‹ Fumeurs d'opium; comédiens ambulantsChapitre 2 sur 17 · IV · texte numérisé non relu

IV

Huit jours de fêtes, sous la lune et sous le soleil, — eij ce vallon ignoré, aux régions désertes de la Irontière... Huit jours de fêtes et d'orgies que domine l'élégante siUiouette du chef affable et hautain, attentif à son livre. Et parfois il se distrayait à questionner ses hôtes, affectant de s'intéresser à leur roman-eomique de pauvres ambulants. Pour eux, on tira des coffres laqués les antiques robes aux teintes éclatantes ou fanées, les crépons ramages de grandes fleurs, les soiries, les bracelets massifs et les colliers. Epris de riches couleurs et de formes harmonieuses, Liet jouissait à voir glisser enrobes précieuses, sous le masque des fards délicats, les baladins, fantômes éphémères et tramés de fumée, sur l'immuable fond des phrases et des pensées, gravées pour l'éternité dans ses livres. Couché sur la natte, éventé par les bruissantes feuilles des bambous, il admirait ces ombres gracieuses évoluant dans le bleu de la lune, et buvait du vin doux — comme Li-Taï-Pé — dans la porcelaine, en relisant les raisonnables aphorismes des classiques.

Mais il voulut parer, plus que les autres, l'étrange fille. Chaque soir, le chef dont les plus éphémères désirs sont obéis comme un ordre de Ngoc-IIoang, empereur du Ciel, la faisait mander auprès de lui, non par de grossiers soldats, mais par des secrétaires lettrés, docteurs en l'art de courtoisie, ingénieux à rehausser avec l'or d'inédites flatteries leur quotidien

message. Tandis que les baladins égayaient la foule sur la place du marché, Thi-Teu clnintait pour son liô<*os, seule auprès de lui, sous les feuilles du jardin, dans le Tiyslère des secrets appartements. Elle chantait les fières légendes de l'antiquité ; elle ressuscitait les impératrices mortes. A son gracile cou d'enfant, les perles d'ambre jaune; à ses doigt fluets, les bagues d'or martelé ; autour de son corps glorieux, les lourds salins aux brillantes cassures, la neigeuse dépouille des chèvres mongoles. Elle pouvait se vanter, comme la reine des Odes chinoises : A l'extérieur^ la soie de mon véieiiieul est de couleur verte ; sa doublure a l'éclat de for. Le jade, en bracelet^ tinte clair à mes poignets. — Laissant aux humbles ambulants les masques comiques ou de tragédie, les perruques dressées à la mode ancienne et les fronts postiches, son pur visage resplendissait sur les robes luxueuses, parmi les joyaux, — mais peint soigneusement et fardé, selon le vœu du chef. Pour le lettré subtil, épris des raffinements, le fard eut toujours l'attrait de l'art et de l'artifice, des choses plus complexes et plus belles que nature, de tout ce qu'aime son âme, comme le fard, artificielle et conqjliquce, -■ ■ et le charme des illusoires apparences, fait de leu. Nanité môme et de leur brève durée. Mais, sous le? costumes divers, le lettré ne voulut retrouver ({u'unc femme, toujours la même. Tantôt, par sa bouche, la guerrière Trung- Trac, désespérée, invoque les Génies du mont IJa-Vi, — tantôt la veuve Cô-Sât inq)lore du ciel la résurrection d'un fils assassiné, — ou ThiLao, promise au prince des Dragons, se lamente et pleure l'étudianl qu'elle aima ; mais dans chacun de ces rôles, 1 jét ne

vit jamais que la chanteuse adorable, elle toujours, animant de son souffle les grandes mortes, douant de sa beauté, de son génie, de sa passion, les femmes lettrées d'antan et les impératrices de légende ; — ainsi, pour l'enfant subtil, les héroïnes antiques, et les guerrières, et les douloureuses sacrifiées, c'était dans la suite des siècles la môme Thi-Teu, l'immortelle qui toujours reparaît, et se révèle sous le voile des multiples incarnations. Et les fards parfumés servirent seulement à sublimer, à idéaliser en l'accentuant la beauté du visage, sans jamais en modifier les traits ni l'expression.

Elle vécut de chères heures, l'amoureuse enfant, roidie devant Dôc-Liêt par la volonté du triomphe. — Elle s'était édifié tout un plan de bataille, très compliqué, qui devait aboutir à la défaite de l'homme, à l'agenouillement du maître, seigneur des corps et des âmes, devant la frêle victorieuse. — Et puis, dès le premier soir, elle sanglota sur sa natte, au souvenir du svelte adolescent pensif à qui, dans ce cadre resplendissant et sombre, sa voix avait évoqué les grandioses voluptés des impératrices mortes. Elle avait revu les salles silencieuses où veille la flamme dédiée aux ancêtres, et le jardin calme sous la lune, et l'unique héros. C'est là qu'elle eût voulu régner, dominatrice de celui qui domine les hommes, parmi les bois précieux incrustés de nacre, les laques et les porcelaines, sous les sentences brodées en lettres d'or et de soie, dans l'encens des baguettes qui se consument, dans la magnifiante brume de l'opium... Régner sur ce luxe triste et lourd, sur l'âme plus luxueuse et plus mélancolique du maître. Avant de

s'endormir, elle se récitait la plaintive élégie :Les cinq veilles de la nuit, je les passe, en songeant à ranii, à contempler les étoiles, et la beauté des deux nie réveille son souvenir... OU cueillerai-je la plante d'oubli? Pourtant, elle croît dans la cour de ma maison, du côté du nord ; mais, hélas ! je neveux point y toucher.

Souvent ils improvisaient des vers ; ils conversaient en strophes alternées, en mètres parallèles, couple adorable, isolé dans les chambres secrètes et sous les grôles bambous. Et, quand le maître hautain causait avec la chanteuse, elle ne retrouvait plus sur ses lèvres ce verbe voiJé, si lent et, si las, de leur premier entretien, cette parole basse et monotone, — l'écho d'une pensée lointaine, au ciel des songes retirée. Pour plaire à l'amie, sa voix sonnait le cristal et l'enfance ; puis, sans transition, modulait en inflexions caressantes des phrases, que paillette de gaîlé le tintant cliquetis d'un mot : une âme câline et joyeuse y chantait. Par intervalles, la voix de la jeune fille mêlait à ces paroles l'accent léger de l'ironie mal jouée, le grave accent de la passion contenue. Et c'était comme un duo d'amour et de coquetterie, sur de délicieuses niusi(iues. Personne, à guetter le couple solitaire, n'eut douté (|uo Doc-Liét n'aimât follement la chanteuse, — et sans doute l'aimait-il en effet. — Le deuxième soir, le lettré s'émut : sous le voile des poésies remémorées, il confessa les désirs secrets, le vœu du cœur enfant, cloîtré longtemps dans l'inexpugnable mépris des femelles, et qui, un matin, voit s'é()ariouir pour lui seul la merveilleuse fleur de la chair et du rêve.

102 fUMEUnS D*0P1UM

Alors, maîtresse de ses gestes et de ses paroles et leur interdisant la trahison, Thi-Teu se révéla dédaigneuse, en vers ironi(jues, avec une coquette impertinence. L'homme ne lui semblait pas encore réduit, livré, pieds et poings liés et pour la vie, au caprice de la souveraine. Elle se jurait d'irriter la passion du chef par de longues résistances. Jeune certes, la pauvre enfant, et sans expérience aucune. Mais n'at-elle point appris, dans les livres, les mystères de l'amour et de la vie? N'a-t-clle pas — tant de fois — dressé sur la scène les fortes héroïnes, les rouées amoureuses de la légende, ingénieuses à exaspérer la passion qui s'offre, experles à vaincre, par des calculs de stratège et dos audaces de bandit, le plus vaillant ? Elle les égalera, certes, elle qui les ressuscite au théâtre, les héroïnes d'antan, plus belles, plus fortes et plus habiles qu'au temps de leur éphémère splendeur. Ainsi s'exaltaient les espoirs de l'humble fdle. — Et puis, éternelle faiblesse du cœur féminin ! dès le lendemain elle s'abandonna aux bras du doux enfant, comme il avait, avec sa voix caressante et vibrante, parlé de leur beauté, de leur jeunesse, et des heures — perdues pour le bonheur — qui mélancoliquement effeuillent, à leur souffle d'hypocrites berceuses, deux vies solitaires, deux tremblantes églantines de montagne. Sophismes toujours renouvelés de la passion [ vaincue, la femme se jura que par sa défaite môme elle triompherait, quand, intoxiqué de ses baisers, il y retournera comme à l'opium. Mais ensuite, dans l'emportement de l'amour, dans l'assouvissement du désir, dans raccouplemeni des bouches neuves aux caressea, sa ckair brûlante cefiée à la peau kaîche

C©MÉDIE!f8 AMBULA?ÎTS i03

de l'épbèbe, elle ne pensa plus aux serments de ses ambitions. Et, six nuits pleines, ils s'aimèrent parmi ce luxe éclatant et triste, sous les sages sentences d'or et de soie, dans l'ensorceleuse vapeur des pipes et de l'encens. Ils songeaient uniquement à la minute présêile : mais, parfois, elle fermait les yeux et s'étourdissait de parfums et de musique, car, tout à coup frissonnante, un pressentiment l'avait épouvantée : peut-être, après tant de joie et l'extase des voluptés surhumaines, la vie ne vaudrait plus un espoir, même la vie en ce glorieux jardin, aux bras de l'enfant divin, quand il serait devenu pareil aux autres, le maître et le mâle, — et rien au delà. Oui, à de rares heures elle entrevit — présage rapide comme un éclair et cruel comme un sabre — que du céleste amour rien ne se recommence, qu'on ne cueille deux fois dans une année les graines du lotus, ni le bonheur deux fois dans une existence. Puis, pacifiée, elle s'endormait dans l'atmosphère lourde d'opium. Et souvent, lorsqu'elle sommeillait ainsi, pâle parmi les verts salins, les damas brochés, les laques et les bijoux, l'amant se leva doucement pour contempler de plus près et pour respirer — l'immatériel baiser de ces pays ! — les petites mains jointes, les joues froides, les lèvres décloses qui sourient à la bonne destinée. Ce furent des nuits délicieuses dans les chambres muettes et le jardin inondé de lune. Ces purs lettrés divinisèrent leur amour parla poésie. Il chantait: Ah! si je pouvais vous espérer mon épouse^ — je creuserais, pour y baigner vos pieds t — un bassin de briques roses* — Nous vivrions en joie ; au printemps^ nous irions boire la brise ; — Çauigmnem nous écouterions les cigales ; —

Chiver je vous jouerais des airs anciens — sur ma flûte de bambou, — Elle chantait : faime manger la fraîche orange — et m^ asseoir à V ombre de l'oranger, — Nous serons deux époux heureux et beaux, — possédant la candeur du riz blanc, — la saveur du riz gluant j le parfum — du gâteau appelé giô. Ensemble — nous supporterons tout saiis nous plaindre ; — ensemble nous mangerons le gingembre comme le sel. — Aux vallons du ciel, oit les héros et les sages errent parmi les allées de flamboyants^ — nous surgirons, nous tenant par la main, — et les ombres, éblouies — de ton éclat, nous feront escorte,

— Et c'était exquis, cet amour d'enfants, tramé de haute poésie, de naïfs aveux et de caresses ingénues. Mais quand ils s'étaient séparés, à l'aube grise, elle allait frissonnante par les sentes mouillées d'aiguail et sanglotait entre ses compagnes ; — et lui, élégant et tranquille comme à l'ordinaire, fumait l'opium dans sa pipe d'ivoire ou peignait de sveltes caractères, énonciateurs de raisonnables aphorismes, que les brodeurs transposent sur la soie et l'or.

