LXXV1I
Extrait des minutes du greffe de la municipalité de Sentis.
L'an 1791, à 2 heures précises après midi, sur la déclaration qui a été publiquement faite par deux particuliers revêtus de l'uniforme national de Paris, porteurs d'un passeport signé de M. de Lafayelle, commandant de la garde nationale, qu'il leur avait été refusé des chevaux à la poste de celle ville, sous prétexte d'un prétendu ordre de la municipalité de Senlis, ce matin môme, à l'heure de midi trois-quarts environ, nous, Jean-Eloi Chrétien, officier municipal; Boucher d'Argis, procureur de la commune; Joseph Genost et Denis Martin, Tremblay, membres du Conseil général, commissaires nommés par ladite municipalité de Senlis, à l'effet de constater les circonstances sur lesquelles peut être fond 6 le bruit dont il s'agit, nous sommes transportés à la poste, où élant nous avons interpellé le sieur Jean-Jacques Leduc, maître de la poste, de nous déclarer ce qui s'était passé et dont il avait pu avoir connaissance, tant dans la nuit précédente que dans la matinée, jusqu'à l'époque où le bruit dont il s'agit s'est répandu. Ledit sieur Leduc nous a déclaré qu'il n'a point connaissance qu'il se soit passé rien d'extraordinaire pendant la nuit. . . Que vers midi et demi il est arrivé deux postillons se disant postillons de la poste de Paris, qui ont annoncé que le Roi élait enlevé, qu'il venait derrière eux une berline attelée de six chevaux et deux bidets, et qu'il était important de ne pas la laisser partir sans un passeport de la municipalité; que par l'événement ladite voiture n'a pas passé; qu'enfin, à midi trois-quarts, il est
arrivé à ladite poste, presque en même temps, les deux gardes nationaux de la municiphlité de Paris dont il a été ci-dessas question, et une phaise numérotée 4, reconnue pour être une voiture du Roi, attelée de deux chevaux, renfermant un seul voyageur, lequel était encore en ce moment à Senlis, arrêté chez ledit sieur Leduc, en attendant un relai pour sa chaise. Avons interpellé ledit sieur Leduc de nous déclarer s'il avait observé les particuliers renfermés dans les voitures sus-désignées et autres courriers passés depuis 4 heures du malin ; le sieur Leduc nous a répondu qu'il était absent lors du passage des sieurs courriers. . . L'avons interpellé de nous déclarer s'il était vrai qu'il ait refusé des chevaux aux deux gardes nationaux susdits sous le prétexte d'un ordre de la municipalité de cette ville ; il nous a répondu que cette assertion était fausse
Il a été arrêté qu'à l'instant, nous, officier municipal, procureur de la commune, et notables susdits, nous transporterions en la maison de la poste, à l'effet de prendre et recevoir les déclarations du particulier désigné en notre procès-verbal de l'autre part, même de visiter sa voiture et ses papiers ,
Parvenus en la chambre occupée par ledit particulier , nous l'avons prié de nous déclarer ses nom, surnoms et qualité, le lieu d'où il est parti pour se rendre en cette ville et celui qui était le but de son voyage; il nous a répondu se nommer Prix-Joseph Erhart, premier médecin des écuries du Roi, être parti de son domicile à Paris, ce jourd'hui mardi 2i , à 9 heures du matin, pour se rendre chez M"" de Vaudemont, à Bruxelles, de laquelle dame il est médecin depuis plusieurs années et qui a fait écrire, le 13 du présent mois, une lettre par Ai™ de Brionne, sa belle-mère, demeurant à Trêves, pour qu'il eût à, se rendre à Bruxelles, chez Mme de Vaudemont,. laquelle lettre non signée nous a été* par lui représentée.
Nous l'avons ensuite prié de nous déclarer : 1° quels étaient les bruits qui circulaient à Paris au moment de son dépari; à quoi il nous a répondu qu'il n'avait rien ejitendu dire de nouveau ni d'extraordinaire, et que s'il avait été instruit comme il Test en ce moment du départ du Roi, il ne serait pas lui-même parti ; 2° pourquoi il s'était muni d'un passeport signé du Roi et n'en avait pas un signé de la municipalité; à quoi a répondu qu'il s'était d'abord fait délivrer un certificat de la section de Saint-Roch, sur laquelle il est domicilié, et que c'est sur le vu de ce certificat qu'il lui a été expédié, le 30 de ce mois, un passeport signé du Roi, contresigné Montmorin, et qu'il nous a à l'instant représenté.
Nous avons ensuite procédé à l'examen des papiers dont il était porteur, et après avoir fait la visite la plus exacte, à l'exception de deux lettres cachetées qu'il nous a dit êlre chargé de rendre à leur adresse, savoir, la première à M0»* la princesse de Vaudemont, et qu'il nous a déclaré lui avoir été remise par un domestique de M»«- de Jarnac, et la seconde à M. Houdencourt, chez Mme de Vaudemont, iue de l'Étoile, à Bruxelles, qu'il nous a également déclaré lui avoir été remise par un domestique de M°» de Vaudemont, nous avons reconnu, que les papiers n'avaient de rapports qu'à ses affaires particulières
Et sur ce qui nous a été pareillement déclaré que deux particuliers non munis de passeport étaient arrivés chez ledit sieur Leduc, nous nous sommes transportés dans la chambre qu'ils occupaient. Ils ont dit se nommer l'un André-Germain Gaudissard, avocat au Parlement, demeurant à Paris ; et l'autre Charles-Maurice Gaudissard, citoyen de Paris, être partis ensemble ce jourd'hui de Paris avec des chevaux qui leur appartenaient, pour se rendre à Montmédy, pour passer l'été, tait dans la vilU» que a1 ans les environs.
Considérant qu'ils n'ont point de passeport, nous, officiers municipaux, procureur de la commune et notables susdits, avons requis les sieurs Gaudissart de vouloir bien nous accompagner en l'hôtel commun de la ville de Sentis, où le Conseil général de la commune est maintenant assemblé.
