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roulé sur le penchant de la montagne. U y règne une obscurité profonde. A droite et à gauche , des couches de marbre noir veiné de blanc s'élèvent à quelques centaines de pieds. Les rochers y qui tantôt s'inclinent les uns sur les autres et tantôt se croisent ou semblent se repousser, s'avancent sur nos têtes. Le vert clair des broussailles qui en bordent la partie supérieure se confond avec l'azur du ciel. La Tamina mugit dans les profondeurs de cet antre comme un torrent infernal ; les ais du sentier vacillent sous nos pas. Après un quart d'heure de marche et de vague inquiétude, on arrive enfin dans une caverne complètement obscure et élevée d'environ lo pieds au-dessus du ruisseau. C'est là que jaillit la plus abondante de ces sources. Elle fournit chaque minute environ i5oo mesures d'eau pour les besoins de l'établissement. Le surplus s'écoule dans la Tamina. — A côté de cette caverne on en voit une autre haute de ao à 3o pieds ; elle est large et profonde ; elle a été creusée dans le marbre par la seule force des eaux. Aujourd'hui le torrent s'écoule à 4 pieds audessous d'elle. Que de siècles n'a-t-il pas fallu aux flots de la Tamina pour ronger et polir six coudées de pierre calcaire , et pour se creuser un lit dans le roc à une profondeur de plus de 20 pieds!
Si l'on réfléchit aux propriétés merveilleuses de ces eaux minérales, qui jouissaient déjà d'une certaine réputation dans le moyen âge, on s'étonnera que Tidée de construire des cabanes ou des bains sur l'emplacement où ils sont actuellement, ne soit venue aux moines de Pfaeflers qu'au bout de huit cents ans. Il ne fallait cependant pas un génie transcendant pour cela. Du reste ils ont prouvé en maintes occasions qu'il y avait du fond en eux : témoin les friandises qui sortaient de leurs offices. Avant même le huitième siècle, les moines de l'abbaye de Saint-Gall avaient de redoutables rivaux dans les moines de Pfaeffers, en fait de dévotion et de gourmandise. C'est ce que nous apprend la chronique du vieux Eckehard de Saint-Gall. Son livre est précieux sous le rapport des mœurs du "moyen âge. Outre le gibier ordinaire
et la chair des animaux domestiques , ils né se refusaient ni bouquetins, ni aurochs, ni marmottes, ni cygnes , ni faisans , nî paons, ni chapons, ni tourterelles, ni toute autre espèce de volaille. Mais leur piété était telle que, pour chacun des mets qui paraissaient sur leur table, ils avaient un benedicite différeiit , approprié à la circonstance : Bénie soit la chair de castor (sit benedictajîbri caro)^ priaient-ils; — Puissent les oiseaux pris dans les lacets ne nous pas causer dUndigestion (nil noceant ulli dedecipulis^ixolucelli)] — O Dieu ! répands ta bénédiction sur les milliers de poissons mis en friture (millia coctorum benedic Dee pisciculorum).
De nos jours même , les malades qui visitent les eaux de FfaBlTers ont à se plaindre du peu de commodités dont on y jouit. Il est vrai que les bàtimens renferment de 70 h 80 chambres, avec des corridors de 400 pieds de longueur; mais ces bàtimens sont construits dans le style des vieux couvens, et les chambres en sont souvent sales, humides, et à peine pourvues des meubles les plus indispensables ; on n'y trouve pas même de poêle. Cependant elles ne suffisent pas toujours à Taffluence des baigneurs. Il serait facile de conduire les eaux , sans qu'elles se refroidissent pour ainsi dire, jusqu'à Ragaz , dans une contrée agréable qui permettrait d^ construire un plus vaste établissement. Le couvent en retirerait ainsi de plus grands revenus. Mais c'est en vain qu'on en a fait plusieurs fois la proposition. — On avait aussi pro* posé , mais sans plus de succès , d'acheter ces bains aux frais de la Confédération , dans l'intérêt général. Peut-être est-il réservé au gouvernement de Sainl-Gall de remplir ce désir, l'abbaye de Pfaeffers étant sous sa juridiction, c'est-^à-dir^ dans le district de Sargans.
A qui le nom de Sargans ne rappelle-t-il pas le sort de l'andenne et puissante famille des comtes de Werdenberg , les aventures du héros qui revêtit l'habit de pâtre dans les guerres pour l'indépendance d'Âppenzell ? — Que cette noble et nombreuse famille s'est bien vite éteinte ! qu'elle est tom^ bée bas du haut rang qu'elle occupait ! Les deux souches dont
elle se composait , les Werdenberg-Heiligenberg et les Werd9Db6ig^*8ii)g||;Çs y ces fràres ennemis, ruinèrent leur maison
elle se composait , les Werdenberg-Heiligenberg et les Werdenberg-Sargans y ces frères ennemis , ruinèrent leur maison par des dissensions continuelles. Autrefois leur domination , s'étendait au loin dans la Souabe et la Rhétie ; mais ils s'a{>pauvrirent tellement et contractèrent de si énormes dettes , que les derniers débris de leur fortune furent vendus à l'en^ dière (i494) ^^^^ ^^ petite ville de Sargans.
Salins y avec ses jolies habitations et ses jardins agrestement enclos y s'étend au pied du Schellberg. La route qui conduit en Italie par les Alpes Rhétiques passe auprès , et en rend le séjour des plus animés* On aperçoit encore sur la hauteur les murs et les créneaux de l'ancien château des comtes de Werdenberg. Lorsque les confédérés eurent fait l'acquisition de ce château, il devint la résidence des landwogts. Aujourd'hui il appartient , ainsi que les propriétés qui en dépendent, à un particulier qui l'a acheté au prix de 13,000 florins.
«AIBAIilB mm aimiK&ILIB IPIBàS IDA MTOnUDIDillS^
C'est au milieu des montagnes que repose , entourée de ses jardins enclos , cette cabane vieille de trois siècles (i). Elle est faite de troncs d'arbres , et son toit est chargé de
(1) Bien des lecteurs ne comprendront pas qu'une cabane eu bois puisse subsister trois cents ans et plus 5 mais en Suisse il n'est pas rare de voir même des habitations du 14» et du 13® siècle. On détermine fecilement leur Age par le genre de leur architecture. Le secret d'une aussi longue conservation , c'est qu'aussitôt qu'une poutre, un chevron ou une planché sont endommagés, on les remplace..
pierres , alin de résister à la tempête. Des fleurs piacées sur deux croisées du premier étage trahissent rappartement de la fille de la maison , tandis qu'au rez-de-cbaussée cinq fenêtres alignées et garnies de petites vitres rondes annoncent la chambre où la famille se tient et les chambres latérales. Au fond du tableau , un chaînon du Saentis , le sauvage Schafberg , s'élève à plus de 7000 pieds de hauteur. Sur la pente de la montagne est situé le petit village de Wildhaus avec ses deux églises , l'une réformée et l'autre catholique. Tel est le paysage où s'élève la modeste cabane dans laquelle est né , le 1" janvier i484> Ulric Zwingle, le réformateur de la Suisse , dont le nom restera à jamais uni à celui de Luther dans les annales de l'humanité. C'est là, au milieu de ces montagnes , que s'est écoulée l'enfance de cet homme qur devait ébranler la monarchie universelle du Saint-Siège plus puissamment que ne l'avaient pu avant lui des empereurs et des rois. A l'aspect de cette cabane noircie par le temps , de graves pensées se pressent dans notre cœur. Qui eût prédit au jeune Zwingle , au fils d'un maire de village, les hautes destinées qui lui étaient réservées, lorsqu'il quitta à l'âge de dix ans la petite maison paternelle pour fréquenter les écoles deBàle?