Aimait-il la baladine, Dôc-Liêt, le subtil docteur ? — Certes, non pas au sens idéal, non pas de cet amour qui suscite l'espoir et le vœu de fondre deux êtres, âme et corps, en un seul. Trop personnel et trop dédaigneux, le jeune chef, pour une telle passion. Mais, du moins, sa chair se crut asservie à l'odeur d'une autre chair, au jeune corps de la femme ; ses nerfs s'éprirent des rares talents et de l'art hautain qui s'étaient révélés pour embellir sa solitude ; et son âme, ingénue et compliquée à la fois, connut le charme des muettes causeries" avec une intelligence fraternelle,

COHEDlErrS AMBULANTS

avec une âme naïve, e^iquise et fardée, elle aussi. 11 crut aimer ; et sans doute, autant qu'il lut en sa nalure, il aima. Il savait bien que celle beauté, un malin éclose pour l'éjouir, n'est qu'illusion et que vanité devant l'immuable beauté des phrases. A chaudes lèvres, il la savoura, comme toutes les éphémères apparences dont se lleurit rinacce-jsible mystère des inondes; et jamais, émerveillé de hiur splendeur, il n'avait ressenti inquiétude ou trislsxsô è les voir si vite llétnes. La vanité môme n'est-elle pas l'essence et la condition de leur charme? — Mal^, pour la première fois, près de la jeune fille il connut l'angoisse du temps qui fane les choses et ne leur permet point de durer en gloire et beauté. En son cœur, monta, heure par heure, Tanxiété des jours futurs, la haine de ces années où l'enfant royale se changerait en vieille infâme, démenti vivant et durable au souvenir qui la veut garder triomphante et jeune. Que plutôt, vraiment favorisée des dieux, jeune et triomphante, elle meure avant le temps de sa honle et de sa laideur ; et que, recueillie dans une mémoire fidèle, immortalisée par les baumes puissants de l'amour, elle y persiste, plus fraîche qu'aux matins de son adolescence !

Ainsi songeait le lettré subtil ; et, témoins inquiets de ses ardeurs passionnées, les grossiers partisans parlaient entre eux, à mi-voix, d'influences démoniacjues ; à leurs niaises hypothèses la baladine apparut telle qu'une redoutable magicienne ; ils ne savaient pas qu'il n'y eut jamais ici-bas d'autre philtre et sortilège, en amour, que la duperie de l'éternel désir. Ils ne connaissaient guère leur doux seigneur. Invulnérable dans son âme, inexpugnable dans sa pensée, à coup sûr, le joli

ii)^ FUMEURS d'opium

docleur, — comme le fut en son corps l'homme de bronze, au Foie de fer, qu'ont célébré des légendes. — Tel un voyageur distrait, de la rive, voit le (il des eaux entraîner des feuilles, des barques et des cadavres, tel Liêt regarde, distraitement, couler les phénomènes et les êtres, les formes et les couleurs, transitoires apparences, quelquefois charmantes, — décors dont la grâce peut une heure agréer au sage, par le charme délicat de leur vanité.

Dans ce Tonkin livré depuis un demi-siècle aux plus humiliantes prépotences — les mandarins de Chine après les pirates, et les Européens après l'armée de Hué, — de curieuses personnalités ont surgi, fruits éclatants et bizarres des greilès récentes, serties sur le vieil arbre de la société annamite. Bien des lettrés, désespérant de sauver l'antique civilisation, se désintéressent de la patrie; suprêmes égoïstes, ils se réfugient de tout l'essor de leur âme et se concentrent dans le rêve du passé. Et puisque l'espoir ne leur reste pas d'expulser la dure engeance d'Occident, comme leurs aïeux repoussèrent l'invasion mongole, du moins ils ; ambitionneront de vivre libres en montagne, gardiens des traditions, ignorants de l'Européen, comme si jamais il n'eût foulé la terre sacrée. Ils ne savent rien de nos civilisations nouveau-nées ; et, les yeux clos, dans l'univers entier ils s'obstinent à reconnaître uniquement les dix-huit royaumes des Annales chinoises, qu'en ceignent de vagues contrées, repaires de forbans sau* vages, solitudes inhabitables pour des lettrés. Ceux-là oublieront l'irrémédiable décadence en résidant par le souvenir auprès des sages et méditant les exemples de jadis. — D'autres apprirent comme eux à mépriser la

COMEDIENS AMBCJLAMS

foule contemporaine, les vils esclaves de maintenant ; mais ils ne s'élèvent pas, ainsi que Thuàt et Do-Ilien parmi les premiers, à la divine indulgence. Accessibles encore à la joie de commander, comme au désir des voluptés rares, — pour continuer en pai\ leur rêve solitaire, pour le plus passager caprice, ils n'hésiteront jamais à sacrifier les êtres épliémères qui les adorent et leur vouèrent un culte. Ainsi, de la classique éducation chinoise et du monde actuel, durau\ sages, — do ces deux éléments amalgamés, comme d'un terreau puissant, jaillirent certaines âmes méditatives, orgueilleuses et tristes, — des lettrés qui regardent comme la fleur suprême de leur ambition le talent de composer des vers en une langue étrangère, — des savants doux, pensifs et courtois, contemplant au ciel du songe un idéal de vertu surhumaine qu'en des siècles propices ils auraient atteint, — mais tous si dédaigneux de l'homme, si convaincus de sa déchéance intellectuelle et morale, qu'ils s'égalent souvent, parleur transcendante cruauté, aux pires tyrans.

Liêt fut de ceux-là. — Et, certes, plus pleinement que personne, il se sentait en droit de mépriser les hommes. Mais, lorsqu'apparut la vierge, Liêt fut aussi de ceux dont le cœur enfant s'ouvre pour la première fois au désir, lui qui dans les fumées retrouvait, idéalisée par la magie de l'opium, son impériale adorée. Elle le hanta, en ces moments surtout où, las de lire et de méditer, il laisse sa rêverie errera travers le monde papillotant des souvenirs, — à l'heure où, lilles de la lumée, essaiment et bourdonnent sous le crâne dos idées sans lien, pareilles aux fugitives images du kaléidoscope. Elles flottent cparses, puis — uiirado de

l'opium ! — s'harmonienl en tableaux brillants, parfamJîs et sonores. Mais, dans les pires incohérences du rêve, les formes les plus lointaines ramenaient, pard'indubitables analogies, les yeux tranquilles de la belle fille, et les lèvres fardées, et l'odorante chevelure. Thi-ïeu reparaissait en les successifs paysages du songe, toujours ondulante parmi les fluides transparences de l'eau, émanée toujours des ruisseaux chanteurs, des mers bruissantes ou des lacs endormis. Tantôt les cascades prolongent sa robe jusqu'au pied des monts en traîne immense, et sur un pic inaccessible s'érige la face pâle de la femme, dont le regard sourit à l'aimé ; — tantôt les seins gonflés s'étendent, emplissant l'horizon, pareils à l'océan et palpitant au rythme des lames, etlhi-Teu ressurgil de l'onde, en frissonnante décsi^e de la mer. Et, toujours, sa beauté se révèle immanenie au monde, au fond des paysages qu'elle doue d'une ame féminine et câline, paysages de symbole, où les parfums sont transposés en sentiments et les couleurs en idées. Et quand sa présence semble déserter du songe plus vague, moqueuses, ses prunelles brillent encore là-haut, dans l'étoile bleue qui monte avec la lune, au zénith.

Pourtant, après ces délices des premiers soirs, la lasse indifférence rentra bien vite au cœur blasé de l'éphèbt, qui venait de tarir, en quelques heures et tour à tour, sans môme s'enivrer à souhait, la joie des sens et la volupté des rêves. — Et la coupe était déjà vide, que sa simplicité d'enfant crut inépuisable. Alors il haïssait l'innocente fille pour les déceptions si tôt venues. Aprementil invectivait la beauté par qui sa transcendante sagesse, séduite une heure, s'est reprise,

COM^DIEJtS AMBULANTS iOî)

avec des naïvetés d'ignorant, au charme des apparences vaines; seules vivent, seules pernfianent, réelles et douées d'un attrait qui ne mourra pas, les phrases harmonieuses et les profondes pensées, et aussi la mémoire des belles formes, non plus passagères et périssables, mais embaumées pour jamais dans le souvenir du lettré. — Alors, les prunelles palissaient, qui semblent guetter, près de la lune, au zénith ;leur vibrante lumière s'éteignait sous une nuée sanglante ; et au cœur blasé glissait un aftblant désir de voluptés cruelles, de splendides massacres unissant, pour un délice suprême, aux gloires de l'amour les prestiges de la mort...

Gavés d'une hospitalité pi incière, tous soucis oubliés, les pauvres ambula^its, eux, ne pensaient guère qu'aux prochaines tristesses du départ : du moins ils les adouciraient, sur les longues routes, par l'évocation de l'heureuse semaine. On achèterait un second coffre pour y entasser les présents de l'hôte généreux, — barres d'argent, soieries, lourds crépons de tète, et les colliers d'ambre jaune, et les bracelets de jade. — En attendant, chaque jour c'était royale orgie au village de Maï- Xô : porcs égorgés par douzaine, canards saignés sang compter, les œufs en monceaux, le riz blanc, les poissons de mer; — et, ie soir, la saoùlerie générale que regarde de loin, son livre à la main, Dôc-Liét très élégant, très hautain et très doux.

