SCÈNE VII
. 11 voit mon teint fleuri, mes superbes mollets!
— J’étais pour lui, tantôt, le dernier des valets.
Un drôle, un animal, ne faisant rien qui vaille !..
— A présent... il défend que son valet travaille !..
— Je gagnais trop, tantôt! — Il me fait des cadeaux!
Tantôt, il me battait ! — il me prête son dos.
Aussi complaisamment que le Turc de la Foire,
Pour essayer ma force !
(Émerveillé.)
Ah ! c’est à n’y pas croire !
Il y croit cependant; — je dois y croire aussi !..
— 11 est dans la logique, en agissant ainsi I —
Moi, qui le disais fou! — le vieux cancre I il est sage !..
Je comprends, à présent, l’anneau du mariage !
— O mystère I — ô miracle I — Est-ce un rêve, vraiment?..
— Non ! — je ne rêve pas ! — je lis, réellement !..
Le vieil Armandias est un fort savant homme ;
Pour infaillible, enfin, partout on le renomme;
— En lui, Géronte a foi...
(Réfléchissant.)
— Vois, depuis ce matin,
Combien, à ton égard, il est changé, Frontin !..
(Pause.)
— Comme il s’est transformé I — c’est ainsi que nous sommes ! Depuis qu’il sait que Dieu, ce grand tailleur des hommes.
Du même drap que lui, — le bourgeois fanfaron, —
Nous a taillés, tous deux, sur le même patron.
Pour lui, l’humble laquais est un homme, est un frère!
(p»use.)
— Un frère ! ! ! — Jusqu’ici, je ne m'en doutais guère !..
A me persécuter, le sort s’est enragé !
— Notre étoile, entre nous, tu m’as mal partagé!..
(Se promenan 1 , abîmé dans set réflexions.)
— Je suis né de parents... Quels parents? — je l’ignore !..
Je suis né, dans la rue, et je ne sais encore
Si je n’eus qu’un seul père, — ou si j’en eus plusieurs !
— Ma mère? — c’est un mythe ! — une de ses erreurs
(En eut-elle beaucoup? — l’ignorance est profonde,
Sur ce point de l’histoire) a jeté dans le monde Un enfant souffreteux, de tous abandonné !
— Tel fut mon premier lot! —
(Pause.)
Mais Géronte î 1 ! il est né D'une mère connue et d'un père authentique!
D’un père très-légal, doué d’une boutique !..
(Pause.)
— Qui m’éleva? — mystère ! — Enfant du carrefour,
Je digérais la nuit, mangeant fort peu le jour ;
— Aux crochets du voisin, — ou bien d’une voisine, —
Tout pouilleux, — je vivais d'une triste cuisine !..
(Pause.)
— Mais lui! ! !— l’heureux marmot, au doux bruit des chansons Dans son beau berceau d’or, ayant des horizons De bonbons, de joujoux, de pots de confitures.
Chaque soir, il dormait, chaudement; — des figures De parents attendris veillaient sur son sommeil !..
— Sa bonne le lavait, enfin, à son réveil !..
(Pause.)
— Mendiant, — vagabond, — rongé de gourmandise ;
— Sachant à peine lire, en ma fainéantise,
Et lutinant toujours les filles du quartier,
Je grandis, sans secours, sans crédit, sans métier!..
(Pause.)
— Mais lui, pendant ce temps, il allait à l’école !..
Il était studieux ! — il apprenait son rôle!..
Il apprenait comment, — en consacrant ses soins A vendre plus, aux gens, ce qu’on achète moins , —
L’activité de l’homme, avec succès, s’exerce;
— Je n’avais que le vol; — il avait le commerce!!!
(Pause.)
— Saltimbanque, — soldat, — maraudeur, sur les quais; — Dans de grandes maisons, plus tard, je fus laquais!
— M’énamourant, souvent, de rouges maritornes, arfois, à leurs amants, j’ai fait porter des cornes;
— Aimé, trahi, volé; — plus triste que content,
— Plus dupé que dupeur, — plus battu que battant;
— Sans un sou, — j’ai vieilli; — roulant vingt fois, j’ai honte. Des nobles aux bourgeois, de Valèrc à Géronte !..