‹ Fumeurs d'opium; comédiens ambulantsChapitre 1 sur 17 · A JEAN AJALBERT · texte numérisé non relu

A JEAN AJALBERT

Monsieur et cher ami,

Dans ce deuil terrible qui m* accable^ je ne suis pas en mesure de remercier^ comme j'aurais voulu, les Français d'Asie qui ont désiré cette édition de Fumeurs d'Opium. Cesi à leur demande, sur vos instances et celles de MM. Albert de Pouvourville, Albert May bon, Pierre Mille que j'ai cédé, — quand vous avez bien voulu me promettre, vous même, votre affectueuse intervention pour la recherche de V éditeur, la correction des épreuves, etc. Voulez-vous accepter encore de dire aux Français d'Asie combien j'ai été touchée de vos démarches, combien je vous suis reconnaissante à tous du souvenir fidèle et de V admiration que vous gardez à la mémoire et à l œuvre de mon mari,,,

TÉRÙSE BOISSIÈRB.

Novenobr© 1909.

Nous ne sortirons plus de la forêt ; — la sombre forêt indéfinie qui s'étend du Delta tonkinois à rimmensurable et flottante frontière du Kouang-Si, nous n'en sortirons plus jamais ; nous sommes marqués pour y mourir. Mourir, ce ne serait rien encore ; et longtemps j'ai vécu et bataillé sans y songer, car toujours, avant cette heure, je fus, d'instinct comme de raison, convaincu et satisfait de la nécessité du repos définitif après la vie terrestre. Mais, depuis que j'ai fumé l'opium dans la forêt, je doute, et j'ai peur de mourir, pour ce qui peut advenir ensuite. Je comprends tant de choses dont je ne soupçonnais pas môme l'existence, aux jours bénis de la certitude ignorante et de la joie 1

Je devine tant de volontés et tant d'intelligences éparses dans la matière brute et dans le vent de la nuit ! — Hélas ! ce n'est plus pour moi que les vieux arbres sont muets et les minéraux inofîensifs. L'opium m'a rendu si clairvoyant I — et parfois je m'en enor-

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gueillis, parce que je suis plus savant qu'autrefois ; et plus souvent j'en souffre, parce que j'ai perdu la quiétude de l'âme. Pour les Annamites, un Génie bienfaisant anime chacun des caractères de la sainte écriture chinoise ; — pour moi, derrière tous les êtres que vous jugez privés de conscience et de vie, un mauvais démon s'est caché.

Maudit le jour où, après avoir vainement tenté la fortune dans la vieille Europe, je vins ici, de Hong- Kong, en aventurier joyeux et hardi, pour retrouver de très antiques mines d'or, jadis exploitées par des vivants, êi peut-être aujourd'hui gardées par des morts /

Comment je suis entré dans la forêt mystérieuse, d'où peut-être jamais nous ne sortirons ? — Écoutez :

Il y a six mois de cela, je me présentai chez le résident français de la province de Thai-Nguyen, avec une lettre du Gouverneur Général lui prescrivant de m'accueillir favorablement et de faciliter mon entreprise. Le résident me choisit, dans sa milice, une escorte, composée de quelques Annamites du Delta et d'un plus grand nombre de Thés montagnards, recrutés au nord de la province, dans la région que j'allais parcourir ; ces derniers, au besoin, me serviraient de guides ; ils m'aideraient à entrer en relations avec les habitants à demi sauvages de la montagne et de la forêt.

Ce fonctionnaire ne me cacha pas que j'entreprenais une rude tâche, et que toutes les maladies me guetteraient à chaque pas, pour me surprendre et m'abattre.

DANS LA rdP.ÊT ii

en celte contrée malsaine où les Annamites eux-mêmes, pourtant plus acclimatés que moi, mouraient en quelques mois de la dysenterie et de la fièvre. Bah ! dans la brousse de Bornéo, j'avais couru bien d'autres dangers ! J'étais jeune, alerte, d'esprit froid et positif, e^ je ne craignais rien au monde. Je remerciai le résident pour ses renseignements comme pour l'escorte donnée, et je me mis en route, accompagné d'un Européen — mon employé, — de trente miliciens et d'une vingtaine de coolies porteurs.

C'est dans la vallée du Song-Li, d'après une vieille carte annamite, que se trouvent les mines aujourd'hui abandonnées, pour lesquelles le gouvernement percevait jadis un impôt, payé en taëls d'or par des exploitants chinois. Mais la carte est si inexacte que, depuis six mois, je cherche en vain leur emplacement, à travers la forêt qui couvre la région maintenant déserte, autrefois riche et peuplée. Quatre postes militaires, — Cho-Ra, Cho-Chu, Cho-Moi et Hung-Son, — y sont disséminés, très loin l'un de l'autre, et sans comunication possible pendant la saison des pluies. Aux portes de leur étroite enceinte se presse l'impénétrable forêt.

Les habitants de ces contrées sont de misérables TkdSf peut-être autochtones — quelques centaines d'âmes à peine — qui vivent dans la perpétuelle anxiété d'être recrutés comme coolies par les pirates ou par nos convois. Parfois, quand nos olliciers en reconnaissance s'avisent de battre le pays en dehors des sentiers tracés et s'engagent sur quelque piste prescjuc indistincte, un peu moins large qu'une foulée d'éléphants, il leur arrive de découvrir à l'improvisie un groupe de cases do paille, soigneusement dissimulées

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au centre d uft épais fourré, au sommet d'un mamelon entouré d'une brousse qui semblait inextricable, ou tout au fond d'une ravine, une fente à peine entre deux falaises. A quelques heures de là, on pourra trouver un étroit plateau débroussaillé, où les gens du hameau cultivent le riz et le maïs, dans les cendres d'un hectare de forêt incendiée.

L'eau potable sera plus loin encore. Les cases sont vides, à l'arrivée fortuite de nos officiers, car leurs habitants ont l'oreille Hne et l'odorat subtil du chien et du sauvage. Ils ont éventé de loin l'étranger et pris la fuite, emportant la provision de riz, les volailles, les porcs, toutes leurs misérables richesses.

C'est fini ; ils ne reviendront plus ici ; ils chercheront ailleurs, toujours dans la forêt, un autre asile : là, pour quelque temps encore, ils resteront ignorés de tous, sauf du tigre vénéré — monsieur le Tigre — qui, mal» gré les prières, les sacrifices et la bonne odeur des papiers brûlés à son intention, vient dévorer leurs porcs et parfois, la nuit, pousse la porte de chaume, entre dans une case, et enlève à la force des dents un pauvre diable.

Et, malgré tout, ces gens ne descendent pas dans le Delta, riche et salubre ; ils ne quitteront pas leur monde sans air ni horizon, leur terre mortelle. Ils aiment passionnément la forêt qui a fait leur âme sombre, profonde et triste, à sa propre image.

Son indélébile influence subsiste même en ces miliciens, si soumis, si dévoués, dont une discipline quasimilitaire et le contact quotidien des Européens n'ont pas transformé les idées ni atténué les superstitions. Ils appartiennent à cette race des 2 hôs à dents jaunes, que

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l'Annamite aux dents laquées de noir redoute comme les pires sorciers, et dont il a fixé le type en ses classiques légendes. Pauvres êtres, doux, crédules et bons! Grâce à leur connaissance intime du pays, presque tous les soirs je trouve une case pour abriter ma tête, et les habitants, qui ne s'enfuient plus à notre approche, m'accueillent en camarade, — en « frère aîné », on dit ici. Mais comme ils redeviennent défiants et craintifs, ces miliciens et ces paysans, quand je les interroge sur l'emplacement des mines anciennes !

Ils les croient gardées par de dangereux fantômes ; ils se refusent à me renseigner, l'esprit hanté d'effroyables superstitions. Et le soir, autour du feu de bois et de la marmite, ils se redisent à voix basse bien des tristes légendes d'autrefois et parlent avec respect des âmes qui errent dans la forêt environnante.

Oui, ces terreurs devaient naître en ce monde sans air ni horizon, sur cette terre mortelle. Peut-être qu'aussi, dans ce pays où règne, en souverain orgueilleux et absolu, le végétal ; — où l'homme est si peu de chose, une exception à peine tolérée, et où il ne peut rester qu'en consentant à mourir jeune, par la meurtrière émanation du végétal, — peut-être qu'il survit de ces influences mystérieuses, dont notre moyen-âge sombre eut la pleine conscience, et que les fantômes, dépossédés du monde habité, se sont retirés ici pour y régner en despotes sur les âmes crépusculaires des pauvres gens.

Mais comment, peu à peu, cette pensée s'est-elle

glissée en moi, qui fus toujours si assuré dans mow matérialisme? Ah! c'est que j'ai fumé l'opium et j'ai senti s'épanouir en moi un sens qui me manquait autrefois ou, tout au moins, qui n'avait pu se développer quand je vivais dans la sceptique Europe. Et, à mesure que je devenais plus conscient du mystère épars dans tous les êtres et dans toutes les choses, par mon intelligence plus affinée et par mes sens plus subtils, pourquoi, au lieu de s'enorgueillir, mon âme s'est-elle assombrie, aux heures surtout où je me réveille, la tête lourde, au lendemain d'un jour où j'ai trop fumé?

Avant d'entrer dans la forêt, jamais je n'avais fumé d'opium ; c'est le sieur Roux, mon employé, qui m*a révélé les rêves et la science enclos dans la bonne pipe. 11 mourut l'autre semaine ; et par sa mort et par la pipe, j'ai appris que nous ne sortirons jamais de la forêt : nous sommes marqués pour y mourir.

Savez-vous ce que c'est que la lièvre ? — Dans le Delta et ailleurs, on connaît la fièvre des marais : parfois on en meurt, mais plus souvent on s'en guérit en « changeant d'air », par un simple voyage en France ou au Japon. Ici nous tremblons la fièvre des bois, que vos médecins d'Europe ne connaissent pas. La gueuse ! vous la buvez par les poumons et par la peau, le matin, quand vous marchez en lorêt.

Elle se tapit, pour vous attendre, dans le sentier, sous les feuilles tombées qui se décomposent en las et qui gardent sous leur amas, comme une précieuse réserve, — vous le sentirez en y plongeant la main, — l'humi*

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dite chaude des mille et mille pourritures anîmales et végétales. Avant l'aube, elle monte dans le brouillard blanc qui se dégage de la terre et qui s'est imprégné de toutes ces corruptions. Les rois de la forôt, banyans, bambous, lataniers, vivent de ce terreau profond et de cette lourde atmosphère ; pendant des siècles, ils s'en engraissent et croissent plus fiers et plus beaux que dans le voisinage hostile de l'homme dont l'activité, dédaigneuse des géants presque éternels, épuise la terre au profit de ses éphémères et naines moissons. Mais en revanche, ici, l'homme frissonne en suant, aux plus chaudes heures du jour, et, dans ses os et son sang, il sent se glisser la fièvre des bois, celle qui jamais plus ne vous quitte et sûrement vous tuera, — tels ces poisons implacables tirés du bambou parles Malais de Sumatra. Tous mes miliciens annamites sont irrémissiblement empoisonnés par celte malaria^ bue dans l'eau des ruisseaux et respirée dans les brouillards du matin. La nuit, ils ne dorment pas ; je les entends geindre et s*agiter sur le lit de camp ou sur la terre malsaine. Quand la fatigue ferme leurs yeux, des cauchemars les secouent et les réveillent, des cauchemars toujours les mômes, où passent les fantômes de la forôt. Et les miliciens Tkôs expliquent que nous avons irrité les Génies gardiens de l'or ; et les Génies, commis à cette garde par l'Empereur du Ciel, doivent, pour éviter (j'ôtre punis, nous chasser de la région ou nous tuer tous. A certaines heures, depuis que je fume, le doute et la peur montent en moi — qui jamais ne les connus aux jours passés ; — et comme mes hommes, en mes nuits troublées, je vois des fantômes^ sans doute nés de la fièvre qui me ronge et qui me dévorera.

Et je fume de plus en plus, pour oublier la fièvre, et aussi pour écarter les fantômes. Mais s'ils n'eussent été que de vaines créations de mon cerveau débilité, l'opium les eût chassés, sans doute, comme il a fait disparaître tant de rêveries éphémères, et tant de préjugés, remords, scrupules dénués de sens, que certains actes et telles idées soulevaient jadis en moi. Non, l'opium m'a, plus qu'avant, affirmé les fantômes, car il tue l'erreur et dévoile la vérité. Et cela, mon employé, le vieux fumeur obstiné, me le redit souvent quand nous sommes couchés côte à côte, et seulement séparés par la pipe et par la lampe allumée.

Celui-là, je l'avais rencontré dans une rue de Haiphong, mineur sans ouvrage, et je lui avais proposé de m'accompagner dans ces régions du Haut- Tonkin, oii il a passé deux ans comme soldat dans la Légion étrangère. Il fumait l'opium, mais je ne m'en inquiétais guère ; je l'en plaisantai, comme d'un goût étrange. Savais-je, à cette époque, ce que c'était que l'opium ? Même, est-ce que je savais quelque chose au monde, avant d'avoir fumé? — J'avais cru rencontrer en Roux, tout bonnement, un pauvre diable, naïf, illettré, très actif, au cerveau simple et sans pensée. Il parlait avec passion de la forêt qu'il connaissait bien ; il me disait qu'il avait jadis découvert l'emplacement d'une ancienne mine, et qu'il le retrouverait sans peine. Puis, en vérité, il me paraissait doué d'énergie et d'activité ; les fumeurs sont si rusés quand il s'agit de tromper un profane sur l'état de leur intelligence et de leur vouloir î

Mais, dans la forêt, une nouvelle personnalité s'est révélée en lui, et Roux m'est apparu comme un être

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bizarre et parfois inquiétant : un passionné fou, qui rêve de s'enrichir vite, par quelque merveilleux hasard, et de fumer, après, jusqu'à la mort ; un taciturne songeur, hanté plus que les Thôs eux-mêmes par les fantômes et par les Génies. Oui, la forêt mystérieuse a recréé ou repétri à son image l'âge de cet homme, comme l'âme des autochtones. Aux premiers jours, il n'allumait sa lampe qu'à l'étape du soir ; il se rationnait, devant moi ; — je m'asseyais auprès de lui, sur le lit de camp, pour causer et me distraire ; et, peu à peu, de jour en jour, je m'entraînais à fumer, — oh ! quelques pipes à peine.

Alors, je me sentais plus fort et plus gai, et je ne m'attristais plus du vent dans la nuit ni des gémissements des hommes malades. Mais Roux me parlait, toujours, toujours, des mines gardées par les morts, d'unelutte à entreprendre ; il disait que l'opium lui avait donné confiance et révélé tant de moyens d'arracher l'or aux fantômes ; et il insultait les fantômes, et il leur criait des injures ; puis, en fumant, il se pacifiait, par l'effet béni de la morphine, et passait des nuits entières, immobile, muet, comme mort, — les yeux ouverts pourtant et l'ouïe subtilisée, voyant m entendant tout, même les êtres invisibles et silencieux.

Je fumais de plus en plus chaque jour ; et, ayant fumé, je comprenais mieux la forêt. Je savais bien que j'irais toujours fumant davantage, mais cela ne me déplaisait pas ; pendant quelques nuits, je dormis sans fièvre ni cauchemar. Mais bientôt les fantômes apparurent, — ah 1 je Tai bien compris ; pour ne pas m'eiïrayer et provoquer peut-être un effort de ma volonté vers la délivrance, ils s'étaient abstenus tant que

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mes nerfs et mon cœur, encore insuffisamment asservis, pouvaient vivre et battre sans Topium ; mais maintenant, la noire drogue était nécessaire à ma vie, comme l'air du ciel, et les plus épouvantables terreurs ne devaient me déterminer à me priver d'elle.

Et les spectres grouillaient et fourmillaient en mes sommeils. Mais, parmi mes miliciens, il se trouvait des hommes qui discernaient les êtres de l'au-delà, mieux que moi, sans fumer, parle seul effet d'une longue hérédité dans la forêt mystérieuse.

Parfois ils s'interrompaient de parler, un doigt levé, et, fermant les yeux, murmuraient de très antiques formules magiques : ils avaient éventé quelque influence mauvaise, — comme peut-être les chiens quand ils aboient à la lune. Le soir, sous les abris improvisés en plein bois, ou dans les chaumières des hameaux, ils s'assemblaient autour d'un feu clair, se racontaient de ierri6antes légendes, puis frissonnaienten silencequand ie vent nocturne sifflait à travers les bambous. Tant de fois, dans la longue suite des siècles, leurs ancêtres avaient ainsi frissonné 1 Eux-mêmes, les sceptiques Annamites, s'imprégnaient de l'horreur mystique de la forêt, de la nuit et des légendes ; jusqu'au matin, chacun d'eux veillait à tour de rôle, un sabre à la main ; et quand un cauchemar planait sur ses camarades endormis, le veilleur gesticulait pour écarter les fantômes.

Une fois, nous passâmes huit jours dans un hameau sans pouvoir continuer nos recherches, les chemins étant coupés par les orages ; et là. Roux et moi, nous Cumions nuit et jour : plus nerveux et plus iou que jamais, il disait que le moment était venu, que la mine

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était proche, et les mortî garaiens toujours plus irrités contre nous. Ces discours et d'autres faisaient naître en moi de la tristesse et déjà de l'épouvante, par les pluvieuses après-midi qui ravivent la fraîcheur des feuilles vertes emplissant notre horizon, par les crépuscules gris et rouges qui me donnaient de vagues envies de suicide. Je ne me sentais joyeux que le soir, dans la case barricadée qui s'illuminait au centre de tout ce noir delà forêt infinie, quand la lampe veillait sur le lit de camp et que le feu de broussailles flambait clair.

Dans ce monde étrange du végétal, nos intelligences surhumainesetdominatrices s'élargissaient à la compréhension de tous les mystères, après bien des pipes fumées, et c'était la revanche du corps vaincu et ployé par la toute-puissance des arbres. Mais, pour Dieu, qui fit en si peu de temps ma volonté si débile, mes mains si tremblantes ? A certaines heures, il me semble que nous sommes deux pauvres êtres, à demi hallucinés, tâtonnant à l'aveugle et divaguant, à travers la forél méchante. Le matin, au réveil, cette pensée me hante, quand ma tête est lourde d'avoir trop fumé.

Mais bientôt, dc« la lampe rallumée, l'opium chasse cette futile et vaine idée, et je saisy alors, sans doute possible, que nos intelligences ont exploré des mondes interdits au vulgaire des hommes.

Je dis nous, bien que j'aie vu recouvrir de terre et de feuilles le corps de mon camarade. Vous dites que Roux est mort et que je reste seul maintenant ? Oui, c'est vrai. Mais sait-on qui vit ni qui meurt, et qui sur» vit surtout? Et puis, pensez comme il vous plaira ; — que m'importe?