Et ledit jour, 8 heures de relevée, de retour en l'hôtel de ville, le Conseil général de la commune séant, lecture a été faite du procèsverbal ci-dessus, en présence desdits sieurs Erhart et Gaudissart.
A l'égard desdits sieurs Gaudissart, attendu qu'ils n'ont pas de passeport, ils seront a retenus en état d'arrestation en l'hôtellerie de la poste, et sous la protection de la garde nationale, jusqu'à ce que, sur le rapport qui en sera fait au comité des recherches, il soit envoyé à la municipalité des ordres de l'Assemblée nationale.
Et' à l'égard du sieur Erhart, il a été arrêté qu'il serait aussi retenu en état d'arrestation sous la même protection, jusqu'à ce qu'en ayant été également référé au comité des recherches à l'Assemblée nationale, il soit aussi envoyé des ordres.
A encore été arrêté que les deux lettres adressées à Mm« de Vaudemont et à M. Houdencourt seront envoyées par la municipalité, et par un exprès, au comité, dans l'état qu'elles se trouvent, pour être décachetées.
(Suivent les signatures au nombre de vingt-deux.)
(cotée 113.)
Le mercredi 22 juin 1791, deux heures après midi, sur l'avis reçu par le directoire du district et la municipalité de Thionville, que le Roi et la famille royale fuvant vers la frontière avaient été arrêtés à Varennes, les deux corps administratifs se réunirent pour délibérer en commun sur les dangers que courait la chose publique et pour déjouer les projets des traîtres. Aussitôt réquisition fut donnée à la garde nationale de cette ville, au commandant de la place de faire partir sans retard un détachement de 20 gardes nationaux et de 50 dragons du 7e régiment, pourvus de munitions, lesquels se -porteraient sur Vn rennes par la traverse, et opposeraient leurs efforts à l'évasion du Roi. On dépécha au même instant vers toutes les municipalités du district, pour leur faire connaître le funeste événement et les requérir de placer des gardes nationales dans tous les passages, en correspondant les uns aux autres par des patrouilles continuelles qui arrêteraient toutes personnes non connues et les conduiraient à la ville.
Le lendemain, jour de la Fête-Dieu, la procession se faisant suivant l'usage, et les portes de la ville étant fermées, il s'y présenta un officier du 1er régiment de hussards, ci-devant Berchini, suivi d'une ordonnance, qui demanda d'être introduit ; on le conduisit chez M. le maire, où l'on exigea la représentation de ses dépêches, il s'y refusa et porta même la main à la poignée de son sabre; mais M. Merlin, officier municipal, l'ayant désarmé et l'ayant menacé de se servir dudit sabre contre lui , il remit une lettre adressée à M. de Bouille, à Montmédy. Cette missive ne pouvant être que suspecte, et le salut de la patrie voulant que la correspondance du général qui protégeait' l'enlèvement du Roi fût connue, l'on en fit l'ouverture^ elle était datée de Sarrelouis, signée du général Jleyman, et annonçait le passage de 240 hussards de Berchini, qu'il dit avoir trouvé bien disposés pour le lendemain, et celui du régiment de Saxe à la tête duquel devait être M. d'Heyman lui-même, le surlendemain, pour se rendre en toute bâte vers Mentmédv. L'officier et le hussard furent arrêtés et transférés dans la prison civile. On trouva dans la giberne du hussard 30 cartouches à balles.
Cette lettre manifestant des desseins sinistres, l'on renforça les gardes mises aux portes que Ton laissa fermées. On prit des mesures pour que les bacs et les bateaux qui se trouvaient sur la rivière de la Moselle, depuis Thionville jusqu'à la frontière, et au-dessus jusque vers la ville de Metz, fussent submergés. Les municipalités du dehors furent requises de placer des postes de gardes nationaux à tous les endroits guéables sur la rive gauche, et 50 dragons furent envoyés pour parcourir la même rive , se porter où il serait besoin et, de concert avec les gardes nationaux, empêcher le passage de toute troupe qui se présenterait ; surveiller particulièrement le gué de Relhel ; on fit passer sur la hauteur du Contz, vis-à-vis, 30 gardes nationaux Thionvillois. On ne se borna point à ces précautions locales, et Ton tit passer copie de la lettre tant à Metz qu'aux autres villes voisines.
On redoublait d'attention sur les voyageurs, lorsque vers les cinq heures de l'après-midi,. M. Turlure de Vellecour, commissaire ordonnateur des guerres en cette place et président du district, qui s'était présenté, pour rentrer en ville, fut conduit à l'assemblée réunie ; on l'interrogea sur son voyage, et il en Gt la relation qui fut écrite et signée de lui. Il en résulte qu'il revenait de Montmédy, lieu voisin de la scène, cl que peu de jouis auparavant il s'était trouvé avec MM. Bouille et Klinglin.
Cette circonstance faisant naître du soupçon, on résolut de le mettre en état d'arrestation dans sa maison, en lui donnant des sentinelles; mais la rumeur publique faisant craindre des violences, on se détermina à le transférer dans les prisons militaires.
Le 24, les hussards n'ayant pas paru et l'assemblée ayant été instruite par les corps administratifs de Metz qu'ils avaient député des commissaires pour requérir les régiments de Berchini et de Saxe de rétrograder, s'ils étaient en marche, on fit rentrer les 50 dragons, d'autant plus nécessaires dans la place qu'elle n'a pour garnison qu'un bataillon du ci-devant régiment de Picardie et le 7* régiment de dragons.
