FUITE DE MONSIEUR, FRÈRE DV ROI, DEPUIS S. M. LOUIS XVIII
(cotée 104.)
Journal des opérations du Directoire du département, eu conséquence
de l'arrestation du Roi.
Du 22 juin, 8 heure du malin.
Le sieur Robert, maire, s'est présenté à l'Assemblée accompagné d'un courrier qui a dit se nommer Derlhe Gibert, lequel a mis sur le bureau un décret de l'Assemblée nationale du 21 de ce mois, relatif à l'enlèvement du Roi.
Après la lecture du décret, la transcription en a été faite sur le registre, l'impression en a été ordonnée, et pour ne perdre pas un instant, il a été fait des copies manuscrites qui ont été portées sans retard aux différents districts du ressort, avec invitation de donner la plus prompte exécution aux dispositions du dit décret, de mettre la plus grande surveillance au maintien de Tordre et delà tranquillité, et de se rallier avec tous les bons citoyens autour de la Constitution, pour déconcerter les projets de ses ennemis et conserver une liberté que l'on pourrait vouloir leur ravir.
Vers les dix heures du matin<un député de la municipalité de Triaitcourt, porteur d'un avis du Directoire du district de Clennont, est utroduit. Cet avis annonce qii3 des personnes de la plus haute coq-
sidération sont arrêtées à Varennes ; que des troupes semblent vouloir proléger leur fuite, et qu'il est instant de porter des forces sur celte partie de ces frontières du département.
Ordres du Directoire envoyés sur le champ aux directoires des districts et aux municipalités de faire voler partie de leurs gardes nationales au secours de la patrie, et de garder l'autre partie prête à paitir au premier signal. Le repos est maintenu dans tout le département, la tranquillité, les propriétés et les personnes respectées de toutes parts : l'ardeur générale se dirige contre l'ennemi commun.
M. l'abbé Dessaux, un des premiers vicaires du département, membre de la société des Amis de la Conslitution, se présente à l'instant, animé de tout le feu du patriotisme, s'offre pour se transporter promptement sur les lieux où règne l'agitation, et en rapporter au Directoire les nouvelles les plus positives sur la position des choses. On applaudit à son zèle ; il part à dix heures du matin et marche avec assez de célérité pour instruire le Directoire de la certitude de l'arrestation de la famille royale à Varennes, et de la nécessité de redoubler de surveillance pour éviter et prévenir une invasion ennemie.
De nouveaux ordres sont expédiés à l'instant à tous les citoyens, gardes nationales et corps administratifs du ressort, pour assurer l'activité et la vigilance qu'exigent les circonstances.
Pour en obtenir tout le succès désiré, le Directoire donne à M. Colas, l'un de ses membres, pouvoir de se transporter dans le Clermontois pour prendre des informations relatives au décret du 21 juin, et pour, dans le cas d'arrestation des personnes de la famille royale, donner des ordres pour les faire conduire a Paris, de département en département, avec les égards qui leur sont dus et sous bonne et sûre garde ; enjoint à tous les corps administratifs et à toutes personnes dans le département de se conformer aux ordres qui leur seront donnés par lesdits sieurs commissaires.
Arrêté, en dutre, par l'Assemblée, qu'étant très-essentiel dans ces circonstances que tous les corps administratifs soient réunis au même lieu, pour veiller plus promptement et d'exactitude au maintien de l'administration, le directoire du district de Bar et la municipalité de la même ville seront invités à venir prendre leurs séances dans les salles du département jusqu'à nouvelle détermination.
L'Assemblée, prenant ensuite en considération la pétition d'un grand nombre de citoyens patriotes, a ordonné que le numéraire, le papier monnaie, cl les autres papiers confiés au receveur du' district, soient
transférés sans délai et déposés dans la salle des archives du château de Bar où se tiennent les séances du département, et que le receveur soit invité à tenir son bureau dans le lieu même du dépôt.
Arrêté, enfin, que l'argenterie, les effets précieux déposés au secrétariat du district, seront aussi transportés et déposés dans le même lieu ; et pour la sûreté de tous ces objets, il sera établi une garde. Tout s'est exécuté avec un zélé et une ardeur vraiment patriotiques.
Du méiue jour 22 juin 1791 de retorée.