L'autre semaine, nous arrivions au hameau de Ma- Thé, à l'heure du crépuscule. Ce hameau a gardé, des splendeurs d'autrefois, une pagode dédiée au génie Ba-Truc. Ba-Truc administra jadis cette région, pour le roi d'Annam. Quand il mourut, le roi, par un de cesdécrets que contresigne toujours Ngoc-Hoang, Empereur du Ciel, lui confia le soin de protéger cette terre et lui conféra de beaux titres honorifiques. Ba-Truc fit bientôt connaître aux indigènes, par des songes, par des prodiges et par les révélations des médiums, que le souverain du Ciel interdisait d'exploiter les mines et s'en réservait le territoire.

Roux m'avait souvent rapporté cette légende et, j© ne sais dans quelle intention de défi, depuis longtemps il voulait m'amener à Ma-Thé, à la pagode où trônait le Génie, chef des milices gardiennes de Tor.

Mais, à notre arrivée. Roux ne pensa d'abord qu'à fumer et s'installa sans retard dans une case, tandis que, poussé peut-être par une force inconnue, j'allais visiter la pagode de Ba-Truc, un vieux temple poussiéreux caché dans un bosquet de banyans, à la lisière du tiameau et déjà en pleine forêt. Un milicien, porteur d'un flambeau, m'accompagnait, et j'entrai dans la pagode. Les araignées avaient filé leurs toiles sur les colonnes en bois de teck ; un voile d'uniforme grisaille drapait les murs et la charpente.

Seule, sur un autel éclairé par une veilleuse, h statue du Génie, dorée à neuf et chaque jour nettoyée, brillait dans l'ombre. Ba-Truc, de grandeur hu»aaine.

vêtu en haut mandarin civil, se tenait debout, un immense sabre à la main, et l'on eût juré qu'il voulait couper une tête, à voir son geste, et les muscles de son visage contractés par l'effort. Le milicien frissonna, balbutia une oraison ; puis il me montra, posée auprès du Génie, une tablette laquée qui portait, en caractères chinois, un décret royal. Et je lus ces mots, après l'obligatoire énumération des titres et des vertus de Ba-Truc :

« Or, le dît Génie fonctionnaire fut délégué par le ciel pour préserver du contact des hommes les mines où mûrit l'or. Car V Empereur Céleste garde cet or pour la solde de ses miliciens. Et Ba-Truc, puissant et sage, s'est acquitté de son mandat en tuant les profanes qui voulaient cueillir l'or réservé. C'est pourquoi, nous conformant à la volonté du ciel, et soucieux de préserver la vie des hommesjustes qui pourraient désobéir par ignorance, nous voulons que nul ne s'approche, à moins de deux lis, des mines d'or. Respectez ceci. »

Je relus encore une fois le décret, édicté et signé par Lé-Thanh-Thong, — un de ces rois qui, pendant que leurs lieutenants héréditaires gouvernaient à Hanoï et à Hué, mélancoliques et délaissés dans leur sombre palais ne savaient s'occuper que des rites, rabâchaient de vieilles légendes moroses et balbutiaient des choses d'outre-tombe, pour épandre sur le peuple, comme une poudreuse toile d'araignée, l'immense tristesse de leur

Et comme nous sortions de la pagode, le milicien me dit : « II y a deux ans, Ba-Truc ne portait pas de sabre, mais il avançait les deux mains, et l'on eût dit qu'il voulait étrangler un homme. Car autrefois il étrangla de

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nuit, avec ses mains de bois, un notable de Ma-Thé. Mais, l'an dernier, le Génie décapita deux Chinois, venus du Kouang-Si pour chercher Tor, et depuis ce jour la statue est armée d'un sabre ».

Oui, je savais tout cela : nous en avons si souvent parlé dans la forêt.

Je retournai vers mon camarade et je me mis à fumer comme lui, pour dissiper les pensées crépusculaires. La soirée commença très gaie, à la lueur douce de la lampe à opium. Roux, après les premières pipes, semblait content et débarrassé pour un moment de ses idées noires. Mon boy chantait de joyeuses chansons annamites et les miliciens riaient aux éclats quand la chanson s'apitoyait ironiquement sur les chagrins de la belle Thi-Ba, qui voulait épouser un fils de roi et qui pour mari n'eut qu'un singe. Vers dix heures, le boy alla dormir dans son coin et les miliciens continuèrent la veillée autour du feu...

Lentement, lentement, comme une couleuvre, se glisse en nos âmes la tristesse et la poignante sensation de l'ombre immense qui nous entoure. Maintenant, les miliciens causent tout bas ; ils parlent, de quoi ? toujours des morts et des Génies. Roux ne dit plus un mot ; et je n'entends que l'agaçant chuchotement de ces hommes. Puis, ils se taisent tous, et il me semble que la Nuit vient d'entrer. Le vent bruit au loin dans les feuilles — c'est une large et profonde lamentation — et tout près, tout près, il susurre dans les chaumes du toit — c'est une plainte grêle et triste. En ma poitrine et ma tête monte une indéfinissable terreur. Par moments, dans une rafale qui ébranle la charpente de bambous, on dirait qu'une bande de spectres accourt

en hurlant, pour un assaut, du plus noir de la forêt. Iluux s'est endormi.

Maintenant, il est minuit ; les miliciens se sont enroulés pour dormir dans leur demi-couverture de laine rouge ; mais, à la clarté du feu de bois, l'un d'eux veille encore, le sabre à la main ; et son corps tressaille d'épouvante, quand le vent souffle plus fort dans les arbres.

Enfin, je me suis endormi, moi aussi, sur le lit de camp où Roux reste immobile depuis deux heures.

Une main m'a secoué pour m'éveiller, et j'ai vu devant moi dressée la forme longue et maigre de Roux. Les chiens du hameau hurlent à la mort, et ce lugubre aboiement monte dans la nuit déserte.

c Ne dors plus ; viens, viens ! — me dit à voix basse mon camarade. Il se passe des choses épouvantables, et, si nous restons ici un moment de plus, je crois notre dernière heure à tous arrivée. »

D'un sursaut je me relève: avant d'avoir compris, par machinale habitude, j'essaie de rassurer Roux épouvanté. 11 a les yeux hagards du fumeur qui a trop fumé, brusquement éveillé au milieu de son lourd sommeil. — « Viens, viens, ne restons pas ici 1 » Sans m'écouter, d'une voix brève et saccadée, il me répète dix fois les mêmes paroles. Et déjà j'ai peur comme lui. J'ai peur de m'attarder ici, mais j'ai peur plus an* core d'aller à cette heure par la forêt mystérieuse et la nuit, loin de la lumière qui rassure. A grand peine, je prouve à mon camarade que nous ne pouvons partir

avant le jour, par des sentiers inconnus, inondés et coupés de fondrières ; je l'oblige à se recoucher et à fumer deux ou trois pipes. Grâce à l'opium, il retrouve quelque intelligence et quelque courage ; enfin, répondant à mes questions pressantes, il parle ainsi, parfois secoué de subits tressaillements d'épouvante, — et moi, hélas 1 je n'étais guère plus rassuré :

a Vois-tu, je dormais... Non, je n'avais pas trop fumé... Mais est-il bien vrai que je dormais, et bien vrai que j'ai rêvé? Ah I les choses horribles que j'ai vues sont trop présentes à ma mémoire, et de trop réelle apparence, pour que je puisse croire à une erreur, à un cauchemar né des songes. Je l'ai vu, le Génie, Ba-Truc, le persécuteur ; il m'a maudit et menacé de sa vengeance. »

Et les chiens aboyaient toujours dans la nuit.

« Je l'ai vu : en mon sommeil il m'est apparu. Je me guis réveillé, haletant, terrifié. Mais pour le défier, le gueux, je me suis levé ; j'ai pris une lampe et je suis allé dans la pagode, où jamais auparavant je n'étais entré. Et là j'ai reconnu le Génie, tel qu'il m'était apparu. Est-ce un mensonge, cela ? Mais hier tu vis la statue, menaçant de son sabre on ne savait qui. Tu l'as vue, n'est-ce pas? tu l'as vu, le sabre î Et cette nuit le sabre est, devant mes yeux, tombé sur le sol, — et le Génie a tendu vers moi ses mains, comme s'il voulait m'étrangler. Alors je me suis enfui vers la porte, et comme je franchissais le seuil, en entrant dans l'ombre extérieure, la statue s'est mise à rire et son ricanement m'a poursuivi jusqu'ici. Oh î le rire de ses lèvres de bois !... Un malheur est sur nous ; j'ai peur ; — • et jamais nous ne sortirons de la forêt l £

Et moi aussi, je frissonnais d'épouvante, en écoutant ces folles divagations d*un malade ; — mais aujourd'hui, oserais-je dire qu'il était malade et fou, celui .qui parlait ainsi?

Les miliciens réveillés l'écoutaient sans le comprendre, et. terrifiés par ses gestes saccadés et par les intermittents éclats de sa voix, ils tremblaient dans leur coin d'ombre et se serraient les uns contre les autres, tels que des moutons effarés. Moi, je répondis à Roux, pour me rassurer par le son de mes vaines paroles :

« Demain, au matin, nous partirons. Mais cette nuit, dors encore ; essaie d'oublier les songes et la colère peut-être imaginaire des morts. Nous te veillerons, et tu sais que les démons n'approchent jamais de ceux qui veillent. A cette heure, nous ne devons pas errer dans la foret inconnue et sombre, où les mauvaises influences de l'au-delà rôderaient autour de nous. »

Envahi par l'appréhension de l'ombre dense, sous les arbres géants, Rcux consentit à se recoucher pour essayer de dormir. J'appelai un milicien qui, pour veiiler son sommeil, resta debout près du lit de camp, et je me remis à fumer, — car, si j'avais eu le courage de rassurer mon camarade, qui m'eut rassuré moimôme, qui, sinon le bienfaisant opium? Oui, si l'opium nous fait clairvoyants et nous révèle les mystères, en récompense il arrive un moment où la sainte drogue, en qui tout le bonheur est contenu, sait nous rendre indifférents à tout ce qui peut nous faire du mal — qua ce mal vienne de la terre ou de l'enfer. Et les chiens de Ma-Thé hurlaient dans la nuit. Donc je me remis à fumer, négligeant pour la pre-

mière fois de compter mes pipes, décidé à fumer jusqu'à Tanéantissement des sens et de la douloureuse pensée.

A la trentième pipe, je m'aperçus que ma main ne pouvait plus agir et que l'heure de l'absolue inertie était venue. Mais, horreur ! tandis que le tact, la vue e^ l'ouïe, exaspérés, percevaient mieux que jamais les êtres et les phénomènes du monde matériel, ce sens intérieur, qui se révèle en nous par l'effet de l'opium, pressentait l'environnante approche d'êtres intangibles, innommables, préparant l'assaut.

Le milicien de garde, effrayé par je ne sais quel bruit, se dirigea en tremblant vers la prrte, que le vent — était-ce bien le vent ? — venait d'ouvrir, et, pour un instant, détourna ses regards de mon pauvre ami. Alors, — je ne sais comment exprimer et rendre concevable ce qui suit, ayant fermé les yeux, il me sembla qu'une grande ombre s'appesantissait sur nous, comme une toile d'araignée sur deux insectes. Et le souffle d'un être qu'on devinait immatériel, intelligent et hostile, passa sur le lit de camp. Tout mon poil se hérissa. Le milicien revenait vers nous, à pas lents ; mais, tout à coup, cet homme jeta un cri si terrifiant que, par un suprême effort de volonté, j'ouvris les yeux, je détournai la tête vers mon camarade.

Le milicien me désignait du doigt Roux toujours immobile et couché sur le dos ; et je vis la face convulsée de mon ami, ses yeux ternes démesurément ouverts, son cou noir comme si quelque main de fer ou de bois l'eût serré jusqu'à la mort ; et je sentis que la vie s'était pour jamais retirée de cette pauvre chair si longtemps animée par le seul opium. Une furieuse rafale emporta

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rOmbre maudite qui pesait sur mon âme, et J'épouvantables clameurs de joie s'enfuirent avec elle dans la nuit.

Mais, malgré la terreur galvanisant mes muscles et mes os, je ne pus ni crier ni me lever. Puis, à ce moment, l'opium avait enfin dompté ma pensée, comme mes sens, — et, pour Dieu ! que m'importaient désormais la mort de mon ami, ses causes possibles et ses probable conséquences? Qui peut prouver, du reste, la réalité de tout cela?...

Le lendemain, j'ai fait enterrer le cadavre de

Roux derrière la pagode de Ma-Thé, et j'ai tremblé, puis j'ai fumé pour chasser loin de moi la crainte et le deuil. Je suis consolé, je n'ai plus peur ; et pourtant la forôt impénétrable m'entoure et m'enlace, et je sais bien oue bllus jamais je n'en sortirai.

Et la ronte commençait 2i loi sembler longue, lorsqu'il arriva enfin au septième ciel.

(JuLBS Tilukb).

LE sergent Fanien, du 10' tirailleurs tonkinois, se laissa mourir, le quinzième jour du mois d'août, en ce maudit poste de Deo-Langoii joyeux du 30" bataillon d'Afrique et tirailleurs indigènes souffraient et mouraient sans médecin. Ce ne fut pas long : à midi, il mettait au net les écritures du sergent d'administration — un camarade de popotte, — quand il jeta sa plume, se tortilla, vomit du noir, et, en moins de quinze minutes, passa l'arme à gauche.

Le commandant du poste, un vieux lieutenant d'Afrique, vint regarder curieusement le mort, lui tâia les poignets et les ailes du nez toutes froides et me dit à l'oreille : « Ça, c'est un cas de choléra foudroyant. » Puis, à voix rude et haute, au sergent de piquet : a II est mort de la fièvre, un accès pernicieux. Tout de même, faites enlever cet homme et qu'on l'enterre sans retard. » Le sergent hasarda : « P't'être le choléra, mon lieut'nant? » — Il en avait tant vu défiler, le rengagé ! Mais le vieux dévisagea les maigres joyeux, qui

écoutaient avec de l'épouvante sur leurs faces hâves, terreuses, jaunes et vertes ; et il répondit au vieux briscard, en clignant de l'œil : «Non, un cas douteux, quelque accès de fièvre choléri forme. Rompez 1 »

On l'emporta pour l'enterrer bien vite, le cas douteux^ avant la décomposition imminente. Un sergent commanda le piquet d'honneur — quatre hommes en bourg'3ron, les moins malades du poste. Et le cadavre passa la porte, entre les palanques de l'enceinte, les pieds en avant, porté par des coolies en guenilles, roilé dans une natte trop courte, sous la demi-couverture régimentaire. On le déposa de l'autre coté du gué, où, après la • prise de Deo-Lang, nous avons couché quinze soldats dontles récentes tombes, pas assez profondes, dégagent par ces journées humides une odeur de pourriture mêlée à l'odeur amère et salubre des herbes de la montagne.

Elle lieutenant me dit : « Encore un fumeur d'opium, ce Fanien. Vous l'avez vu, comme il était maigre. Les sacrés lascars ! comment voulez- vous qu'ils résistent à la maladie, avec leur sang appauvri et plus de muscles ? Tas de crétins ! — Allons, venez à l'apérilif. »

Et ce fut l'oraison funèbre du sieur Fanien, sergent au iO* tonkinois.

Je l'avais connu, cet homme : un pauvre diable de bachelier, un naïf qui se croyait malin pour avoir noté au jour le jour ses « impressions » de troupier et d'intoxiqué. Il m'avait, une semaine avant sa mort, apporté ses cahiers ; j'en extrais quchjues lignes, griffonnées sur le lit de camp, à la clarté de la lampe à opium, aux heures où la lourde fumée rendait son esprit lucide et pacifiait son cœur :

30 FUMEtRS D OPIUM

« C'est un triste poste que Deo-Lang; mais, moi, je ne suis pas triste : j'ai l'opium.

» Un poste que dominent de blanches falaises, moutonnées d'une brousse sombre et frisée comme la tête d'un nègre. Deux cents indigènes, venus de partout et d'ailleurs, se sont groupés autour de l'enceinte : ils cultivent quelques rizières et possèdent douze buffles qui paissent sous la garde de nos hommes — car les yeux aigus des pirates nous surveillent, de l'impénétrable forêt environnante. Nous sommes perdus, plus isolés qu'un bateau en plein océan, au centre d'une immense région hostile où s'espacent quelques misérables villages. Mais l'opium peuple mes rêves de foules cosmopolites, en luxueux haillons de soies multicolores.

» La garnison — indigènes et joyeux — est répartie dans douze chaumières, des toitures et des cloisons de paille sur une ossature de bambous. Et, comme la construction du poste n'est pas terminée, la moitié des hommes dort, la nuit, en plein air et, à midi, siest* sous les lits occupés par les camarades. Il n'y a pas ici dix soldats valides. Les moins malades travaillent au fossé et au remblai, et beaucoup meurent de remuer cette terre malsaine. Les plus malades sont astreints aux corvées de quartier ; maigres et jaunes, ou bouffis de maie graisse et le teint cireux, ils traînent mélancoliquement, d'une main, leur balai sur le sable de la place d'armes. Et, parfois, on voit sortir d'une case, soutenu par un camarade ot titubant, quelque être dé-

charné, la barbe férocement hirsute et noire sur une lace de cire, le corps perdu dans le pantalon et le bourgeron de coutil trop larges, les yeux ternes et déjà morts : c'est un dysentérique. Diarrhée, fièvre, dysenterie, moi je ne crains rien ; j'ai la panacée qui sent bon.

» Hier, on portait un joyeux dans la « salle des morts » — un châlit de bambous sous une paillotie.Vn agonisant — un qui s'accrochait à la vie, de ses ongles tordus, comme aux bords polis et glissants d'une margelle de puits — le regardait partir, avec des yeux attentifs et doux, un air très sage et très réfléchi. Celuici s'était juré de tenir jusqu'à l'arriTée du convoi, dont on profite tous les deux mois pour évacuer les mourants vers le Delta salubre où ils se remettent à vivre. Or, depuis trois jours, nous savons que le convoi ne montera pas, les chemins étant impraticables par cette saison d'orages. Le pauvre gars s'abandonne ; — et il a rejoint son camarade dans la salle des morts ; ils y ont passé côté à côté cette chaude nuit si belle où j'ai tant fumé.

» Après tout, Deo-Lang n'est pas un si mauvais poste ; l'opium n'y est pas cher, et pas plus impuissant qu'ailleurs à me donner l'absolu bonheur.,.

.•. • Cinq heures après midi. J'étais en marche depuis le matin — le sergent-major m'ayant réveillé avant l'aube — et je n'avais pas fumé depuis la veille. Je m'étais mis en roule avec vingt-cinq tirailleurs; il s'agissait de moûtrar nos fusils dans deux ou trois villag .£

de la vallée du Song-Li, des villages de Thôs montagnards, souvent visités par les pirates. Un vieux mandarin militaire — un quan-co — m'accompagnait comme guide. Tout le jour nous avions cheminé à travers la forêt vierge.