Les danseuses, malheureuses filles âpres à jouir de leur jeunesse si vite passée, de leur grâce si tôt fanée, avaient élu là-bas des amants de hasard ; après les durs sentiers de montagne, 'es fatigues et les misères, (jnello joie de retrouver chacjue nuit un brave garçon, robuste officier ou délicat étudiant, et de se livrera plein corps,

à pleines lèvres, à plein cœur! — Le sobre devîn, seul,

restait comme Dôc-Lict étranger à l'orgie environnante, plus attristé de jour en jour, assailli de pressentiments mauvais que sa science retrouve dansle vol des oiseaux, dans le frôlement des feuilles, dans les grains de riz éparpillés sur la natte après le repas. Mais qu'importent au désespéré les effrayants présages ? — le destin peut lui réserver un siècle des pires souffrances ici-bas, et, plongé aux gouffres les plus noirs de l'enfer, les démons poiuTont s'acbarncr durant l'éternité sur sa cliair ressuscitée et sur sa pauvre âme ; les démons ni le destin ne sauront trouver, pour le martyriser, de torture qu'il n'ait connue et subie dans celte semaine, à compter du jour où l'infidèle amie, marchant à petits pas, s'est approchée du tentateur, comme la tourterelle glisse en battant des ailes vers la gueule fascinante do la couleuvre.

Le lendemain, les pauvres errants devaient repartir; etVien voulut avec la jeune fille un dernier entretien. 11 évitait l'amie de naguère, depuis le soir où, pleurant ses espoirs trahis, il la vit se glisser en hâte et furlive vers la maison de l'ennemi et franchir le seuil des secrets appartements. Et demain sans doute, délaissant ses compagnons de détresse, restera-t-elle seule auprès du maître élu, à l'inslant où s'achemineront les tristes errants vers les sentiers de montagne, vers les fatigues futures et les frini^ales sans espoir...

\ien l'aborda, à l'heure crépusculaire, dans le jardip

COMÉDIENS AMDULA«T» lll

qui enceint la maison commune. — Los premiers appels des fonctionnaires et les tam-tams de veille se répondaient au loin ; de rares étoiles dégngeaient leur scintillation encore indécise du ciel blôme d'où reflue vers l'occident une marée verdissante et dorée. Un soufïle tiède (lottait parmi les fraîches feui lices, déjà sombres sur le couchant clair.

La jeune fille accueillit le maigre devin avec un geste d'impatience, les yeux mauvais sous les sourcils qui se froncent. A lui comme aux autres clledissimulciait ses secrètes angoisseSj — à lui plus qu'aux autres. Et celuilà, pourtant, c'était l'ami d'hier et d'avant, le lidèle cjui l'eût consolée peut-être, à cette heure surtout, — à cette heure crépusculaire où l'odeur des feuilles et le soufïle tiède charriaient pour elle des nostalgies, un besoin de défaillance et de larmes, un indicible énervement, — à cette heure où l'enfant souffrait à crier, ses sens cruellement éveillés, ses nerfs pinces par la pire angoisse, son intelligence en déroute et sa volonté tout à fait morte.

— a Sœur, pardonnez à ma parole importune. Une dernière fois je tenterai de vous sauver. Et pout-ôtre j'interviens trop tard...

— » Mille grâces à vous, frère aîné 1 — ([u'avcz-vous à dire ? je vous écoule.

— » Celui qui vous fascina ne vous aiine point ; jamais il ne vous aimera, car...

— » Qu'en sais-tu, vieil homme?» Elle rinlcriotnpait, hautaine, méchante, un déli dans le rcgaid.

IndilVérent, et comme s'il n'eût pas entendu, Vicn continua :

— a Jamais il ne vous aimera. Près de lui vous seriez

I 12 FUMEURS d'opium

Tcsclave amusanie, le jouet d'une" heure, d'un mois,* d'un an — le temps n'importe guère. Et pas même l'esclave, peut-être, ou le vil jouet : car un imminent péril de mort nous menace et vous menace. Je vous offre les moyens de récarier ; cesmoyens, vous les refuserez sans doute. Mais je devais vous avertir : nous pouvons fuir ce soir : viendrez-vous avec nous ? »

Elle répondit par un geste de violente dénégation. Puis, haussant les épaules :

— « Que dites-vous là, bonhomme? Je ne reconnais point votre ordinaire sagesse. Vous m'annoncez un péril de mort ? Certes, je vous croyais plus subtil. Car, tenez! en mémoire de notre amitié de naguère, je serai franche avec vous, avec vous seul. Les Génies mentirent qui me présagèrent dans vos songes le rôle d'une esclave méprisée. Vous qui m'avez aimée, n'avezvous pas senti qu'ils mentaient ? et doutez-vous de mon pouvoir — supérieur à votre magie, vieux maître? Oui, je ne vous tromperai pas : j'a-ime Dôc-Liet, mais il m'aime plus encore, et c'est lui qui sera l'esclave, et lui le jouet, s'il meplaît ainsi. »

Elle s'animait en parlant, les prunelles étincelantes, les joues toutes roses. Et n'est-ce point folie, de penser que la radieuse enfant, la fleur de la chair et des rêves, trouvera son maître — un tyran sans pitié — dédaigneux de son amour et de sa beauté? — Pourtant Vien reprit, à voix plus basse, comme pour se raconter à lui-même ces étranges choses :

— « Oui, ta beauté resplendit, et ton âme, plus clair que l'âme des autres femmes, et que leur beauté. Et l'éclat de ton étoile, là-haut, effaça longtemps tous les astres des mortels : mais il s'éteint, maintenant, noyé

dans les rayons d'une étoile plus brillante encore. Oui, quand tu t'es approchée du maudit, l'éclat de ton étoile a pàli, tandis que l'autre semblait dévorer tes rayons et s'accroître de leur lumière... »

A voix plus haute il dit : « Fuyons, mon amie, fuyons vite ; la vie est à ce prix, à ce prix notre salut dans ce monde et ailleurs. »

l^lle ouvrait de grands yeux, émue enfin, troublée par l'accent, solennel et passionné tour à tour, de ces paroles. Wais elle ressaisit sa volonté et, comme avant, de toute son énergie elle refusa :

— « Fuir? — y pensez-vous, maître ? un homme isolé ne réussirait pas à sortir du village sans l'aveu du chef; si môme nous parvenions à quittop Maï-Xe, on nous rattraperait vite sur la montagne. » — Elle frappa du pied : « Et puis, ce n'est pas cela : proposez à d'autres de s'enfuir comme de vils domestiques que chasse la peur du rotin. Je veux le triomphe, — ou la mort, puisque vous parlez de mort. Oui I la mort sanglante plutôt que la fuite infâme. J'ai dit ! »

A pas lents, elle s'éloignait ; tout à coup elle se retourna ; et, moqueuse, un sourire lui vint aux lèvres, comme une rose soudainement épanouie : » Dites, vieux maître : vous souvient-il du médecin Tranh-Canh qui voulut créer un Génie, pour la garde de ses trésors ? Dans le caveau souterrain il lit périr une vierge dont le fantôme, lié par les magiques formules, veilla sur les richesses du sage. Dôc-Liôt me réserve peut-être le mémo sort? Et je rendrai grâce au ciel, s'il m'est doimo do mourir pour cet homme et de le protéger après ma mort. »

Légère, elle s'enfuit. Yion demeura seul, dans le

jardin assombri par le crépuscule qui monte. Il était vaincu ; il avait lutté contre plus fort que lui. Il avait accompli son devoir : aux dieux le reste ! — La mort l'inquiétait peu, puisque, pour le sage, naître c'est sortir, mourir c'est rentrer. Les pauvres errants, il n'y pensait guère ; — des subalternes, dont l'âme impersonnelle, tôt ou tard, doit se mêler et se confondre avec l'haleine des brises, comme leur chair avec la terre, les racines et les eaux. Si la jeune fille périt par un caprice du chef, elle sera, dans l'éternité, séparée de cet homme par une infrangible épée ; alors, peut-être, elle sera rendue à celui qui l'aima plus que la vie.

Lorsqu'on ouvrit le cercueil de Lô-Chiêu-Tông, rapporté de Chine en Annam, on trouva, douze ans après la mort, le cœur intact, plein d'un sang rouge et frais, et toujours battant pour la patrie. En sa foi sublime, le falot bonhomme ne doute pas que dans l'inlini son cœur ne batte à jamais, comme aujourd'hui, pour l'enfant miraculeuse.

Le soir, avant la suprême représentation, dans les secrets jardins, Dôc-Liêt revit la chanteuse. Elle l'attendait, assise sur un banc à l'écart, au tournant d'une étroite allée; les lilas neigaient auioi r d'elle, et leurs grappes roses rouiaient sur les bras nus et sur le cou^ de la jeune fille, déjà parée pour la scène, et pareille — avec le beau sourire de son visage Cardé, parmi les lleursetles parfums, — à l'elTîgie de la divine Kouan- An. Elle se leva pour accueillir le maître, en chantant Que cette nuit soit longue, longue I — J'ai tant de

/OMÉDIENS AMBULANTS 115

choses à vous dire ! — Ah ! si seulement elle eût parlé du secretamour, abritépar les rochers et parles brousses oes volplueuses années à laisser lentement couler

— couple jeune et beau pour longtemps — parmi ce luxe éclatant et triste, dans le mystère de ces jardins.

— Le souvenir des caresses divinisées par l'opium eut peut-être attendri le mélancolique adolescent qu'éventent doucement les feuilles sombres. Mais — folle, si folle ! — la baladine souffrait, en son imbécile orgueil, à cette pensée d'un rôle d'esclave, et d'être un jour le vain jouet d'un homme. Elle ne songea pas seulement, ingénue, à sûrement asservir cet homme, peu à peu, par la patiente sorcellerie des baisers, jusqu'au matin où l'ami se réveillerait emprisonné — pour jamais — par l'étreinte de S66 cuisses et de ses bras. Folle, si folle ! elle clama la honte des loisirs embrumés d'opmm ; elle prédit les âpresluttes,laluite des Occidentaux, — et ie trône un jour. — Et ces présages chantèrent délicieusement à l'oreille du pur lettré, tandis que, jouissant comme au théâtre des images suscitées par l'ardente pnrole, il voyait se lever cette splendeur d'apothéose, (elle qu'à la (in des drames classi(jues, quand le chœur des vierges et des guerriers lance dans lescjuatre vents l'hymne de gloire. Tendre, il tenait la chanteuse enlacée, sous la caresse des feuilles sombres qui ondulent selon le rythme des éventails. Mais (juand se tut l'ardente parole, la vision splendide s'cHaija, — comme, après le rideau remonté, les classi(iues a|)olbéoses ; et, l'émotion envoléedéjà, le sens criti(iue reprit ses droits, ( ummeà la fin du drame, au théAtre. Alors Liét entrevit, hors de sa luxueuse retraite, loin des phrases harmonieuses et des profondes pensées, les latigues, les

longs ennuis des embuscades, les défaites et les misères, au profit déphémères empereurs, pour des causes vaines, — et sa sublime paresse quittée pour l'imîii'G agitation clièie aux médiocres. Et, parmi leséloquenies tirades, à ses yeux aigus se révéla cette âme d ambitieuse qui ose espérer son esclave — esclave d'une femelle — le maître des hommes. Le doux héros en IVissonna. Ses mains retombèroiU ; se dégageant de létreinte. i! dit, avec un geste ias d'enfanl gùie qu'on ennuie : « Vous e?cs donc, mon amie, énergique comme Ticu-Mon, laDamei'u moni <^'ao-Son, ia ;* ,iible guerrière aux sems longs d'une coudée, riiéroine chaussée de fer, qui montait uri éléphant? ■ — Les yeux éuncelants, elle répondit ; « Non pas, maître ! mais, enflammée par votre exemple, j'essaierais de ressembler à ces jumelles qui chassèrent les Chinois, et méritèrent ain-.i d'être honorées en des temples dont les ornements sont noirs ; à vos côtés, fidèle, je saurais m'égaler peut-être à cette dame, la fille de Mac, qui combattit jusqu'à la mort pour protéger la retraite du roi son père. » — « Assurément, vous en êtes digne », — répliqua courtoisement le lettré ; mais il salua delà main, et très vite il s'éloigna.

