SCÈNE VII
(Pause.)
— Mais lui!!! quand je servais, il se faisait servir; Pendant que je jeûnais, — il dînait à ravir!
Pour lui seul, le rôti! — pour moi, le détestable Ragoût,- — les farineux, — les débris de la table !..
— Les os au chien Frontin 1 — Pendant que je versais, • Lui, nie tendait le verre, et buvait sec et frais !
— Oh! pauvre moi ! — j’étais forcé, comme un bélître, D’aller, au cabaret du coin, m’offrir un litre !..
Ou bien, furtivement, — comme les goujats font, — Quand il tournait le dos, de boire aux carafons 1..
(Pause.)
— Quand je m’appauvrissais, — il triplait sa richesse ! — Je portais le billet ; — il avait la maîtresse ! —
J’avais une livrée, afin qu’il fût bien dit Que j’étais le valet du Monsieur à l’habit!..
Il me faisait vider, — ah ! qu’un voile dérobe Ce hideux souvenir, — j usqu’à sa garde-robe !! !
(Pause.)
— Pendant que je semais ma graine de bâtard,
Dans de nombreux amours, engendrant, par hasard,
Des tilles de catin, plus catins que leur mère.
Ou des fils de fripon, plus fripons que leur père...
Lui!., l’honnête Géronteü ! — époux légitimé, Strictement monogame, et, de tous estimé,
Faisait, — ainsi que fait l’homme qui se respecte, —
Ses fredaines d’époux, sans qu’aucun les suspecte;
Élevait ses enfants, dans le respect des rois,
L’amour du bénéfice — et la crainte des lois !
(Pause.)
— Sa femme ne songeait qu’au travail 1 — chose rare! — Peu coquette, elle était de son argent avare!..
C’est le lot des bourgeois d’amasser des écus;
Mais, ils sont tous fort laids, Donc, presque tous cocus; Eh bien ! lui, n’a trouvé que joie en sa famille !..
— Il a doté son (ils! — il peut doter sa fille! —
11 eut tous les bonheurs de l’homme marié;
— 11 fut père lui-mème, ou... peu cocufié! —
Maintenant, il est veuf, pour résumer sa joie! ! !
(Avec ironie, montrant le poing au ciel.)
— Tu le sais, mon étoile! 11 — Et tu veux que je croie
Qu’au sort d’un homme heureux mon guignon fut lié!
— Alors, de ce guignon, que n’eùt-il la moitié !..
Ou que n’eus-je, plutôt, moitié de sa fortune!..
(Avec résolution.)
— Désormais, je l'aurai ! — plus de plainte importune!..
Que me fait le passé? — de nouveaux jours ont lui,
El déroute est ma chose et ma proie, aujourd’hui!..
Trop longtemps, ce vieux drôle eut la première manche!
— Ah! je vais donc pouvoir prendre, enfin, ma revanche!
(pause.)
Quel talisman magique! — avec ces quatre mots :
« Monsieur, je suis malade ! » En un jour, tous mes maux Soin finis. — J’ai de l’or, — du gigot, — des rillettes,
— Du poulet, — des habits, — du dindon, — des fillettes I — Que veux-tu? — Le voilà ! — Je règne absolument !
— Je me ferai coucher — seul — sur son testament.
(Pause.)
— Ma santé, c’est la sienne ! — et ma vie est sa vie !..
Je te tiens, vieux grigou! — J’aurais vraiment envie De me tuer — un peu — pour le faire enrager!
— Si j’allais me jeter à l’eau, pour inc venger? —
Moi, trépassé, je vois son affreuse grimace.
S’il trouvait, tout à coup, la Mort devant sa face !..
Grand Dieu ! — qu’il sera laid ! — et que Froutin rira Quand le riche ! — l’heureux ! — le maître crèvera! ! !
(Pause.)
— Mais, on peut me surprendre; — apprenons l’horoscope Par cœur; — reiisons-le !..
(il relit des jeux avec satisfaction ; puis tout i coup :)
— Ciel ! je tombe en syncope !
— Je n’avais pas tout vu, lorsque je l’avais lu ! —
Cet horoscope est double! Il et le sort a voulu Poursuivre, jusqu’au bout, cette plaisanterie!..
(Relisant encore.)
« Géronte doit mourir à la même heure que Frontin... et... « réciproquement. »
— Et réciproquement! — Ah 1 ma vie est sa vie;
Jusqu’ici, c’est parfait! — mais, ô gredin de Sort !
Sa santé, c’est la mienne, et s’il meurt, je suis mort!
Géronte doit mourir, à mon heure ; — j’y compte I —
Mais Frontin doit mourir à l’heure de Géronte! ! !