Le même jour, lç bruit s'étant répandu que dans le château d'Ottange étaient rassemblés M. de Bouillent d'autres suppôts de l'aristocratie, et que dans celte persuasion des gardes nationaux du lieu et des environs assiégeaient ledit château et en empêchaient toute sortie, l'assemblée crut qu'il importail de vérifier le fait et d'envoyer des forces pour se saisir des hommes periides et dangereux qu'on disait y être, et envoya un commissaire accompagné de 12 dragons, de 6 grenadiers, de tf gardes nationaux et d'un gendarme national. Visite exacte fui faite
dans le château appartenant à M. d'Hunolstein, président du département de la Moselle. On n'y trouva aucune personne suspecte, et les informations laites sur les lieux prouvèrent que M. de Douille n'y était point passé. Le détachement et le commissaire parcoururent la frontière en revenant et trouvèrent les postes de troupes et de gardes nationales en bon état. On observe que la nuit suivante 1,500 hommes gardes nationaux se trouvèrent dans le village d'Oltange en bon ordre. Le 25 on reçut divers avis de la frontière qu'il s'y établissait un grand nombre de postes autrichiens, et que toute communication était interceptée entre la partie du Luxembourg autrichien et la partie française qui l'a voisine. Pour se mettre à l'abri des attaques, on distribua à la garde nationale et aux municipalités du dehors, qui se présentaient en foule, des suppléments d'armes et de munitions. Cette distribution diminua tellement l'approvisionnement des armes, qu'il n'en resta plus une quantité sui Usante pour la défense de la place. On députa vers le corps administratif de Metz, avec instante prière d'envoyer un renfort de troupes, de nouvelles armes, et les munitions qui manquent à cette place.
M. de Klinglin, commandant de celte place et de la frontière, étant notoirement du nombre de ceux qui protégeaient l'évasion du Roi, il parut nécessaire de s'assurer de ses effets et singulièrement de ses papiers, et ils furent transportés en l'hôtel commun.
Le pouvoir exécutif militaire étant sans activité,* l'assemblée réunie s'empressa d'y pourvoir ; elle prit un arrêté pour que les clefs de la ville, des magasins et de tous les lieux fermés qui ont rapport à la défense de la place, fussent remises à sa disposition. Elle crut aussi qu'il était important que le commandement, tant des troupes de ligne que des gardes nationales du district, fût en la même main, et pour remplir cette place elle fit choix de M. de Guibert, premier lieutenant-colonel du 7e régiment de dragons, connu par son patriotisme et sa longue expérience dans l'art militaire, et l'honneur avec lequel il a rempli le commandement à Rouen.
Le 26 il arriva., sur la pétition faite la veille, un détachement de 200 hommes du régiment d'infanterie ci-devant Gondé, et pareil nombre de celui ci- devant Deux-Ponts.
M. de Guibert fut proclamé commandant à une parade commune de
la garde nationale et des troupes de ligne, et la garde nationale, qui
veut concourir à la gloire du service de la place, monta à deux postes.
Telle est la relation simple et fidèle de ce qui s'est passé dans cette
place et le district, depuis la nouvelle de l'enlèvement do Roi et de la famille royale. On y joint comme pièces justificatives copies des lettres et arrêtés qui y sont rappelés.
L'assemblée ne peut que louer le zèle et le patriotisme des municipalités, des gardes nationales et des troupes de ligne qui, se réunissant dans le péril commun, ont rempli avec exactitude et intelligence leurs diverses missions.
(cotée 184.)
Ce jourd'hui 22 juin 1791 , les maire et officiers municipaux de la ville de Stenay, assemblés en l'hôtel commun à l'effet de constater les événements extraordinaires qui ont eu lieu dans le cours de cette journée et qui se sont passés ainsi qu'il va être exposé ci-après :
M. de Bouille, commandant dans les trois. évêcjiés, etc., s'est rendu à Stenay le lundi 20 juin, à midi; il a voulu loger hors de la ville, h l'auberge du Palais-Royal, près la porte Bourgogne. 11 s'est rendu au logement de M. d'Offlise, maréchal de camp, arrivé en cette ville quelques jours avant lui. Le corps municipal lui a fait sa visite chez M. d'Offlise; il s'est informé si Ton était content du régiment de Royal- Allemand; on lui a répondu qu'on n'avait qu'à se louer de ce régiment, et de la part des officiers dudit régiment qui étaient aussi présents il a été témoigné à ce général leur satisfaction envers les habitants. M. de Bouille a dit ensuite qu'il y aurait beaucoup de troupes dans le pays. Le mardi il a fait manœuvrer les troupes, et ce jourd'hui 22, vers cinq heures du matin, il est parti à la tête du régiment, emportant avec lui armes et bagages, et sans avoir prévenu la municipalité de ce départ. Ce n'a été que dans le courant de la journée qu'il a été rapporté que le régiment avait dirigé sa marche sur Varennes, où nous avons été informés que le Roi et la famille royale étaient arrêtés.
Instruits de cette nouvelle, nous avons à l'instant requis le commandant de la garde nationale de faire battre la générale et de partir avec sa troupe pour Varennes, à l'effet de porter secours ; mais en chemin on a appris que le Roi et sa suite étaient repartis de Varennes pour Paris ; ils ont rencontré le régiment de Royal-Allemand qui revenait à
Stenay, ce qu'ils ont également fait. M. de Bouille était encore à la tête de ce régiment ; il est descendu à son auberge du Palais-Royal, où la municipalité s'est transportée pour savoir de lui le sujet d'une manœuvre de cette espèce ; mais il venait de partir, ainsi que le sieur Leduc, aubergiste, nous Ta déclaré; qu'il n'avait pris qu'une tasse de café, et qu'il avait demandé la route d'Or val, terre d'empire, à la distance de quatre lieues de Stenay, et que de suite il était parti promptement à cheval et au galop, avec plusieurs personnes de sa suite, vers Orval.