... Une nuit chaude, mère des désirs, propice aux caresses. Devant la maison de Liôt, parmi les jardins, la foule afflue des invités. Dans la brise oscillent les transparentes lanternes, enluminées de dragons multicolores et de sentences ; leur fauve clarté fait ressortir, sur fond d'ombre, le minois dr(Me des baladines, la face truculente des partisans. Mais la lune envahit déjà le coin d'ombre où Thi-Teu s'est enfoncée pour bouder seule ; à travers le feuillage des bambous et des Lias,

elle pleut en gouttes de lumière sur les rocailles, sur le ba?^!n fleuri de nénuphars, sur les ormes nains ; et vers ce monde errant, où Ngô-Cang coupe éternellement le cannellior lunaire, s'élèvent de la montagne des rumeurs lointaines : cliquetis d'élytres et de mandibules, graves coax-coax du marécage ; et, par intervalles, le bramant appel des cerfs, le rauquement du tigre. Un musicien pince distraitement les cordes métalliques du psaUérion, et la claire vibration do cuivre s'envole aussi vers la lune : Prenons la guitare et chantons, — dit le poète ; — hdions-nous à jonlr de V heureuse saison, avant que V automne ne dessèche les feuilles sur la montagne.

... Quand s'avança Thi-Teu dans le demi-cercle lumineux où ses compagnons avaient pris place, Liêt impassible lisait, et parfois soufflait la fumée d'opium en lourdes volutes, étranger à l'inepte multitude, indifférent aux éphémères apparences.

La danseuse frappa du pied ; et : « tout n'est pas perdu ! — murmura-t-elle ; je triompherai. » — Vous nous condamnez tous à mourir » — prononça derrière elle une voix tranquille. Thi-Teu reconnut le devin ; mais, haussant les épaules, elle passa très fière, sans un frisson. — ... La lune, au terme de sa lente ascension, planait au plus haut du ciel ; symbole des merveilleuses fortunes, avant de descendre dans sa gloire, l'errante déesse triomphait au zénith, sur les vaines rumeurs du monde, sur les silencieuses solitudes do la montagne.

FUMEURS h OfPlVW

... Au matin, après la représentation d'adieu e grâces rciuiuosaii clicf g('^!icreux, les pauvres errants s« départiraient vers la Chine. Les oHiciers siégeaient sur les hancjuettes, aux pieds de l'adolescent frêle et hautain, (|ui lit et fume, toujours couché, lilt les partisans, mêlés aux villageois, grouillaient en foule joyeuse qui se presse jusqu'au lit du maître hien-aimé. A voir ces gens hilares, soucieux unicpiement du spectacle espéré, et surtout à voir cet éphèbe au beau sourire, qui médite, en fumant, le Livre des Sentences, — on eut supposé bien folles, et dénuées de véi-ilé, les prédictions du falot bonhomme.

Et pourtant le devin ne s'était pas trompe : sa mort, comme la mort des cbétifs ambulants, à cette heure était résolue. D'abord le gracieux adolescent n'en avait accueilli l'idée qu'en d'éphémères rêveries, que suggère l'ingénieux opium, évoquant, parmi les multiples images d'un univers idéal, un tableau de massacres, savamment composés, dans un cadre de luxe et do mélancolie. Puis, s'intéressant à celte idée, il la discuta par jeu d'esprit avec son ame. Ces étrangers, des inconnus en somme, n'est-il pas vrai ? Des espions, peutêtre ! — Non, certes, pas si méchants ni si dangereux que cela, les pauvres hères ! — Mais, émerveillés du royal accueil, n'allaient-ils pas, même sans malice, par simple étourderie, révéler à d'autres la présence à Maï- X6 du héros, du doux éphèbe à la merci — n'est-ce pas ?

COMÉDIENS AHB1TLANT8 119

— d'un bavardage ? — Cela vaut d'y réfléchir. Car, alors, que deviendront le mystère de cette retraite, et ce luxe, ces livres, cette chère solitude qu'une parole indiscrète risque de livrer aux brutes d'Occident ? — Bien sûr, Liôt ne hait nullement ces gens, les chanteurs puérils, les mignardes bachelettes, et le falot diseur de bonne aventure. En revanche, le lettré subtil, dénué de haine, manquait aussi de pitié. Ces pauvres ambulants, qui font sonner le rire en grelot aux oreilles des ennuyés de ce monde et revivre sous le cliquetis du paillon les grandes figures d'autrefois, Dôc-Liêt — en telle autre occurrence — les eût comblés de richesses et de sa bienveillante indulgence. Mais à quoi bon s'embarrasser de scrupules, au profit de ces êtres, éphémères en somme, presque irréels? — Après tout, quand elle menace la paix profonde du héros, leur existence ne vaut pas une seconde d'hésitation ; elle ne compte guère dans l'ordre do monde. Ah I s'ils possédaient, ces gens, l'âme divine et la beauté de la chair qui fleurissent en leur délicieuse compagne, — oui, alors, il y aurait crime, sans pardon possible, à faucher de si nobles vies, à retrancher de l'harmonie universelle un si rare élément. Crime dont le doux éphèbe, avec une indignation sincère, s'affirme incapable, certes! — Mais encore, qui sait? Puisque, au fond des secrets appartements, dans un cadre unique de luxe et de mélancolie, l'impériale fille a déjà vécu les plus divines heures de sa jeunesse et de l'amour, — et jamais ne sonneront d'aussi belles heures ! — ne serait-ce pas, vraiment, une merveilleuse charité d'éviter l'horreur do la vieillesse et des chairs flétricsà la frélo amie qui no cueillera plus les inoubliables extases, et ()ui, parmi les heureux, sera désormais l'inconso-

Î'IO FUMEURS d'opium

lable exilée du bonheur, du paradis jadis connu ? — Il est permis d'hésiler; mais les naïfs errants doivent mourir. Et, s'il en est ainsi — pauvres gens I — que, du moins, leur mort — inattendue, oui, n'en douiez pas! et subite, aQn de supprimer d'inutiles angoisses, — que leur mort procure au maître une neuve jouissance, une volupté plus poignante que l'amour, un de ces spectacles — or, soie et sang — dont il s'enivra parfois, dans la fumée des pipes, entre les pages éternelles des sages. Et le doux maître souriait à sa dialectique subtile ; après le délice de ces discussions poussées par jeu d'esprit, en tête-à-tete avec son âme amusée, il se sentait plus indulgent, meilleur, plus digne de comprendre les pages éternelles.

.... Aucun tréteau pour les baladins; nul décor, même. Ils donnaient, ce jour, un pièce inspirée des Annales. En ce pays de lettrés à la complaisante imagination, on jugerait superlîue la reproduction exacte, selon le goût barbare d'Occident, des milieux — pagodes, champs de bataille, palais — oi^i les ancêtres vé- ^ curent leuriière vie. Et, si le décor vaut uniquement à mettre en valeur, par évidentes analogies, les sentiments exprimés sur la scène et les idées, quel cadre plus propice au drame national, à la vaillance des gé- , néraux, au geste passionné des reines amoureuses, *que ce jardin sous la lune, ces montagnes protectrices des vaincus, — et ce cercle de partisans, derniers fidèles de Vey3, serrés autour de l'enfant à qui les destins ont réservé de libérer la terre sacrée ?

Pour une suprême tentative, Thi-Teu avait choisi avec soin la pièce à représenter. Dôc-Liêt — elle ne lignore pas — dédaigne jongleries, horoscopes et mu-

COMEDIENS AMBULANTS l'21

siques, et aussi la mimique des danseuses ; et si parfois, entre deux pipes, il écoula de câlines mélodies halhuiices sur la chanterelle des guitares, il ne se passionne vraiment qu'à retrouver sous le masque du comciKen et dans ses livres les preux ancêtres, lorsque, CM costumes de guerre et de fêtes, il les voit évoluer aux pages du Légendaire ou sur la scène. Alors, par la fitàce souveraine de l'illusion, il revit les jours resplendissants des siècles abolis. El pour son ame acclinialée .'lu sortilège du rêve, dédaigneuse du temps, et de l'esprice, et des périssables phénonièp.es qu'ils encadrent, les morts évoqués s'afTirment plus réels que celte tourbe bruyante des spectateurs.

Plus réels certes et vivants, puisaue ces illettrés passerontsanslaisser de trace, et que Ijs anciens héro<, applaudis toujours, admirés, érigés en exemp o aux générations, ressuscitent d'âgé en âge et se perpéluenî dans le geste de l'acteur, dans le verbe de poêle.

,... La vierge s'était attribué le rôle principal (1).. celui d'une princesse dont l'amour suggère au lettré Lé-May la force de chasser les intrus chinois. A celte heure, sure de son génie et de ses charmes, une fois encore l'espoir du triomphe la ressaisit tout entière.

Dôc-Licl cessa de lire quand elle apparut, vêtue de deuil, sous les longs voiles blancs de l'impératrice proscrite, pour implorer Lô-xMay, l'adolescent unique, pro' clamé docteur en les concours triennaux de la capU ta le y à l'dr/e où ses condisciples jouaient eficore au

(1) D'ordinaire, les rAîes de femme son! iouus pur dejounes garçons ; mais dans les trompes nml>!il;i»i!os ixiunfs a tout faire^ chacuui de son ini«*ux, sp rtMid uL;io.