Le Winkelricd de l'Église , celui qui fraya un chemin à la liberté religieuse, entreprit son œuvre hardie, en i5i6, dans la chaire de Glaris; il la poursuivit à Einsiedeln jusqu'en 1 5 1 9, et l'acheva dans la cathédrale de Zurich. L'indignation de Luther avait été allumée par le honteux trafic d'indulgences, fait par Tetzel ; mais Zwingle poursuivait déjà son œuvre de régénération depuis quelques années, lorsque le franciscain Samson vint trafiquer de même en Suisse pour le compte de la cour de Rome. De gi*ands génies devancent leur siècle ; » il n'y a donc pas à s'étonner si leurs contemporains ne les comprennent pas, s'ils les abreuvent d'injustices, s'ils posent sur leur front la couronne d'épines, couronne que la postérité changera en une couronne d'immortelles. Il leur est l>esoin, pour atteindre à leur but, de plus de courage qu'au
soldat mt le champ de bataille. Mais Zwingle , qai s'était nourri des chefs-d'œuvre de l'antiquité classique , eut l'un et l'autre, le génie et Taudace. Luther lui-même ne comprit pas un homme tel que Zwingle j qui reconnaissait les révélations de Dieu même dans les doctrines, dans les actions, dans les vertus des Grecs et des Romains célèbres , lui qui disait : u Les deux Gâtons , Gamille et Scipion ^ n'auraient pas été si sublimes s'ils n'avaient eu la foi. La religion n'était pas con« finée dans les bornes de la Palestine ; ce n'est pas la Palestine seule que Dieu a créée, que Dieu a aimée, mais le monde entier. » — G'est dans ces nobles sentimens qu'il écrivit ce beau passage de son chant du Gygne : u Là (dans l'éternité), tu verras réunis tous les saints, les hommes pieux , les hommes justes et sages, le Rédempteur et ceux qu'il a rachetés, Adam , Âbel , Hénoch , Noé , Abraham , Isaac, Jacob , Juda, Moise, Josué, Gédéon, Samuel, Élie, Elisée, Ésaie, ia Sainte-Vierge, David, Ézéchias, Josias, Jean-Baptiste, Pierre^ Paul , Hercule, Thésée, Socrate, Aristide, Antigone, Numa, Gamille , les Gâtons, les Scipions , et tous tes prédécesseurs qui ont vécu dans la foi ! »
Mais Luther s'indigna à la lecture de ce passage : « Gomment! s'écria le réformateur wittembergeois, qu'est-il alors besoindu baptême , des sacremens, du Ghrist, de l'Evangile, des prophètes et del'Ecriture-Sainte, si des païens tels qu'un Socrata , un Aristide, tels qu'un Numa, le fondateur du paganisme à Rome par l'incitation du diable , tels qu'un Scipion l'épicurien, trouvent place avec les patriarches, les prophètes et les apôtres dans le bienheureux séjour des Saints , quoiqu'ils aient ignoré le vrai Dieu , ignoré le Ghrist, l'Ecriture- Sainte, le baptême, les sacremens, la foi chrétienne? Que peut-on attendre pour lés progrès du christianisme d'un pareil déclamateur qui établit qup toute espèce de foi est indifférente , et que même un païen et un épicurien , comme Numa et Scipion, peuvent être sauvés! »
Zwingle, avec toute sa piété , était un homme d'un commerce agréable ; il était bienveillant, gai cl spirituel. Il a^ ait
— iio cultivé la poésie et la musique avec succès , et il composa même des chansons à quatre voix. Il jouait surtout fort bien du luth. Ses adversaires l'appelaient par ironie le joueur de luth ou le siffleur évangélique. A ce propos , il répondit un jour à Faber , vicaire-général à Constance : ce En apprenant à jouer du luth , du violon et d'autres instrument , j'ai appris une chose qui m'est bien utile aujourd'hui pour faire taire les enfans. )> On sait qu'il était marié et père de quatre enfans^ dont deux garçonset deux filles. Cependant la familledu nom de Zwingle qui vit encore à Zurich , ne descend pas de lut, mais d'un de ses frères qui habitait Wildhaus.
Ce fut h Zurich qu'il .fil connaissance de sa femme, Anne Reinhard. Elle descendait d'une ancienne famille noble. Elle était veuve, et demeurait près de la cure de Zwingle; mais quoiqu'elle eût déjà ses trente-trois ans, elle était encore belle femme (i). Quand Zwingle prêchait, elle assistait assidûment à ses sermons, et, à ce que rapporte son biographe le plus récent , elle s'asseyait toujours au premier rang de l'auditoire. Cependant , quoique son amour fût partagé , Zwingle ne se décida que quatre ou cinq ans plus tard à se marier. Un mariage de prêtre était encore un événement, un coup d'audace, quoique l'exemple en eût déjà été donné plusieurs fois.
Sa maison était ouverte à tous les étrangers , et un grand nombre d'entre eux venaient à Zurich pour apprendre à con* naître personnellement cet homme extraordinaire. Mais l'admiration publique dont il était entouré , et la haute réputation dont il jouissait dans les chaumières comme dans les palais , enflaient auî»si peu sa vanité que les calomnies et les embûches (2) mêmes de ses fanatiques ennemis lui donnaient de craintes.
(1) Le chancelier Nie. Arator de Silésie, qui^ en 1526, visita à Zurich ff M. Ulric Zwingle et son épouse chérie > . Tappeile , dans la relation qu'il publia de son voyage , « une femme vraiment angélique. >
(2) Un jour on lui jeta une fenêtre sur la léte , et on alla tmémt
On possède encore de lui des lettres qu'il écrivait à ses frères dans la cabane paternelle près de Wildhaus. Les uns étaient laboureurs , d'autres servaient dans les armées étrangères. Il leur parle en frère, en serviteur de Dieu, en républicain. <K Je n'ignore jamais comment vous vous portez, leur écrivait-il, tant je m'informe de vous avec soin ; mais je dois achever l'œuvre à laquelle Dieu m'a appelé ; je vais donc comme Dieu le veut. J'ai pesé tous lesdangors que je cours. Je reste éternellement votre frère , si vous restez frères en Jésus-Christ. — Aussi souvent que j'apprends que vous vivez du travail de vos mains comme le veut votre naissance , je suis heureux de savoir que vous conservez bien votre noblesse^ celle que vous tenez d'Adam ; et de vous qui vous occupez du ménage , j'attends tout bien et tout honneur. — Mais aussi souvent que j'apprends que quelques uns d'entre vous s'engagent à prix d'argent , je m'afflige beaucoup de ce qu^is dégénèrent dé la sainte race des paysans et des ou* vriers. Je sais bien aussi ce que j'attends d'eux, à savoir : chagrin et damnation de leur ame ! n
jusqu'à lui tirer dessus. On le représentait, dans une foule de libelles, comme 1* Antéchrist incarné.
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Âppenzell , chef -lieu . (depuis 1 402) du canton auquel il a donné son nom , était lui-même ainsi nommé d'un ermitage qui y existait, et dont on ignore l'origine. Cette contrée s'appelait primitivement Neugereute (nouvellement défrichée). Elle nous offre une foule de particularités intéressantes. Ses villages et ses jolies cabanes s'étendent si gracieusement entre tes montagnes qu'on peut dire qu'elle est devenue le séjour de prédilection des voyageurs suisses et des étrangers.