Sur la représentation du procureur-général syndic, l'Assemblée, sentant qu'il est important d'être instruit le plus promptement possible et exactement des événements qui ont lieu dans le Clerrnontois, et du succès des gardes nationales, pour êlre à même de porter du secours à Varennes au besoin, a arrêté que la municipalité de Bar fera partir six personnes à cheval, qui seront placées à des distances marquées pour correspondre avec célérité, et instruire à propos le directoire de tous les mouvements qui auront lieu sur la froutiere et dans le Clerrnontois.
Le même jour, 6 heures do soir.
Un second courrier chargé d'un paquet contresigné du Ministre de l'intérieur est introduit. Ce paquet contenait l'expédition à timbre sec du décret du 21 juin, relatif à l'enlèvement du Roi, et celle d'un autre décret du même jour, par lequel l'Assemblée nationale rassure tout l'empire sur les mesures qu'elle prendra dans sa sagesse relativement aux instances présentes. Ce décret est transcrit, imprimé et publié avec la célérité du premier, et contribue beaucoup à maintenir la tranquillité dans l'étendue du département.
Le d'il jour 82 juin, 0 heures du *oir.
M. l'abbé Dessaux de retour ne laissa plus aucun doute sur l'arrestation du Roi et de la famille royale dans la ville de Varennes le jour d'hier, vers les onze heures du soir, où il avait passé la nuit dans la maison de M. Sauce, procureur de la comnune. Ce vicaire annonce en même temps que, sur les invitations pressantes de la municipalité de cette ville, S. M., la Heine, ainsi que les enfants de France, avaient con-
senti à retourner dans la capitale, et qu'ils étaient maintenant en route pour Chnlons, escortés de gardes nationales et de troupes de ligne. Le dit sieur Dessaux a remis aussi à l'Assemblée une lettre du directoire du district de Clermont, qui annonce aussi au département cette importante nouvelle.
S'est ensuite présenté le procureur de la commune de Bar, qui a annoncé au directoire que la compagnie de la garde nationale de cette ville et cent hommes de la dite garde à pied étaient partis aujourd'hui à midi, avec des armes et munitions, pour se rendre à Varcnnes.
Les gardes nationales de Verdun, Commercy et de toutes les autres municipalités du département déploient la même énergie, et dans l'instant, les chemins, les campagnes et h partie où se porte l'agitation sont hérissés et couverts d'hommes armés à la hâte, et animés du courage qu'inspirent et l'amour de la patrie et celui de la Constitution.
Du 23 juio, 2 heures de rvloce.
La matinée s'est passée sans nouvelles ultérieures.
Mais à deux heures de relevée s'est présenté un officier de la garde nationale de Clermont, qui a mis sur le bureau une adresse du directoire du district de Clermont, contenant qu'il vient de recevoir avis de la municipalité de Montfaucon que les troupes ennemies sont en armes sur la Meuse et dirigent leurs marches vers le Cl erra on lois, et qUj'il est pressant d'envoyer des secours et des munitions.
Un citoyen de Vaubecourt, chargé d'un.billel de la municipalité de ce lieu, annonce que les ennemis sont entrés dans le royaume du côté de Varennes,
Les officiers municipaux de Triancourt donnent le même avis, et le directoire ordonne aussitôt ajx gardes nationales de se tenir prêts à marcher au premier signal. Et à l'instant, le sieur abbé Dessaux s'offre avec le même zèle à instruire l'Assemblée de l'existence ou non existence de ces mouvements. On accepte cette nouvelle marque d»ï son patriotisme, et il part à cinq heures et ùVmie du soir.
Le reste de la jounée est employé à ordonner des dispositions nécessaires pour repousser l'ennemi en cas d'une invasion certaine.
Du 24 juin, 2 heures du malin.
Le sieur abbé Dessaux rend compte au Directoire des découvertes
qu'il a faites ; il annonce que le calme est rendu à Clermont et à Varennes ; que les gardes nationales ont rétrogradé jusqu'à Contenvoi, où la dernière alarme s'était répandue, mais que tout annonçait que le bruit d'invasion était entièrement faux. Il a remis une lettre à la municipalité de Varennes, calquée d'après celle de la municipalité de Montfaucon, et aucune de ces lettres ne s'explique assez positivement sur le nombre des ennemis ni sur l'invasion que l'on parait craindre.