122 ptJMEnRs d'opius

cerf-volant. Des masques enluminés et barbus cachaient le visage des baladins ; seule, la Thi-Teu laissait à découvert ses traits radieux, son pur visage resplendissant sur les robes de deuil, ennobli par le charme des fards savants, et révélateur d'une âme aussi fardée, savante, exquise. La princesse exilée ne regardait que Dôc-Liêt, tandis que, déclamant les fîères tirades, elle commentait leur éloquence par les gestes étudiés de ses beaux bras, par l'harmonie des poses et des lignes. Veuve de l'empereur assassiné, ambitieuse du trône à relever, de la patrie à libérer, plus que de vengeance, elle se donnerait en récompense, et donnerait avec sa beauté l'Empire, au libérateur, le soir de la victoire» Vien, sous un masque déjeune homme, de sa voix profonde et lente jurait obéissance et s'engageait à combattre les étrangers. Et tout à coup, la face empourprée — indubitable signe de inspiration divine — la princesse révélait au vaillant le secret des dynasties, le lieu précis où bâille la gueule du Dragon terrestre, la caverne où — pour s'assurer le mandat du ciel — les souverains enfouissent les os de leurs ancêtres ; — et, par un couplet héroïque, âprement scandé, elle lançait l'étudiant aux batailles.

La foule attentive haletait dans l'ombre, — âmes très neuves, êtres ingénus qu'envoûte, pour les ployer à tous les caprices du poète, le son de cette voix pareille à la vibration d*une cloche d'or. Cette voix, experte è jouer sur les nerfs tendus des auditeurs la symphonie multiple des passions ! Pour séduire, elle semblait se glisser vers le cœur troublé du héros, en serpentines inflexions aux courbes harmonieuses ; pour annoncer le combat, elle retentissait en terribles accents, comme

QOnblBft AMBULANTl 123

répée sur Facler des cuirasses ; et tour à tour c'était le tam-tam de guerre et la viole d'amour, pour enflammer les subtils lettrés d'une ardeur belliqueuse ou révéler aux grossiers soldats le rêve des plus mystérieuses voluptés. Evocatrice des siècles abolis, elle douait de réalité les Actions du drame ; soldats ou lettrés, ces hommes assemblés autour de la merveilleuse artiste participaient en corps comme en esprit aux exploits, par eux revécus, de la grande époafae. Par la seule présence de cette authentique impératrice, en la chair des vils comédiens s'avéraient indubitablement Lô-May et ses compagnons, et, réincarnés, les patriotes d'antan. Et, plus encore que son peuple de subalternes, Dôc-Liét jouissait, délicieusement ému, de cette résurrection, de ce beau rêve. Une délicate teinte de rose colorait son visage charmant. La Thi-Teu surprit d'un regard Témotion ainsi révélée ; et, rayonnante d'espoir, elle se rassit parmi les spectateurs, comme le jongleur entrait en scène.

Celui-ci Ggurait un paysan poltron, grotesque caleb du héros, qui se lamente sans trêve pour ses bufïles razziés, sa rizière dévastée et sa chaumine à l'abandon. Une des danseuses, suivante do l'impératrice, donne la réplique à ce fantoche ; inquiète d'un amant parti en guerre, aux couplets désolés du buffon elle oppose son amoureuse plainte, en strophes rigoureusement parallèles ; — un interminable dialogue.

Puis, sous un prétentieux accoutrement de mandarins militaires, les musiciens et les gamins, ceinturés de pourpre, mitres d'or, clament à voix stridente les exploits de l'étudiant : pirouettant sur un pied, avec des mines terribles et joyeuses, ils brandissent des

sabres, ils effilent de la main les crins de leur baibe immense. Après eux passent et repassent longtemps, pour la joie défaire admirer leurs uniformes verts et les pavillons muUicolores qu'ils agitent en hurlant, les soldats du triomphateur, comparses prêtés par Dôc-Liét, naïfs partisans, iiers de gesticuler et de rugir, et de se piéter en des poses rébarbatives. Et cela se prolonge penda.nt des lieures, sans fatiguer les curiosités puériles ; officiers et lettrés, guerriers et croquants, tous les spectateurs s'esclaiïent aux intermèdes de r>rce ; ils trépignent d'enthousiasme après les ti- Tà'Miê belliqueuses et les déOs, et rélléchissent dans le rr!:::.ir de leur visage les plus subtiles nuances, accentuées et gî'ossies, des sentiments mimés et parlés par l'art des comédiens. Liet, indifférent au hourvari, lit et fume ; il ne ferme son livre ou ne repose sa pipe qu'avix réapparitions de Timpériale Thi-Teu. — Et de quart d'heure en quart d'heure, autour du village, se répondent à travers la vibrante atmosphère, dans le bleu de lune, les appels lointains des' veilleurs.

... L'aube déjà blanchit l'orient où, fleurs nocturnes, les prunelles des étoiles se closent. La lune, très loin du zénith où, cette nuit, elle a triomphé, est descendue jusqu'à l'horizon, — errante déesse, toujours solitaire, près de disparaître maintenant, mélancolique symbole des destinées errantes et solitaires comme elle et qui passèrent aussi, dans leur gloire éphémère, au zénith. La brise fraîchissante fait onduler les bambous frêles, sous la coupole aérienne aux pâleurs de nacre ; et ce ciel, si pâle, léger et subtil, on dirait que, la pièce jouée, il va s'évanouir avec ses clignotantes étoiles, — irréel décor, tendu pour encadrer une

heure les ancôlres réveillés et les tragédies d'autrelois.

... i.a représentalîoii s'aclievaîi ; TIû-Teu réparai a\c.- !e vainqueur, pour leur jumelle apolbôose.

l.'j-.May, ôiîipercur par le sabre, rentre dans sa capitale en fôte; et, dédaigneuse des rites, 1» femme a quille les secrets appartements, pour courir à la renrontre du vaillant. L'épée miracu'euse qu'il reçut du ( : ' pour ^=n mission s'est clîa ;géo en un Dragon de .ja(!e (ji^i, remontant vers les étoiles, a béni le cou|>le victorieux. Alors ils proclament leur amour et les présages splendides du règne.

Si beaux, la fille et le devin, lui sous un masque de jeune homme et dressant sa taille svelte ; — elle, montrant sans voile son pur visage, dans ce matin léger où le bruissement des feuilles s'accorde en sourdine aux hymnes de joie pour unir à la félicité des hommes la complice harmonie de l'univers. Vlen se tut ; elle, ses éclatantes prunelles tournées vers Dôc-Liét, prédisait passionnément les voluptés et les gloires; et le génie, pareil aux langues de feu qui sacrèrent les disciples du Bouddha, illumina ses traits sublimes où la musique du verbe se transpose en sentiments exprimés. Les comédiens — jongleur, musiciens, gamins et danseuses — se prosternèrent pour la quadruple salutation devant le couple rayonnant, tandis que des partisans, figurants improvisés, érigeant à bout de bras leurs sabi es nus, hurlaitînt les vœux et les enthousiasmes du peuple aiïranchi. Pour l'àme mystérieuse du maître, qui seule .vat'«i7,pour l'àme éprise de symboles, rien do plus mélancolicjue, délicieusement, sous le ciel do pûle nacro, que ces merveilles, — soies

vertes et pourprées, ors vibrant au col délicat des femmes, et l'éclair des larges lames envolées sur ces êtres transitoires, beaux de leur vanité même, doués du charme unique des choses qui vont s'abolir. Tls demeuraient prosternés, les pauvres errants, frémissants encore, encore haletants des clameurs qu'ils avaient lancées en hymne de gloire vers l'aube grise et rose, orgueilleux pour l'admiration, enlin consentante, du miraculeux adolescent déjà légendaire.

Liéi, ayaisl baillé, — oh ! très courtoisement, la main sur la bouche — étendit le bras, avec une élégante nonchalance : et le couple héroïque resta, comme pétrifié dans sa pose, tandis qu'un silence d'effroi, éteignant de proche en proche la rumeur admirative, s'élargissait sur la foule spectatrice.

Derrière les baladins, neuf des bénévoles comparses s'étaient dressés : et, d'un revers de sabre, chacun avait tranché une tête. Un beau travail en vérité, méritoire chef-d'a^uvre d'artistes experts à manier le coupe-coupe! — Elles roulaient parmi les gazons, la tête hébétée du jongleur, les fines têtes des femmes et des gamins ; et le sang, jailli en écumeuses cascades, épandait ses vagues vermeilles sur les soies vertes et de pourpre, sur les satins moirés et les palpitantes chairs.

Liêt, le très doux lettré pervers, avidement admirait la glorieuse apothéose, transfiguré, le blanc de ses prunelles injecté de rouge. Épris de la beauté de son crime — si toutefois un tel mot : le crime, put jamais signifier les œuvres par qui se manifeste une ame si haute, — on l'eût dit, à ce moment, possédé des malfaisants Génies qui hantent les mornes fumées de

COMÉDIENS AMBULANTS i27

Topium. Mais les deux héros restaient impassibles, plus Torts que lui, dignes de Lô-May et de l'impéralrice qu'ils (igurcrent ; — le devin, sans gestes inutiles, en vrai sage, attendait, soumis à la destinée contre (jui nuleflbrt des hommes ne prévaudra ; la jeune lille, indifiérente en apparence, assurée peut-être que le tyran n'osera pas la sacrilicr comme les vils baladins, arracha de ses doigts négligents une brindille lleurie, pour la porter à ses lèvres.

Jamais, avant cette heure, Dôc-Lict ne contempla tableau vivant si savamment composé, figure de ballet si harmonieuse ; le bras tournoyant des bourreaux, tout à coup immobilisé, les robes splendides, le sang jailli des carotides, et le couple victorieux debout dans l'aurore. El quand sa belle ame eut à souhait savouré ce délice d'admirer les héros, si nobles et si doux, qu'entoure le Ilot vermeil avivant les couleurs claires, élargi parmi les soieries, et slillantsur l'or des colliers, Dôc-Liôt alors leva un doigt. Un soldat appesantit sa paume émergi(|ue sur l'épaule du frêle Vien. Les yeux du sage exprimèrent une terreur insensée, mais qui n'était pas l'angoisse du condamné sous le sabre levé, ou devant les imminentes tortures de la « mort lente ». Non ; lui, trancjuille juscju'à cet instant, heureux de périr avec l'adorée, par un commun supplice, il Irisgonna do peur, épouvanté à l'idée de tomber seul, et qu'épargnée Elle survécut pour s'unir à l'adversaire, comme ici-bas dans l'éternité : c'élail le ciel désert et vide, après la terre sans amour. Dôc-Liét, comme irrésolu, regardait le devin sans parler ; une minute de rare plaisir, aigu jusqu'au spasme, cet instant où, sous l'impassibilité du corps, il devina 'a peur folle, il en-

l28 HUMEURS D*0PIUM

tendit battre le cœur 6percîu : — une pure jouissance psychique, après la vokiplé physique dont s'étaient extasiées ses prunelles. La seule présence de Timpériale aimée et du douloureux adorant auréolait de lumineuse poésie le crime vulgaire : spiritualisant la joie du ma>'ire blasé, elle réalisait l'incident éphémère en permanent symbole. — Et peut-ctre, couMne les joufssances spirituelles prédisposent à la divine Bonté la volonté amollie, Dôc-Liêt épargnait-'] le couple héroïque; mais, en ce même instant, comme Thi-Feu devi?in l'hésitation, il vit un sourire s'épanouir sur les belles lèvres Tardées de l'amante : i! comp''it qu'elle s'obstinaii à l'espoir de vaincre. Et comp-ices de l'orgueil, les mornes Génies de ropiu/ii cliuchotèrent au doux lettré que, par de basses pitiés, serait détruite l'harmonie de son œuvre — quil ne connaîtrait pas la merveiHe unique, le spectacle enhn digne de lui, conçu dans la chère atmosphère des rêves ; qu'un jour la noble amie, transformée en vieille infâme, imposerait d'abominables démentis au souvenir qui la garde triomphante et jeune. Ah ! que plutôt, vraiment favorisée des dieux, jeune et triomphante, avant le temps de sa honte elle meure ; et que, dans une mémoire fidèle, elle persiste, plus fraîche qu'au matin de sa jeunesse, immortalisée parles baumes puissants de l'amour! — Un geste encore, et le sort fut jeté; la femme, écrasée par une patte brutale, tomba sur les gcnou.^ auprès du devin. Alors, sur le maigre visage de Vien resplendit enfin l'heureuse extase. Deux têtes roulèrent jusqu'aux pieds du jeune maître et le sang «les vaincus ruissela sur la soie jaune de leurs vêtements impéria ax.