Du fond de ses plus basses vallées , qui cependant ont encore prés de2,5oo pieds au-dessus du niveau de la mer , ce canton s'élève au sud-est , vers la chaîne du Kamor et du Saentis , à une hauteur d'environ 8,000 pieds. On sait qu'il compte à peine 7 milles carrés d'étendue , et néanmoins il se partage en deux républiques indépendantes l'une de l'autre, Appenzell Ausser Rhoden et Appenzell Znner Rhoden. Ces deux petits états diffèrent essentiellement entre eux par leur religion , leurs mœurs , leur législation , leur genre de vie , leur d^[ré d'instruction. La république d 'Ausser Rhoden est de moitié ^lus étendue que c^Ue d'Inner Rhoden. Elles sont toutes deux enclavées dans le canton de Saint-Gall »
maïs leurs babitans n'en vivent pas moins en parfaite intelligence.
On sait que Pile de Malte , avec ses 90 à loo^ooo babitans sur un territoire de 8 milles carrés, est citée dans quelques géograpbies comme le point du globe le plus peuplé : le canton d'Appenzell prend immédiatement place après elle ; mais cette remarque ne s'applique à là rigueur qu'à Âppenzell Âusser Rhoden : sur un étroit espace de 4 milles carrés, on y compte une population d'à peu près 4oj00o âmes (39,857 d'après le dernier recensement). En partageant le sol en raison du nombre des babitans, on trouve que chacun d'eux posséderait i 7/8 arpent de terre dont le produit ne pourrait suffire à l'entretien d'une vache pendant une année : encore faudrait-il retrancher de notre calcul l'espace occupé par des roches stériles ou par les lits déplus de trente torrens ou ruisseaux qui parcourent le canton , de sorte que la différence de population entre l'île de Malte et Appenzell Ausser Rhoden est à peine sensible: aussi ce petit pays est-il parsemé d'habitations comme aucun autre de la Suisse. Ses babitans s'égaient à ce sujet: « Le diable, disent-ils, s'envolant un jour par les airs , emportait un sac rempli de villes et de villages, si bien qu'en passant au-dessus du Saentis, le sac alla donner contre une pointe de rocher ; il s'y fit un trou , et des milliers de maisons s'en échappèrent aussitôt. » D'après un recensement fait en 1834, Ausser Rhoden possédait 6,097 ^I^^^^' tions. La population totale du canton s'élève à 60,700 âmes.
Aussi long- temps qu'il existera sur le globe de vastes étendues de pays qui pourraient produire dix et vingt fois audelà des besoins de leurs babitans, il n'y a pas à s'inquiéter du trop de population que l'on remarque dans quelques contrées. Le commerce d'échange est là pour remédier au mal. Dans les années de disette , l'Afrique et les côtes de la mer Noire approvisionnent nos greniers. Malte et Appenzell sont aussi peu surchargés de population que ne l'est Paris et Londres, où un à deux millions d'habitans vivent agglomérés sur un ou deux milles carrés d'étendue.
I>epui6 cent ans , l'excédant des naissances dans Âppenasell Âusser Rboden est , terme moyen , de 53 individus par année. La population tend donc toujours à s'accroître , et cependant le sort de ses habitans n'est pas à comparer à celui d'Âppenzell Inner Rhoden , où la population est moindre et où , h l'exception de quelques familles riches , on rencontre beaucoup de misère. Les terres de cette petite république sont pour la plupart grevées d'hypothèques au profit de ses voisins.Si l'on considère les rapports qui existent entre la population de l'Europe et les terres cultivables dont elle dispose, on se convaincra facilement que la misère d'un peuple oud'une communauté dans les conditions actuelles ne provient pas d'une surabondance d'habitans^ mais bien des vices de son admini^ration et de sa législation. Dans les pays où les ma* gistrats laissent croupir le peuple dans l'ignorance , mettent des bornes à l'activité industrielle, ruinent les entreprises par des impôts excessifs et sacrifient les droits de la majorité aux intérêts de quelques privilégiés, quelle que soit la fertilité des terres, elles seront toujours incultes, leur population sera clair-semée et misérable ; tandis que dans ceux où la liberté civile et T instruction ne sont pas de vains mots , le bien-être public s'accroît en raison du développement de la civilisation et la population en raison de ce bienêtre.
C'est faire preuve d'un funeste aveuglément ou d'une grande inexpérience que de chercher dans des moyens contre nature un remède à la misère d'un pays , au lieu d'en tarir la véritable source. Dans le petit état d'Inner Rhoden, par exemple , le citoyen qui vent contracter un mariage doit au prédiable en obtenir la permission du landammann! On proposa même, en 1B17, d'interdire le mariage aux personnes infirmes et aux citoyens qu'on ne pourrait supposer en état d'entretenir femme et enfant. Mais le bon sens du peuple fit j^usttce d'un pareil projet de loi.
IjC pays d'Appenasell ne formait anciennement qu'un seul élat. Il s'était ainsi constitué après s'être affranchi de la do-
mination de l'abbé de Saint-Gall. Ce ne fut qu'au temps de
mination de l'abbé de Saint-Call. Ce ne fut qu'au temps de la réformation qu'il se sépara en deux communautés : les catholiques dominèrent dans celle d'Inner Rhoden , et les protestans dans celle d'Ausser Rhoden. Les premiers, refusant aux réformés de leur district le droit de célébrer leur culte, les contraignirent à vendre leurs biens et a émigrer. Les protestans usèrent de représailles. C'est ainsi que la séparation s'accomplît. Depuis lors, il n'y a pas eu de rapprochement entre eux. L'anecdote suivante nous donnera une assez juste idée de l'anîmosîté qui régnait entre ces deux petits états. Un habitant de la commune d'Urnaesch avait autrefois rapporté d'une de ses campagnes en Italie un tableau représentant saint Antoine. On en avait ornél'église du village jusqu'à ce que , au temps de la réformation , on en fit disparaître toutes* les images. Le pauvre saint Antoine dut alors se résigner à aller habiter quelque grenier. La communauté catholique d'Appenzell , touchée de compassion pour le sort du malheureux saint , offrit de le racheter au prix du riche pâturage d'Imfluh , d'une valeur de 4 à 5,ooo florins. Mais son offre fut rejetée. Peut-être, à l'heure qu'il est, ce pauvre saint Antoine se couvre-t-il encore de moisissure au fond de quelque décharge , tandis qu'Appenzell jouit de sa belle propriété.
Aujourd'hui cette haine religieuse s'est éteinte; maïs si l'on compare les deux communautés , les effets s'en font encore sentir. Autrefois , le bourg d'Appenzell était le chef-lieu de tout le canton ; son commerce de fil et de toile était florissant; l'état de ses habitans était prospère. Les paysans venaient s'approvisionner à ses marchés; ils y accouraient aux fêtes et aux assemblées publiques. Mais il n'en est plus ainsi. Au-dessus de quelques couvens de capucins , ^t des vieilles et sombres maisons du bourg s'élève avec orgueîl l'église paroissiale que l'on a rebâtie depuis une dizaine d'années. Voilà ce qu'est aujourd'hui Appenzell ; tandis que les deux chefs-lieux de la communauté d'Ausser Rhoden , Trogen et Herisau, avec leurs manufactures, leurs fabriques et
leurs belles rangées de maisons , ont tout-à-fait Tapparence de villes.
De même que dans le reste de la Suisse^ le contraste entre les contrées réformées et les catholiques est frappant. Dans la communauté d'Ausser Rhoden , tout respire le bien-être , l'ordre, la propreté ; Thabitation du pauvre , comme celle du riche, est agréable à la vue. Les jours en sont tellement nombreux qu'on les dirait transparentes. Au premier aspect, on se sent pénétré du bien-être que l'on doit y goûter. On voit parmi des prairies arrosées avec soin, parmi des champs et des jardins , de jolis villages, des maisons de campagne , des fabriques qui bordent des routes bien entretenues et animées par le passage des voitures , des paysans , des marchands et d'une foule de voyageurs. Dans les villages mêmes , on rencontre un grand nombre d'artistes , d'guvriers , de tisserands, de commerçans et de fabricans. Les écoles et les pensionnats s'améliorent; le nombre s'en accroît d'année en année ; on ouvre des bibliothèques ; on organise des cercles de lecture ; on fonde des sociétés dans l'intérêt de la science ou dans des buts d'utilité publique. On n'y voit pour ainsi dire pas de mendians. Quant aux indigens infirmes, la commune en prend soin ; on pourvoit à leurs besoins au moyen de contributions ou de fondations particulières.
