions ont dû. intervenir pour faire cesser l’état réfractaire et, parmi elles, l’abréviation de la durée des traversées a sans doute été l’une des plus importantes.

Si la navigation était autrefois moins active, elle était surtout moins rapide et les navires, séjournant un temps assez long sous les tropiques, finissaient par y subir une véritable désinfection qui les rendait inoffensifs au delà de la ligne. Il est permis de croire que les pays de l’hémisphère austral ont été contaminés de nos jours parce que des navires plus rapi-

des, ont franchi en un temps plus court la ceinture de défense formée par la zone équatoriale, cuirasse suffisante jusqu’alors et devenue caduque aujourd’hui.

Une autre constatation de même ordre, visant l’action de la température sur la peste à hord des navires, s’impose quand on étudie la marche de l’épidémie actuelle. Si les contaminations dans un sens parallèle à l’équateur et sous une latitude à peu près égale se sont faites à de longues distances, par contre les contaminations, qui se sont opérées verticalement à l’équateur ont été lentes. Ainsi l’étape Hong-Kong (22° 16' N.) à Bombay (18® 53' N.) a été parcourue par la peste en un seul voyage; au contraire il a fallu près de quatre années à la peste pour passer de Bombay à Bassorah (30° 4o' N.).

Conclusions. —Les exemples cités, les constatations concernant l’action des conditions climatériques et atmosphériques permettent de comprendre maintenant comment la peste a pu sortir du Yun-Nam pour infecter le monde entier par escales successives..

Dans cette région du Yun-Nam la peste règne à l’état endémique avec de petits éclats de recrudescence printanière. A cette période annuelle elle s’étend peu à peu et gagne, par la migration des rats qui infectent leurs congénères, une région plus ou moins étendue. Supposons qu’en une certaine année les conditions climatériques soient devenues plus favorables, soit par l’élévation du degré thermique, soit par sa durée, alors il sera possible de comprendre que la peste ait atteint un des nombreux ports fluviaux de l’intérieur de la Chine, et trouvé là une jonque ou un sampan pour se porter soit à Canton, soit à Hong-Kong, soit à Chang- Hai.

Tholozan pouvait écrire, en 1882, dans une note à l’Académie des sciences ; « Dans aucune des épidémies auxquelles nous faisons allusion, la transmission à grande distance n’a

pu être démontrée; tout s’accorde, au contraire, pour faire penser qu’aucune contamination de ce genre n’a eu lieu. » Il s’agissait en effet de la Perse, c’est-à-dire d’une contrée sans navigation fluviale. Si le Yun-Nam était semblable à la Perse au point de vue de la géographie physique, la peste n’en serait pas sortie, l’épizootie des rongeurs ne pouvant avoir qu’un rayon relativement restreint, surtout dans un pays où elle est enrayée par l’hiver. La formule de Tholozan aurait pu paraître représenter toute la vérité. Mais que l’on fournisse à ces mêmes rongeurs un moyen de transport et on parviendra sans peine à effectuer une propagation rapide et lointaine de la maladie.

La peste arrive de la sorte dans un port maritime de la côte chinoise; la mortalité des rats s’y produit un mois avant l’apparition des cas humains et sans que l’attention des autorités soit mise en éveil ; les navires continuent donc à prendre leurs chargements et partent avec des patentes nettes.

L’un deux va jusqu’à Marseille — traversée demandant quarante Jours, par exemple; —durant le voyage l’épidémie évoluera donc à bord dans ses diverses phases depuis la mortalité des rats jusqu’aux cas humains, puisqu’elle aura tout le temps nécessaire pour l’apparition successive de cette série de phénomènes. A l’arrivée à Marseille les autorités sanitaires seront par conséquent averties parles cas humains ; c’est là l’observation du Laos.

Mais si ce navire, au lieu de se rendre directement à Marseille, fait escale à Bombay, — traversée ne demandant plus que quinze à dix-huit jours, — la peste n’aura encore exercé son action que sur les rats, les autorités sanitaires ne seront pas mises en éveil par la présence de cas humains : la libre pratique sera accordée et Bombay deviendra contaminé.

Alexandrie sera ensuite et de la même façon infecté par Bombay, par exemple.

A ce moment du voyage de la peste les traversées deviennent

déplus en plus courtes; en Méditerranée elles ne durent guère plus de quarante-huit heures en général. Un navire partant d’Alexandrie apportera à Srnyrne des rats malades et les débarquera, après leur avoir laissé à peine le temps d’infecter ceux du bord et une nouvelle épidémie aura lieu. Celle-ci se transportera à Constantinople, de là à Batoum, de ce port à Odessa ou à Trébizonde, toujours de la même façon et sans que rien puisse mettre sur la trace de la cause réelle de ces contaminations successives.