Le même jour, vers dix heures du matin, deux escadrons du 12e régiment de chasseurs sont arrivés au-devant de la ville, s'y sont rangés en bataille, ont placé une grande-garde et des vedettes, et ont envoyé à la municipalité un maréchal-dcs-logis pour demander à loger et à oc* cuper le quartier. Il a été répondu que ce quartier était occupé par le régiment de Royal- Allemand qui était sorti de cette ville, mais dont nous attendions la rentrée ; que d'ailleurs la troupe devait être munie d'un ordre; sur quoi, étant retourné vers sa troupe, et ayant fait son rapport à M. de Klinglin, maréchal de camp, qui était à la tête de cette troupe, ce Monsieur s'est rendu à l'hôtel de ville, a demandé d'occuper la caserne, ayant ordre de M. de Bouille de se loger militairement et sur le pied de guerre ; que deux heures après, cette troupe s'étant rafraîchie était partie de Stenay et avait dirigé sa route sur Varennes.
La rentrée de Royal-Allemand en cette ville nous a été annoncée par le nommé Simonin, adjudant dudit régiment, qui nous a dit aussi que M. de Bouille avait dit en chemin faisant qu'il allait chercher le Roi à Varennes, qui voulait voir le camp de Montmédy qui n'existe pas.
Et ce jourd'hui 23 juin, vers six heures du matin, en continuant notre procès- verbal, sont comparus en l'hôtel de ville plusieurs officiers et cavaliers dudit régiment de Royal-Allemand, disant qu'ils ne savaient où on les menait le jour d'hier; qu'ils avaient des officiers aristocrates, mais qu'ils étaient bons Français et juraient d'être fidèles à la nation et de la défendre au péril de leur vie; qu'ils étaient désespérés du départ de M. de Mande! , lieutenant-colonel commandant le régiment, et qu'ils nous priaient de nous joindre à eux pour engager cet officier à reprendre le commandement, ce que nous avons fait par notre prière au bas de la lettre écrite par les cavaliers de son régiment qui, audevant des casernes où nous nous sommes transportés en corps pour leur faire les observations que les circonstances exigent, ont promis de se bien compi-rter et en vrais patriotes.
De tout quoi nous avons fait et dressé le présent procès- ver bal, dont
une copie sera envoyée à l'Assemblée nationale* une autre au département de Bar et une autre au district de Montmédy.
Signé: Collin, Beffroy, Jacquemin, Saodez.
(cotée 107.)
Déclaration du sieur Tshoudy, officier au régiment de Casteila.
Monsieur de Bouille le fils m'ayant écrit à Metz, de la part de son père, que j'eusse à me rendre à Montmédi le jour où le régiment de Casteila partirait de Metz pour se rendre aux différents lieux qui lui étaient indiqués, par les ordres que ce régiment avait reçus de lui, je me suis conformé à cet ordre, n'y voyant rien qui fut contraire à mes devoirs.
Arrivé à Montmédi, j'ai reçu de Al. de Klinglin Tordre d'y rester jusqu'à ce que M. de Bouille me fasse connaître ses intentions. Le régiment de Nassau était dans ce moment à Montmédi avec un régiment de dragons, du nom duquel je ne me souviens pas. Je vis grande quantité d'effets de campemens, et je conjecturai qu'effectivement les Autrichiens se préparaient à entrer sur le territoire de France, et qu'on allait nous faire camper. M. de Bouille, en envoyant l'ordre au régiment de Casteila, avait écrit en ces termes au commandant de ce régiment : c M'élant assuré que l'armée ennemie se prépare à entrer sur c la frontière, et que les Autrichiens ont des vues hostiles, je vous * ordonne, etc. »
Vers le soir, un aide de camp de M. de Bouille m'ordonna, de la part de M. de Bouille, de ne pas me deshabiller, et afin qu'il sçut où j'étais, de passer la nuit dans la chambre de M. Hamilton.
Que pouvais-je croire, ignorant le secret de M. de Bouille, sinon que le danger de l'invasion devenait pressant, et qu'on me faisait rester pour porter quelqu'ordre relatif au danger de cette invasion ?
Vers six heures du matin, j'ai entendu un grand bruit ; je suis sorti, cl j'ai entendu des gens qui disaient que les ennemis entraient ; dans le même temps, M. de Rhodais me donna l'ordre de la part de M. de Houille (il venait, disait-il, de le laisser à Stenay, et il était arrivé à toutes brides), il me donna, dis-je, l'ordre de partir pour Étain, et de
dire au commandant du régiment de Castella que [le danger de l'invasion devenait pressant, et qu'ainsy il eut à porter son régiment du côté de Dun, le plutôt qu'il lui serait possible. Il ajouta que le régiment marcherait armé en guerre, ce qui élail conséquent dans la circonstance, et que nous recevrions des ordres ultérieurs vers le soir, et encore que le commandant du régiment était autorisé à donner trente sols de gratification par homme.
J'avoue que cet ordre et son motif m'ont fait faire bien des réflexions ; cependant, comme en temps de guerre on est obligé d'obéir à l'ordre verbal d'un aide de camp qui parle au nom du général, comme cet ordre enfin ne contenait rien qui fut contraire à mes devoirs, je m'y suis conformé avec le zèle que j'ai toujours mis à remplir les devoirs de mon état.