« Donc, depuis la veille au soir, je n'avais pas fumé. A la halte, vers midi, j'avais essayé, avec l'aide de mon hoy^ d'installer ma lampe en rase campagne, au revers d'un fossé. Mais il pleuvait et le vent du nord soufflait en bourrasque ; et mon brave Theu, plus intoxiqué que moi-même, n'avait pu préparer une seule pipe ; et il sacrait, le pauvre bougre l De guerre las, nous avions dû manger chacun une boule d'opium. Vous savez ? On fait cuire à la lampe une goutte de la noire drogue, la valeur d'une pipe, et on l'avale comme une pilule. Et cela équivaut à dix pipes fumées, ou peu s'en faut. Je ne puis dire que je souffrais, puisque la morphine avait mécaniquement produit son paciliant effet, mais la bonne fumée me manquait; c'est pourquoi je me hâtais, pressant mes hommes, vers Lang-Xi, le plus important village de la région, où nous devions nous installer pour la nuit et où, enfin, je fumerais. Ah, misère! que la route me semblait longue, par ces interminables sentiers— des foulées à peine — couverts d'une herbe courte et drue où mon petit cheval ne perdait pas un coup de dent!

» Vers six heures, mon sergent indigène me dit que nous approchions de Lang-Xi. Nous traversions, sous le ciel gris et noir, une plaine encerclée de montagnes blettes. Ça et là, je remarquais quelques carrés de rizières, entre les vastes terrains vagues, hérissés de brousse sombre où la brise froide sifflait. Avec l'es-

poir de bientôt atteindre le village, le besoin de l'opium s'exaspérait en moi, et je me rappelais en rageant ces bons jours où, dans notre poste fiévreux, on se hâtait de manger à cinq heures pour fumer après. Et je pensais avec délices que, avant un quart d'heure, je m'étendrais sur un lit de camp, sur une natte — propre ou sale, qu'importait? — et la sacro-sainte veilleuse enfin allumée.

» Cependant la campagne restait déserte; pas un homme dans les rizières ni sur le sentier ; et, aux abords d'un gros village, je sentais bien que cela ne nous présageait rien de bon. Par précaution, j'ordonnai la halle derrière une haie vive. La nuit tombait rapidement, sous un ciel d'orage, après le bref crépuscule des tropiques.

» Nous étions arrivés aux bords du Song-Li. Sur notre rive, en amont, apparaissaient les toits en chaume de Lang Xi, et les' murailles en briques d'une pagode, dans les masses feuillues de deux banyans. Autour du village on apercevait par endroits, à travers des bambous, le rempart en terre durcie. Tout semblait tranquille; du reste, incité par le besoin de fumer, j'allais sans autre examen commander a en avant, marche ! » quand deux de mes hommes m'amenèrent un indigène qui se disait envoyé par les notables de Lang-Xi.

» Je l'interrogeai ; voici ce que je compris à sa réponse entrecoupée de prosternations multiples, à ses phrases ponctuées de « Bom quan leiin (ah ! monsieur le grand mandarin !) » émises de celte voix lente, basse, hésitante et comme terrifiée, qui signifie le respect dû aux supérieurs en ces pays d'étiquette raffinée, mais qui m'horripilait, pendant ces éternelles minutes d'im-

34 PUircURS D'OPïTJM

patience : un chef pirate, le Dôc-To, était venu avec ses hommes à Langi-Xi, pour y fêter l'anniversaire de son ami Thanh-Hien, tué par nous l'année précédente, et honoré au rang des Génies, en ce village d'où sa famille était originaire. On l'avait accueilli sans difficultés; mais ses hommes, ivres d'eau-de-vie de riz, avaient violenté des femmes ; les principaux du village s'étant interposés, le vieux Dôc-To, qui ne semblait pas de bonne humeur ce soir-là, avait fait décapiter deux femmes et trois notables et incendier plusieurs cases. A cette heure, bôc-To dormait, ivre d'opium ; un seul factionnaire gardait le village, et nous pouvions surprendre les pirates dispersés dans les cases et désarmés.

» Un piège peut-être? Oui, sans doute : mais je ne voulus pas y penser ; fumer, mon Dieu, fumer! J'avais si fort besoin de fumer ! — Je bâillais invinciblement, un larmoiement piquait et rougissait mes paupières, d'horribles crampes tordaient mon estomac, je tombais en défaillance, et je fusse allé tout droit et sans escorte \u milieu des pirates, pour leur demander à genoux la permission de fumer, quitte à me laisser empaler après les premières pipes.

» Cependant un effroyable orage crevait sur nos têtes. — Voyons, si le coolie disait vrai, pouvions-nous caler devant quelques pirates et passer la nuit en plein air, en ce pays presque inconnu, avec la chance pour nous d'être tués le matin, quand on nous attaquerait, tous harassés et mouillés ? — D'autre part, nous précipiter à l'aveugle dans une embuscade, sur la foi d'un indigène suspect ? — Mon Dieu, fumer, fumer, tout le reste est folie et vanité. Et le besoin de l'opium montait,

montait en moi. Las, surexcité, en proie à une indicible impatience nerveuse, j'aurais tout massacré, tout vendu, pour fumer enfin ma pipe, en paix. Pour m'arracher à ce malaise et retrouver toute ma lucidité d'esprit, si nécessaire à cette heure de doute et d'anxiété, il m'eût suffi de manger vite une ou deux boules d'opium ; mais alors je n'aurais pu fumer le soir, fumer à ma guise. J'aimais mieux souffrir en mon corps et mon âme, au hasard de sacrifier ma tête, mes hommes et les fusils, et me réserver pour le lit de camp, pour la douce fumée lointaine, que j'avais crue si proche tout à l'heure !

» Donc, je commande la marche en avant. Protégés par la nuit et l'orage, nous arrivons^ sans encombre, au pied du rempart. Et de plus en plus je me disais que tant de tranquillité dissimulait sans doute quelque piège, que j'aurais dû réfléchir plus longtemps, à tête reposée, sur tout cela ; — mais je voulais fumer, je vous dis. A ce moment, l'orage s'enfuyant vers le sud, la pleine lune apparue entre deux nuages nous laissa voir le fac tionnaire assis sur le mur, son fusil entre les jambes. Lui nous aperçut en même temps et, jetant un grand cri, essaya de se relever : mon mandarin militaire retendit roide d'un coup de son immense coupe-coupe.

» Et je ne pensais qu'à l'opium.

» En moins d'une minute, nous avions escaladé le rempart et sauté dans le village, quand les pirates, rappelés par la clameur du factionnaire, s'élancèrent hors des paillettes. Je voyais passer des ombres, luire çà et là les lames des coupe-coupe ou les canons des fusils ; et j'avançais le premier, rageant, la tête perdue, avec, en mon cerveau défaillant, l'idée fixe que nous •allions tous être tués et que je n aurais pas fumé au*

paravariL Même je ne me rendais pas compte du désarroi de l'ennemi qui, surpris, n'essayait pas de résister et s'enfuyait par le rempart. J'entrai dans une case, sur les talons d'un caporal indigène : — la lampe à opium, je ne vis que la lampe, sur un lit de camp, douce, pure, luisant clair comme une planète. Je m'élançai vers elle, dans l'oubli complet des pirates et de mes hommes ; mais le caporal courait en avant, et dans la lueur blanche flambait l'éclair de sa baïonnette croisée.

» Deux secondes à peine, il hésita : sur le lit était couché un vieil Annamite à mince barbiche, en les moires violettes de ses vêtements ; d'une main il soutenait la pipe à opium au-dessus de la lampe, et sa main droite étendue nous commandait d'attendre. Puis il laissa tomber la pipe, abaissa la main droite, et, rejetant avec lenteur la lourde fumée amassée dans sa poitrine, il resta immobile devant nous. Le caporal, que le geste avait arrêté, comme par un effet magné' tique, fit un pas en avant et enfonça la baïonnette dans le corps du vieux ; l'homme n'essaya pas de résister, il n'étendit même pas la main vers le revolver placé auprès de lui sur le plateau incrusté de la fumerie ; il se laissa tuer sans une plainte, et mourut avec un bienveillant sourire, comme dans l'extase, comme si nous eussions été impuissants — et nous l'étions — à troubler par la force sa surhumaine joie de thériaki. — « Le Dôc-To ! » dit alors le caporal, en me désignant orgueilleusement le cadavre.

» A ce moment, mon sergent indigène se trouva près de moi ; vaguement, en rêve, je l'entendis me raconter que tout était fini, qu'il ne restait plus un

ennemi dans le village. Je l'écoutais à peine, dans l'angoisse du besoin de fumer. Je lui ordonnai de tirer à bas du lit et de faire enlever le corps du bonhomme, et je m'étendis à la place du vieux pour fumer à mon tour ; je l'avais bien gagné. Et tandis que mon boy préparait la première pipe, je prescrivais au sergent, en bredouillant, de répartir les hommes dans les cases et d'assurer la garde du village. Il salua militairement, fit demi-tour par principes et sortit.

» Enfin, j'allais fumer ! — Sur le lit de camp, je ne pouvais rester en place, je me tournais et me retournais, tel un fiévreux dans l'épouvantable fatigue qui suit l'accès. Je me sentais las, cruel, incapable de donner un ordre clair et précis. Et comme goulûment je me jetai sur la première pipe préparée, qui ne calma pas ma souffrance! Les notables accourus se prosternaient devant le lit de camp, comme devant l'autel du dieu Opium, où ils avaient déposé en offrande à mon intention un plateau d'œufs et de bananes. Ils me narraient les crimes des pirates ; j'essayais d'écouter et je ne pouvais comprendre ce qu'ils disaient. Je regardais fixement le maire, un grotesque à face d'ahuri, noir comme une taupe, avec un grand nez bêtement cassé, de grandes dents jaunes, et, au milieu de l'échiné, une articulation qu'il développait en ses courbettes, pour ponctuer ses phrases admiralives à l'adresse du haut mandarin que j'étais.

» Il me parlait d'un pirate oublié par ses camarades; et alors les notables poussèrent jusqu'au lit de camp le prisonnier, un spectre inerte, blôme d'avoir trop fumé, mais par cela môme indiiïérent aux brutalités de ces pauvres diables. 0 saint et divin opium ! — Puis, je no

38 rDMEURs d'opium

vis plus le prisonnier : peut-être, aussi, que j'avais donné Tordre de l'exécuter. Il ne m'en souvient plus, et que vous importe ?

» Après quatre ou cinq pipes fumées, je me sentis revenir à la santé ; je ne souffrais plus en mon corps ; et mon esprit, hors des brumes, me semblait luire, doux et clair, comme la lampe elle-même. Je me retrouvais actif, ardent et gai ; et mon mal se dissipait, avec la paresse, la cruauté, l'indifférence à tout ; j'avais vu tout cela remonter brusquement et disparaître dans l'inconnu, exactement à la manière d'un rideau qu'on lève au théâtre. Alors il me souvint de la faute commise — d'avoir confié à mon sergent indigène la surveillance des hommes et la sécurité du village. Bon Dieu ! à cette heure, mes gens étaient bien capables de faire regretter les pirates dans les cases des habitants !

» A cette idée, je sautai à bas du lit, et, prenant mon ceinturon et mon revolver, j'allai m'assurer de l'exécution des ordres donnés. Allons, mon sergent méritaitforce éloges ; les hommes répartis dans les cases, surveillaient leur riz en train de cuire dans les marmites de terre, et faisaient bon ménage avec l'habitant. Quatre factionnaires gardaient le rempart, se hélant de quart d'heure en quart d'heure. Je revins, tranquillisé, vers ma chaumière, par la longe place du marché, humant dans la brise les lourdes exhalaisons des mares où les gens de Lang-Xi cultivent leurs salades d'eau. Des coolies allaient enlever les cadavres des décapités. Et il me souvient d'une fillette de treize ans que je vis là couchée parmi les morts, étendue sur le ventre, avec ses pauvres mollets blêmis, laissés à nu par la blouse et le pantalon brutalement relevés, et se»

La prise de LANG-Xl 39

bras en croix ; la tète tenait à peine au corps par un lambeau de peau sanglante.

» La place blanche s'étendait sous le ciel éclairci ; en un tableau très académiquement composé,les assassinés froidissaient sous la lune câline, dans le merveilleux cadre de cette nuit du Tonkin, claire à laisser voir le vert tendre des herbes. Un cochon, éventré d'un coup de baïonnette, courait en criant sur les fumants débris de quelques chaumières, d'où se dressaient les tiges noircies des bambous incendiés.

» Et tout cela sentait le marécage, la paille brûlée, le sang refroidi et l'opium.

» Rentré dans ma case et pacifié désormais, je regarde curieusement autour de moi : en un rouge cartouche planent cinq chauves-souris de bois doré, emblème des cinq Bonheurs ; elles entourent de leurs ailes griffues un caractère chinois qui signifie « bonheur suprême ». Sur les colonnes qui supportent le toit, on a collé de larges banderoles de papier ou de sages calligraphes peignirent des sentences énonciatricesde vœux raisonnables ou de bons conseils. Un con-hien, oiseau parleur, à bec rose, à jaune huppe, lisse ses plumes noires et luisantes et bavarde dans sa cage ; et sur un autel, derrière les vases où brûlent des bâtonnets parfumés, s'élève l'effigie sculptée de ce Thanh-Uien dont on a fêté l'anniversaire : une statue de grandeur humaine, la face peinte, et de noires moustaches sur la lèvre ; nos tirailleurs qui, dans les pagodes, trouent au bas des reins, pour chercher de l'or, les trois Bouddhas et la déesse Kouan-An, s'écartent avec terreur de l'image du Génie, parce qu'il fut un chef redouté, parce qu'il a des raisons de nous être hostile, et les

Génies inférieurs sont moins cléments à l'impie que les dieux suprêmes plongés dans la définitive béatitude.

» Des coups de fusil éclatent au dehors : une alerte, sans doute une attaque des pirates, furieux d'avoir sans combat cédé la place et abandonné leur chef. Je saute hors de la maison ; je me sens lucide et gai, et je serais content de me battre, avec l'idée que nul de nous ne peut être tué. Merci, vénérable et sacro-saint Opium !

» Mais le quan-co accourt à ma rencontre : les pirates, nous voyant bien gardés, se sont retirés.

» Dans l'ombre d'une maison se meuvent une vingtaines de silhouettes indécises, et par éclairs luit la lame large et longue des coupe-coupe. Le quan-co s'est fait escorter des hommes du village. Thés montagnards à faces de bandits ; tous ils ont les cheveux noués d'un crépon, en queue de cheval, flottant en arrière, lefront découvert, la ceinture sur la blouse. Le mandarin, un bonhomme rabougri, sec comme une racine de buis, brandit un grand sabre à poignée d'ivoire et donne ses ordres pour la nuit. Son domestique élève brusquement une lanterne sourde à la hauteur de nos visages ; et je rentre dans ma case, gardant en mes prunelles les faces féroces, les blouses noires sabrées par des ceintures vertes, la lumière blanche sur les lames, la composition et l'éclairage à la Rembrandt de cette Ronde de nuit.

» A tour de bras, un vivant jacquemart sonne dix heures sur une cloche de fer ; les chiens du village jappent et piaillent férocement, et la lune, ivre d'opium sans doute, poursuit sa paisible ascension lente sur

Là. PRISE DE LAriG-XI 41

les bruits, les incendies, les pauvres aventures de notre terre.

» Et je fume, je fume, je fume. Et maintenant je vois la vie en rose, une bienveillance universelle monte en moi. Je pense au vieux chef tué, mort heureux sur ce même lit de camp, — au vieux chef, mon semblable, mon frère. Vrai, je voudrais le voir là, à mes côtés, et partager avec lui la sainte drogue, mère du bonheur, qui luit comme del'ébène limpide dans l'étui en corne de buffle. J'écoute avec bienveillance les plaintes interminables du quari'Co. Il dit que les Français, qui tiennent tant aux mandarins civils, ne font guère état des militaires ; on les emploie à surveiller des coolies, eux, les colonels et généraux de l'antique armée de Minh-Mang et de Tu-Duc.

» Et le cœur serré, devant le vieux chef qui pleure lugubrement l'irrémédiable défaite, je me prends à souffrir de sa peine. Une mélancolie monte en moi, comme devant toutes les grandes choses qui s'abolissent, surtout quand on devine que les nouveaux-venus, fils orgueilleux d'une autre race, n'essaieront pas d'adoucir l'angoisse de l'heure suprême aux derniers partisans de la Cause en train de mourir. Et je me sens, en toute sincérité de cœur, le frère du vieil homme, parce que j'ai beaucoup fumé et que, d'un regard attendri, je vois qu'il fume comme moi,

» Je fume encore, encore. Ma vaste bienveillance s'élargit toujours ; mais avec elle voici que monte et grandit l'indifférence et le dégoût d'agir. Un besoin me vient d'absolue inertie, de rester en place, de no pas parler, et de laisser rouler les mondes, sans y toucher, satisfait de les voir et de les comprendre, du haut de

42 HUMEURS D*OPIUtt

mon intelligent et lucide anéantissement. Je ne rêve pas, je ne suis pas ivre ; non, je pense, je vois, j'entends, mieux que de mon vivant. L'oiseau parleur bavarde en annamite, et sa voix grêle récite — mais qui me l'a dit? — les ironiques et triomphales litanies de l'Opium. Les chauves-souris, les cinq Bonheurs volent ensemble, pour un hommage, vers le caractère du bonheur suprême : et ce caractère, — je le sais à cette heure, — signifie : opium. Mais cela, c'est trop facile à comprendre, n'est-ce pas?

» Sur le socle du Génie je discerne, grain à grain, la poussière ; je reconnais le cliquetis de chaque insecte, au loin dans la brousse ; et, s'il me plaisait, j'entendrais aussi l'herbe pousser : la belle affaire ! Et ce Génie qu'on nous disait si hostile, son sourire m'apparaît indulgent et doux ; il sait comme moi, n'est-il pas vrai? que nous sommes frères, car lui aussi, sans doute, il fut un sage fumeur. Il est mort, pourtant !