Voilà la difficulté qu’on rencontre à déterminer quel est le navire qui est responsable de la contamination d’une ville. Il l’infecte en effet en venant d’un port non encore déclaré dangereux la plupart du temps, et où seule l'épizootie des rats dans les docks aurait pu mettre l’attention en éveil. Lorsque les cas humains se manifestent, il n'est plus temps d’agir, car des navires contaminés ont quitté la ville depuis près d’un mois. Ils ont emporté avec eux, non pas des microbes à l’état sec sur des linges ou effets, par exemple, mais des animaux fraîchement inoculés qui en contamineront d’autres en cours de route si le voyage est assez long, de façon à introduire dans une nouvelle ville, pour l’infecter, une culture fraîche et virulente conservée dans un organisme vivant.

D’après ces données nous devons ranger les navires susceptibles d’apporter la peste en trois catégories :

I. Navires où s’est produit un ou plusieurs cas de peste bubonique — sans mortalité sur les rats, — cas de peste se manifestant sur des personnes embarquées pendant la période d’incubation ; ces cas auront toujours ce caractère d’éclater dans les six jours après le départ.

Ces navires ne sont pas dangereux pour les ports.

II. Navires où se sont produits — toujours sans mortalité sur les rats — des cas de pneumonie ou de septicémie pesteuses relevant d’un cas initial embarqué dans une escale.

Ces navires cesseront d’être dangereux pour les ports dès le

moment où les malades auront été convenablement isolés et les locaux désinfectés.

III. Navires où a été constatée de la mortalité sur les rats. On ne doit tenir aucun compte ici de la présence ou de 1 absence à bord de cas humains, puisque ceux-ci n’auront peutêtre pas même eu le temps de se manifester.

Ces navires sont extrêmetnent dangereux pour les ports, Sautant, plus que la seule cause véritable de danger — Vépizootie des rats — demeure la plupart du temps inconnue ^

* Comment s’exerce la contagion durât pesteux à l’homne sain? Le Journal of Hygiene vient de publier récemment (septembre 1906) un résumé des rapports de l’advisory Committee de l’Inde, pationné par le secrétaire d’Etat de rinde, la Société royale de médecine de Londres, et l’Institut Lister. Les divers auteurs qui ont écrit ces rapports ont assumé la tâche de soumettre à un contrôle expérimental l. s diverses assertions soutenues au sujet du rôle des puces dans la transmission de la peste et ils ont élucidé plusieurs points. Us ont reconnu que :

1» Les rats de l’Europe septentrionale et centrale sont porteurs d’une variété de puces (Ceratophylus l'asciatus) qui ne pique pas l’homme, tandis que les rats de l’Inde, de l’Australie, des Philippines, etc., servent de support à une autre race de puces (pule.x chéopis), laquelle attaque l’homme et le pique.

y» Un rat pesteux garni de cette variété depulex communique la peste à un rat sain avec lequel il n’a aucun contact, dont il est séparé par plusieurs grillagis épais, à condition que les mailles des grillages laissent passer les puces.

3» Quand les puces sont absentes les cobayes pesteux ne communiquent pas la maladie à leurs congénères avec lesquels ils vivent en contact intime; les femelles cobayes pest. uses n’arrivent même pas à infecter les petits quelles allaitent.

4» Dans une maison infectée de peste, il suffit de lâcher la nuit deux cobayes; le lenuemain on retire ces animaux couverts de puces et iis succombent bientôt à la peste.

5“ Des cobayes laissés en liberté dans une toaison pesteuse, même après qu’elle avait été désinfectée par le sublimé à 1 p. 730 et par l’acide sulfureux ont pris la peste dans la proporlion de p. 100.

6» Dans les maisons infectées on trouve des bacilles pesteux dans l’estomac des puces une fois sur cent quand il s’agit de puces de l'homme et trente fois sur cent quand ou a afiaire à des puces de rats (puiex chéopis).

7“ Les bacilles pesteux virulents se conservent à peine quarante-huit heures dans le sol terreux des maisons et moins encore dans les sols revêtus d’un plancher.

8» Avant sa mort le rat pesteux peut avoir dans son sang jusqu’à cent millions de bacilles par centimètre cube ; son mine n’en renferme qu’une petite quantité et seulement encore dans le tiers des cas, et ses déjections ne sont pas non plus très infectées de germes.

9» Dans le sang de l’homme, le bacille pesteux ne se rencontre pas dans les cas légers, ne s’y montre même pas toujours dans les cas graves ; dans les cas mortels on trouve d’ordinaire environ mille germes dans un centimètre cube de sang.

10“ Dans les contrées où la peste est endémique mais où n'existe pas actuellement une poussée épidémiiiue, l’observation attentive des rats permet de constater chez quelques rares spécimens de c.-s rougeurs, jouissant en apparence d’une bonne santé, l'existence de pe.its abcès à évolution chronique. Le pus de ces abcès contient des bacilles pesteux. Ainsi se perpétue le virus jusqu'au réchauifement nouveau.

T. Is sont les faits mis en lumière jusqu’ici sur le rôle des puces. Il est regre.table que les auteurs ne donnent pas de renseignements plus précis sur la durée de temps pendant laquelle une puce qui a absorbé du sang de rat pesteux est capable de transmettre la peste à l'homme.

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