La communauté d'Inner Rhoden nous offre un tout autre aspect. On y chercherait en vain l'ordre et la propreté. Le peuple , quoique doué de beaucoup d'esprit naturel , y croupit cependant dans l'ignorance la plus profonde Fonder de bonnes écoles ou des établissemens d'utilité générale est d'un intéfêt trop élevé pour qu'il en comprenne toute la valeur. Soumis qu'il est à la direction de ses prêtres, il ne veut que ce qu'ils veulent; et ces derniers, privés pour la plupart des connaissances les plus vulgaires , ne voient rien au-dessus de la sainte messe , des processions et des pèlerinages. La malpropreté des villages , le mauvais état des cabanes , leurs chambres sombres et sales prouvent assez combien est misérable \e sort de ses habitans. Il n'y a d'aisance que dans^
quelques familles , et ces familles ne se servent de leur fortune que dans leur intérêt personnel , qui chez elles absorbe tout autre sentiment. Quant aux paysans , ils vivent pour la grande majorité ainsi que vivaient leurs ancêtres ; leur foi aussi est la même , leurs superstitions sont les mêmes. Ce sont eux qui se construisent en partie leurs petites cabanes ; leurs champs et leurs troupeaux leur fournissent de quoi se nourrir. Dans un grand nombre de ménages, les femmes sont occupées à broder ou h tisser pour le compte des fabricans d'Appenzell Ausser Rhoden. Cependant les habitans d'Inner Rlioden n'envient pas le bien-être de leurs voisins , quoique ceux-ci possèdent même une grande partie de leurs terres. A leurs yeux , il en coûte trop pour l'acquérir. La vie de pâtre va mieux à leur paresse : aussi la mendicité y estclle une des plaies du propriétaire , tandis qu'elle fait le tourment du voyageur. Sur une population de lo à i i,ooo habitans y on ne compte pas moins de 4oo mendians de profession. Quant aux pauvres honteux qui sont secourus par les couvensou^par la commune, on n'en connaît pas le nombre, mais il est au moins aussi élevé.
Sans doute on peut trouver fort intéressante et même fort poétique la vie pastorale des ignorans habitans des Alpes, leur grande frugalité , la simplicité de leurs mœurs , leurs constitutions patriarcales et sans art; mais les spirituels apologistes de toutes ces choses échangeraient bien difBcilement contre un sort aussi désirable les jouissances que leur procure une civilisation florissante. Rien de plus romantique que des ruines, que des cabales effondrées, que des troncs d'arbres à peine ébranchés jetés par-dessus des abîmes, etc., dans une description ou sur la toile ; mais après tout , pour son usage particulier , on préférera toujours à des murs en ruines une maison commode et sans lézardes, quelque prosaïque qu'elle puisse être dans une peinture.
Qu'on ne s'imagine cependant pas que ce petit peuple, quoique placé au dernier échelon de la civilisation , soit mécontent de son sort : c'est sans regret qu'il se prive de jouissances
— IW — qu'il ne connaît pas. Ses. modestes besoins sont-ils satisfaits, son contentement est égala celui qu éprouverait un peuple civilisé de la satisfaction de besoins d'un ordre plus élevé. Les habitans d'Appenzell, et principalement ceux de la communauté d'Inner Rhoden , sont connus dans toute la Suisse pour la gaieté de leur humeur et la tournure drolatique de leur esprit. Peut-être n'est-il pas hors de propos de citer quelques unes de leurs reparties.
« Va-t'en au diable , et ne remets jamais les pieds devant chez moi, criait un jour par sa fenêtre un riche propriétaire à un mendiant qui venait de frapper à sa porte. — • Ne vous fôchez pas , repartit le mendiant , je venais précisément prendre congé de vous, »
Lors d'une inspection de milices, le colonel remarquant quelque variété dans la coupe du col des uniformes de ses soldats : « D'où vient cela? demanda-t-il. — Gela vient, mon colonel , de ce que tous les soldats n'ont pas le cou conforme à l'ordonnance , » lui répliqua l'un d'eux. »
. Un landammann ofîrit un jour du stockfisch à acheter à un officier municipal ; mais ce dernier ayant refusé en lui disant qu'il n'aimait pas le stockfisch : « Ce n'est pas bien , lui répondit le landammann , que des frères ne s'aiment pas entre eux. — Il vaut mieuic , répliqua l'officier, qu'ils se mangent les uns les autres. »
Le landammann est le premier magistrat de l'état ; mais dans les affaires de la vie privée , il n'est plus que l'égal des autres citoyens. Dans les démocraties , les prérogatives attachées à un emploi ne sont pas , comme dans les états monarchiques ou aristocratiques , inhérentes à la personne qui en est chargée j mais, par contre, la dignité attachée à l'emploi inspire du respect à chaque citoyen. Lorsque les ambassadeurs d'Alexandre furent députés auprès de Phocion , ils le
(1) Stockfisch s'emploie aussi en allemand pour désigner un sot. une buse.
trouvèrent occupé à laver des légumes^ et sa fe^mme à cuire du pain. De pareils traits ne sont pas rares dans les démocraties suisses, quoiqu'il n'y ait pas de Phocion.
Le landammann d'Âppenzell Âusser Rboden, Gebbard Zùrcher, était cultivateur et charpentier de son état. Après avoir présidé le conseil dans la matinée et avoir pris part aui^: travaux des commissions, on le voyait l'après-midi tracer lui-même ses sillons ou travailler dans son atelier , une hache à la main. Un patricien d'une des principales villes de la Suisse , que des affaires importantes avaient amené dans le canton d'Âppenzell, le trouva occupé des travaux de son état. Le landammann le conduisit chez lui; mais en voyant cet homme en tablier de cuir^ le patricien se mit à l'aise; il se couvrit , et jouant avec sa badine il lui exposa l'affaire. Quand il eut fini, « Â qui voulez-vous parler? lui demanda le landammann; est-ce au paysan Gebhard Zûrqher ou au landammann d'Appenzell? — Au landammann, naturellement, répondit le patricien d'un ton dégagé. — Dans ce cas, découvrez- vous, reprit-il avec une noble gravité , et n'oublier pas un moment devant qui vous êtes. Maintenant répéta-moi l'affaire, à laquelle le landammann n'a rien compris , car il pensait que vous parliez à votre égal , le paysan Zùrcher. » Le patricien, humilié, obéît avec respect, et s'excusa en rougissant*
Ce même landammann Zùrcher étant un jour assis par une belle soirée d'été devant sa maison , en société de quelques amis, deux femmes qui s'étaient prises de querelle, se présentèrent devant lui. Nos deux énergumènes s'accablaient d'injures. I^e landammann, qui connaissait son monde, prêta pendant long-temps l'oreille à leurs vociférations , sans s^émouvoir ; puis il leur commanda le silence : « L'affaire me semble facile à juger, leur dit-il sèchement; soyez satisfaites, et retournez tranquillement chez vous, car vous avez toutes deux parfaitement raison. » — Les assistans d'éclater de rire, et nos mégères de se retirer toutes confuses.