Entre Montmédy et Dam ville r, j'ai rencontré un cavalier de la gendarmerie nationale qui m'a dit que la Reine avait voulu s'échapper, et qu'elle était arrêtée à Clermont. Dans le premier moment, je ne crus pas à cette nouvelle, et je continuai ma route. Comme j'entrai à Damviller, un garde nationale me coucha en joue en me criant de m'arrelter ; je m'arreltai aussitôt. Un autre garde nationale me dit qu'il était fâché du mouvement trop prompt de son camarade, mais que la Reine était arrellée à Clermont, et qu'on leur avait écrit de Clermont qu'ils eussent à se tenir sur leurs gardes, et qu'ils arrêtassent tous les couriers. c Messieurs, leur ai -je repondu, je ne m'oflenc serai pas si vous m'arrettez ; je sens combien de précautions vous * devez prendre, et je vous exhorte à en redoubler. *
Il n'y avait point de chevaux à la poste ; l'obligation de porter mon ordre m'obligea à faire doubler les chevaux de Montmedi. Cependant, le postillon les fit rafratchir à Damviller. Durant ce temps, je causai avec le maître de poste, et je lui demandai des éclaircissemens sur la nouvelle que le cavalier de la gendarmerie nationale m'avait dite ; il m'assura que le maire de Clermont avait écrit que la Reine était arrêtée, et que l'on devait se tenir sur ses gardes. Remarquez, ajoutat— il, que M. de Bouille s'est environne d'étrangers, et que tous les regimens qui sont en route pourraient bien être assemblés pour cet objet. Il serait affreux, lui repondis-je, que M. de Bouille nous eut compromis à ce point. Au reste, quand il faudra agir, nous ferons connaître nos senlimens de manière à justifier nos démarches. - Étant à Verdun, l'année passée, M. le maire de Clermont nous avait donné une fausse allarme au sujet des grains qu'on voulait, disait-il,
brûler. Je m'en souvins, et cette idée me mit en garde contre la non- Telle qu'on avait voulu me confirmer ; je crus même, dans ce moment, que celte nouvelle était entièrement fausse, et ne voulant augmenter une allarme que je croyais mal foudée, je lui répondis, lorsqu'il me demanda de quel ordre j'étais porteur, que j'allais décommander des fourages à Étain, et que je ne croyais pas que le régiment de Castella passât en entier à Damviller.
Arrivé ici, je descendis chez M. de Girardier, lieutenant colonel, commandant le régiment de Castella, et je lui dis Tordre dont j'étais porteur. Il n'y vil rien qui fut contraire à nos devoirs, et il ordonna au régiment de se tenir prêt à partir. Cependant, la crainte d'augmenter une allarme que nous croyons fausse fit qu'il ne dit pas aux soldais où nous allions, et réellement, il ne le scavait pas, ni moi non plus, puisque l'ordre qu'on m'avait donné portait que nous marcherions du côté de Dun, et que nous recevrions des ordres ultérieurs durant notre marche.
Un instant après mon arrivée ici, M. Desotteux entra chez M. de Girardier, nous dit qu'il était chargé de nous conduire, et je crois qu'il fit voir à M. de Girardier cet ordre par écrit.
Cependant, la nouvelle de l'arrestation de la Reine semblait prendre plus de crédit à mesure qu'elle se répandait davantage ; j'en causai avec plusieurs de mes camarades qui me semblaient fort éloignés de croire à celte nouvelle ; dans tous les cas, notre esprit pouvait exercer ses reflexions sur deux nouvelles qui pouvaient être également fausses, scavoir : l'arrestation du Roy et de la Reine (car c'est ici seulement qu'on m'a dit que le Roy était aussi arretté) et l'entrée des Autrichiens.
Que faire ? Nous avions un ordre qui nous prescrivait de marcher armés en guerre contre les Autrichiens. 11 fallait marcher jusques-là, qu'on nous montrât quels étaient les ennemis que nous avions à combattre, et c'était alors que nous aurions montré quel était notre attachement à la Constitution, par la manière dont nous nous serions conduits.
Nous avons donc marché sous la conduite de M. Desotteux, que nous connoissons tous pour être officier major de l'armée de M. de Douille, jusqu'à un village du nom duquel je ne tr.e souviens pas, où nous nous sommes arrellés, excédés de fatigue, pour passer la nuit. Durant la marche, je me suis porté une seule fois en avant du régiment pour demander à M. Desotteux dans quel village il comptait nous faire pas-
ser la nuit, et si nous pouvions espérer d'y trouver les choses nécessaires à notre établissement ; cette démarche m'a compromis aux yeux du soldat plus que tout le reste. Cette nuit a été également affreuse pour le soldat et l'officier : nous ne recevions aucun ordre de M. de Bouille ; rien n'éclairait la nuit d'incertitudes dont nous étions environnés. Les soupçons que nous montraient les citoyens nous déchiraient le cœur, et nous attendions avec impatience l'occasion de montrer quels étaient nos véritables seniimens. M. Desotteux, qui peut-être n'était pas plus instruit que nous, fit les dispositions nécessaires pour notre sûreté : il plaça des vedetes en avant et en arrière du cantonnement. On tira pendant la nuit sur un hussard qui était eu faction, et ce coup de fuzil nous fit faire les reflexions les plus amères.
Messieurs les capitaines furent invités à s'assembler par le chef, pour délibérer si on irait plus loin, et si l'on s'approcherait davantage de Dun. Messieurs les capitaines convinrent entr'eux qu'on n'irait pas plus loin dans cette direction, et qu'on reprendrait la première route qui avait été indiquée au régiment par les ordres qu'il avait reçus à Metz.
En conséquence de cette résolution, nous partîmes de ce village, et nous nous portâmes sur Damviller.
C'est ici qu'ont commencé nos malheurs, et spécialement les miens. Nous avons vu nos soldats, qui jusques-la avaient été inébranlables dans l'observance des règles de la discipline, rompre à la fois tous les nœuds de l'obéissance, et nous montrer une méfiance qui était faite pour nous faire mourir de douleur ; on leur avait mis dans l'esprit, que nous étions des traîtres, et que nous avions voulu les faire agir contre la nation ; vainement nous les assurâmes que nous étions aussi peu instruits qu'eux des desseins qu'on avait eus sur nous ; vainement nous leur représentâmes que nous étions les seuls qui fussent comptables des démarches du régiment; que nous scaurious nous justifier, et que n'ayant rien exigé d'eux qui fut contraire à leur serment, Os étaient en règle, puisqu'ils nous avaient obéi. Leur colère nous sembla s'accroître en raison du soin que nous prenions de la calmer. Bientôt je m'apperçus qu'ils avaient sur moi spécialement des soupçons, et qu'ils pensaient que j'avais été instruit de l'objet pour lequel il semblait qu'on nous avait fait faire la roule de la veille.