» Il est mort... Oui, mourir... je sais ; il paraît qu'on meurt... et d'aucuns disent qu'on en meurt. C'est toi qui dis cela, mandarin? et que j'ai trop fumé, et que les pirates peuvent revenir en forces. Non? non ?... Si, tu l'as dit, menteur 1 Et après? qu'ils viennent donc, les pirates! Ce sont des frères, comme le Dôc-To, et comme toi-même, mon vieux. Tu sais, ce soir je suis bon, — pas ivre du tout, par exemple ! — j'aime tous les hommes, tous les Génies, toutes les actions et toutes les paroles. Et puis, ça m'est égal ; et quoique bon diable, je ne me lèverais pas pour saluer le Bouddha lui-même, s'il daignait venir. Qu'a-t-il de plus que moi, en somme ? Il ne peut pas me faire de mal ; personne ne peut me faire de mal ; — du reste, je m'en moque,

je suis heureux. Et si, ce soir, les ennemis entraient par la brèche, si je voyais, à deux pas de moi, un pirate levant son coupe-coupe pour m'assassiner, eh bien ! moi aussi, je tendrais le cou ; et, en mourant, j'aurais un bienveillant — et pas même dédaigneux — sourire pour mon assassin, comme ce vieux Dôc-To, — comme mon bon frère ! ■

.. .Et Bonhomet les avait «soiisidérés longtemïw en silence, — leur Gouriant, môme : n'était ce pas leur chant dont, en parlait dilettante, il rêvait de se repaître bientôt les oreilles t...

ViLLIIRS Dl l'IsLI-AbaM

(Le Tueur de Cygnes),

ELLE ne meurt pas, la race des dieux. — Au crépuscule de notre monde ils surgissent encore, en de lumineuses efïigies, pour reprendre parmi la foule transitoire les luttes de leurs impérissables passions. Seuls réels, ignorés — en essence — des vaines multitudes, sous les multiples déguisements des incarnations ils dressent face à face d'irréductibles volontés en qui se formule peut-être l'antinomie de Lois éternelles.

Sous la triste grisaille des nuées, les chétifs ambulants erraient en montagne, rudement cinglés par la bise de février, là-bas, aux solitudes de la frontière chinoise. Mâles et femelles, onze pauvres hères d'Annam — chanteurs, musiciens, bateleur», transis pèlerins

en quête du gîte aléatoire. Ils allaient, sans crainte aucune — car, si dénués d'argent ! — au long des rampes roriceuses, par les gorges taciturnes, à travers ces parages mal famés. Et le vent secouait leurs frissonnantes silhouettes, minuscules sur l'énorme croupe des monts.

Deux mômes dépenaillés balaient à bras la carriole aux accessoires — oripeaux rouilles, lattes dédorées, barbes de crin et mitres de carton. Légèrement, grimpait un déluré trio d'éphèbes, souples échines où ne pèse guère le gagne-pain des musicanli tonkinois — psaltérion à cordes métalliques, guitare au long manche, et ta viole en bambou gainée de serpent. Pour tromper Tonnui de la route, un rustaud de jongleur, en montant, égayait à bouffonnes imprécations les danseuses, trop bachelettes — laides peut-être, mais plaisantes et si mignardes ! des joues fraîches, des yeux limpides et cette câline accortise des fdles annamites et des minets. Elles claquaient des dents, pauvrettes ! quand la bise aiguillonnait leur chair grelottante, à travers l'ample pantalon et le sarrau de mince cotonnade, sous le carré de crêpe orange qui voile leur jeune sein.

De gradin en gradin, à durs efforts on avance tout de même. Derrière les ambulants, sous leurs talons, le paysage plus vaste s'approfondit en abîme, des bois sombres franchis avant l'aube jusqu'aux îlots éparpillés en archipel sur la houle grise. Entre les palétuviers des plages noyées et l'alpe 'massive, la mousson de nordest ayant balayé les brumes du golfe, la plaine inculte allonge jusqu'à l'horizon occidental ses brousses que marquètent de taches jaunes ou violacées, loin à loin, quelques vagues défrichements. — Mais de tout cela les

errants n'ont cure, en leur pénible ascension vers les plateaux où déferlent, dans la poussée irré3istible du vent, les hautes lames des nuées. A longs intervalles, au penchant d'une terrasse déclive, en marge d'un ravin sans eau, des arbres fruitiers à l'abandon parmi la ronceraie envahissante, des regains vivaces — maïs, riz de coteau — pas encore mangés par la folle avoine et les épines, témoignent de vergers délaissés, de récentes cultures. Parfois, au passage de marais, une bécassine jaillie des roseaux raye d'angles aigus le ciel morne ; — aux silencieux abords d'un village en ruine, des perdrix rappellent plaintivement dans le chaume ; — puis on n'entendait plus que le vent colérique des hauts dans les herbes dures. . . — Et les ambulants, étrangers du plat pays, voués à ne prendre racine en aucun lieu de la terre, ne donnaient pas une pensée aux exilés des hameaux abolis. Leur âme puérile, dans l'unique inquiétude de l'étape, ne s'ouvrait point à la pénétrante mélancolie qu'exhale, comme un brouillard de ses palus, ce recoin du monde.

En arrière du groupe insoucieux, au tournant d'une combe, un dernier couple apparut : Vien, le chef des baladins et leur poète, — et Thi-Teu, la chanteuse, belle^ en ses vêtements de coton, — disaient les lettrés, amis de la magnifiante hyperbole, — comme jadis enrobe d'or TrungTrac la Libératrice et comme la déesse Kouan-An elle-même, — Mais quel injurieux destin l'avait jetée hors des secrets appartements, loin des Esprits familiers ? De refuge en refuge, quel caprice du Ciel ou quel forfait des hommes l'exila chez les vagabonds? Dix mois déjà passés, ils l'avaient rencontrée un matin, au printemps de l'année Tân-Meo, à la saison

COMÉDIE>S AMBULANTg 47

Canh-Miuh ou de la Clarté-Pure. Dans une auberge des chemins, la vierge ayant requis de Vien un entretien particulier, leur ami, quand elle eut parlé, se prosterna. Elle le laissa faire sans étonnement dans ses yeux d'immortelle ; — ces yeux ! non pas le calme miroir des prunelles indiennes, mais de pures étoiles vibrant, comme' au fond de deux lointains, sous leur paupière appesanl/e par le rêve. Vien était de ces heureux qui, par les mérites d'une âme ingénue et profonde, comme il en fleurit aux pages du Légendaire, gagnèrent de discerner toujours l'immuable réalité, sous la transitoire apparence des formes et des phénomènes; — il fut de ceux-là qui, pour avoir médité le perpétuel miracle où baigne le monde, ne s'étonneront plus. Tandis que Thi-Teu parlait, le lettré, imprégné de la Sagesse chinoise, s'évoquait ces histoires, authentiquées par le témoignage des ancêtres, de bienveillants Génies qui daignent revivre entre les hommes à cette fin de rallumer ici-bas le culte des idées et la flamme de l'amour.

Et Vien entraîna doucement la jeune fille vers le groupe des baladins ; sans questions, ils l'accueillirent ainsi qu'une égale, dédiée par sa vocation aux plaisirs des riches. Dans leur âme sincère ces artisans se réjouirent, fiers de posséder, couronne de clarté au front de leur falot assemblage, la vierge en qui se réalise, selon les rigoureux canon» de l'esthétique annamite, l'absolue beauté. Et bons artistes épris de leur compagne, troublés — tous, les femmes avec les hommes

— depuis l'heure de sa venue, ils vénéraient, comme un dévot son fétiche, chaque attrait de ce doux visage

— le front étroit et poli, la ligne pure des joues, — les

sourcils dont Tellipse élégante s'infléchit et se relève vers les tempes, pareille au vol d'une hirondelle — et le col gracile — et, plus que tout, le sourire des dents mignonnes, un éclat de jaïet entre les lèvres fardées par le bétel de vif vermillon.

Leur compagne, ces fins observateurs que sont les plébéiens d'Annam, la sentirent de supérieure origine. Paysans libérés de la glèbe, au cours de leurs causeries Thi-Teu devint la fille d'un puissant mandarin, évadée de la capitale pour se garder fidèle au fiancé, quelque étudiant obscur, peut-être un paysan comme eux, — elle, la vierge de seize ans, plus érudite que les bâche» lierSf — chantaient-ils — jolie comme la fleur du pêcher y fraîche comme le bourgeon jaillissant de sa gaîne. — Les inflexions de sa voix doublaient d'un sens profond chaque parole ; ses gestes rehaussaient de dignité les actes vulgaires ; sa démarche cadencée selon les rites, révélatrice des savantes éducations, l'égalait aux plus nobles dames — princesse que déguisent sans doute pour le caprice d'une heure ses vêtements de hasard. Ainsi s'avérait en cette enfant, avec le droit divin des êtres qui sont beaux, l'inexprimable prestige des aristocraties, qu'autour des patientes générations la destinée tissa lil à fil. Affable, sans orgueil, telle ses compagnons l'éprouvèrent — indulgente et fraternelle vraiment, aux mâles grossiers comme aux femelles folles de leur corps ; ni la sottise des sots ni l'effronterie des impudiques, et ces débauches d'occasion — trop rares ! — où s'agriffe à la volée leur lubricité rapace, rien jamais n'altéra sa douceur de vierge qui sait compatir à la misère des êtres avec le bon sourire des Bouddhas guéris de la vie.

Seul, Vien avait deviné cette âme profonde et triste, dédaigneuse de l'or comme des luxures, hantée d'ambitions sans borne, d'irréalisables espoirs.

Ainsi les deux compagnons parlaient en marchant, sous le ciel gris, aux solitudes de la frontière.

La jeune fille disait : a Quel présage, ami, vous centriste — ou quel souvenir ? Vous me savez rebelle aux tentations, fidèle à vous suivre... Combien me requirent d'amour 1 — La maîtresse des plus séduisants, l'épouse assise des plus sages, ne la serais-je pas, l'une ou l'autre, selon ma fantaisie ? Mais toujours j'ai préféré \ê riz rouge, avec la joie de chanter et la libre vie des ba» ladins. »

Pour clamer l'appétit en éveil des mâles, sa voix, montant et descendant la gamme à six tons du parler d'Annam, vibra clair ; — puis, aux dernières paroles, elle fut toute douceur zézayante et caresse, avec ce nasillement très léger — le charme au Tonkin des voix féminines, — ces hésitations indiquées à peine, comme un recul de la pensée apeurée et qui s'entraverait d'une réticence perpétuelle.

— « Non, sœur I vous n'aimez pas notre vie oscillante aux moindres caprices d'un mandarin ou d'un notable villageois. Hélas I elle monte d'essor audessus des foules: elle se meut dans l'air supérieur et les gens admirent parfois l'audace de ses ailes. Libre et chantante, vous dites ? — Peut-être ; à la manière des cerfs-volants qu'on lance dans la mousson de suroît et qui, au gré du fll et du vent, montent, dos-

cendent ou planent — et qui chantent aussi. Mais ceux-là que notre art a charmés nous abominent ; avec délices ils nous diffament. Si nous ne trouvâmes pas trop souvent faces hostiles et portes closes, le privilège à vous seule en est dû, à l'influence tutélaire qui de vous s'émane. Ainsi vous ne sauriez aimer notre vie d'humiliés. Vous découragiez les désirs, et tant de jeunes hommes, et tant de fiers docteurs : mais, beaux, riches ou savants, vous les deviniez tous inférieurs à votre rêve, tandis que s'exaltait votre espoir vers l'inconnu, — vers la Chimère toujours décevante ou dont la rencontre fait mourir. »

Vien parlait en lentes périodes, sans les éclats de voix indignes du Sage, sans la pantomime des bras et des prunelles, coutumière aux gens d'Europe, attestatrice encore du Singe, l'aïeul où se réfèrent — dit-on — ces gesticulants occidentaux, depuis dix-huit siècles à peine émergés des primitives barbaries.

C'était un frêle personnage, sous la noire souquenille des scribes, un quinquagénaire amaigri et vieilli par les veilles méditatives — et par l'opium — plus que par les fatigues de son métier ambulant. Ses cheveux blancs débordaient en chignon, du crépon sombre qui enserre correctement le large front crayonné de rides. La moustache et la barbiche clairsemées tombaient en pointe* parallèles sur sa poitrine.

La chanteuse aimait assez cet être falot qu'une bourrasque plus forte pourrait soulever du sol et souffler d'une halenée jusqu'àla mer, là-bas. Un sage, le maigre rêveur aux yeux sans ruse, qui pour elle élucida tant de magiques arcanes, déchiffreur des signatures divines inscrites dans tous les êtres. Enfant, il s'était initié chez

les bonzes à Tari de guérir par l'empirique emploi des racines, des feuilles et des fruits. A seize ans, instruit dans les li/res delà Chine, il prescrivait avec discernement les moxas à la fleur d'absinthe ou les piqûres et dissertait d'après le Y-Iloc et leBan-Tkao (l)sur le sec et l'humide, sur Téquilibre des humeurs et du sang, sur les correspondances zodiacales du corps humain. Mais, bientôt dédaigneux de la science si vite acquise, il s'était mis, dans les grottes sacrées du Tàn-Vien, à récole d'un Man à dents jawies ; au cours d'une retraite décennale, après les mortifications rituelles, ayant commenté les manuscrits thibétains et reçu les traditions ésotériques, il connut les influences du soleil et de la lune ; pour prédire il lisait les lignes de la main et les traits du visage, il mettait en œuvre les racines de bambou, la patte du coq et les baguettes. Inspiré des cinq Dames qui président aux Éléments, puissant exorciste, il déterminait, d'après la position du Dragon Azuré et du Tigre Blanc, l'heureux emplacement des tombeaux, par qui deviennent les familles, riches, puissantes et lettrées; — et il avait médité le triple sym** bole de l'emblème Am-Dzuong. Gomme uans le poème du LuC'Van'Tierif il pouvait dire: J'analysai l'élixir des philosophes : je possède les dix odeurs, les soi' xanle-quatre sorts, les trois cents conjectures» Ma main me sert de calendrier ; je pénétrai l'essence du Ciel et de la Terre sacrée et le sens caché des mots. Mais il pouvait chanter aussi, comme le pécheur du poème : le j'our^ je bois l*air libre ; la nuity je

(1) Livres chinois xVÈiudù de la Médecine et la Table des

m'éjouis à contempler la lune. Indépendant sur la terre, heureux sous les étoiles, j'ai pour unique bien ma barque de bambou tressé. C'est l*eau du ciel qui me lave, cest le vent du ciel qui me sèche, sur le fleuve de Han-Giang,

Sans l'avoir compris tout entier, Thi-Teu aima le frêle ievin en qui elle reconnut une âme indulgente toujours et cordiale à la sienne ; aux heures d'ennui elle se réfugiait auprès du « frère aîné » — cette appellation charmante dont les Annamites se saluent 1

Mais lui, à ses côtés, se désespérait. Dès la venue de l'enfant royale, au premier jour, les désirs, les passions — qu'un souffle enleva, qu'un vent rapporte — et la fureur amoureuse de la jeunesse s'abattirent, vol d'aigles affamés, sur le cœur longtemps désert, pour s'y agripper du bec et des serres, pour le secouer rageusement, le déchiqueter, en éparpiller le sang en gouttelettes. Et Vien maudit sa décrépitude — triste présent, certes î à placer en ex-voto devant la plus fière des vierges. Usesouvint alors de sa science trop dédaignée ; il mit en œuvre les plus terribles secrets pour faire fleurir au cœur de la bien-aimée un réciproque amour. Mais il reconnut vite que le sentiment divin, par qui les plus humbles s'égalent à l'Empereur du Ciel, échappe à la prise des conjurations magiques et seul, ailé, triomphal, plane au-dessus des sortilèges.

Enfin il sut par les horoscopes que jamais ne s'ouvrirait pour lui l'impériale fleur. Mais, au savant adepte des doctrines ésotériques du Thibet, la vie terrestre n'est qu'une passerelle offerte à la perpétuelle ascension des êtres. Vien alors s'attacha à la foi de vivre et de mourir avec son amie, de la marquer d'un signe in-

COMÉOIltfS AlfBlILAIfTS 58

délébile — ainsi marquent leur béta!! les laboureurs — pour la reconnaître outre-tombe, unir à jamais leurs âmes dans une existence plus haute. Et pourtant il souffrit encore, à pressentir qu'après les vains galants et les étudiants farauds, elle trouverait un jour ici-bas l'inconnu versqui tendent les bras ses ambitions cachées, — le rival prédestiné à conquérir son corps sur la terre, et peut-être son âme dans l'au-delà. Mais si telle est la fatalité, que l'ignorant et l'insensé se rebelle ; le sage obéira, sans geindre à la manière des enfants.

La jeune fille, maintenant, monologuait à phrases lentes :

— « Si les femmes me honnirent, les hommes m'ont recherchée. Sur les places publiques où j'ai chanté, les plus orgueilleux, prêts à tout quitter pour me suivre, s'avouèrent d'un regard mes esclaves Mais les adolescents m'aimaient sans oser le dire et, comme ils ne parlaient pas, souvent j'entendis battre leur cœur dans le silence de l'heure. Et souvent l'épouvante des mères, comme la jalousie des épouses, nous exila des hameaux. Ainsi nous sommes demeurés des parias, par la honte de ma beauté. Combien peu clairvoyantes, pourtant, ces femelles ! Car je ne veux pas de leurs hommes ; — et puis, aucun ne m'eût longtemps suivie ; désenchanté» de ce trouble qu'ils prirent pour de l'amour, effarouchés par mon rêve et brûlés pour m'avoir frôlée seulement, comme ils henniraient vers l'étable honnête où leurs familles digèrent en paix! Auxjeunes, je chantais: Ne vous savez'vous pas trop loids pour partager ma natte ? Mais regardez-vous donc au miroir ! — Aux lettrés, je disais la mélopée des aveugles mendiants : Pauvre mari, V étudiant! Il a le dos très long des

paresseux ; il s'habille de neuf et peigne ses crins ; il

laisse croître ses ongles, et ne se lève du repas que pour aller dormir, — Les puissants mandarins, les délicats poètes experts à charmer les femmes, sans choix, je les écartai. Et jamais — oh ! non ! — pour de tels séducteurs je ne délaisserai nos frères. »

Elle mêlait au simple annamite des expressions de la langue écrite, ainsi que s'y complaisent les lettrés par coquetterie un peu pédante. Et Vien à son tour parla, expert comme elle à fleurir de mots chinois l'idiome vulgaire :

— « Tu dis vrai ; aussi nous t'adorons, ô sœur en qui résident toute grâce et la majesté des Génies, — digne de siéger à la gauche de Ngoc-Hoang, l'immortel Empereur de Jade. Mais j'ai le juste effroi des espérances que, même à moi, tu prétends cacher. Tu le sais, rien ne m'est plus mystère, des minéraux que l'ignorant croit dénués de vie jusqu'aux âmes. Tu rêves le héros..- »

Elle tressaillit ; mais Vien, dédaignant de prendre garde à son émoi :

— « ...Le héros encore innommé,celui qui peut-être, tu penses, n'existe pas. Or, écoute : tôt ou tard tu le rencontreras. Mais je redoute sa venue — pour toi, sœur, plus que pour moi-même. Car tu mourras à ses pieds, devant sa couche, sans avoir seulement ému son cœur indifférentet mélancolique, non plus que l'oiseau qui file en plein ciel ne trouble les eauxorofondes du lac Nam-Li. »

Elle sourit doucement, une fleur sauvage aux lèvres; puis, à mi-voix, elle fredonna le vieux refrain : Seule la jolie femme est supérieure aux femmes ^ — seul le héros est supérieur aux autres homfnes.