Un Appenzellois qui avait eu trois femmes, étant un jour
— i«0 — interrogé sur œlle qui valait le mieux : « Mordez dans trois belles pommes sauvages, répliqua-t-il , et dites-moi laquelle est la plus douce. »
Beaucoup de jeux qui étaient autrefois en usage dans les vallées d'Appenzell se sont perdus peu à peu ; d'autres ont été défendus à cause des dangers qu'ils présentaient ; d'autres enfin leur sont communs avec les autres cantons de la Suisse. Ces jeux consistent ordinairement en exercices gymnastiques dont l'adresse ou la force font tous les frais. Tel est , par exemple , le jeu appelé eierlesen (ramasser des œufs) , qui est en usage à Pâques. Deux jeunes gens n'ayant pour vêtement qu'une chemise et une culotte , mais parés de rubans flottans, commencent leur lutte en présence d'une foule de spectateurs. L'un d'eux doit parcourir une demilieue ou une lieue entière vers un but déterminé et revenir à son point de départ après avoir bu un verre de vin qu'on lui présente, tandis que son adversaire relève 5o ou loi œufs qu'il dépose dans une corbeille pleine de balles sans qu'un seul ose se briser. Ces œufs sont placés dans la plaine sur une seule ligne droite , à une aune de distance l'un de l'autre. Chacun d'eux exige l'aller et le retour. Celui des deux combattans qui a le premier achevé sa tâche est proclamé le vainqueur.
Dans le jeu appelé stein-werfen ou steinrStossen (jet de pierre), le lutteur qui parvient à lancer la plus lourde pierre à la plus grande distance , reçoit le prix d'honneur aux acclamations des spectateurs. Ce prix consiste en un ceinturon de cuir brodé , en un bonnet de pelisse , en une médaille ou bien aussi en une jolie bourse pleine d'argent. Le palet est de forme ronde , difficile à saisir ; son poids est souvent d'un demi-quintal et quelquefois même d'un quintal. Le combattant doit d'abord le placer sur l'une de ses épaules avant de le lancer. En i8o5 , un paysan d'Umaesch souleva une pierre de i84 livres et la jeta aune distance de lo pieds. Le hoserdûpfen se rapproche du combat de la lutte chez les anciens Grecs et les Romains. Dans un cercle formé par
les spectateurs^ les atèlètes se tiennent prêts à combattre. Ils s'avancent l'un contre l'autre dans une position inclinée ^ cherchant ainsi à donner moins, de prise à leur adversaire; Enfin ils s'attaquent , tête contre tête. L'un d'eux est-il saisi , la lutte s'engage ^ et le jouteur qui est le premier terrassé est le vaincu. Mais il faudrait voir Ids puissans efforts de ces vigoureux athlètes y la souplesse de leurs mouvemens , leurs temps d'arrêt nécessités quelquefois par l'égalité de leurs forces , et se changeant tout à coup en une attaque plus puissante encore ; il faudrait voir leurs efforts désespérés et leurs ruses afiti d'enlever de terre les talons de leur adversaire , pour se faire une juste idée de la lutte d'Hercule et d'Anthée.
Nous ne parleront pas d'une foule d'autres jeux qui offrent moins d'intérêt. Plusieurs de ceux qui étaient ancien^ nement en usage, et dans lesquels la force physique s'exerçait seule , tels que le blockfest (la fête des troncs d'arbres), où l'on portait d'énormes troncs d'arbres en procession par les villages , ont disparu pour faire place à des jeux moins grossiers où l'esprit et l'art ont quelque part.
Parmi celles des réjouissances populaires qui se sont conservées et qui jouissent même d'une plus grande popularité qu'autrefois , on doit placer au premier rang le tir à la carabine. Le dimanche , pendant l'été, presque tous les villages retentissent du bruit des armes à feu. Il y a en outre des réunions que l'on appelle freichiessen^ et dans lesquelles des prix d'une grande valeur sont proposés aux tireurs l'enommés qui s'y rendent. Ces réunions ont lieu tantôt dans un village, tantôt dans un autre.
Autrefois ces exercices étaient plus généralement répandus en Allemagne. C'était un lien de confraternité entre les différentes populations. Un grand nombre de Suisses assisté- ' rent au grand tir de Stuttgard en i56o. On y compta i5oo tireurs et 96 bannières, et l'on vit des princes et des paysans s'y disputer le prix. Quant au grand tir de Strasbourg, en 1 576 , les habitans de Zurich promirent de s'y rendre avec
— 162 ^ tant d'empressement que le millet cuit à Zurich arriverait encore chaud à Strasbourg , et ils tinrent parole. Ils s'y rendirent en bateaux par la Lîmmat , l'Aar et le Rhin.
Ch usage, qui a disparu ^ au moins en partie, en Allemagne, s'est fidèlement conservé en Suisse, et y a même pris un plus grand développement. Les gouvernemens , aussi bien que les particuliers , font souvent des dépenses énormes pour ces sortes de fêtes, qui sont devenues vraimentna tionales par la fondation des tirs fédéraux. Le premier de ces tirs fut donné à Aarau par la société des tireurs. Les plus habiles tireurs de toute la confédération y furent invités. Il e prolongea durant huit jours, au milieu d'une affluence de inonde venu de tous les cantons de la Suisse. D'autres villes imitèrent dans les années suivantes l'exemple donné par Aarau. Au tir fédéral de Zurich, en i834, le plus brillant de tous tant par l'ordre et le bon goût qui présidèrent aux dispositions , que par les dépenses qui y furent faites et par le nombre des prix proposés , on vit arriver et partir chaque jour des milliers de tireurs et des milliers de curieux venus de tous. les points de la Confédération. Les Appenzellois s'y distinguèrent particulièrement. Ce furent eux qui remportèrent les.premiers prix. Ils avaient une telle confiance dans leur adresse, qu'ils désignaient à l'avance celui d'entre eux qui gagnerait le grand prix du lendemain. — Chacune des vingt communes d'Appenzell Ausser Rhoden a sa propre société de tireurs ^ et chacun de ses 4 à 5oo membres possède sa carabine. La plupart de ces tireurs sont tellement exercés qu'à une distance de a à 3oo pieds, et en tirant à bras tendu , ils ne manquent jamais un but d'un pied carré de surface.
tiili —
Un large chemin bordé de haies , entre des pâturages , conduit du village de Gais , dans l'Ausser Rhoden , à un petit hameau situé à l'est , d'où Ton découvre une vue magnifique. Une partie de la vallée du Rhin et de la Souabe s'étend à ses pieds. Les montagnes d'Appenzell, des Grisons, de Saint-Gall et du Voralberg bornent l'horizon. Cette contrée s'appelle le Stoss. On se sert de ce mot dans les Alpes pour désigner une certaine étendue de prairie suffisante pour ^entretien d'une vache pendant l'été.
A gauche de la route et à côté des habitations à hauts pignons et à nombreuses fenêtres de ce petit hameau , on aperçoit une modeste chapelle. C'est un monument de reconnaissance élevé à 20 braves qui succombèrent dans le combat dont ces lieux ont été le théâtre en i4o5. Ce combat a quelque chose de merveilleux. De nos jours , il est permis de ne pas ajouter une foi entière aux bulletins des batailles ; mais on ne saurait mettre en doute ce que l'histoire rapporte sur la tnorl de ces héros.