C0MRDIE?ÏS AMbllLANtS 129

... Le globe empourpré du soleil, pareil à une lele tranchée, roulait à l'orient parmi les neiges croulantes et les floconneuses mousselines des nuées. Un instant, devant la foule muette qu'il ne voyait pas, Liét admira les pâles chairs mortes — et le sang en claires gouttelettes, rubis et grenats exaspérés, braisillant au soleil» crépitant sur les lourds satins, les joyaux et les soieries versicolores. Il s'enivrait, artiste passionné pour son œuvre unique au monde, du tableau miraculeux, où s'harmonisent en subtils accords et se répondent en contrastes savants, comme les pétales des plus rares orchidées, les formes souples, les sveltes lignes, les splendides couleurs que parfois il entrevit dans les fumées de l'opium, — et cette apothéose radieuse et triste, enfin réalisée, de la Mort et de la Beauté, sur qui plane, ceinte d'une gloire, la volonté triomphante du doux lettré. Puis, rassasié de son crime et des mélancoliques merveilles, il ordonna — d'un geste ennuyé — d'enlever cela. Kt lentement, en decâlinesinflexions, il se récita les strophes populaires : Ciel d'or, nuages d'argent. — Les arbres se courbent au vent, sur le versanf lointain. J'écoute l'appel éclatant des coqs ; à C occident, la lune pdlit, des corbeaux croassent, sur le versant lointain. Ma case,entourée de bambous, est pleine de livres. 0 Joie d*g reposer à l*ombret d'y méditer le verbe des sages !

Et, comme les rais du soleil glissaient jusqu'au lit de camp parmi les cristaux, les nacres et les ivoires, Liét se leva ; avec un bâillement étoulTé par un joli geste do la main, le frêle adolescent élégant et hautain entra dans la maison fraîche et reprit sa lecture:

Dex fleurst — disait le livre, — des fleurs / Epa-

IÎJO fumeurs d'opium

nouies à V aurore^ elles se flétrissent avant le soir ; ainsi la vie humai'ie. Pourquoi s'inquiéter de chose au monde ? Qu'est donc, sous le ciel, la montagne de Nam-Son? Et quest, sous le ciel, la terre entière ?...

Au dehors, la foule se dispersait en silence. Il ne resta, sous le soleil nacré, que le jardin désert où les « oiseaux dorés «, par couples, chantaient éperdûment l'amour et la joie de vivre, — et qu'un sombre paysage de montagne.

— Les eaux s'écoulent, les hommes passent et les dieux même. Seules, les profondes pensées et les phrases harmonieuses ont l'éternité.

Et il est dit, dans un antique évangile de Nubie: ... Or Salomé offrit en un plat d'or la tête du Pré' curseur au jeune rhéteur hellène qui dédaigne T amour. Mais lui ; « C'est votre tête, ô Salomé, que je vou^ drais, » — Ainsi^ par jeu, il parlait. — Et le lende^ main un esclave lui apporta la blonde tête de V amoureuse, — Or, le Sage plus ne se rappelait son vœu dhier ; il commanda de remporter la chose sanglante, et il continua de lire Platon,,,

LE BLOGKAUS INGENDIÛ

Je renfermai méB parfnms Inconnas et je restai deboot, immobile.

{Poésies chinoises. — Li-Sao) A regard des actions humaines, je D'ai pas voulu les juger ; je me suit contenté de comprendre.

(SPIROSi .)

DAws le journal du sîeur Fanîen, sergent au 10* tirailleurs tonkinois, un malheureux sous-ofTicier pourri de prétentions littéraires, je copiai quelques notes datées de Haï-Ninh — ce poste qu'un ruisseau, guéable à mer basse, sépare deTong-Hin, ville chinoise de Quang-Tong.

17 noTembre 1888

... Enfin passée, l'épouvantable nuit. Nous venons d'enterrer douze hommes, légionnaires ou tirailleurs, tués par ma faute. De la garnison du blockhaus incendié par trahison survivent deux indigènes, — et moi, le chef, dont l'insouciante inertie fut mortelle à mes soldats. Depuis ce matin j'ai beaucoup fumé ; et maintenant, grâce à l'opium, il me souvient du massacre à peine comme d'un cauchemar longtemps après le réveil. Les décapites ne se lèveront pas pour xa'accuser

132 tOMEURS DWltM

et il me plaît de repenser sans remords ni haine aux assassinés comme aux assassins. Le coupable, c'est la Cause, l'inaccessible Cause, et non pas moi, guère plus criminel que le sabre aux mains d'un furieux. En orgueilleux initié, je sais tout comprendre, tout excuser : et vous aussi, vous m'excuserez, — si vous êtes dignes de me comprendre.

Je quittai le fortin de Haï-Ninh, hier à cinq heures, à la tète d'un détachement — huit tirailleurs et six légionnaires. C'était notre tour de veiller, à quinze cents mètres de là, dans le blockhaus de bois en vigie sur le ruisseau que traversent souvent, pour piller les villages et nous harceler, des pirates encouragés, soudoyés peut-être, par les mandarins du Quang-Tong. Quand nos escouades leur donnent la chasse, ils repassent tranquillement le gué, et nous n'osons les suivre en territoire chinois : affaire de diplomatie. Eux, la diplomatie ne les empêcha pas, le mois dernier, d'empaler vif mon vieux copain, le caporal Tabard, sur la rive tonkinoise ; — mais deux heures après, quand je rapportai les oreilles de l'empaleur en chef, que j'étais allé quérir en Chine, le commandant d'armes, en récompense, m'alloua quinze jours de prison, portés à trente par le colonel : et bien heureux de couper au conseil de guerre, encore! — Aussi, que les diplomates entre eux s'arrangent ! Moi, je fume de l'opium de contrebande, bon et pas cher, et je serre la main loyale du Chinois qui m'approvisionne.

Après la soupe et le rata, nous descendîmes, par un sentier à pic, le mamelon du fortin, — un mamelon conique, hérissé de brousse et d'arbustes sauvages, comme un panache au milieu de la plaine alluvienne.

Ll BLOCKHAUS LNCENDlé 133

Et la pensée m'égayait des pipes que je fumerais à la veillée, tandis que sous le rouge et vert crépuscule glacé je regardais au nord la campagne plate s'arrondir jusqu'à la mer oii s'érigent, pour leur faction éternelle, les sombres promontoires de Paklung. A nos pieds s'étendaient la résidence — pagode fortifiée — et les baraquements de la garde civile, — des cases de chaume et de torchis : dans la cour quadrangulaire, à double enceinte de bambous, des congaïs cuisaient le riz du soir pour les miliciens, et, par l'air léger, vibrait clair leur rire insouciant de femmes à soldats.

Nous traversons IIoa-Lac, le village annamite, jusqu'à la placette du marché où naguère des pirates décapitèrent le commissaire français Haïtce et ses gens, pris dans leur fuite, liés à des poteaux et martyrisés longuement. Par la porte en pierres qu'ombrage un énorme banyan, nous entrons dans Monkay, aujourd'hui désert, en ruines. Sur les larges dalles des rues dépeuplées, sonne le pas lourd des légionnaires, éveillant d'étranges échos dans les maisons à l'abandon. Je pense aux générations qui vécurent heureuses en ces lieux, et surtout à mes aînés, les fumeurs doux et lents, les bienveillants thériakis chinois que la fusillade ou la baïonnette firent passer de leur extase passagère au définitif sommeil, cette froide soirée d'hiver où nos soldats vinrent occuper la ville.

Le blockhaus, au sommet d'une colline inculte — brousse sombre et hautes herbes — surplombe le gué. Sur l'autre rive, les maisons de Tong-llin, en avant du fort chinois, dévalent en désordre jusqu'à l'eau, icomme une bousculade de béliers à l'abreuvoir. long- Hin a recueilli la population fugitive de Monkay, et nos

134 FUMEURS D*OPIUk

déserteurs, et des contrebandiers, et des pirates, tous les interlopes de la frontière : — ville de jeu et de débauche, où les bandits de la région, après les profitables aventures, accourent se saouler de choum-choum^ d'amour à bas prix et d'opium. Les teintes claires du brillant et léger crépuscule s'enfument comme un vieux tableau d'église : à l'occident, une ligne de pourpre sombre souligne le bleu sombre du ciel, et la grenouillebœuf mugit au bord des marécages. A cette heure, triste à mourir, mon cœur se serre de je ne sais quelle prescienle angoisse, tandis que la ville s'allume làbas, pour sa nuit de mornes luxures chinoises, et que dans le fort de Tong-Hin les trompes de cuivre beuglent, sur trois notes longtemps tenues, une mélancolique retraite.