COMÊDIUNS AMBULANTS 55

Surle plateau les balaflins avaient fait halte — àTentrée d'un pont couvert, jeté en travers d'une ravine, encadré de pins géants où dans les hautes branches la bise jamais n'interrompt sa monotone symphonie mineure. Des banquettes étaient dressées sous l'abri de la toiture angulaire.

Aux temps anciens, un lettré sage établit ce pont pour, aux lentes siestes d'été, y dormir dans la musique du vent et des feuilles, ou refléter en ses vers monosyllabiques la claire source du ravin, la frêle ramure des goyaviers et des myrtes, et les monts duQuang-Si, qui plus hauts que les nuées érigent leurs pics bleus et noirs, emplissant l'horizon, pareils à des sentinelles en faction aux frontières du monde. Pour le devin et pour la vierge, après les solennelles paroles échangées, une mélancolie montait du paysage désert, tandis que la bise emporte là-bas, vers les cimes lointaines, à Tinconnu, la bruissante ondulation des pins et le roucoulement des tourterelles.

Les enfants, insoucieux gamins trouvés ou vendus, se partagent, accroupie sur leurs talons, une boule de riz, gardée delà précédente étape. Les danseuses pué-' riles jacassent avec le jongleur — museau de futé compère et de Calino, paysan naguère chassé de la rizière par ce vent d'aventure qui souffle au hasard sur les familles. Elles déroulent leur crinière pour la renouer en chignon. Les musiciens, d'un même geste, ont extrait de leur ceinture verte une pincée de tabac, et l'un après l'autre aspiré à la pipe commune une longue

Fl/MEURS D OPIUM

bouffée qui faît glouglouter Feau dans le bambou; ils parlent, maintenant, toujours, de l'art divin qui — affirme le Livre des Odes — non seulement dompte les fauves, mais encore, parmi les fonctionnaires , sait ins^ taurer la concorde. — Un trio de purs artistes, bien appariés par la vie. Ils se rencontrèrent, échoués sans sous ni maille contre un trottoir de Hanoï. Frères d'instinct, réunis par le sort, s'étant confié le secret de leur passion, ils se jurèrent de vivre indépendants, pour la musique. Par quel moyen, cependant? — Voler? plût au ciel ! mais les occasions du vol vraiment rémunérateur ne s'offrent guère aux déguenillés. Ils s'embauchèrent comme boys chez des Européens qu'ils méprisaient de tout cœur, car la musique n* est point faite pour V oreille du buffle. Après un an de sordides économies, leur solde accrue des mille grappillages qu'invente l'ingénieuse ténacité des subalternes, ils possédèrent trois cents piastres, le capital qui, fructifiant à cinquante pour cent aux mains d'un mercanti chinois, les libérera. — Bah 1 bien annamites, aux fêtes du nouvel an, ils dissipèrent leur trésor en deux semaines, à mener vie joyeuse, à boire et bâfrer, surtout jouer, avec beaucoup de méthode — comme dit la chanson — après le turban perdant la robe, et le pantalon après la ceinture, — dans les hasards du xoc-dia et du ba-quan. Alors ces passionnés entrèrent dans la troupe de l'honnête Vien. Us en partagèrent la fortune bonne et mauvaise, n'exigeant pour salaire que les trois repas quotidiens, experts à se griser des sons quand manque l'alcool de riz, heureux — plus que S. M. Tu-Duc dans sa gloire — quand ils pouvaient, accroupis de longues heures sans fatigue, devant de fins amateurs qo mieux encore sans

COMéoiENS ÀllBJLA?fTS 57

témoins, exécuter d'inédites variations sur les thèmes invariables de la musique chinoise. Puis ils dissertaient sur l'art divin ; ils possédaient la théorie des sons mâles et femelles, et doctement élucidaient la symbolique des cinq mélodies qui, dans l'universelle analogie, répondent aux cinq couleurs, aux cinq saveurs, aux cinq planètes, et que dans son plumage et sa voix, seul parmi les oiseaux, rassemble le fabuleux phénix.

Le devin et Thi-Teu se sont tus. Vien se remémore les légendes où les dames qui président aux éléments descendent du ciel pour s'unir en mariage à de beaux étudiants : comme Liéu-Hanh, la fille de Ngoc-Hoang, chassée des divins palais pour avoir brisé un vase de jade, l'amie ne va-t-elle pas disparaître, quand une musique annoncera le terme de l'exil ? Assise à son côté, la chanteuse médite les paroles du sage : mais — son sourire trop clairement l'exprime — du grave entretien elle veut retenir les seuls présages annonçant le héros né pour elle, l'élu des jours à venir.

Voici que le jongleur, qui marchait en avant de ses camarades, revint en courant, avec de grands gestes joyeux : « Un village î un village! » — criait-il. Tous se levèrent, en joie comme lui. Un village 1 l'étape, la probable pâture, la natte où fumer et dormir à l'abri du vent et de la pluie, — le riz et le gîte, si rares sur cette route de Chine ; — et, qui sait ? peut-être aussi la fortune, dont ces aventuriers au vivace espoir, misérables entre les plus misérables, attendent toujours la rencontre au prochain tournant : éternelle féerie d'illusion, dont s éblouissent les âmes bohémiennes I — Oui, en avant, au pli d'une vallée, apparaissait un riche village ; parmi les champs de cannes et de patates, dans les

feuilles retombantes des bananiers, on disringuait déjà les maisons couvertes, non de chaume, mais de luisante ardoise.

Le froid fut oublié ; les mômes se réattelèrent à la carriole. Une roide côte descendue, maintenant on longe des cultures — maïs, haricots, patates ; elles s'étendent parmi la brousse sombre, taches claires toujours plus larges, finissant par se fondre en une bordure continue autour de la haie vive qui enceint le village. Que rencontrera-t-on aujourd'hui ? des Annamites, ou des Célestes ? un mandarin bienveillant, ou de brutaux notables, ou des pirates peut-être ? Il n'importe guère, du reste, aux ambulants experts à obtenir la pitance et la niche, même après les injures et les bourrades, — gens connus pour inoffensifs, après tout, et trop pauvres pour tenter la cupidité du plus avide fonctionnaire, du pire bandit.

Arrivés à la haie de cactus et de ronces, ils s'arrêtèrent devant une de ces portes que la nuit on abaisse, et qu'on relève de jour sur deux piquets. La porte était close ; en ces parages, la défiance chronique paraît, certes, justifiée. Ses mains en cornet, le jongleur hélait déjà vers le village, quand une voix rude interpella les pèlerins : « Oii allez-vous comme cela ? que demandez-vous ? » — Alors, levant la tête, ils aperçurent derrière la haie un grêle mirador — quatre bambous fichés en terre, supportantun plancher de bois qu'abrite un toit de feuilles. De là-haut, un homme dévisageait les meschins : un plébéien comme eux, vêtu de la blouse et du pantalon passés au cunao, cette brune teinture où crasses, sueurs ni poussières ne mordent; un de ces hommes que le conseil des notables assujettit àla corvée

des gardes nocturnes et qui, pour se tenir éveillés, de quart d'heure en quart d'heure entrechoquent à coups secs deux cliquettes, — le « sentinelle, prenez garde à vous ! » de ces contrées. Et on comprenait que la surveillance ne cessât pas durant le jour, aux régions mal famées delà frontière, dans ces villages toujours en alerte. Rien de suspect, en somme, à ces précautions inusitées dans le pacifique Delta. Aussi, sans appréhension, Vien répondit au questionneur :

— « Nous sommes, frère aîné, d'humbles artistes, qui gagnons la Chine à cette fin d'éjouir les honnêtes gens par les décents attraits de la comédie, et vivre, comme il convient, de nos talents. Qu'on nous laisse entrer et nous reposer à notre plaisir. Pour payer l'accueil, nous glorifierons en mètres élégants le Génie de ce village, et nous exalterons sur le théâtre les vertus de vos bacheliers. Fouillez notre bagage : vous n'y trouverez d'autres armes que les sabres de bois et les casques de carton. »

Le factionnaire, sautant à bas du mirador, souleva la porte :

— « Puisqu'il en est ainsi, entrez, frères aînés. » — Ironiquement il souriait : « Vous me paraissez gens paisibles; d'ailleurs, ceux de May-Xô ne redoutent personne. C'est temps de fôte. Sans doute on vous accueillera comme d'aimables hôtes, si vous plaisezau chef. C'est qu'il est difficile à ûonteûlaiî * un fin lettré, vous savez? »

Ils se bousculaient dans le cadre de la porte, les ambulants, pour entrer plus vite ! ils reniflaient déjà la bonne odeur des frairies devinées, pauvres rats de campagne, affamés sans trôve, et toujours appâtés par

60 FU5IEURS d'opium

le fumet du lard. Mais, homme sage à qui l'expérience apprit le danger des résolutions hâtives et l'art de passer à propos près de l'aubaine sans y mordre, Yien jugea prudent de se renseigner, avant que fût retombée la grille de l'alléchante souricière :

— « Le chef, vous dites, frère aîné ? De qui parlezvous ? — Est-ce le chef du canton, ou quelque mandarin de passage ?»

De nouveau l'homme sourit : « Comment peut-on ignorer ces choses ? Et le grand chef Dôc-Liêt est-il si peu connu?... Oh ! — conclut-il, après un geste d'insouciance devant la reculade effarée des pèlerins — il ne vous mangera pas, camarades. »

Le devin avait baissé les yeux, immobile, terrifié comme fasciné par l'apparition d'un tigre ou d'un mau vais serpent. Et lorsqu'avec effort ses lèvres s'ouvrirent, elles balbutièrent des syllabes entrecoupées. Il ne trouvait plus les mots au service de sa pensée, le lettré, le sage à la parole savante, captieuse et nuancée :

— « Mais comment oserions-nous, chétifs, paraître devant le noble chef?... Non, nous préférons repartir... Qui ne frémirait à l'idée d'approcher un si grand homme ?... Merci, frère... Ne parlez pas de nous, nous partons...; — nous partons, — redisait-il tout tremblant ; — merci, merci... »

Yien, prodigue de saints, s'était reculé de deux pas ; et les tristes ambulants, le cœur gros, voyaient déjà s'envoler le mirage des plantureuses ripailles, et le remplacer un brumeux horizon de montagnes, les âpres sentiers oii vous talonne, dans le vent, sous la pluie, une fringale sans espoir. Le « frère aîné » rail-

COUÉDIEIVS AMBULANTS 61

leusement les dévisageait ; du reste, il ne s'opposait point à la retraite effarouchée des misérables.

Alors Thi-Teu toucha du doigt l'épaule de Vien. La vierge en cet instant parut transGgurée ; ses yeux illuminés, ses joues fleuries de pourpre, ses frémissantes narines, tout en elle exprimait une intense joie et l'on ne saurait dire quelle prestigieuse audace. — De sa plus câline voix, elle parla :

— « Maître, je dois rester. Liét n'est-il pas un sage, un pur lettré, digne de s'asseoir sur les lits les plus élevés à la cour, et même chez le Fils du Ciel ? Redoutable aux méchants, il daignera prendre en grâce les pauvres artistes.,. Allons vers lui; je le veux, d — Elle avait accentué ces derniers mots d'un ton plus impérieux.

— « Mais... » — commença le devin. — « Je le ▼eux î » — redit-elle. Le grossier gardien ne souriait plus, dompté comme les autres par la radieuse enfant. Il se fit remplacer à son poste par un des hommes qui dormaient au corps de garde voisin ; et pour guider les pèlerins il marcha, précédant la jeune fille. Tous le suivirent par les étroits sentiers qui glissent, sinueux, comme des couleuvres de buisson, entre les verdoyantes haies d'où surgissent, pareils à des panaches, les bambous géants ondulant dans le large souille d'hiver.

Dôc-Liét! — De cet étonnant adolescent la légende courait au pays d'Annam, et jusqu'en terre chinoise. On le disait promis à des triompiios. ce lettré fameux

pour son audace et sa beauté comme pour sa science, proclamé Prince des Docteurs — au concours triennal, dans la Capitale — à l'âge où ses condisciples épelaient à peine le Livre des Trois mille mots. C'est à lui que les génies réservaient d'expulser du noble Royaume l'envahisseur. A douze ans, prodigieux enfant que le souverain voulut lui-même interroger, il reçut de S. M. Tu-Duc le titre de rr<?5 iSflvan/, Inébranlable Soutien de la Dynastie, A l'heure de mourir, ce monarque, le dernier représentant vraiment national de la dynastie Nguyén — affirment les Annamites, — prédit àLiêt ses gloires futures et en secret l'adopta pour son fils. Cloîtré dans le palais par la jalousie des hauts mandarins, de sa prison Liêt vit passer sur le trône Duc-Duc, Hiep-Hoa, Kien-Phuoc, les éphémères successeurs de Tu-Duc, dérisoires fantômes de souverains qui une heure à peine revêtirent la robe jaune et détinrent le sceau d'argent donné par le Fils du Ciel à son vassal, le sceau symbolique où s'agenouille un dromadaire. — Cinq ans plus tard, après la fuite de Ham-Nghi qui, respectueux des intentions de Tu-Duc, désigna le jeune lettré pour son héritier, Liêt lutta contre l'étranger aux côtés du dépossédé et de Thuyêt, le ministre de l'exil. Enfin il dut — Ham-Nghi capturé par les Français et transporté loin du sol natal — demander asile à la montagne, aux forêts de la frontière. Les patriotes — du dernier paysan au mandarin. Colonne d'Empire, — juraient qu'en silence il préparait la revanche et reviendrait un jour — bientôt — pour l'extermination des « diables d'Occident » ; et, comme à l'Empereur de Jade quand, incarné sous l'image d'un enfant, il chassa les Chinois, il lui suffirait pour arme unique d'un bam-

COilÉDlEilS AllfiULÀ?(Tt 63

bou. Ce lettré de dix-huit ans hantait les âmes. Son nom resplendissait, auréolé de prestiges : des Génies, descendus pour visiter Dôc-Liêt dans sa maison, avaient par respect refusé de s'asseoir, pour boire le thé, à la place d'honneur; — aux monts du Quang-Si, des tigres blancs l'avaient nourri de manne céleste ; — souvent on vit des Dragons bleus, une énorme perle en leur gueule rose, qui veillaient au seuil de sa case ; — un matin d'imminent péril deux Licornes, l'enlevant à la barbe d'un sergent français, le portèrent sur l'autre rive d'un fleuve ; et les soldats indigènes refusèrent de tirer sur le bien-aimé du ciel ; sur le champ, ayant massacré l'Européen, ils désertèrent pour rejoindre Dôc-Liêt et compter de ce jour parmi ses fidèles. On le savait doux aux faibles, amène pour les enfants et les femmes, — frôle lui-même comme les femmes et les enfants ; modeste, ainsi qu'il sied, devant les lettrés et les vieillards, — lui, plus sage que les octogénaires et Prince des Docteurs ; implacable aux étrangers comme aux traîtres compatriotes : car, justifiant ses actes par l'exemple des sacrés ancêtres, c'est lui qui, pareil à à Truong-Phu, éventrait les envahisseurs avant daccrocher aux branches des arbres leur corps pantelant ; et c'est lui qui, tel jadis Lê-Loï, épargnant la vie des Annamites, se contentait de les renvoyer, leur ayant tranché les poignets, afin que leurs mains criminelles ne déchirassent plus la patrie.

Même en ce pays d'éternel arbitraire, où d'instinct les pauvres diables tremblent toujours quand ils se sentent à la merci d'un puissant, — rien dans celte légende n'était pour effrayer les ambulants. Et maintenant, honteux un peu d'avoir hésité, i'ortiiiés par le verbe im*

64 tUMEURS D*0PIU1I

périeux de la jeune fille, joyeusement, ils suivaient leur guide, tous, le nez au vent, avec la traditionnelle insouciance des personnages de roman-comique, par les sinueux sentiers, sous les bambous qui ondulent au vent comme de frêles graminées de montagne. Çà et là, entre les racines colossales d'un figuier-banyan, s'abrite une minuscule chapelle votive où niche, dans les fleurs et les papiers dorés, la protectrice tablette de quelque Génie local. Parfois passe, courbé sous le fléau où deux corbeilles pendent, un villageois qui à tout hasard lève son conique chapeau de feuilles et pour faire place se rencoigne dans la haie.

Le devin se tourna vers Thi-Teu ; toujours cette audace dans les yeux ardents de la jeune fille, et cette attente du triomphe, qui la fait plus belle !

— « 0 mon maître, seriez-vous triste encore î — A mi-voix elle lui chanta : Les bambous s^agitent sous la brise, et votre cœur sous les pensées, — Elle rit ensuite, coquetterie de souveraine qui d'un mot daigne consoler son esclave.

— « Triste? » — répondit Vien. Il soupira : « Oui ; les astres nous prédirent malencontre. Et, sœur, plus que jamais m'épouvantent vos espérances insensées... »

— « Frère aîné, en vérité je ne devine guère le secret de vos perpétuelles terreurs. Parlez clairement ; et j'essaierai de vous rassurer... »

— « Parler ? je sais trop la vanité des paroles. Cependant, n'oubliez pas ; vous, dédaigneuse des hommes et qui sans pitié les écartiez, — enfant, vous ignorez combien profondes et tristes les âmes des héros, et plus dédaigneuses que vous-même, et plus dénuées do pitié... »

COMÉDIENS AMBULANTS 6b

Il n*osa poursuivre, trop certain, hélas! d'être deviné. — Car la vierge qui ne Técoutait plus, pensive, se murmurait l'antique chanson : Ne crois pas que tu ne comprennes point ; la rencontre que tu fais, en cinq cents ans — aucune femme ne fera la pareille. — Et, pour la danseuse exaltée par des visions de gloire, les silhouettes des aréquiers et leur plumeau vert en panache évoquèrent de jeunes héros sveltes et rigides, tendant vers elle en signe d'hommage les palmes de la victoire...

A un détour du sentier, ils se trouvèrent au centre du village, sur la place du marché, en pleine rumeur de multitude affairée.

... Un rectangle que limitent de trois côtés des cases de torchis ; en bordure sur la quatrième face, la pente rapide d'un ruisseau qui écume à travers roches.