Je fus au milieu d'eux pendant très longtems ; je leur dis tout ce qui était propre à les calmer et à les porter à suspendre leur jugement ; je tachai de détruire dans leur esprit les préventions fâcheuses
qu'on leur avait données sur moi. Je leur représentai qu'ils n'étaient pas nos juges; que d'autres nous jugeraient; que nous répondrions sur notre tête de la fausse démarche que nous leur avions fait faire ; que nous scaurions prouver que nous avions été trompés ainsy qu'eux. Voyant que je n'obtenais rien, je suis rentré à l'auberge de la poste, et j'ai laissé à ceux de mes camarades contre lesquels on était moins prévenu le soin de me justifier et de se justifier eux-mêmes, car leurs soupçons étaient dirigés contre tous les officiers du régiment.
Bientôt mes camarades, qui entraient et sortaient à chaque instant, vinrent me dire que les soldats étaient dans l'intention de m'arrelîer et de faire, disaient-ils, justice de moi. Je voulus sortir pour aller encore au milieu d'eux ; on m'en empêcha. Epargnez-leur un crime, me dit-on ; épargnez-vous la douleur de voir une partie des anciens soldats et des sous-officiers qui vous aiment, et ne sont pas aveuglés par la prévention, s'armer pour vous deffendre et nous donner un spectacle affreux.
Ces considérations m'engagèrent à demeurer où j'étais et même à prendre la fuite ; mes camarades m'entourèrent, mes amis me dirent les choses les plus tendres, tous me montrèrent l'intérêt le plus dateur ; je m'occupai du soin de m'évader, et j'imaginai de me déguiser en domestique, et de sortir à la faveur de ce déguisement, tenant un cheval par la bride.
Mes amis passèrent la nuit auprès de moi, faisant les reflexions les plus tristes, et se livrant au regret de me quitter et peut-être de me perdre. Je tachai de leur rendre de la gayeté ; et dès lors, faisant le sacrifice de ma vie dans le fond de mon cœur, j'offris au ciel toutes les douleurs auxquelles j'allais peut-être me soumettre, et à ma patrie, pour laquelle j'ai toujours désiré de mourir, le sang que j'allais peutêtre répandre.
Je fis le testament le plus gai qu'on ait peut-être jamais fait.
Je partis de Dam vil 1er accompagné du domestique de M. de Voumard, mon camarade, et de son cheval que je tenais par la bride ; je scavais que j'étais veillé sur toutes les routes, et je me donnai un passeport que je signai de mon propre nom ; la sentinelle qui était an bout du village me conduisit chez M. le maire pour viser mon passeport ; je le lui présentai avec assurance : il lut mal la signature ou fit semblant- de lire un autre nom que celui que j'avais signé, et me laissa passer.
En prenant mes pistolets avant mon départ, je dis à ceux de
amis qui étaient restés prés de moi que j'avais pris la résolution de me tuer si on voulait m'arretter, parce que je craignais d'être livré au régiment, qui ne se donnerait pas la peine d'examiner ma conduite, et qui me ferait souffrir mille fois plus par la peine que j'aurais de voir des soldats, desquels j'avais toujours mérité l'estime, se porter contre moi à des extrémités fâcheuses, que par tous ces tourments qu'on peut imaginer.
Je marchai, je crois, pendant trois quarts d'heure, en suivant la route d'Etain, sans rien voir qui put me faire soupçonner que j'étais observé. A quelque distance de Damviller, dans le second village qu'on rencontre sur la route, je lis acheter un morceau de pain par le domestique qui était avec moi ; mon intention était alors de me cacher dans un bois pendant une couple de jours si j'étais poursuivi, et de monter le cheval.
Il faut dire ici, pour la justification du malheureux qu'on a trouvé avec moi, qu'il ignorait en partant de Damviller que je me scauvais, et qu'il avait reçu l'ordre de son maître de se porter en avant avec le cheval et moi sur la route de Verdun, où le régiment allait ce jourlà. Etant arrivé à une certaine dislance de la ville, en réfléchissant que ce domestique pouvait m'ôtre utile, ainsy que le cheval, je lui dis que son maître m'avait autorisé à le garder avec moi, quoiqu'il lui eut effectivement donné Tordre d'aller à Verdun, et que ce fut alors son intention et la mienne, car mon premier projet avait été, si je sortais du village (et je n'osais trop m'en flatter), de me cacher dans le bois le plus prochain, et de laisser l'homme et le cheval aller ensemble à Verdun.
Arrivé, dis-je, au second village qui est sur la route de Verdun et d'Etain, je dis au domestique d'aller m'acheter deux livres de pain, et je continuai à marcher seul, tenant toujours le cheval par la bride.
Bientôt, je vis derrière moi un homme qui avait l'air de m'observer; il me joignit, me fit une ou deux questions indifférentes et resta ensuite en arrière; il me demanda, je crois, où j'allais.
Alors je m'arrettai pour attendre le domestique, qui revint enfin avec son morceau de pain. Arrivé à un troisième village, je pris un chemin de traverse à gauche de la route, sans trop scavoir où j'allais ; ce qui me détermina le plus à prendre ce chemin, "ce fut que je voyais un grand bois à une certaine distance. Je demandai à un jeune homme que je rencontrai quel était le chemin d'Etain, et il me dit que j'aurais bien fait de suivre la route, mais qu'en suivant ce chemin, je
passerais par tel et tel village du nom desquels je ne me souviens pas. Il me dit aussi qu'on voyait briller des armes sur la route.