Le Directoire ne peut que rappeler de la manière la plus honorable le zèle et le patriotisme que le sieur Dessaux a déployés dans cette circonstance ; il obtient par là la reconnaissance de tous ses concitoyens, et l'Assemblée lui témoigne particulièrement celle qu'il lui inspire.
Du même jour 24 juin, 3 heures du malin.
M. Collas, de retour de Clermont, présente le procès-verbal où il a rédigé toutes les informations qu'il a recueillies sur les événements des 21 et 23 de ce mois ; ce commissaire rassure l'Assemblée sur les bruits d'invasion qui n'ont eu lieu que par le désordre dans lequel se sont trouvés, par l'abandon de leurs chefs, les détachements des régiments de Caslellane, Suisse et de Royal- Allemand cavalerie. Il prévient en même temps que Sa Majesté continue sans trouble sa marche vers la capitale, et que la tranquillité est parfaitement rétablie à «Varennes et à Clermont. •
Cependant, le Directoire, voulant prévenir les désordres qui pourraient résulter dans le département du défaut de destination des détachements qui paraissent avoir été déplacés de leurs garnisons pour protéger l'évasion de la famille royale, et qui sont actuellement errants sur la frontière de l'empire, à chargé MM. Dresch et (.enfant, deux de ses membres, de se transporter dans les districts de Verdun, Étain, Montmédy et Clermont, pour, de concert avec le premier officier général en activité dans le département, et à l'assistance d'un commissaire des guerres, donner les ordres provisoires pour faire rentrer lesdits corps dans les garnisons ou quartiers qu'ils occupaient ci-devant, assurer la tranquillité sur les frontières, et instruire le Ministre de la guerre et le Directoire de toutes les mesures qu'ils prendront en conséquence de la commission qui leur est confiée.
Arrête le Directoire que le présent journal sera clos cejourd'hui
24 juin 1791, et que copie en sera sur le champ envoyée à l'Assemblée nationale.
Signé : Collas, Voisin, Longeait, Anthohes, Lûrivien,
Jeantin, Arnould, Moheau, syndics; Aubry,
secrétaire-greffier.
(cotée 152.)
Dieppe, le «* juin 1791.
Monsieur le député, le Conseil général de notre commune était assemblé mercredi dernier, à 7 heures du soir, pour délibérer sur la lettre de M. de Lescard, lorsque le secrétaire greffier du directoire du district vint nous faire part de la fuite de la famille royale. Notre premier mouvement fut la surprise et l'indignation, sans cependant nous décourager, car nous nous rendîmes de suite auprès de MM. les administrateurs du directoire du district, pour aviser aux moyens de maintenir Tordre, et de se mettre sur ses gardes. Il fut arrêté à l'unanimité de faire battre la générale. En un clin d'oeil les citoyens et les troupes de ligne se mêlèrent avec la garde national*»; un détachement de 15 hommes de cavalerie et 50 hommes de notre garde furent envoyés en la ville d'Eu. Des patrouilles nombreuses gardèrent le rivage de la mer ; les marins se chargèrent de servir en cas de besoin les canons de la jetée ; la ville a été illuminée toute la nuit. A minuit nous remarquâmes des signaux sur la mer et sur la côte de l'est de la ville, ce qui nous a déterminé à dépêcher une yole du côté du Tréport, avec ordre d'examiner tout ce qui s'y passait. Ci-joint le rapport des lamaneurs. Deux officiers municipaux visitèrent les auberges pendant la nuit, questionnèrent les étrangers, sans remarquer personne de suspect.
La journée d'hier a été tranquille. Nous avons encore envoyé à la ville d'Eu un renfort de 80 hommes et notre garde nationale avec des munitions. On a de grandes inquiétudes de ce côté; le séjour de M. et Umo de Penthièvre y donne lieu. On débite que le Roi est arrêté sur les frontières; on attend d'heure en heure l'arrivée d'un courrier dépêché à ce sujet; mais ou craint que ce bruit ne soit point confirmé. Mous comptons celte nuit prendre des précautions pour observer ce
qui se pusse en mer le loqg de la côte, et tâcher d'empêcher aucun embarquement.
Les administrateurs du district, d'accord avec la municipalité, ont fait descendre aujourd'hui les canons du château. On craint les manœuvres de notre lieutenant du Roi.
(Suivent trois signatures.)
P. S. Nous apprenons que le lloi arrive ce soir à Paris, et qu'il a été arrêté àVarennes. Tout le monde est exalté.