Par une matinée pluvieuse du mois de juin , le duc d'Autriche et l'abbé de Saint-Gall, débouchant par la vallée du Pihin avec 3,ooo hommes de guerre, vinrent prendre possession de ces hauteurs. Les Appenzellois , surpris par une attaque aussi imprévue , purent à peine rassembler en toute hâte 4oo combattans. Le comte Rodolphe de Werdenberg se mit à leur tète. Il les rangea en bataille au pied de la montagne qui domine la chapelle. Décidés à vivre libres ou à mourir, ces 4^0 braves se précipitèrent au combat. Ils avaient déjà fait périr un bon nombre de leurs ennemis, en faisant rouler sur eux des blocs de rochers. Chaque Appen-
— . 104 ^ zellois semblait se multiplier. Un d'entre eux, Ulrich Rotach, le dos appuyé contre une cabane, résista seul à douze hommes, et parvint à en tuer cinq jusqu'à ce que la cabane en feu s'écroula sur lui. Cependant la victoire était encore incertaine , lorsque l'apparition d'un corps de troupes en chemises , accourant par le Sommersbei^ , jeta l'épouvante parmi l'ennemi. C'étaient les femmes et les filles des Appenzellois qui arrivaient de Gais à leur secours. Mais avant qu'elles fussent sur les lieux , l'affaire était décidée. La perte des Appenzellois ne s'élevait pas à plus de 20 hommes, tandis qu'un tiers de l'armée ennemie était restée sur le champ de bataille. Lorsqu'en i8ao le propriétaire du fonds de terre sur lequel s'était passée Faction , voulut faire aplanir une colline qui s'y élevait derrière la chapelle , on découvrit encore sous des monceaux de pierres un grand nombre d'ossemens humains.
La communauté d'Inner Rhoden célèbre le jour de cette victoire par une procession annuelle à laquelle chaque famille envoie au moins un représentant. En iSaS, l'union de Sempach {StrYipachtr-Vtrein) et la société des chanteurs d'Appenzell {Satnger-Verein) célébrèrent le souvenir de cette mémorable journée par le chant patriotique : « Am Grabe unserer Vaettr (Sur le tombeau de nos pères). »
Les Suisses, à l'exception de quelques pauvres écervelés dont ils se rient , ne tiennent nullement à honneur de descendre des anciennes familles nobles du pays ; mais par contre , ils se font gloire des nobles actions de leurs ancêtres. Pour en consacrer le souvenir , plusieurs jeunes gens de différens cantons s'engagèrent, en 18212, à se réunir chaque année sur l'un des champs de bataille chers à la liberté suisse, pour s'inspirer des exploits de leurs grands hommes, et marcher sur leurs traces , si jamais la patrie était en danger. Comme leur première réunion eut lieu sur le champ de bataille deSempach, leur association reçut le nom d'union de Sempach.
J^es environs immédiats de la chapelle du Stoss offrent
'une foule de choses remarquables. A une lieue seulement au delà de ce monument national , est situé^ dans un pays de vertes collines, le beau et grand village de Gais, dont l'église s'élève sur l'emplacement même de la cabane du brave Ulrich Rotach. Ce village, avec ses jolies promenades, ses hôtelleries et ses pavillons, est depuis le milieu du siècle dernier un des lieux les plus célèbres de la Suisse parle nombre des cures qui s'y opèrent. Des étrangers de toutes les contrées de l'Europe et des nationaux y vont pendant les mois d'été boire du petit-lait de chèvre et respirer l'air pur de sa haute vallée.
A deux lieues de là , dans une solitude charmante au milieu des montagnes, est situé Weisbad, qui est presque autant visité que Gais, et qui, outre le petit-lait qu'on y trouve, possède encore de nombreuses sources d'eau minérale. La beauté de ses environs se joint aux agrémens qu'on a su y réunir, pour en rendre le séjour des plus agréables. Trois vallées débouchent à l'endroit où sont les bains. Dans celle du milieu , un chemin conduit , à travers la vallée silencieuse de Seealp, au sommet de la plus haute montagne du pays : c'est le Saentis (7770 pieds au dessus du niveau de la mer). Un glacier le sépare du Gyrenspitze. Ce chemin , quoique rude dans quelques endroits , ne présente cependant aucun danger. De jeunes filles peuvent même le gravir sans crainte. Mais il faut éviter de s'y aventurer sans guide, surtout lorsque les brouillards dérobent la vue des précipices. En 1 79 1 , un . professeur de Schaffhouse, nommé Jetzeler , tomba d'une pointe de rocher du Mesmer. Il s'y était hasardé seul, sans connaître les chemins. Une inscription sur le roc fait connaître son triste sort.
Un accident moins ordinaire et peut-être plus affreux arriva , il y a quelques années (en i832), sur le Saentis à l'ingénieur Buchmûller. Il y avait dressé sa tente dans l'intention de s'occuper de mesuragestrigonométriques dont l'avait chargé la Confédération. Un seul domestique l'accompagnait. La chaleur était étouffante. Des éclairs sillonnaient l'horizon,
— f66 — chargé de sombres nuages. Les uns s'abaissaient , d'aulres s'élevaient comme s'ils eussent été en fermentation. Une mer de vapeurs s'étendait sur tout le pays. La tempête mugissait entre les rochers; les échos se renvoyaient le tonnerre. L'ingénieur se réfugia sous sa tente avec son domestique pour échapper à des torrens de pluie. Mais l'ouragan s'approcha de plus en plus. Les éclairs dardaient déjà leurs langues de feu autour du sommet des montagnes voisines. Cependant nos deux solitaires paraissaient à l'abri de tout danger, leur tente étant munie d'un paratonnerre. Ils étaient donc à attendre tranquillement la fin de l'orage, lorsqu'il s'arrêta sur le Saentis. La foudre éclata alors , et , glissant le long de la perche qui soutenait la tente, alla frapper le domestique qui "était auprès, fiuchmûller tomba sans connaissance. L'étincelle électrique lui avait causé une forte lésion à la jambe. Ce ne fut qu'une heure environ après l'événement qu'il reprit ses sens. L'orage grondait encore dans le lointain. Le cadavre de son domestique gisait à côté de lui. Seul , loin de tout être vivant, sa position était horrible.
A la fin, il dut se décidera redescendre à Saint- Jean dans le Toggenburg. Le chemin long et difficile qu'il avait à faire est le plus dangereux de tous ceux qui conduisent sur le Saentis. Son entreprise était hardie et périlleuse. Les douleurs et la faiblesse qu'il ressentait à la jambe en augmentaient encore les difficultés. Il se laissa glisser dans un ravin à pic jusqu'au Grossen Schnee (la grande neige), qu'il traversa alors entre des abîmes affreux , des blocs de rochers , des champs de neige , et au milieu des dangers du fVeissen TVand (la muraille blanche) pour atteindre au premier pacage appelé Schafboden. — Les pluies d'orage qui tombent dans les contrées moins élevées sont des guilées de neige sur ces hauteurs. Ces neiges recouvrent comme en hiver les rochers et leurs crevasses, de sorte que, même en été, il est impossible de reconnaître son chemin. Des nuages épais obscurcissent l'air et dérobent la vue des pi'écipices. A chaque faux pas, on court risque de périr. — MnislUichmuller
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poursuivit sa route avec une courageuse résignation , et pai"- — Y Jni^ après des fatigues iuouies , dans des lieux habités où
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167 — poursuivit sa route avec une courageuse résignation , et parvint , après des fatigues inouïes , dans des lieux habités où tous les secours lui furent prodigués.