— Et dans ce cadre bruit la môme foule qu'aux marchés du populeux Delta, la plèbe criarde aux piailleuses querelles vite enterrées sous de gros rires, la canaille ingénue et gouailleuse d'Annam, irascible puérilement, rancunière jamais. Des coolies, leur fardeau jeté bas, avalent une goulée de thé, bâfrent le riz à plein bol, hument à longues aspirations la fumée ^^ la pipe à eau — un tronçon de bambou, muni d'un fourneau minuscule, lia se hèlent à grands cris ; ils rient à large bouche, trépignant, se roulant pour un lazzi baaal, éculé depuis mille ans, qui vaut tou. jours à les émerveiller. Car il «uHît de pea poui

s 6 ÉOKÊtAS D'OPlITit

débonder leur gaîté facile. Comme dans les riches villages du plat pays, çà et là un gras Céleste, face de lune, mine placide, ftime sa pipette de cuivre en attendant la pratique, — sur le pas de sa porte décorée de papiers en longue bande où les écrivains publics peignirent de fastes sentences. Des Cantonaises parées de colliers et de bracelets, boudes aux oreilles, anneaux aux jarrets, passent, en leur oanainementdecanard ; ellesportentlelarge pantalon chinois et la courte blouse aux flottantes manches. — Mais, gens qu'on ne rencontrait guère aux marchés dellung-YênoudeNam- Dinh, ici stationnent en groupes désœuvrés certains robustes malandrins, reconnaissables pour hommes de guerre à leurs cheveux serrés sur la nuque et qui tombent jusqu'aux reins en queue de cheval, à leur ceinture tordue par-dessus le sarrau, au fusil en bandoulière ; et plus encore à cette attitude résolue, cet air insolent du partisan^ qui contrastent tant avec l'allure craintive, le museau fouinard des villageois. Et, tenez ! quatre de ces gens, accroupis sur une natte, emplein air, dévalisent au jeu « des trois sapèques » un paysan. Avec quelle mine méfiante, quelles lèvres pincées, quels roulements de prunelles, le bonhomme surveille les coups ! Il n'est pas de force, pauvre gars ! En dépit des véhémentes oi^urgations au « Génie du marché », il a perdu. Les monnaies ont déjà filé dans la gibecière des truculents gaillards; et, comme il n'a plus une sapèque aux plis crasseux de son turban, on ne se gêne pas pour lui rire au nez.

— Des pourceaux à soies noires, de gloussantes gélines, errent en liberté, se vautrent et picorent dans la boue des flaques ; — des bambins se bousculent,

COMéDIE?rS IMBULÂPfTS 67

roulant tôte-bôche parmi les porcs, effarant les poules ; et c'est un grouillis de gros ventres, de culs nus, de teies rases. — Et sur tout cela plane dans le ciel gris, avec un ronflement de bourdons et de toupies hollandaises, la vibrante musique des cerfs-volants.

Les pèlerins se faisaient petits en glissant parmi les groupes ; ils franchirent, sur les talons du guide, à un angle de la place, un ponceau — deux planches en travers d'une fosse à purin. Devant une enceinte de bri(jues on s'arrêta, près d'un corps de garde. Ayant frappé trois fois d'un maillet le tympan du tam-tam de bois qui pend à son cadre rectangulaire, l'homme quitta les ambulants pour courir aux ordres.

Ils n'attendirent guère, les nouveaux-venus, livrés à la blague bon enfant des coolies et des soldats. Après quelques minutes, le guide essoufflé vint annoncer que le chef daignerait les recevoir. Ils traversèrent, le cœur battant, des cours pavées, des hangars où, vautrés sur les châlits de bambous, les hommes de service fument l'opium ou somnolent, devant les fusils en faisceaux. En signe de respect, à la troisième porte les pèlerins abandonnèrent ieurs sandales... — Et Liôt apparut, assis sous une l'arangue, au seuil des appartements privés. C'était à l'entrée d'une maison érigée sur le modèle de toutes le» pagodes et les habitations de h.'ïuts personnages officiels — avec les murs blanchis à la chaux, les épaisses colonnes de charpente, — et la toiture de tuiles dont le faîtage de briques vernissées ligure deux chimères affrontées qui supportent un globe do faïence bleue. Liêt attendait silencieux — s'intcrdisant toute parole, tout fiesle, avant les salatalions des visiteurs.

Les mâles delà troupe, sur un rang alignés, par quatre fois se prosternèrent et se relevèrent à temps égaux, exécutant avec une précision de soldats à la manœuvre cet exercice dont le rythme et les moindres détails, réglés par les rites, sont inculqués dès la prime enfance aux extrême-orientaux, dans la famille. Les femmes, en deuxième rangée, assises sur leurs jarrets en croix, quatre fois aussi inclinèrent leur front jusqu'à terre, les bras écartés du corps, les mains à plat sur le pavé. Seule la Thi-Teu, sa fleur aux dents, resta droite; confiante au prestige de sa beauté, elle s'accoudait à l'écran de pierre — isolé au centre de la cour — où en bas-relief est sculpté le Tigre redoutable aux fantômes.

Sur le visage de Liôt, à peine un froncement de sourcils marqua de l'étonnement ou de la colère ; et le ••égard du chef alla chercher les yeux la chanteuse ; il n'y put démêler qu'une ironie ingénue, dans ces prunelles qu'elle voulait, pour le regard curieux, désertes de la pensée et du rêve, — un firmament sans étoiles. Et cependant, à cette même minute, son cœur battant à se briser, elle se connaissait déjà vaincue, l'insolente, asservie au souverain élu de sa chair et de son âme. Tel que l'évoquèrent les insomnies de la vierge, il surgissait enfin, l'Unique, avec la jeunesse immortelle et la beauté non périssable des héros. Dans le simple vêtement des lettrés, — la robe de soie moirée où deux dragons, front à front, soutiennent le caractère : Bonheur, — il se révélait aux hommes comme aux femmes, n'est-il pas vrai? celui qu'on vénère aussitôt qu'on l'a rencontré, le prédestiné qu'il faut suivre et servir, car on n'éludera pas ses ordres sans crime, car le ciel parle évidemment par sa bouche

COMÉDieffS AMBULANTS 69

adorable et les Bouddhas reflètent leurs vouloirs dans la glace de ses prunelles.

Et tandis que passionnément elle se chantait ces choses, la vierge ne laissait pas lire en ses yeux le vœu de l'âme et de la chair asservies ; elle le reculait derrière l'ombre et l'abîme, un érèbe d'indifférence. En cet instant, elle se fût agenouillée pour clamer les aveux de son amour et s*aftirmer esclave à jamais du seigneur élu ; mais son impérieuse volonté la roidit dans l'insolente attitude ; sa fleur aux lèvres, de l'ironie naïve sous la paupière, vaguement Thi-Teu souriait ; — et la vierge silencieuse laissait son rêve chanter tout bas des strophes toujours plus passionnées, de plus douces choset.

N'est-ce pas qu'on ne lui donnerait guère plus de •eize ans, au chef si frêle? Fin et délicat suprêmement, •on visage arbore le front poli des enfants, très blanc et très pur, qu'à lourds replis réguliers le turban encadre de sombre moire. Oh ! l'ingénuité des tranquilles prunelles? la mignardise de ces dents, claires à se mirer dans leur ébène ! et ce teint reposé de jeune fille ; et le bienveillant sourire, expert à fondre les cœurs en adoration, — le sourire, attrait suprême et mystère de ce visage joyeux et grave à la fois, selw que Gonfucius le prescrit !

• — Thi-Teu le sentit affable et hautain, le svelte adolescent, né pour l'empire, et seul digne d'aimer comme d'être aimé, — et d'une douceur qui se révélera peutêtre impitoyable. Et dans le cœur de la vierge passa le frisson des douleurs futures ; si jeune devant la vie, si neuve devant la passion, ollo dcviiKi (juc l'amour, à qui aime, ne réserve que souUiaaces — plus traçif|Ui ••

parfois et plus douloureuses que les supplices énumérés, pour la juste épouvante des méchants, dans le code criminel de Gia-Long. Mais en même temps, dès cette première rencontre, elle comprit aussi par divine intuition l'amour seul désirable, — seul digne, en y jetant l'étincelle, d'animer la statue encore sans vie de son âme ; elle connut qu'ici-bas, comme au ciel,' nulle des joies dont s'éprend la folie des hommes ne vaudra jamais, pour tels êtres d'exceptions, pour les élus, les pires angoisses, les suprêmes tortures de l'amour.

Sous le regard obstiné du jeune homme, Thi-Teu n'avait pas rougi. Et quand de ce regard il eut vainement interrogé les yeux, oii l'écran d'une mensongère ironie voile encore le soleil déjà levé de la passion, il abaissa lentement ses très longs cils de femme et se récita la strophe antique : Une jeune fille — visage d'ivoire, prunelles de jade — s'accoude au mur du pavillon^ parmi les chrysanthèmes dorés.

.... Cependant — car le rêve de la vierge avait flotté, au large comme une jonque en pleine mer, dans l'espace d'une minute, et le temps aussi n'est que vanité — les ambulants, leurs mains jointes, complétaient lessaluts rituels par quatre inclinations de la tête et du buste, de moins en moins profondes; puis ils croisèrent les bras et se tinrent debout, attendant que le maître les favorisât de sa parole.

S'adressant à Yien, il dit : « Bienvenus soyez-vous, 6' vos amis, puisque l'hospitalité d'un proscrit ne vous f lit point peur. » — Qu'il vient de loin, le verbe voilé, s lent et si las ! Certes, en cette voix très basse, et monotone, et sans timbre, se trahit l'élégante afféterie, commune aux lettrés, qui ne veulent accentuer lç§

COM^DIimS iMBDLANTS 71

mots, accélérer les phrases à la mode du vulgaire bruyant, prodigue d'exclamations et de gestes. Peutêtre encore y démêlerait-on la calme confiance du chef qui ne daigne élever le ton pour des subalternes, assuré de leur attention pieuse. Mais, aux oreilles de la baladine, il semble — ce verbe voilé, si lent et si las, — l'écho d'une âme lointaine, au ciel des songes retirée ; cela descend de haut, d'un inaccessible empyrée, à travers la délicate floraison de ces lèvres : ainsi, par la bouche oraculaire des statues, un dieu parfois s© manifeste et répond pour consoler nos détresses.

— « Bienvenus soyez-vous dans mon village, en ces jours de fête. De l'exil, le légitime empereur envoya le brevet de Colonel, délégué pour pacifier les frontières du Nord, à mon ami le Lanh-Bich, ici présent. Vous prendrez votre part de notre joie, s'il vous convient de contribuer aux communs plaisirs. »

En nommant le Lanh-Bich, Liêt avait désigné de la main un colosse à rude mine de bandolier — front déprimé, cou de taureau, tête carrée de Mogol. Ce geste autorisait les nouveaux-venus à saluer le lieutenant en présence du maître. Et tous, mâles et femelles, recommencèrent devant cet homme les salutations prescrites. Comme avant, Thi-Teu resta debout, sans même incliner en signe de vague hommage son front altier. Le grossier soldat — sa large face congestionnée par l'émotion, de la colère braisillant dans ses yeux étroits — ne daigna pas regarder les pauvres errants : très animé, bredouiHant à l'oreille du chef ses indignations exaspérées, il pointait la menace de son doigt vers la jeune fille toujours impassible, et qui sourit. Ce ru'il disait, les misérables l'entendirent ou le devinèrent,

tandis que, verts de peur, ils multipliaient les rapides génuflexions. Mais Dôc-Liêt posa doucement les ongles effilés de ses frêles mains sur le bras gesticulant du fidèle. Lettré qui fleurit ses lèvres de citations classiques, toujours trop brèves à son gré, et qui se plaît à rehausser la moindre action par les exemples de jadis remémorés à propos, — aux récriminations de Bicli il laissa répondre les saintes Annales, en cette phrase cadencée lentement par sa voix basse :

— (r Or y à rentrée du temple, Ly-Thanh-Thông aperçut une jeune fille qui se tenait droite, pareille à la tige du lys en fleur ; indifférente, qui ne s^erri' pressa point avec les autres'auiour ducortège impérial. Et le prince l'aima ; et d'elle il fit son épouse. — Le noble général exige-t-il que son ami châtie l'insolence, ou veut-il la châtier lui-même, ou s'égalera-t-il par sa clémence au plus sage empereur de la famille Ly ? »

Et ces paroles, d'une ironie à peine dissimulée, suffirent à consoler le glorieux colosse. A voir le chef hautain apaisant, d'un mot, le stupide soldat grisé par le vin de la plus grossière flatterie, on l'eût deviné maître en l'art de manier, à gestes doux et savants, le cœur des hommes, et si expert à faire prévaloir son désir léger sur les caractères les plus indisciplinés, sur les plus farouches volontés, aussitôt fondus en passionné servage 1

Aux ambulants, Liêt dit alors : « Ainsi vous participerez à la joie des miens ; vous serez nos hôtes. Restez parmi nous aussi longtemps qu'il vous agréera. Vous égayerez mes amis par la musique et sur la scène évoquerez les héros d'autrefois, pareils à mon généreux Lanh-Bich. Aussi pourrai-je vous dire avec le poète:

mV^OIENS AMBULANTS 73

— « Tu me donnas des pêches ; accepte en échange, faible hommage de ma gralitude^ ces pierres précieuses. — Quels soins de riiospitalité vaudront jamais à payer les trésors de l'art et des beaux talents? Maintenant, allez en paix. » — Et Liêt, escorté de ses ofïiciers, à pas égaux et lents gravement regagna les appartements secrets.

Les voyageurs suivirent un des serviteurs, qui les devait conduire à la maison commune, l'ordinaire logis des hôtes de passage, au pays d'Annam. Sur les lits de bois recouverts de nattes neuves, ils installèrent leur maigre bagage. Et tout joyeux de l'aventure, ils se vantaient les uns aux autres en paroles liévreuses, en exclamations émerveillées, la grâce et la douceur du grand chef; en secouant en plein air et lustrant de la main les oripeaux froissés, on répondait aux lazzi comme aux questions des villageois — les enfants surtout, et les femmes, — accourus déjà vers les baladins, l'éternelle attraction qui, sous tous les climats, ne lasse jamais la curiosité humaine. Puis,jusqu'au repas, ce fut une heure de reposante flânerie. Les danseuses et le jongleur tiraient une boulfée de la pipe à eau, chiquaient le bétel offert par les notables, et bavardaient avec leurs hôtes, — déjà familiers et confiants, les pauvres ambulants: — cette aimable facilité des mœurs annamites ! Les mélomanes, dans un coin à l'écart, essayaient sur les cordes frôlées d'inédites variations. Thi-Teu se taisait, pensive, à demi couchée sur une natte ; près do la jeune Hlle, Vien se tenait assis, triste plus que jamais, et n'osant parler le premier.

— « Eh bien, maître 1 — dit-elle enfin — ils men-

tirent clone, vos prossenliments. Après une semaine, enrichis de quelque monnaie, nous repartirons. N'y voyez-vous point une aventure vraiment terrible? » — Ainsi eiie interrogea le maître, captieusement, avec une ailection d'insouciance légère. Mais, déjà, elle se sentait bien engagée, cependant, dans une sombre aventure, moins simple qu'il ne semble à ces baladins ingénus; le sang battait la charge, à rompre les artères et la cloison du cher petit cœur ému, tandis que, superstitieuse à cette heure, la vierge enfaut. de sa feinte ironie, provoquait le sage à parler, — tandis que, Jivrée aux démons de l'angoisse, elle écoutait l'oracle de cette bouche qui ne proféra jamais erreur ou mensonge.

Vien- s'étendit sur la natte et, fermante demi les yeux, il répondit de sa voix la plus monotone, comme pourse réciter à lui seul un verset de Manh-Teu :

— a Les pressentiments parfois ont menti ; mais les horoscopes ne trompent guère. Pourquoi le ciel prendrait-il une joie cruelle à nous égarer, quand nous l'interrogeons avec respect, dans les rites prescrits et selon les règles qu'il nous a données? Un sort mauvais plane sur nous, et bous guette une néfaste influence. Veuillent les Génies protecteurs que nous sortions d'ici tels que nous entrâmes, pauvres et contents» »

— a Que redoutez-vous encore ? » — interrompit la vierge irritée : « Donc, vous supposez que Doc-Liêt vexera de misérables ambulants, lui si bienveillant et si glorieux? » — Et sa colère tonvbée,la chanteuse laissa ces mots s'envoler sur un sourire d'heureuse langueur: • Pareil au prince, dans le livre du Chi-Kinh : Quel air imposant ! en son maintien combien de dignité'/ et quelle splendçur de majesté dans sa démarche I »

COMÉDIENS AMBDLANTi 75

— « Enfant 1 qui de nous connaît le cœur d'un si haut personnage ? Tout le monde croyait Doc-Licl réfugié par delà la frontière, en Chine. Pour quel motif se cache-t-il ici, quel nouveau projet? Sache que le contact des grands hommes, comme le feu, nous tue et nous consume, nous, les chétifs. Voici que Liôt, en veine de générosité, nous accueille pour ses hôtes : mais dans une semaine, laisscra-t-il partir ceux-là qu'un hasard initie au redoutable secret de sa présence en ce village? nous laissera-t-on vivre seulement si, notre humble vie d'inolTensifs, on l'estime — qui sait? — funeste à tels graves intérêts qu'un bavard, sans même s'en douter, pourra compromettre?...

— a Oh I — s*écria la passionnée chanteuse — Liét ne devine-t-il point déjà notre adoration et que chacun de nous, avant de trahir l'élu, investi des mandats du ciel, subirait les tortures de la mort lente? »

— « Sœur, vous dites bien. . . Pourtant jecrains encore, pour d'autres motifs ; et vous les connaissez »...

Ses purs sourcils froncés parla colère, une inflexible décision dans la glace de ses prunelles, la fdle dévisagea le vieux maître.

— « Sœur, ma sœur, plus que tout je crains le conflit de vos âmes. Vaincue par l'homme, oubliée »...

— « Tais-toi, frère aîné » ! — Furieusement sa fine main s'était crispée sur le poignet de Vien. Puis le front se déplissa, la main retomba, les lèvres contractées se fleurirent de sourire ; et, la soudaine vision des triomphes futurs ayant rasséréné la vierge, voici (jue, dans la froide nuit des prunelles, tel qu'un nouvel astre au ciel du monde, un orgueil cruel se leva.