Arrivé à une maison de ferme, je vis deux chemins, et je pris celui des deux qui m'éloignait le plus de ma route ; bientôt j& vis courir à toutes jambes le premier homme auquel j'avais parlé. Il me demanda pourquoi je prenais ce chemin, me dit que j'allais m'égarer dans les bois, m'enfoncer dans des marais, et il prit lui-même le chemin de droite qui conduisait vers un endroit de la route où Ton voyait un détachement d'infanterie nationale ; jugeant que j'allais être arretté, je pris la résolution de faire encore un dernier effort pour me sauver ; je voulus monter le cheval, qui se cabra et rua d'une telle force, que je ne pus en venir à bout. Comme le danger pressait, je ne fis pas de longs efforts pour monter ce cheval, Je pris le morceau de pain que le domestique avait acheté,, et je me mis à courir à toutes jambes vers un bois qui n'était pas fort éloigné. Aussitôt j'entendis crier : Arrêtiez! arrêtiez ! Et ayant tourné la tête, je vis que j'étais poursuivi.
J'arrivai dans ce bois excédé de fatigues ; je m'enfonçai dedans à peu près à cinquante pas de la lisière, espérant qu'on irait me chercher plus loin. Eofin, j'otai une anglaise de domestique très courte que j'avais pardessus mon frac; j'otai mon chapeau et mon pain, et ayant fait quelques pas de plus, je montai au haut d'un chêne fort élevé. Si on trouve cet habit, me dis-je, on croira que je m'en suis débarassé pour courir plus vite, et on ne cherchera pas auprès d'eux.
Le contraire arriva. Je fus découvert ; on me cria de me rendre. Je repondis que je me rendais, pour me donner le temps d'armer mes pistolets et d'exécuter mon funeste dessein* Un de mes pistolets me rata trois fois, l'autre deux fois : l'amorce de l'un était tombée ; l'autre était humide, et il n'en restait presque plus
Alors je résolus de me faire tuer par les gardes nationales qui étaient autour de l'arbre, et en même temps, pour essayer de leur en imposer, comme une dernière ressource ; je leur criai que je n'étais pas seul dans ce bois. Je vais tirer sur vous, leur dis-je en descendant de l'arbre, mes pistolets à la main.
Tirons, ont-ils dit, et en même temps plusieurs coups partirent. Comme j'étais à quinze pas de terre, une balle perça les poches de mon habit sans me toucher, et je seçus un coup de ferraille dans les rheios qui me fit tomber sans connoissance au pied de l'arbre.
Bientôt ma connaissance revint ; je craignis de n'être pas blessé de manière à mourir sur le champ, et je me mis à me débattre de toutes
nés forces au milieu de ceux qui m'entouraient et qui me croyaient mort, afin de les obliger à m 'achever. Gela ne réussit pas comme je l'aurais désiré ; je reçus seulement un coup de crosse sur la tête qui m'ôta encore encore une fois la connoissancc. En revenant de cette seconde foiblesse, j'entendis qu'on disait que j'étais mort ; on me lia cependant les mains, et deux gardes nationales me soulevant sous les bras, on me conduisit au village d'Azanne.
Je ne conçois pas qu'il y ait eu des gardes nationales qui ayent dit que j'avais fait decliquer mes pistolets sui\eux et qu'ils avaient raté, lo Après l'essai que je venais de faire de mes armes, j'aurais pu le faire sans qu'ils eussent sujet de m'en vouloir ; en second lieu, il suffit de réfléchir que j'ai été précipité d'une certaine hauteur pour s'assurer que je n'ai pas pu tirer à celte distance avec des pistolets de poche. Si donc Ton a trouvé le chien et la batterie de mes armes abatues, c'est que n'ai pas pris la peine de les relever après l'épreuve que j'en avais faite au haut de l'arbre sur moi-même.
Arrivé à Azanne, me sentant fort mal, et croyant que je mourrais incessamenfr de mes blessures, j'ai demandé la permission d'écrire à ma mère pour lui faire mes tendres adieux ; cette permission m'ayant été accordée, je lui ai écrit une lettre qui doit être, selon ma demande, entre les mains du district ou de la municipalité, car j'ai prié ce matin un garde national d'empêcher qu'on la fît partir.
On peut encore ajouter à cela que si j'avais voulu nuire à ceux qui voulaient m'arretter, je n'aurais pas crié du haut de l'arbre où j'étais perché : Je tire ! je tire ! Si donc j'ai crié que j'allais tirer avant de descendre de l'arbre, c'est que je pensais qu'étant dans l'impossibilité de le faire, il n'y avait que ce moyen de me faire tuer, de menacer d'une chose que je n'avais ni la volonté ni le pouvoir d'exécuter.
D'Azanne où j'ai reçu de grandes marques d'humanité de la part de M. le maire et de messieurs de la garde nationale, on m'a conduit ici sur une charette en passant dans differens villages où l'on me montrait aux citoyens qui, vu leur prévention, ne m'ont pas tous accueilli avec la même honnêteté ; enfin, je suis arrivé ici : j'y suis dans un cachot. L'appareil imposant qui environne ordinairement les criminels est autour de moi . c'est la seule chose qui me fasse quelques peines.
Je remets mon sort entre les mains de ceux qui ont le pouvoir de me juger : c'est d'eux que j'attends la justice que je crois mériter. Plein de confiance dans leurs lumières et dans leur intégrité, je vais attendre mon jugement avec le calme d'un cœur innocent et d'une ame
qui a sçu s'élever au dessus de toutes les craintes mortelles. Je ferai jusqu'à mou dernier soupir des vœux pour le bonheur et la prospérité de la Nation dont on me croit l'ennemi, et si tout mon sang coule par l'effet des malheureuses préventions qu'on a conçues contre moi, je n'aurai, en mourant, que le regret de ne l'avoir pas versé pour la nation franco i se à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, autant par l'amour et l'affe clion que par rétablissement d'une partie de ma famille à Metz.
Signé : TschoudY; sous-lieutenant au régiment de Gastella. 'Etain, le 25 juin 1791.
S'il m'est permis d'ajouter quelque chose à cette déclaration, ce sera pour remercier monsieur le commissaire du Roy et messieurs de la garde nationale de la bonté qu'ils ont eu de me donner tous les secours qui m'étaient nécessaires, et de l'humanité avec laquelle ils m'ont traité. Signé : Tschoudt. •
Etain, ce 25 juin 1791.