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Est-ce un jeu de la nature , on serait-ce Fœuvre du caprice des hommes? — Nous ne dirons pas que ce lieu est romantique; c'est un roman môme, un roman vivant, sorti de rimagination fantastique de quelque Walter Scott et jeté au milieu des Alpes. — Dans la roche calcaire d'une mu^ raille grisâtre de l'Ëbenalp, dans Tlnner Rhoden, à 4^6ao pieds au dessus de la mer , on voit une caverne spacieuse qui domine de plus de loo pieds le Bommeralp. Un autel consacré à saint Michel s'y élève à l'intérieur; on y a également construit un clocher , et cinq fois par jour le son de sa cloche retentit au loin dans le silence des montagnes pour appeler les pâtres à la prière. Un rocher à pic domine encore cette caverne de quelques centaines de pieds, et auprès de ce rocher on a construit un ermitage de Paspect le plus pittoresque. Un petit pont y conduit par dessus un abîme profond. Arrivé à cet ermitage , on aperçoit une nouvelle caverne qui s'ouvre derrière lui. 'Elle peut avoir 60 pieds de largeur sur 80 pieds de hauteur. L'eau chargée de parcelles de chaux qui y dégoutte continuellement, en revêt tout l'intérieur de stalactites. Après avoir fait une centaine de pas dans les entrailles de la montagne , la caverne se rétrécit. Ses murs alors sont tapissés de lait de lune ,.le sol est couvert de débris de rochers et sillonné de crevasses. On
avance par une montée rapide. Le capucin à longue barbe vous précède; quelques morceaux de bois allumés qu'il tient à la main lui servent de flambeau. On arrive devant une petite porte; elle s'ouvre, et le tableau le plus éblouissant se déroule à nos yeux. Nous apercevons les Alpes sous un aspect nouveau, le ciel bleu, des prairies d'un vert éclatant ; on croirait que c'est une illusion , si l'on ne voyait des troupeaux errans, si l'on n'entendait par intervalle le tintement de leurs clochettes. Nous avons pénétré par cette sombre caverne dans l'Ëbenalp, le plus beau pâturage de l'Inner Rhoden.
Toute cette chaîne de montagnes , dont les rameaux s'étendent depuis le Kamor jusqu'au Saentis, est remplie de pareilles cavernes. Plusieurs d'entre elles sont beaucoup plus vastes que leur entrée étroite ne le ferait supposer. Les pâtres leur donnent tantôt le nom de fVttttrloecker (trou de l'orage) , de fFindloecker (trou du vent), et tantôt de KrfS" tallfioehleri (grotte de cristal) , ou enfin de Ziegenloecker (trou des chèvres). Un grand nombre de ces caverlies communiquent ensemble dans l'intérieur des montagnes ; mais qui voudrait jouer sa vie pour pénétrer ces secrets de la nature ? — C'est dans de pareilles grottes que les pâtres des Alpes bâtissent les huttes où ils déposent le lait de leurs troupeaux. L'air froid qui en sort , même dans les chaleurs de l'été , lui conserve toute sa fraîcheur. Dans la Suisse italienne, on se sert de ces cavernes comme de caves.
Le Wildkirchlein (chapelle sauvage) a été construit au milieu du dernier siècle (1756). C'est l'œuvre d'un pieux habitant du boui^ d'Âppenzell, nommé PaulUlmann. A la Saint- Michel j il s'y célèbre chaque année une messe. La cérémonie achevée , l'Ëbenalp retentit des cris de joie ^ des réjouissances et des chants d'une foule de pieux chrétiens que la fête y attire de toutes les parties de cette chaîne de montagnes. Souvent même, par les beaux dimanches de leté, il s'y fait des parties déplaisir, sans aucun motif de piété. Weishad n'en est éloigné que d'une lieue et demie.
• On parlerait presque envie à cet ermite : ce nid suspendu dans les airs , ce nid d^aigle qu'il habite , est si beau! Mats 4e pauvre homme I au milieu de toutes ces merveilles du ciel et de la terre qui^ se déroulent devant lui , il n'a que des pensées de capucin. La vue magnifique dont on jouit de la petite fenêtre de son erniitage n'est plus pour lui qu'un tapis varié qui est toujours le même À ses yeux.
Je m'y trouvais par une belle tnatinée d'été. Un nionde s'étendait devant moi ; mon regard se perdait à travers l'espace dans le lointain bleuâtre de l'horizon ^ sans trouver où se reposer. Les innombrables cabanes qui recouvrent lés collines d'Âppenzell disparaissaient comme autant de taupinées. L'est de la Suisse, le lac de Constance, la Souabe ^ se déroulaient devant moi comme iine immense carte , comme une mosaïque sur laquelle la voûte du ciel s'appuyaiti L'ame est saisie devant ce spectacle magnifique, comme si elle se perdait dans l'infini. Le regard se détourné avec efiV^oî conrnie slil avait plongé dans une mer sans bornes , et va se i-eposer sur les sommets voisins dès Alpes, dans la vallée où briUe le lac do Seealp,où le Schwaendibach s'échappe en écumantd'un sombi^e ravin couvert de forêts^ et où le torrent de la Sitter scintille derrière des collines. Pauvres humains, vous disparaissez aussi dans cette immensité. Ces vastes contrées s'étendent silencieuses, comme si elles attendaient encore l'arrivée de leurs hôtes du fond de la Haute- Asie , notre berceau à tous.
C'est dans un semblable silence que ce globe gravita pendsmt des ipilliers d'années autour du soleil , tandis que les élémens en fennentation rejetaient au dessus de la surface des eaux et les plaines et les montagnes ; et c'est pendant des milliers d'années encore qu'il parcourut son immense ellipse avant que des êtres vivans , sortis du sein des mers et des marais, vinssent animer ses forêts primitives et ses savanneau — ^Mais quand l'homme entra-t-il dans cet Éden? quand l'œuvre de la création fut-elle achevée ? combien de siècles »e sont-ils écoulés avant que son bégaiement d'enfant se chan-
geàt en une langue formée ,. avant qu'il pût transmettre à sa postérité le souvenir de ses destinées ?
C'est dans de telles pensées que je me perdais. L'histoire de l'humanité avec ses familles et ses peuples, avec ses dieux et ses héros, avec ses monumenset ses ruines, avec ses tyrans et ses martyrs , avec ses hardis navigateurs et ses hommes de génie, se retraça vivement à mon esprit. Conune le saint patriarche, je vis la race humaine s'élever par degrés jusqu'au ciel. Sur chaque échelon de cette immense échelle se groupaient des millions d'êtres humains ; mais les échelons inférieurs , ceux qui étaient le plus près du limon de la terre , étaient le plus surchargés.
Dans l'entance de l'humanité , c'est-à-dire dans l'état sauvage , l'homme est sans loi , sans propriété , sans langage pour ainsi dire. La lumière de la raison n'a pas encore pénétré dans le chaos de ses idées. Il est placé sous la tutelle de la nature; il s'abandonne tout entier à l'impulsion de ses instincts. Sa mémoire est ingrate; les impressions qu'il reçoit sont rarement durables; l'oubli suit de près la jouissance ; ses sentimens n'ont rien de stable; ils varient avec les circonstances. Il pleure et sourit en même temps. Ses joies sont immodérées. Ce qui lui plait, il s'en empare. Â ses yeux, tout est en commun; il n'y a pas de droits acquis , et, par conséquent, pas de châtiment à infliger. Il ne connaît, que la vengeance ou la crainte. Parent de la brute , il ne lui cède pas pour la finisse de ses sens , et lui est même supérieur dans* les arts d'imitation ; il l'obser^'e avec une curiosité craintive; c'est d'elle qu'il apprend à bâtir , à tendre des pièges à son ennemi ; il imite ses jeux et ses danses. — Qui pourrait déterminer le nombre de siècles que compte l'histoire des premiers âges de l'humanité? Qui de nous a, gardé le souvenir des jours de sa plus tendre enfance , lorsqu'il reposait encore sur le sein de sa mère ? Le sauvage repose , lui , sur le sein de la nature.