£t le sage ne paria plus ; et la pensée que nul

FUMEURS D OPluil

ne prévaudra contre les destins pacifia sa belle âme. — Depuis la minute où, devant les errants, de Liêt le radieux visage apparut, le désespoir avait conquis le triste mage ; il s'était installé en seigneur de droit divin sur le trône du pauvre cœur ; et le pauvre cœur avait reconnu en Liêt — adolescent aux rouges lèvres et dont le visage a le pur éclat du diamant — le prépotent rival, celui-là qui, avec la jeunesse et la beauté, plus que personne possède, pour séduire ou dompter, la science du verbe et la féerie des idées et peut épandre aux pieds de l'Aimée les gemmes des mots, l'or de la pensée, les joyaux sans cesse sertis à neuf des antiques légendes et des sublimes projets. Et plus que tout cela : armé de l'inexplicable attrait qui désigne aux hommes l'homme né pour les commander, Liêt régnait par la grâce de ce câlin — et pourtant si dédaigneux — sourire qui fond les vouloirs rebelles en adoration passionnée. — Mais, Vien le savait, jamais la royale enfant ne se ploierait à vivre en modeste épouse auprès du héros attendu ; pour son triomphe unique, elle exigeait la domination absolue et qu'elle eût dompté, douce vierge, le doux éphèbe dompteur des hommes. Sa victoire, aux humbles ambulants accordera le repos de la définitive étape, une existence tranquille et fortunée, — à Vien seul elle laissera le désespoir que la pitié des dieux ne consolera point par le bienfait du néant. La défaite — qu'annoncent les présages — apportera la mort à tous, la mort sanglante, — la mort bénie si le frêle songeur gardait l'espérance d'enlever à travers les bleus éthers l'ombre aimée, libérée enfin des passions terrestres, et delà consoler éternellement, l'âme douloureuse, après la défaite, après les mas-

COMéoiIfrS AHBULlItTf 77

sacres, après la mort. Mais voici que l'adversaire s'est révélé plus redoutable qu'on ne le rêva, rival prépotenl, aux serres d'aigle qui, s'il ne dédaigne la capture, peut-être ne lâcheront plus au lendemain de la mort l'ombre chère ; et s'il en est ainsi, dans la suite des siècles les lourdes chaînes du regret lieront pour jamais le triste sage à la terre ; serf du désir inassouvi, oublieux de la perfection à conquérir, impuissant à s'élever jusqu'à la gloire promise du néant, — à travers les vains avatars qui ne sauront lui donner l'Oubli, à jamais le vaincu tournera ses yeux pleins de larmes vers la douce Aimée qu'une âme aux serres d'aigle emporta, dans le passé des siècles, vers les bleus éthers...

Mais si telle est la destinée, à quoi servirait la révolte? C'est pourquoi, quand la vierge, serrant d'une main furieuse le poignet frêle, eut ordonné : « Frère aîné, tais-toi 1 » — le sage obéit ; et cette pensée, que nul ne prévaudra contre les destins, ©acifia sa belle âme.

... Le môme jour, à l'heure Ngô^ au sortir d'un plantureux repas dans la maison commune ; un repas de riches où défile au complet la théorie des mets succulents : après les herbes bouillies, les grains de grenade et les vermicelles de riz, y figurèrent les poissons secs ou confits en saumure, et poulets frits et pigeons rôtis, hachis de porc et d'œufs en saucisse, filets de bullle sautés à la graisse ; et les viandes étaient coupées menu, en pe-

78 rcMËCRs d'opium

tiis cubes, — pour être avalées sans que ^es dents y touchent, selon le précepte des rites. Et pour les arroser, on versa les alcools de poire, de prune et d'orange mandarine, les capiteuses eaux-de-vie chinoises.

La bise liostile, qui là-haut pourchassait d'un furieux aboi les erranlG et les mordait aux jambes, s'est radoucie ; au creux du val hospitalier, elle n'a plus pour eux, comme pour l'hôte de la maison un chien fidèle, que des haleines cordiales, souiïlées en plein visage, et de chaudes caresses. Le soleil de clair argent descend vers les cimes, nimbé de lloconnantes mousselines qui se parfilent en fumées légères librement envolées parmi le pâle éther. Une de ces après-midi de l'hiver tonkinois, lièdes comme un matin d'avril à la corniche de Provence, moins lumineuses pourtant et qu'une atmosphère toujours humide, émoussant les dures arêtes et les couleurs éclatantes, enveloppe d'une grâce particulière, le charme plus intime des lignes fondues et des nuance? atténuées en grisaille. Aux crêtes sauvages, le vent, sonnant l'hallali, poursuit encore les brumes attardées, les déchire aux pointes des ronces et rabâche dans le bruissement des brousses ses désespérantes légendes; mais ici, sans force, à bout d'haleine, il s'apaise. Le souffle alenti soulève à peine les lourdes feuilles des bananiers, pareifles à des boucliers de jade vert, et l'ait bruire doucement le plumet des aréquiers, autour de la maison commune où les pauvres errants étirent sur les nattes fraîches leurs membres si las, et pour se réchauffer lampent à tasses brûlantes le thé de Chine, le thé « des Dix Mille Printemps »...

Un partisan vient annoncer que le maître exige — pas d'excuses surtout, pas de retard ! — une repré-

COtHBDIBNS AMBULANTS 79

sentation sans costumes de théâtre, ni fards aux joues,

— sur l'heure, dane les jardins.

Vien et la chanteuse, précédant de quelques minutes leurs camarades, se rendirent à l'ordre, pour soumellre au chef un programme improvisé. A la suite du soldat, ils revirent les hangars et les cours franchis le malin ; puis, lentement, avec respect, ils gagnèrent les privés appartements par deux vastes salles, entre les hautes colonnes de bois dur où s'appuient de colossales traverses tordues et chantournées en Chimères. Au long des cloisons, des colfres de iine vannerie alternent, dans la première chambre, avec les tabourets reclilignes

— lourds, noirs et polis comme de l'ébène, — et les éventails éployant en forme de lyre, au bout d'un iwr.che très, long, leur tissu de blanches plumes ; au r- âne massive table rectangulaire, entre deux banquoiies scu'ptées. Dans la salle suivante, sur l'autel des ancêtres, entre deux lampadaires de bronze, les tablettes familiales proclament par leurs caractères » ••'? la gloire des antiques vers qui, des bâtons d'eiK-ns, monte sans trêve la fumée dont l'odeur plaît aux ombres gardiennes. Contre la muraille, so'^s l'abri des quatre parasols, insigne du pouvoir, des chevalets supportent le palanfjuin — hamac de soie tressée, bambou tigré (jue rehaussent de guivros d'argent, tentures de cuir et do bleu crépon. Aux murs lavés de chaux, aux fuis rigides de la charpente, sont appliqués des panneaux en bois, incrustés do lettres de nacre — souhaits de longévité, axiomes de morale. Et, de tout côtés, une profusion de soieries brodées et de pesantes orfèvreries, les brûle-parfums de cuivre, les plateaux niellés et les gigantdsquoA défeasos d'élc-

SO POMRORS D'O^ItJM

phant ; et plus précieuse encore, sur son piédouche en corail, une corne de rhinocéros ; tout cela, sans doute, une part des trésors de Hué, donnés ou confiés par l'empereur fugitif à son fidèle. De la double lucarne grillagée, deux traînes de clarté pâle s'allongent dans la pénombre où luisent, comme de félines prunelles, les laques, les rares métaux, les moires ïleuries de la nacre. Et le sage Vien, au passage, frissonna devant un bouddha tout doré, colosse au sourire affable, ironique et implacable à la fois ; car voici que, dans réclair d'un pressentiment, pour le devin l'idole indifférente symbolisa le chef au doux visage de femme, l'adolescent qui gagne les cœurs, puis les déchire de ses doigts fins et rejette leurs sanglantes loques.

Mais sur les impériaux trésors, pour les faire resplendir, une lumière glissa, qui ne venait pas des rondes lucarnes, quand la baladine, pareille à la déesse Kouan-An, parut parmi ces merveilles. Ils s'éclairaient de sa présence, les souriants Génies, les ancêtres se survivant dans l'immortalité des tablettes, les vœux elles sentences gravés en nobles caractères. Tous,' se réveillant, semblaient dire : « Voici l'enfant que nous espérions, seule digne de nous garder, et de vivre dans la pacifiante atmosphère de gloire qu'autour de nous, tous, nous épandons. Nous voici plus attrayants de sa beauté; plus riches, du luxe qui réside en elle ; plus profonds, du mystère qui d'elle émane ; et, de même, en de subtiles analogies, le miracle de l'enfant royale s'alimente et grandit, plus attrayant, plus profond et plus riche, par notre mystère, notre luxe et notre beauté. •

Des serviteurs silencieux errent, nu-pieds, en robe noire et large pantalon de soie neigeuse, et coiffés du

crépon violet : une recherche de propreté, bien extraordinaire en cet Annam où les domestiques des mandarins, — les porte-parasol du roi, même ! — sous le rouge terni de la blouse d'uniforme, dans leur haillonneuse culotte, égalent par leur crasseuse incurie les puants mendigots. Sous la varangue qui borde le jardin, Liêt, étendu sur un large lit de camp, en feuilletant un livre, fume l'opium. Lui, dont les plaisirs réclament la solennité d'un rite, il a paré son svelte corps de la jaune tunique, brochée de dragons à quatre griffes, que l'empereur coufère parfois, suprême honneur, à ses ministres, aux membres du Conseil Privé, Colonnes d'Empire. Des nattes de Hoai-Duc, doublées de soie, couvrent le lit sculpté que décorent aux quatre angles des appliques de métal ; et sur la fine sparterie versicolore la fumerie est sans honte étalée aux regards de tous : lampe d'argent ciselé, boîtes de laque dorée, massive pipe d'ivoire jauni par les fumées, ovale plateau de bois dur, fleuri de papillotantes nacres. A portée de la main, un gong de cuivre blanc, aux claires sonorités de clochette, est suspendu dans un cadre d'ébène. Et, parmi tant de délicatesses, pas un de ces vils bibelots d'importation française — boîtes à gants, flacons à l'effigie du Bon Patriote, boules de verre, — que collectionnent les plus intelligents des Annamites, pour enjoliver la fumerie et raffiner les voluptés de l'opium. En avant du lit, sur une table, le minuscule service à thé, la boîte à bétel, et la coupe de bronze niellé garnie de cigarettes roulées en très minces cornets ; — et des banquettes de marbre attendent les officiers de Dôc- Liêt, ses hôtes pour la soirée.

Et le goût afliné du maître se révèle encore «n l'ar-

8) FUMBITM D'OPIUM

chitecture du jardin, dans le symétrique arrangement des arbres nains, dessinant des hiéroglyphes chinois avec leurs branches bizarrement tordues, — des cactus jailkssant des vases vernissés ou sur les gradins d'arti» ficielles rocailles. Un pont, à revêtement de bleues et blanches faïences,s*incurvesurle bassin où des cyprins frôlent paressement du frisson cuivré de leurs écailles les feuilles polies et les globes fleuris des symboliques nénuphars.

Entre les frêles touffes vertes et dorées des jeunes bambous, ondulent les myrtes et les églantiers qu'un souffle fait vibrer ; les « fleurs de la passion de Bouddha » saluent de leurs rouges panaches l'ardent épanouissement des grenades. Les oiseaux familiers errent librement parmi les herbes : sur l'aile des perruches se fondent en d'indécises nuances le soufre, le bleu, le saumon, le rose tendre, les teintes les plus douces : — les poules sultanes se chamarrent de mordorures sombres et violettes ; — et les faisans argentés, gravement, promènent, comme à la Cour, leur habit noir sous le manteau de plumes neigeuses ; — et voici les merles mandarins, bec et pattes de corail rose ; et le hoang^niao au ventre jaune, aux ailes vertes, le volucre légendaire des Odes Chinoises, l'oiseau doré, symbole de r amour fidèle — dit le Chi'Kinh — et qui jamais en volant ne s'éloigne de sa femelle. Sur les clairs bavardages d'oiseaux, sur le friselis des jeunes herbes et de Teau, sur l'ocre rouge du sol et la fraîche palpitation des feuilles, la brise secoue l'odeur légère qu'épandent les blancs pétales de Taloès tonkinois.

Ainsi l'adolescent voulut créer ce délicieux retrait à

COM^IBIVS AMBULANTS 83

rimage dô ses rêves ; ou, sans même qu'il y pensât, ces merveilles se cristallisèrent en silence, selon ces rêves, sur un geste inconscient de son âme, et les salles luxueuses, comme le miracle des jardins, vivent par cette âme, immanente à leur beauté : car on ne sait quel vague attrait de mélancolie y flotte avec l'odeur légère des blancs pétales. Mais, quand la vierge parut dans le cadre de la porte, les herbes ondulèrent plus largement, comme acquiesçant à sa présence, et plus délicieusement les oiseaux chantèrent. Dans ce retrait à l'image du maître, imprégné de sa seule pensée, tout à coup, pour fêter l'advenue, une clarté plus douce enveloppa le jardin, baignant toutes choses de sa magie, auréolant leur adorable réalité d'une plus adorable illusion.

...Et ce coin du monde, — fleurs, bois précieux, rares orfèvreries, contournées comme les branches des arbres nains suivant les lignes élégantes d'une âme, — exprimaient bien, par de silencieuses correspondances, la délicatesse et le raffinement du chef; mais le populaire ne les voyait pas, et la légende n'avait pas tout révélé du sublime enfant, du charmeur qui sait apprivoiser, comme une chienne, l'adoration des hommes et des femmes. Elle n'avait pas demandé pourquoi Dôc-Liét vivait parmi les trésors qu'assembla son égoïsme de pur lettré, et sans femmes, — une anomalie très bizarre, en ce pays.

La vérité côtoyait la légende, sans s'y confondre. — Et seul le sage Vien, dès la première heure, sut voir, en sa réalité, le héros qu'ignorent ses plus fidèles séides, et mesurer d'un perspicace regard l'égoïsme impérial du jeune ch«f. Dôc-Liét, en fuyant la capitale,

s'était juré de ne jamais servir les diables d'Occi» dent, non pins que les rois fantômes, leurs esclaves. Avant tous ses compatriotes, il comprit la folie de hiHer contre le nouveau pouvoir, et que le vieil Annam venait de mourir, et que nul bouddha ne descendrait pour ressusciter ce cadavre. Se soumettre aux vainqueurs? parader dans les palais, jouer au jeu innocent des Rites, sous le contrôle des Occidentaux ? il n'y pensa même pas. Quémander, aux côtés de Thuyêt, l'injurieuse hospitalité des Chinois ? il n'eût jamais ravalé son orgueii à d'aussi basses besognes. D'ailleurs, s'il répugnait à coudoyer ces Européens à l'odeur de cadavre, il n'aimait guère plus les Célestes, — si profondément annamite qu'au rebours des autres lettrés il admira toujours les poésies populaires de son pays et que, à l'exemple de l'empereur Ly-Thanh-Thông, â interdisait à ses partisans les larges manches et la tresse des Chinois, — un déguisement où parfois vers la frontière se complaît la vanité tonkinoise.

En d'autres temps, Liét eût réalisé de grandes œuvres ; il n'était qu'un rebelle à cette époque où ceu<r quon vit hier' sans culottes peuvent aujourd'hui s^ acheter des boites, — où, comme l'écrivait naguère le général Thê, on ne sait plus qui est rebelle et qui ne Vest point. Il s'était chanté l'Elégie de Confucius : Quand on méprise le phénix, et qu^on fait cas des plus vils oiseaux de proie, pourquoi la pensée de ma vieille patrie me hanterait-elle encore ?.,, Le sage par* tout se trouve bien : la terre entière, il la possède. — Puisque l'heure ne sonnait pas des hautes aventures ,Dôc- Liétenl'attendantse voulut, loin des barbares d'Occident, une vie paresseuse de potentat régnant sur quelques

COMEDIENS AMBULArfYf 85

soldats et quelques villages, une vie de luxe, de puissance et de méditation, magnifiés par la magie de l'opium. Entouré de compagnons fidèles, patriotes convaincus de sa mission libératrice, il se réfugia aux montagnes inexplorées de la frontière ; il s'y cloîtra, adoré de partisans qui pirataient pour son compte et, largement payés par l'irrésistible sourire de ses yeux, entretenaient son bonheur égoïste et sa magnifique paresse ; — et royalement il méprisait ces subalternes qui, inébranlables dans la foi de vouer leur existence à la patrie malheureuse, en réalité se sacrifièrent tout entiers — proscrits, traqués, fusillés par les Occidentaux, voire décapités par le caprice du maître pour assurer à l'adolescent frôle, hautain et doux, dont parfois l'ennui se distrait à faire mourir, le loisir de fumer, d'évoquer en ses livres les sages mélancoliques d'autrefois, de cultiver dans la solitude les rares orchidées de ses rêves. A défaut d'autre indication, cette lampe à son côté, la fumerie qu'il ne daigne cacher à quiconque, prouve un hautain mépris du monde extérieur, en ce pays où les mandarins dissimulent avec tant de soin leur vice, où les plus avérés fumeurs avouent à peine qu'ils possèdent une pipe pour, à l'occasion, régaler des hôtes.

Dès qu'apparurent le devin et sa compagne, Liét, se soulevant sur le coude, les salua d'un geste gracieux : « Êtes-vous satisfaits de l'accueil ? — demanda-t-il. — Je vous réclame un peu vite ; mais les distractions nous manquent depuis tant de jours 1 »

Vien, avec grands saluts et emphatiques attestations de gratitude, s'excusa sur le bref délai : la représentation, ainsi improvisée, sans costumes, paraîtrait bien

86 PDMEORS d'opium

insuffisante, sans doute indigne du haut mandarin, prince parmi les docteurs, et de ses valeureux lieutenants. Demain, on essaierait de satisfaire à leur attente, en dressant sur la scène les héros anciens dont la gloire resie en exemple et modèle aux plus glorieux contemporains. Aujourd'hui, on tentera de ne point irop ennuyer le maître et ses hôtes, par quelque chants, danses et jongleries, si le chef, dans sa bonté, condescend à tolérer la vue de visages sans fard, et pardonner, indulgent, au médiocre talent des artistes.

« Mais — interrompit Dôc-Liét — la seule présence de l'incomparable Thi-Teu m'assure que vous plairez aux délicats ». — Cette galanterie, qu'il jetait, de son grand air détaché des choses, enveloppée d'un sourire, s'acheva dans un bâillement léger. Et, comme le devin répondait, avec son humilité de commande : « Nous osons espérer en votre bienveillance », — la vierge, irritée par la courtoise indifférence, par le banal compliment qu'ambitionneraient tant de femmes, se détourna, la lèvre plissée d'une moue dédaigneuse. Le prudent Vien alors intervint ;

« Oui, maître, vous ne sauriez vous tromper ; et le talent, chez cette jeune fille, surpasse encore la beauté du visage. Elle connaît les plus jolis poèmes en langue vulgaire, et récite, sur le mode antique, les stances du Y'Kinh, Elle peut même, comme jadis la noble Cô- Teu, répondre en mètres parallèles au plus expert lettré, sur des rimes improvisées. »

— « Je veux donc qu'elle me donne la réplique ; » — et le chef érudit, qui se complaît aux citations opportunes, ajouta galamment ; Elle est pareille au gra*

deux aréquier, élancé sur sa tige. Qui ne se ferait avec joie, pour rétreindre^ flexible liane ? »

Boudeuse encoFe, elle dut regarder l'élégant adolescent. Il lui apparut plus beau qu'à leur première rencontre, avec sa royale mine et son radieux sourire. Elle s'était promis de résister encore, la vierge ; mais de son âme, vaincue par le mystérieux attrait de cet homme, la réponse aussitôt monta jusqu'à ses lèvre? pour s'y épanouir en une strophe symétrique au verset que le chef avait improvisé : « // est semblable à l^ odorant oranger t quand neigent les fleurs sur les branches. Qui 7ie se ferait avec bonheur, pour le respirer y oiseau captif ? »

Elle parla, et les mots envolés de sa bouche furent le verbe même des multiples âmes éparses aux veines des pierres et sous l'écorce des arbres, orchestré et condenfié dans la voKiptueuse musique de sa voix.