Voici, par bouheur, l'ami Tich, qui m'apporte de l'opium de contrebande ; la veillée sera gaie, en compagnie de cet aimable garçon. Un type assez inquiétant, tout de même : bandit débauché, vrai sacre ; mais les mandarins, qui ne l'aiment guère, le tiennent pour fin lettré. Ce Tonkinois de vingt-deux ans ne nous garde pas rancune de la mort du lanh^hinh son père, tué d'une balle française à la seconde prise de Hanoï. Il vendit sa sœur à un douanier européen, amateur fou de cette statuette ivoirine, faite au moule, exquise comme un fin bibelot du Nippon. Une ou deux fois par semestre, le Dôc-Tich — général Tich (disent les respectueux indigènes) vient se ravitailler auprès du beau-frère, le fait rire, lui fume son opiu-m, lui boit ses économies, en des noces terribles où roulent sous la natte les pires garnements de la région ; puis, nostalgique de la brousse et des aveatureg, il disparait et va

LE BLOCKHiUS irfCBNDlî 435

pirater — oh ! affîrme-t-il, en terre chinoise seulement — à la tête de quelques gredins qui le craignent comme le feu et la corde, jusqu'au jour où, traqué par les paysans en6n lassés de servir d'enclume à ce joyeux porte-marteau, il rentre à la douane, pleure, supplie, implore pardon, asile et tabac, et reste tranquille pour quelques semaines. Après fumer, il se déboutonne et me raconte, dans la familiarité du commun lit de camp, d'effroyables histoires, — pages de sa vie hasardeuse, presque épiques rhapsodies à la gloire de héros sans scrupules. Il méprise fort son gabelou, qu'il devine ignorant et brutal — sans rien connaître pourtant de nos sciences, par affîneraent d'intellectuel et simple instinct de lettré. A certains moments, il me semble que seul j'ai conquis sa confiance et son affection ; — et parfois, fumant ensemble, je crois voir flotter dans le bleu nuage de la pipe un souriant Génie tramé de vapeur éphémère, quelque dieu de l'opium, qui nous suggère une réciproque bienveillance et fait fraterniser nos âmes.

Nous restons un instant à l'entrée du blockhaus, à regarder les beaux Chinois jaunes qui se baignent au fleuvtj, liant et criaillant, et font rejaillir l'eau, vite évaporée sur leur peau huileuse à la bise d'hiver. Ils sont là une dizaine qui, par quotidien passe-temps, nous injurient gaiement en leur dialecte cantonais, avec des gestes obscènes et le simulacre de nous scier le cou. La nuit tombe en quelques minutes, une nuit sans lune du Tonkin, plus impénétrable qu'aucune de nos nuits de France, sous les yeux clairs des étoiles à myriades. Là-bas, en Chine, les lanternes de colle transparente, historiées de dragons verts et jaunes, oscillent aux

portes des maisons de jeu et d'amour. De joyeuses clameurs passent le fleuve ; des odeurs d'absinlhe, d'opium et de chinois traînent dans le vent, avec l'odeur de l'eau et des feuilles.

Uh légionnaire posté en faction, mes soldats roulés dans leurs couvertures, je m'installe sur le lit de camp en face de Dôc-Tich, qui va préparer mes pipes. Ce soir, par exception, je le trouve préoccupé, défiant, inquiet, et je ne tire de lui que quelques paroles. Dieu sait pourtant s'il se confessa à la dernière veillée ; et je ne pense pas qu'il lui soit désormais permis de faire la mijaurée avec moi. M'a-t-il point avoué comment il embrocha, d'une broche rougie au feu, le chef pirate Lanh-bi, pour quelque histoire de femmes ? Mais qui donc se vanta d'avoir essorillé je ne sais quel beau saltimbanque, surpris en conversation secrète avec une gamine que Dôc-Tich élevait, l'ayant achetée toute jeunette, pour ses nuits futures ? Et qui me lit tant rire, à propos de danseuses et de chanteurs — toute une troupe ambulante — enlevés sur la grand route, hébergés, gavés de riz, d'alcool et d'une hospitalité quasi royale, — puis, après une semaine de noces, de festins et d'amourettes, décapités par certain chef bon diable au fond, qui les aimait fort, mais qui, sa tête mise è prix, gardait le secret de son gîte et redoutait les i)avards ? Hein, mon vieux Tich, c'est-il en les Morales de Koung-Fou-Tsé que nous lûmes cela, ou si nous l'avons recueilli de votre bouche d'or, l'autre soir ?

Justement, sous l'influence de l'opium, ce soir très savoureux et parfumé, je me sens un exceptionnel besoin d«i^ causeries expansives, au rebours de mon taciturne compagnon. Lui, malgré tous mes efforts, s'obs-

LE BLOCKHAUS l?(CENDlÉ 137

tine en son silence préoccupé, se soulevant parfois sur le coude pour guetter le factionnaire dont s'encadrent le képi et la baïonnette dans la lucarne du blockhaus. Je me lasse de l'interroger, et nous fumons en silence.

... J'ai fumé plus de vingt pipes : maintenant je reste étendu, immobile, sans parler ; pour un mot, pour un geste, il me faudrait à cette heure une incroyable tension des muscles, un surhumain effort de volonté. Je ne dors pas cependant ; mais ma pensée, longtemps vigilante, s'assoupit ; ou plutôt on dirait qu'elle s'évapore en fumée, laissant mon crâne vide, léger, intérieurement illuminé d'incertaines visions heureuses. Tich se lève et sort, — pourquoi? — emportant le fanal du poste, après — il me semble — quelques vagues mots d'ext plication que je n'écoute môme pas. H bavarde un moment, là-bas, dehors, avec le factionnaire, puis s'éloigne dans la brousse ; mon ouïe affinée par l'opium discerne son pas rapide et le froissement des herbes. Une demiheure se passe ; tous mes hommes dorment ; mille bruits épars dans la nuit approfondissent le vaste silence environnant, — la respiration des troupiers, les poux de bois vrillant dans la charpente, les vibrantes ailes d'un coléoptère autour de la lampe, les cuics efïarés des rats poursuivis par les couleuvres, dans le chaume du toit.

.... Sans presque détourner la tête, d'un regard coulé de côté, je venais de regarder l'heure à la montre posée auprès de moi sur la natte : il était environ minuit. Je refermai les yeux, pour suivre à mon aise, sans mouvement et sans volonté, les capricieuses arabesques d'idées et d'images que l'opium enroule et déroule dans l'atmosphère du rêve : images pures et belles, dignes

loB FUMEURS d'opium

de somptueusement vêtir les idées nobles ou subtiles; — légères, ainsi que les fées dans le vieux conte des Trois Citrons, elles s'approchent et s'éloignent, toujours insaisissables comme la fumée bleue, et le réveil les recule bien loin, bien loin, dans l'intini. Mais si, par un prodigieux effort, nous les emprisonnons dans une case de notre cerveau, avec la foi de les sertir un jour en quelque page qu'elles illumineront, — à l'heure d'évaluer notre butin nous ne retrouvons qu'une idée misérable, une métaphore banale ou baroque, — et c'était l'opium illusionniste qui leur prêtait la souveraine magie de ses charmes.

... Tout à coup dans la nuit muette jaillit un cri déchirant, angoisse terrifiée et horrible douleur à la fois, comme l'agonie d'un mâle surpris on pleine vigueur. Et cela recommence, persiste et se prolonge, telle la plainte aiguë d'un porc qu'on égorge. Mais avant qu'un brusque sursaut m^'ait jeté à bas du lit, des hurlements sauvages ont couvert, noyé, englouti cette clameur de moribond : la porte fracassée vole en éclats ; dans le rectangle du chambranle, sous la lune énorme et pleine, nouveaulevée, je vois mon factionnaï'^-^ s'abattre sous une poussée furieuse, et l'éclair dc^ baïonnettes cribler sa poitrine. Et d'affreuses faces iiinoises, vociférantes, apparaissent, plates et jaunes ')mme le masque ricaneur de la lune qui semble a*- elles bondir à l'assaut. D'un revers de main, en criii' 4ux armes, je renverse la lampe à opium ; l'ombre - /.^aine s'épand dans le poste, jusqu'au cadre luminh • où grouille un combat; car nos hommes, vite sur pi* surgissant du sol tout velus, se défendent en déses| -rés à coups de crosse et de sabre. Les assaillants hésitent une seconde. Et tout

LE BL0OKÂU8 HVOENDlé 439

cela, vu à travers une violente migraine, m'apparaissait il réel comme un cauchemar. Tour à tour refoulés et re- F)Oussant l'ennemi, nous résistons en enragés, trépignant des corps mous, hurlant, mordant, piquant de la baïonnette ; et jaillissent des cervelles, et une odeur de sang fume en holocauste vers la lune maintenant lointaine, reculant toujours plus haut au fond du pacilique empyrée sa face moqueuse de complice. Puis — comment cela s'est- il fait ? — je me retrouve accroupi dans la brousse, seul parmi la nuit silencieuse. Tout à l'heure, en pleine lutte pour la vie, la baïonnette au bout du fusil, j'étais brave, combattant à côté de mes soldats, prêt à mourir pour le salut de tous et le bon exemple. A présent, tombée l'excitation du combat, dissipée la magnétique influence de l'effort commun coude à coude, sans une arme dans la main, je ne suis plus un chef responsable, un militaire, mais un pauvre homme qu'on traque et qui n'ose remuer, mourant de peur, pareil au cerf pourchassé par des chiens féroces. J'ai roulé en bas du mamelon, jusqu'au bord de l'eau, dissimulé dans l'ombre des maisons de Tong-Hin qui, en amphithéâtre sur l'autre rive, me cachent la lune encore loin du zémtL

Voici que sur les herbes ondulent de larges clartés rouges; — là-haut, les Chinois sortent du blockhaus, ayant sans doute exterminé mes camarades; ils agitent des torches de paille tordue, noirs tels que des diables dans la calme clarté lunaire. Sur la pente, à grands gestes réguliers, ils rament dans la brousse pour découvrir les survivants d'entre nous : et je vois un légionnaire serré de trop près se lever, lutter et tomber, au milieu des rires cruels, en hurlant à l'appel d'un

secours qui ne vient pas. Puis une immense flamme jaillit, tremble, s'élargit, pousse jusqu'au ciel une fumée criblée d'étincelles ; des bambous crépitent et détonent au feu comme une enragée fusillade ; — et subitement s'écroule en braise ardente le blockhaus incendié...

Silence de mort : on n'entend plus que les Chinois affairés à leur recherche, avec imprécations et ricane* ments. J'ose à peine respirer. Parmi eux, à quelques mètres de mon pauvre corps trempé de sueur et mou comme une loque, mon ami Tich : c'est bien lui ; je l'entends sacrer en annamite, injurier les Célestes —

— tout de même, ii ne craint rien ni personne, le scélérat I — jurer que le sergent n'est pas mort, qu'il faut atout prix le retrouver, sinon ledit sergent — c'est moi

— le trouvera, lui Dôc-Tich, et lui coupera la tête : voilà ce que lui vaudront les Chinois^ une belle récompense, en vérité, pour le poste livré. — Ce bandit, c'est lui qui nous trahit. Si j'en réchappe, son compte est bon 1 Mais voilà, je n'en réchapperai pas. Ma tête ira sommer celte pyramide sanglante, les crânes amoncelés de mes compagnons, que j'ai vue, en un remous des flammes, quand un Chinois, comme au jeu de boules, y jetait la tête du dernier Européen surpris dans la brousse.