Mais l'homme croit en force , il se développe , il monte d'un degré l'échelle de la civilisation ; il n'est plus ({u'àdemi
sauvage. Sa mémoire gagne en étendue et en solidité ; il se hasarde déjà à travers les steppes et les forêts primitives sans le secours d'aucun sentier ; il transitict à la postérité dans des traditions et des chants les aventures et les expériences de ses pères. Le vieillard enseigne , le fort commande , le faible obéit, la femme est servante , le vaincu esclave. Le demisauvage est intrépide dans le danger ; il supporte avec fermeté les privations les plus dures , et regarde le mépris de la douleur et de la mort comme la première des vertus. C'est sans balancer qu^il sacrifie sa vie k la fougue de ses passions; mais c'est avec un égal sang-froid qu'il fait aux dieux des sacrifices humains, et décore sa misérable cabane des crânes de ses ennemis vaincus. Le sentiment du beau se réveille aussi en lui ; la femme se pare d'ornemens puérils , l'homme se tatoue. Le guerrier le plus terrible est aussi le plus aimable aux yeux du beau sexe. Le plus brave ou le père de famille est roi ; les guerriers réunis en assemblée font les lois. C'est à ce degré de civilisation qu'en sont encore les Esquimaux sous le zone glaciale, les Guaranis , lesMbayas et d'autres hordes sauvages de l'Amérique , disséminées entre les tropiques. Les anciens Grecs, les Germains de Tacite et les Gallois d'Ossian étaient aussi des peuples à leur enfance.
Le demi-sauvage ne s'humilie que devant le seul être que son bras ne peut dompter , que sa flèche ne peut atteindre ; c'est l'Être invisible, l'Être qui tonne , qui soulève les tempêtes, qui dirige le soleil et la lune dans leur course, qui fait le jour et fait la nuit. Il pressent le Grand-Esprit , il pressent des divinités ; il entend leur voix dans ses songes ; leur existence se manifeste à lui dans les merveilles de la création.
Mais la solidité de son jugement s'accroît par l'expérience, et c'est alors qu'il s'affranchit de la domination de ses instincts. Il sent ses forces et il abandonne le giron de la nature pour se perdre dans un labyrinthe d'illusions enchanteresses. Le demi-sauvage est alors un jeune homme enivré de la vie , ce n'est plus qu'un barbare. Il a encore monté d'un degré l'c-
cheile céleste. Le gouvernement s'assied sur des bases plus solides ; les arts se forment , se développent ; la religion se dégrossit pour ainsi dire; Mais Timagination domine encore resprid^ et plus encore la raison. Le barbare ne connaît pas de bornes dans ses afiedions , pas de bornes dans ses haines. Il tombe incessamment d'un extrême dans l'autre. Le merveilleux , le gigantesque emportent seuls son admiration. La rudesse et la sensibilité , la cruauté et la grandeur d'ame , l'indépendance et la servilité y la sensualité et le mépris desbiens du monde y en un mot ^ les sentimens les plus contradictoires le dominent tour à tour. Dans l'état de barbarie , la société ne se compose que de serfs et de privilégiés. Une noblesse héréditaire , un clergé , des despotes par la grâce de Dieu , ou bien même la Divinité implantée sur le trône et servie par les ministres dès autels y en sont les marques distinctives. Aux yeux du barbare > il y a dans la majesté souveraine quelque chose de surnaturel; là religion n'est pour lui qu^une foi sèche ou une dévotion ardente , enthousiaste , avide de miracles. En temps de paix , le barbare demande des fêtes magnifiques , éblouissantes , toutes les délices de la vie ; en temps de guerre y il veut des actions gigantesques y des aventures héroïques. Son amante est une divinité; il combat et meurt pour elle; mais la possède-t-il , la divinité n^est plus même son égale y il la traite en esclave.
Cependant, au milieu des prestiges de son imagination déréglée , le goàt se fait jour, il se pose peu à peu y il s'ennoblit. Aucun âge de la vie de l'humanité ne favorise davantage le sentiment des arts que l'état de barbarie. La danse y la peinture , l'architecture y la sculpture y la poésie et la musique tendent à la perfection. L'antiquité nous apparaît alors re^lendissante à travers les ténèbres de la tradition. L'âge d'or rayonne à nos yeux ; ses dieux y faibles ^acore comme des hommes et ses hommes grands comme des dieux, se promènent dans ses paradis. Les héros du demi-sauvage deviennent les héros et les géants du barbare , et c'est par un respect superstitieux que ce dernier rend des hommages à leurs des-
cendans, comme si le sang des immortek coulait dans leurs veines. Viennent encore quelques siècles, et ces imaginations vagabondes se plieront au joug de la raison , le barbare pas* sera à l'état de demi-barbare, .
Je vois de grandes nations placées à ce haut degré de la civilisation. Circonspectes et prudentes , elles n'ont ni sagesse ni grandeur d'ame. Honneurs, richesses, puissance, voilà quels sont encore les mobiles de leurs actions. La raison , la vertu , la religion ne sont que les humbles servantes de leurs calculs. Les intérêts matériels l'emportent de beaucoup sur les intérêts du cœur et dé l'intelligence. Mais tandis que le sentiment du beau se perd , des villes magnifiques s'élèvent, des routes commerciales s'établissent , des flottes s'élancent sur les mers , des armées permanentes s'organisent , des écoles supérieures se fondent; la vapeur donne des ailes aux vaisseaux, et l'on vole , emporté par des tourbillons de gaz , par delà l'empire de l'aigle.
Mais le demi-barbare sait donner à sa barbarie des formes aimables. Si le calcul de l'égoîsme détrône chez lui l'enthousiasme de l'imagination , il sait le revêtir de dehors flatteurs: c'est tantôt du patriotisme , tantôt de la philanthropie et tantôt de la religion. Ses écoles, ses temples , ses théâtres, ses tribunes ne retentissent que de saintes paroles; mais on se rit à part soi du pauvre sot qui sacrifie à la vertu son. rang, sa fortune , ses plaisirs , sans autre compensation que le contentement de soi-même. Il est vrai que dans cette période de l'histoire de l'humanité , l'homme n'est plus le serf des autres hommes , mais le serf ou la propriété de l'état II fait partie du coin de terre qu'il cultive. Il est vendu , échangé ou transmis en héritage avec lui. L'état lui-même est édifié avec beaucoup d'art, mais sans simplicité. C'est un mélange bizarre de choses contradictoires. Le passé avec toute sa rudesse et sa grossièreté s'y allie avec ce que le présent a de plus poli. C'est un vieux donjon dont les ailes seulement ont été restaurées ; la foi , la superstition et l'impiété s'y donnent la main.
— 1T4 — Je lévG alor&4es yeux yev» le pinacle de la çivilieatian; mais combien peu de nations j'aperçois h cette hauteur! Elles font signe à celles qu'elles dominent d'approcher ; mais leur appel n'est pas entendu. Sur ce haut degré de l'cchellc , l'homme n'est estimé qu'en raison de ce qu'il est et non de ce qu'il a. La nature reprend alors son empire. Je vois bien encore de l'opulence et de la misère ; mais de populace en habits de soie ou en haillons, je n'en vois plus. Je vois bien encore des faibles et des pui^ans ; mais d'hommes placés au dessus des lois et de la morale , je n'en vois plus. On a même rendu à la femme toute sa dignité ; elle est en possession de tous les droits civils dont l'homme jouit. Je vois bien encore des crimes et des chiitimens ; mais le châtiment n'est plus un acte de vengeance, ou simplement une mesure de sûreté pour la société , c'est un moyen d'amendement poiir le coupable.
Je vois Ah! mon échelle céleste vient de disparaître. Le
capucin fait retentir la cloche de sa petite chapelle , et murmure un jélve, Maria, tout en m'ofTrant une prise dans sa tabatière de buis.