Puisqu'on me permet d'ajouter quelques mots à cette déclaration, je vais me permettre quelques réflexions qui sont bien faites pour prouver qu'aucun officier du régiment de Castella n'était instruit du secret de M. de Souillé.
Le régiment n'avait que deux ou trois cartouches par homme ; c'est une vérité de laquelle il est facile de s'assurer. Un régiment aussi mal armé n'ose pas entreprendre de se deffendre, s'il ne veut pas se faire écraser.
Peut-on croire qu'une entreprise aussi difficile que celle de M. de Bouille n'ait pas été préparée avec les mesures nécessaires pour s'assurer que le secret serait gardé jusqu'au jour de l'exécution? Ce secret a donc dû être conservé entre un très petit nombre de personnes. Les bruits de l'invasion prochaine des Autrichiens que Jf. de Bouille avait répandus avec art suffisaient pour faire remuer les troupes et pour les faire arriver au point sur lesquels on voulait les porter ; il y a apparence que M. de Bouitlé croyait qu'une fois les troupes rassemblées, la présence du Roy les déterminerait à agir selon ses vues, et l'événement seul pouvait prouver quelle eut été dans cette circonstance la
conduite des troupes qui s'étaient mises- en marche par une cause qui faisait honneur à leur patriotisme, puisqu'il s'agissait de deffendre les frontières de l'invasion des ennemis extérieurs.
Qu'on ne cherche donc point des coupables parmi les officiers du régiment de Castella, ni peut-être parmi les officiers des autres regimens; il suffit de faire quelques reflexions sur la nature de cette entreprise pour s'assurer qu'aucun d'eux n'a dû être du secret.
On croira peut-être qu'il est nécessaire d'immoler quelques victimes innocentes à l'intérêt public. Comme la démarche que j'ai faite de porter des ordres, dont je ne connoissais pas l'objet, m'a compromis plus qu'aucun autre officier du régiment/ si l'on doit choisir une victime parmi les officiers de ce régiment, on sentira que c'est moi qui dois être immolé, et je mourrai comptant (pour content), pourvu que ma mort assure le repos et la tranquillité de mes frères d'armes.
Si je m'étais cru coupable, ne pouvais-je pas m'enfuir du village où le régiment passa la nuit du 22 au 23 ? Pourquoi revenir à Damviller où j'avais passé la veille et où je devais paraître suspect? Pourquoi encore ne pas m'enfuir de Damviller avec M. Desotteux ou en même temps que lui ? C'est que j'avais à cœur de faire connaître mon innocence, et si j'ai pris la fuite le lendemain, c'a été pour me soustraire à une aveugle fureur qui ne m'eut pas donné le temps de me justifier.
Lorsque je compare la situation où j'étais il y a quatre jours avec ma position actuelle, il me faut tout mon courage pour ne pas être accablé par celte comparaison.
J'étais à Metz, dans le lieu de ma naissance, environné de l'estime publique, et de tout ce qui peut flatter une ame élevée et sensible. J'avais des amis, de tendres amis, hélas ! Je ne les ai pas assés embrassés la veille de mon départ. J'ignorais quel était l'objet de ce depart. J'étais officier au régiment de Castella qui, par l'excellente conduite qu'il avait eue jusques là, avait mérité d'être regardé comme le plus sûr appui de la sûreté et de la tranquillité des citoyens, dans ce régiment où j'avais eu le bonheur de mériter une marque flateuse de distinction. Hélas ! sont-ils passés sans retour, ces jours de bonheur ? Ne les reverrai-je plus, ces tendres amis ? ne pourrai-plus les serrer dans mes bras ? et surtout ignoreront-ils que dans le fond de mon cachot, blessé, meurtri, épuisé de fatigues et de douleurs, j'ai rassemblé le peu de forces qui me restent pour m'occuper d'eux, et que les plus pressants de mes vœux sont encore, dans ma malheureuse position, ceux que je forme pour leur bonheur ?
0 ma mère ! el vous, ma tendre sœur, à quelles douleurs vous aUez vous livrer, lorsque vous apprendrez ma pénible situation ! Quoi, votre fils est traité comme un criminel, et ces exemples de vertu qu'il a reçus de vous, le soin qu'il a pris de les imiter, n'ont pu le garantir de cette situation horrible !
Que ma mère, que ma sœur et mon frère, que tous mes pareils, ceux qui sont en Suisse et ceux qui sont en France ; que tous mes amis et mes frères d'armes apprennent que je me suis occcupé d'eux dans le fond de mon cachot : c'est la seule grâce que je demande à mes juges, et pour cela j'ose les prier de vouloir bien faire imprimer à mes frais cette déclaration.
C'est de leur justice que j'atteuds le temoignagne éclatant de mon innocence. — Signé : Tschoudy, sous-lieutenant au régiment de Cas* tel la, chevalier de Saint-Louis.
P. S. — Je préviens mes juges que si on interroge mes camarades pour scavoir si j'ai apporté de Montmedi l'ordre du départ, un grand nombre d'entr'eux diront que non ; les uns feront cette réponse pour éviter de me compromettre ; les autres parce qu'ils ignorent réellement que j'ai été chargé de cette commission. — Signé : Tschocdt, sous-licutenant au régiment de Castella.
Certifié par nous, commissaire du Roy près le tribunal du district d'Etain, conforme à son original resté entre nos mains.
A Etain, ce vingt juin 1791 . MEH6W.
(Fac-$imUe. — cotée 142.)
(Fac-aimile. — cotée 49-50.)
-éc^ccZccO^ £hz*cZÛ~~*4*^£S04
jB&X-sfC4<U£44t/<JJ1K£&' fJOf CUL.
0^ ^'0v>vi4?ta<&*4^/?é<' *
^*-.-o&. ^ ***^^^^ ^**^^ fut;*
4MP» •■»•»• MW- • • ^
uifrc -/j
**£*- -C4L &Zl
rfMaMa