Cependant la meute acharné© à mes trousses se détourne à l'appel d'un homme qui la hèle, de l'autre versant du mamelon, pour indiquer un ravin non fouillé, un sentier par oii j'ai pu fuir. Tich, joyeux, entraîne la bande, criant qu'il me tient déjà, car le sentier ne mène qu'au bord de l'eau, en face du lort chinois. Tous s'éloignent, par grand bonheur, car à ce moment la lune, émergeant des toits de Tong-Hin, m'enveloppe

LG ÈLOCKACë INCENDIÉ i 41

de clarté : une minute encore, j*étais découvert. Je me traîne un peu plus loin et me blottis au fond d'un fossé. Du calme et du silence enfin, et la lune sur le fleuve. Mes ennemis disparaissent dans les hautes herbes. De Tong-IIin m'arrivent, vibrant sur l'eau, des musiques de guitares cantonaises, et de gaies chansons hurlées à grands râclements de gosiers chinois. Là-bas, c'est nuit de fête, et la fête se prolongera jusqu'à l'aube ; dans les casernes comme chez les mandarins c'est royale débauche, en toute sécurité protégée par les conventions diplomatiques, et l'on y rit des Européens et des diplomates, et l'on y boit à la santé des bandits, soudoyés pour nous massacrer. De mon aléatoire asile, en proie auxangoisses, j'entends les chants et les rires ; de pacifiques lettrés récitent les vers de Li-Tai-Pé, tandis qu'un rayon de lune joue au flanc de la tasse en porcelaine pleine de vin ; — à cinquante pas de moi, tranquillité, joie et triomphe ; les lanternes multicolores vacillent dans le vent aux portes des maisons, — et les lentes vibrations des guitares cantonaises traînent sur l'eau.

Mais une horreur sans nom glace mon sang, un frisson secoue de la tête aux pieds mon corps anémié, tout dégouttant de sueur froide. Au milieu du fleuve, qu'ont vu mes yeux fixes ouverts? Ah ! les afiVes de la mort et la terreur des Chinois sont oubliées; — mon Dieu, fuir, offrir ma tête au coupe-coupe des ennemis, et ne plus voir cela, cela, peut-être inoffensif, que l'hébétement de l'ivresse et mon intelligence, aussi débilitée que ma volonté, emplissent pour mon imnf»inalion de toutes les horreurs de l'enfer. Kst-il né des hallucinations de l'opium, l'effrayant spectacle? est-il réel? — Oui,

réel; les fantômes surgis dans les cauchemars du fumeur n'eurent jamais cette netteté, cette immuable précision des contours ; ils grandissent et se déforment, confus et changeants, et leur épouvante vient de ce vague même et du brouillard qui les voile à demi. Immobile et pâle, une tête émerge dans Teau lumineuse, juste au milieu de l'arroyo tout éclaboussé de lune. Je distingue ses traits, du front au col ; je la vois, muette, les yeux élargis comme par une terreur égale à la mienne, les cheveux épars sur les joues. De quel abîme infernal s'éleva-t-elle silencieusement, pour cette fête du massacre et deTincendie ? Quelle victime sans sépulture d'antiques assissinats, en cette terre classique du brigandage, vient s'éjouir de notre mort, vengeresse peut-être de la sienne ? Qui réveilla ces yeux ternes de décapité et, immobile et pâle, posa cette tête de mort sur le mélancolique miroir de l'eau? — Après le brusque sursaut, le combat, la fuite, et les angoisses dans la brousse à dix pas des assassins, — après les multiples émotions des dernières heures, dans le froid battement de la bise glaçant mon front et collant le bourgeron à ma chair, — l'ivresse de l'opium monte, monte, toujours plus haute etdébordante.lmpuissantà retenir en moi la nette-pensée et la saine logique, qui seules m'enorgueillirent jusqu'à ce jour, je sens à leur place, dans les ^ases du cerveau, un chaos d'images visionnaires virer et tourbillonner sur mon crâne. Le fixe regard du décapité m'hypnotise, comme un médecin de fous fait d'une hystérique ; — pour la première fois de ma vie il me semble que l'hallucination est là, prête à m'emporter hors du monde réel, par la suggestion de cet œil terne, pour me jeter, victime résignée, au sabbat où dansent

LC fiLOCKAUS INCENDIÉ i43

autour (lus pauvres hantés les lémures du cauchemar.

Et de lentes heures s'écoulent, et la tête reste toujours là...

Mais deux brèves lueurs éblouissantes, blanches dans le noir opaque, flambent et s'éteignent, là-bas, au fortin français : deux obus, rayant l'air d'un vol aussi rapide que la détonation, s'abattent sur l'emplacement du blokhaus incendié, et subitement éclatent en splendides cycas de feu. Deux autres, puis deux encore. Ensuite un vaste silence, tandis que l'horizon oriental commence à pâlir. Et tout à coup, une galopade effrénée, comme un lourd piétinement de bœufs pourchassés du tigre, le sol ébranlé ; — et de toutes parts dégringole vers le fleuve la bande effarée des Chinois, — parmi eux mon ami Tich courant plus vite que les autres. Ils passent sans me deviner, dans le tourbillon de leur fuite haletante. Tout cela tombe au gué : la grouillante bousculade, dans le clapotis de l'eau qui rejaillit, traverse le fleuve à toucher la tôte silencieuse ; — tous se hissent sur l'autre rive, pour reprendre leur course furieuse à travers la ville chinoise.

Des voix s'approchent, de bonnes et franches sonorités de voix françaises et annamites. On vient à mon aide. Enfin j'ose m'élirer de tout mon long, me dresser dans la brousse où j'étais accroupi depuis tant d'heures, la crampe aux jambes, les dents claquant et la sueur froide au front. Sur le mamelon, dans la clarté pâlissante de la lune, apparaît le bourgeron gris des légionnaires et la noire silhouette des tirailleurs Le lieutenant X... vient à moi ; et, secoué par la fièvre, je ne puis que trembler, flageoler sur mes jambes et dire merci.

iA\ FtJMEUftS d'oPIUH

Par hasard, je regarde par le fleuve : la tcte épouvantable n'a pas disparu. Enfin elle remue : — dans l'eau clapotante, elle se rapproche de la rive. Des épaules, un torse, un corps entier. Et, stupélié, je reconnais en mon effrayant fantôme un de nos tirailleurs qui, comme moi, a pu se sauver et a passé plusieurs heures, immobile dans l'eau jusqu'au cou.

Nous ramassons douze têtes d'Européens et de tirailleurs, et je n'ose les regarder. L'officier qui commande le détachement de secours m'accable de questions. Dieu, que ces longues explications me fatiguent! Ne me laissera-t-on pas seul, libre enfin de fumer et de rassembler mes idées ? Nous rentrons à Flaï-Ninh sous le clair matin rose qui se lève ; et la froide bise chasse au loin le souvenir des récents cauchemars. Nous retraversons Monkay en ruines, la place triangulaire, commémorative d'anciens martyres, et le village annamite de IIoa-Lac : la population, réfugiée cette nuit à la résidence, rentre dans les cases ; des malins, moins faciles à effaroucher, ont piraté le riz, les ustensiles, les pauvres trésors du paysan, abandonnés à la garde de Bouddha et des ancêtres. On remonte au fortin : — à l'horizon, sur l'île de Tra-Co, des traînées de lumière, du rose au vert, diaprent le ciel de nuances fraîches et tendres comme les vêtements de fête d'un riche Chinois ; et bientôt va radier le dieu-soleil, tel qu'un roi d'Annam drapé de jaune impérial et constellé de topazes.

De mon détachement, seul avec doux tirailleurs j'échappe au massacre. Nul ne pense à m'accuser. Les survivants, par bonheur, dormaient au moment de l'attaque ; ils ne virent pas le Dôc-Tich sortir du poste ;

LE BLOCKÂDS INCENDIE 145

fls ne l'ont pas reconnu parmi les Chinois. Devant le commandant ils ne parlent pas de lui et de ces heures où nous fumions côte à côte. Ce sont, du reste, de bonnes gens qui m'aiment ei comprennent que leurs bavardages me compromettraient.

Mars i889.

Je relis ces pages et, à cinq mois d'intervalle, j*y ajouterai quelques lignes. J'ai retrouvé le joyeux Tich. n disparut après l'affaire, et j'appris par les dires des indigènes qu'il guerroyait pour son compte, en Chine. Je me gardai de révéler à quiconque sa trahison. Vers le {"janvier, il est rentré chez son beau-frère, cousu d'or et de bijoux, traînant à sa suite quatre Cantonaises — un vrai harem — enlevées le diable sait où et comment. Les mandarins chinois mirent à prix sa tête, et il juge prudent de fêter ici le nouvel an. 11 m*a raconté, avec un air de parfaite bonne foi, une longue histoire destinée à prouver qu'il fut surpris comme nous, lors de l'attaque, et ne dut la vie sauve qu'au plus miraculeux hasard. Je l'ai laissé dire et nous avons refuraô sur le même lit de camp. La semaine dernière seulement, après beaucoup de pipes, je lui ai narré par le menu tout ce que je vis et j'entendis, la nuit du \ 0 novembre, caché dans la brousse à quelques mètres delui. n a souri et, très expansif ce soir-là, m'a même avoué cent piasW*es reçues pour avertir l'ennemi de l'heure précise où nous dormirions tous dans le blockhaus; ma tête lui eût valu un supplément de cinquante piastres. Parbleu, je le savais bien, qu'il n'est

iO

146 piniivM d'opium

point méchant; mais le pauvre ami souffre parfois de a faulte d'argent », comme Panurge. J'ai soufflé la fumée que je venais d'aspirer, posé ma pipe, et nous avons placidement apprécié, non pas — grand Dieu I — les causes et la valeur morale de son action, mais les incidents et hasards qui égarèrent ses recherches, quand il fouillait la brousse pour me trouver. Une poignée de main, et nous nous sommes quittés bons camarades. Presque tous les soirs il revient occuper sur mon lit de camp sa place accoutumée de vieux frère. Il devine que je lui pardonne, et moi je comprends si bien qu'il ne me hait point I Pour quelle raison me haïrait-il? Vous dites qu'il me trahira à la première occasion? C'est, parbleu, probable : et encore, qui peut savoir? Mon Dieu, les hommes sont si complexes, leurs mobiles si divers et leurs opinions si variables I

Et puis, après tout, comme vous et moi, il obéit à la Cause ; minuscule rouage inconscient de l'universelle machine, il se meut par l'effet de la formidable impulsion lancée au commencement des temps. Pauvres automates que nous congratulons et nous entre-haïssons pour des actions inévitables, justifiées et nécessitées par leur cause! Du reste, responsable ou non, peu m'importe, je ne ressens pas la moindre haine pour mon joyeux Annamite. Et, si vous saviez, je suis tellement las de vous, des autres et de moi-même!... Encore une pipe, mon vieux pirate?

Page 1