Cependant le soleil venait de disparaître deriière les hautes roches, et déjà l'on entendait le bramement des cerfs dans la montagne. La brise, qui fraîchit rapidement, charriait une langueur de désir et roulait des caresses au pli de ses vagues molles. Les « oiseau* dorés », la poitiine gonflée, leurs plumes soulevées par la tiède haleine, se répondaient, ivres des fleurs et de» feuilles, en passionnés duos d'amour. Et la vierge se sentait défaillir, tous ses orgueils éparpillés au vent d'une parole, fondus à la flamme d'un regard. Mais, évoquée à temps, implorée par un suprême appel de toute l'âme, pareil au dernier cri des noyés, sa volonté put maintenir l'enfant rigide et hère. El pourtant, m(^me avant la froideur des phrases courtoises, de l'éphèLe indiiïérent à la hautaine baladine, un lien que rien no brisera plus s'était déjà tendu, joignant deux êtres (jui

B8 FUMEURS d'opium

n'ont pas besoin des mots pour se parler, du geste pour se comprendre. Sous le ciel à peine voilé de diaphanes vapeurs, sur le paysage nuancé de gris blanc et de gris bleu par l'enveloppement de l'humide atmosphère, qu'ils semblèrent effrayants au triste Vien dans la gloire de leur jeunesse et de leur beauté, les jeunes gens, déjà semblables à des Génies, avant l'heure de l'enlacement qui les fera dieux 1

Les pauvres ambulants se présentaient à leur tour ; après les salutations rituelles, ils se rangèrent sur une ligne, aux ordres.

Un serviteur, à coups pressés de maillet, frappait la peau tendue d'un énorme tam-tam. Un à un arrivèrent les officiers, vêtus de soie, tous arborant à leur poitrine, tels que d'authentiques mandarins, leurs grades gravés et pei-n-ts en caractères chinois sur une plaque d'ivoire. Ils saluaient, joignant leurs mains — lourdes pattes et phalanges carrées de soldats, paumes sèches -et griffes immenses de scribes — puis ils prenaient place autour de la table. Derrière ces personnages se tenaient leurs domestiques, porteurs de la pipe à eau, de la boîte laquée qui contient, avec les chiques de bétel et d'arec, l'étui d'argent empli de chaux rosée, le mouchoir, la montre, les cigarettes.

A distance respectueuse des privilégiés, la foule des plébéiens — rudes mines de partisans, faces naïves de villageois — formait le cercle, autour des baladins assis sur les talons en leurs misérables tuniques aux couleurs criardes.

Suivi des gamins, comme eux vêtu d'un maillot rouge, le jongleur s'avança dans l'espace vide. Les trois artistes se prosternèrent devant l'impassible rangée

des hôtes marquants ; et le spectacle comnriença. Ce lurent alors de vulgaires exercices de volii,:;^, ou les souples mômes, se donnant la chasse, glissent entre les barreaux d'une échelle en verticale équilibre, sans l'appui des mains, sur les épaules de l'homme. Puis vint le tour des prestidigitations, ressassées d-epuis deux mille ans, toujours neuves : d'une motte de terreau, prise au sol du jardin, un minuscule pécher en fleur jaillit pour la joie de six cerits prunelles écarquillées. La foule puérile trépignak d'admliation, incapable de cacher, à ia manière des lettrés, sous un masque d'indifférence, ses impressions. Les spectateurs se poussaient, se bousculaient pour mieux voir, jusqu'à toucher le lit de camp. A leurs exclamations, à l'ingénue licence de leurs rires, on devinait combien populaire le maître, aimé autant que redouté, si assuré de leurs respects qu'il ne daignait pas confier à de sévères étiquettes le soin de garder son prestige, et qu'il laissait bruire autour de sa natte la gaîté des subalternes.

Maintenant, le jongleur extrayait d'un chapeau du riz blanc et des arachides à pannerées, de roucoulantes tourterelles, ou proposait d'escamoter la tête de patauds villageois qui, pris de peur, 'se rencoignaient parmi leurscamarades, avec d'affreuses grimaces. Lt de grands rires secouèrent le troupeau dos spectateurs. Les ofliciers ne s'amusaient guère moinsquela plèbe. Distraitement, Dôc-Liél continuait à feuilleter son livre. A rares intervalles, seulement, levant le front, il tournait vers le spectacle et vers les spectateurs le pur regard ingénu de ses calmes prunelles, un regard comme étonné de la bruyante hilarité, et qui naïvement en veut savoir la cause. Le chel ne cherchait même pas à celer son dé»

dain, qui se révèle à chaque instant en un bâillement très léger, en un battement des cite très longs. Puis, avec des gestes élégants et menus, des demi-sourires de mélancolie, des coquetteries de viepge, le doux maître reprenait sa lecture. Et à cette heure, dans les robustes corps de soldats, derrière les faces brutales, plus d'une âme, oublieuse des baladins, captivée par l'ineffable attrait de la beauté et du dédain, rêvait passionnément à des sacrifice inouïs, à d'héroïques morts, à d'effrénés dévouements, avec la seule récompense de mourir pour cette chair fragile, d'avoir servi les desseins ignorés de cette pensée embrumée de mystère. Au pur lettré, qui les devine, qu'importent ces adorations silencieuses? 11 oublie les vivants, ces fentômes, pour les paroles immortelles qu'aux grandes époques les sages consignèrent aux pages de leurs écrits. Ces formes humaines, que meut une inculte cervelle, ces rudimentaires existences en qui se manifeste et fleurit l'imbécillité universelle, n'existèrent jamais pour Dôc-Liêt. Quelquefois cependant, quand sur les théâtres de la Cour des artistes évoquaient les héros de jadis, il avait daigné regarder et entendre ; mais, indifférent aux passions éloquentes, inaccessible à la terreur des impératrices comme à leurs amours, il se passionna pour les mots lumineux et sonores ; nostalgique du passé, il jouit à voir glisser en les décors d'empire et de massacre, les nobles corps, les hères attitudes, les éclatantes couleurs, et ces mélancoliques ombres, belles de leur vanité même, ces fugitives apparences, aussi réelles et vivantes, certes, qu'au temps oii les animait l'àme énergi(|ue des héros.

Le jongleur s'étant retiré à reculons, les danseuses

prirent sa place dans le cercle — et Thi-Teu s'avançait parmi ses compagnes, lys royal parmi d'agrestes liserons. Vien présenta, respectueux, à Dôc-Liêrt, le tambourin que le plus qualifié des spectateurs frappe à fréquents intervalles — un coup, deux coups, trois coups — pour soutenir le chant, marquer la mesure, exprimer la satisfaction ou le mécontentement des connaisseurs. Mais le chef, distraitement, tendit le tambourin au colossal Bich, rouge d'émotion, un passionné de musique. Les trois mélomanes, accroupis, attaquèrent une rapide mélodie, sautillante, vivement rythmée. Les danseuses entouraient Thi-Teu, leurs seins durs palpitant sous le carré de soie orange ; presque jolies, d'une mignardise amusante, les pauvres filles, avec leurs frimousses naïves qu'a colorées l'ardeur de plaire et qui sourient, toutes roses, dans un cliquetis de colliers et de bracelets. Leur danse était de gracieuses poses — gestes lents, balancements et pirouettes ; les corps svelles ondulent comme de grandes fleurs ; les doigts montent et descendent, en des passes conventionnelles qui symbolisent des désirs et des refus. Puis elles chantèrent ensemble, immobiles, érigées en cariatides, seule leur main droite agitant l'éventail, dans une cadence accordée au rythme des guitares, à la musique voilée maintenant, monotone, et qui ra|)pclle le bruissement du vent dans les haies, avec des langueurs traînantes et des ressauts de brusque ironie — toute la poésie de l'âme annamite. Les trois danseuses s'assirent à terre et Thi-Teu, seule, chanta d'anciens couplets, selon la monotone mélodie ; à temps égaux, lomme pour reprendre un refrain, lui répondaient ses compagnes. Alors le chef, fermant son livre, écouti,

î)2 KLWfcun» 1» oj»IUM

éffierveillé par la musique délicieuse de la voix. Dansant une danse lente et chantant, la jeune fille à trois reprises prit sur la table une tasse pleine de thé, qu'elle tendit à Liet. La tasse otTerte, après trois versets, fut chaque fou repoussée d'un geste qui écarte et dédaigne : suivant les coutumes d'Annam, par de tels refus le maître provoquait îa chanteuse à déployer un art plus savant encore, un plus beau talent, à se surpasser' pour la joie des hôies ; ou peut-être n'y avait-il là qu'une taquinerie de potentat qui s'ennuie. Atteinte dans son orgueil de femme et d'artiste, et rouge de la honte, comme après un affront, Thi-Teu se retirait, au mépris des convenances, en reine insoucieuse de plaire ou d'avoir déplu, quand elle smrprit aux yeux du jeune homme un regard chargé de désir. Oui, le hautain adolescent ne voyait qu'elle ; pour la contempler il avait oublié ses livres. Alors elle sourit, et resta silencieuse un moment, à jouer d'une main distraite avec les perles de son collier, guettant entre ses cili mi-clos l'œil inassouvi qui la convoite, et consciente d'exaspérer l'attente et l'amour par le silence calculé. Et brusquement, sur un signe d'elle, le chœur des comparses se tut ; et seule, à peine soutenue par la mélodie toujours plur lente et plus voilée, la vierge improvisa un hymne au los du héros. La volonté du triomphe divinisait son visage. En mètres souples, martiaux et clairs comme l'acier, sonores comme le bronze des gongs de guerre, elle prophétisa la lutte et la victoire; les strophes, vibrantes et pressées comme un essaim d'abeilles, nimbèrent d'une auréole dorée l'adolescent promis à l'apothéose. Puis, la voix amoureusement roucoulante, avec des inflexions câlines, des modulations

COMEDIENS AMBUI.AMS

tournoyantes et fuyantes air>si que la fumée d*opiurn, disait les futures voluptés, en le mystère des palais impériaux, parmi les trophées de la délivrance. Ce fut si beau que les plus grossiers de ces hommes, le cœur délicieusement élreint, connurent un court moment la rêverie où se réfugie hors du nr.onde l'âme des poêles et des rois blasés ; et, dans le sile-nce qu'approfondit le frisson léger des feuilles, Dôc-Liét tendit la main vers la tasse encore offerte. Alors, anhélante d'orgueilleuse joie, ses lourdes paupières chastement abaissées, la vierge se rassit entre ses sœurs.

Le chef souriait avec une indulgente ironie ; profondément il avait joui de l'art divin, de la voix ensorceleuse et de l'adorable chair — ombre mélancolique, belle de sa vanité même.

Thi-Teu se releva bientôt, pour improviser un de ces chants en langue annamite qu'au rebours de Dôc- Liet les mandarins affectent de mépriser au profit de la littérature chinoise — tels les lettrés d'Europe, jadis, sacrifiaient les dialectes vulgaires au vénérable latin, — un de ces chants oii des femmes hautaines, et magnifiques étrangement, agacent de leur coquetterie savante l'indifférence des jeunes héros. Les yeux fermés à demi, les bras pendants, elle commença, — en accord avec le balbutiement d'une guitare, sur le rythme classique des déclamations : Vous èles for éclatant^ je suis le bronze noir ; — vous, la blanche fleur par» fumée du carambolier, — moi^ le lotus du Inc Taij^ lia; — nos mérites, sans se ressembler, séijulent. — Puis, audacieuse, elle déclama — et son doigt désignait tour à tour la pipe, la lampe, l'aiguille :

c A celui qui fume ^f apporte la vérité : le fourneau

94 FDMEl/RS D*OPIUM

de sa pipe ^ j'y vois un trou minuscule; — c'est par là que passent^ ava la vapeur envolés^ la maison^ le jardin^ les biens et la gloire. Même le plus sage docteur, s'il fume l'opium, oubliera les caractères, et jusqiià l'usage du pinceau ; — même le plus vaillant général, s'il fume, oubliera la guerre, et jusquà l'usage du sabre ; — même le plus entreprenant des bonzes, quand il fume, oubliera sa galante audace, et ne saura plus à quoi servent les jolies femmes. »

Les spectateurs n'osèrent applaudir, ni sourire. Seul, le Lanh-Bich, après un long intervalle de temps, quand son épaisse cerveUe eût compris, se renversa sur le dossier de la banquette, dans un tonitruant éclat d'hilarité. Dôc-Liêt loua fort le chant et la chanteuse ; et, toujours couché, à son tour, il déclama, sur le même rythme. Epris d*art et de lettres — comme le jeune Néron se passionnait pour les vers et la course des chars — ainsi ces lettrés d'Annam daignaient participer quelquefois, même devant la multitude subalterne, aux subtils tournois du mètre et de la pensée ;

« A qui méconnaît les dons du ciel, f apporte la vé* rite : qiCune femme épouse un fumeur, c*est comme si elle se donnait à un Génie. Le moustiquaire écarté, d'abord elle voit la lampe, claire comme une étoile, et près de la lampe un homme étendu, dans la majes^ tueuse attitude de Confucius, avec un livre. La main manie l'aiguille, comme Triéu-Teu, jadis, son sabre victorieux ; — le couteau qui sert à rdcler les résidus ressemble au pinceau de Trâa Huyên, qui trouait la pierre ; et la pipe est inflexible, comme le désir d'un bonze galant. »

Dans le murmure admiratif où bruissait l'adulation

COMÉDIEItS AlfBULA?«TS 95

de la foule, on entendit la chanteuse dire à mi-voix : « L'humble poétesse ne peut s'égaler au prince des docteurs. » — Liêt avidement la regardait, la hautaine indifférence du seigneur des corps et des âmes troublée un moment pour avoir respiré le parfum de la fleur unique. Ses éclatantes prunelles exprimaient tant d'admiration que la chanteuse y lut aussi de l'amour...

Cependant la nuit rapide descend ; la lune s*est épanoiwe au plus haut du ciel ; on allume parmi les ramures des lanternes de papier colorié ; par intervalles retentit au lointain le monotone appel des veilleurs, sous le couchant vert et de roses. A cette heure crépusculaire où les désirs de caresses — plus languissants qu'aux torrides midis, plus furieux que sous les fraîches étoiles, — hantent la chair des jeunes hommes,

— le cœur désert de passions, desséché par la domination, par le mépris des foules, par le culte des phrases et des idées, le cœur blasé du maître peut-être s'épanouit avec les fleurs du baiser allenti des brises et s'emplit, comme d'une rosée, de l'amour.

Vien, pour finir, devait dire au chef et à ses hôtes la bonne aventure. Liét tendit sa main gauche ; grave, le devin k saisit, la tint un moment ouverte sous son regard attentif, tandis que son doigt suivaiten leurs complexes détours les lignes entrecroisées. Puis, il prédit une vie illustre, le retour dans la capitale à côté de l'empereur restauré, la honte des diables d'Occident. Dôc-Liét, indifférent avec une mine vaguement ennuyée, retira sa main : « A notre belle amie, maître ! »

— et il désignait la chanteuse. Impassible toujours, Vien obéit! — la vierge assurée que son ami ne mentirait point, même pour écarter un péril de mort — atten-

96 Humeurs d'opium

dait, fière et tranquille, sa part des glorieux présages. Mais le devin resta silencieux ; et, serrant le mince poignet de la jeune filie, ses doigts tremblèrent : « Ne voyez-vous rien ? » — murmura l'impatiente. En soupirant, il laissa retomber la petite main : « Rien, — répondit-fl ; — • parfois les Génies, pour é.^arer notre curiosité, brouillent les lignes révélatrices. » Ainsi — pensait Thi-Teu, — ayant lu dans la main les futurs triomphes, il se taisait, par dépit sans doute et par maie rage, non point par crainte certes, le devin qu'aucune force humaine n'empêcha jamais de parler. Et le chef subtil devina les pensées des deux amis : cet homme opposait un refus au vouloir exprimé du seigneur des corps et des âmes ? et cett« femme prétendait peut-être, en ses folies d'orguefl, s'asservir un jour le maître des hommes ? Insensés et rebelles î — Mais il dissimula sa colère comme il convient au lettré ; et, très doucement .*« Votre main, sage Vien, l'avez-vous interrogée ? Dites-nous, ô mage savant^ ce que le ciel vous réserve. » — « Grand mandarin, pour moi-même, jamais je ne consulterai les sorts. Instruit de ma future destinée, vivrais-je heureux comme maintenant, et libre d'appréhensions? » — « Lisez dans votre main, je le veux ! » — commanda Dôc-Liêt, tandis qu'un éclair passait dans ses prunelles soudain troubles et méchantes.

Et le devin obéit encore. Le chef le dévisageait de ses yeux cruels. Tout à coup le bonhomme devint très pâle ; il ne trembla pas cependant : « Hé bien, que voyez-vous, mon savant ami ?» — > « La mort ! » — répondit froidement le sage, dé il calme, ayant ressaisi déjà sa volonté d'une forte étreiiite.

C0MÉDIEPC8 AMBULANTS 97

Liêt sourit légèrement, rentré dans son rôle d'affable charmeur : « Les Génies parfois nous égarent, maître ; ne le disiez- vous pas? la preuve en est faite. Allez en paix et vous réjouissez. Vos talents nous assurent d'aimables heures. Salut, maître ; et vous, divine enfant, digne de régner ailleurs qu'au théâtre l — Et, sans crainte des Génies très bons et très doux, tous confions-nous au destin. »

Alors, pour la première fois, la vierge, à l'exemple de ses compagnes, se prosterna. En son cœur, qui devine les présages cachés par le jaloux devin, s'était dressé pour jamais l'impérieux devoir de dompter le seigneur des hommes ; et ce vouloir qu'elle devait jusqu'au bout garder en elle, comme l'effigie des Bouddhas en les secrets des sanctuaires, ne quitterait plus sa chair qu'après la mort, pour se réfugier dans son âme toujours vivante. Car maintenant elle comprenait les dires mystérieux de l'initié, longtemps écoutés sans attention, vains bruits de paroles ; et, devant le rêve de la merveilleuse enfant, la Doctrine enfin venait de resplendir, hors du tabernacle des arcanes, en ostensoir éblouissant comme le soleil.

Au loin les veilleurs se répondaient, sous le ciel nocturne où plane la lune : et Thi-Teu regardait cette lune — errante déesse — qui, dans son ascension solitaire et son triomphe au zénith, symbolise les destinées présentes et futures de la chanteuse, errante elle aussi, et demain — peut-être - elle aussi, iéesse.

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