LES CÉMES DU MONT TAN-VIEN
les chères fumeries vespérales... — Une soif ardente torturait le misérable.
Mais ses prunelles hagardes, tournées par hasard vers le poste, s'emplirent d'une flamme ; le moribond sentit, très vaguement, que les pirates avaient, du poste, fait un feu de joie. Et cela ne l'inquiéta pas. De plus en plus confus, ses rêves. Il y passait, sans ordre, com.me sur la toile éclairée par la lanterne magique, d'indécises images de petits faits : dix coups de rotin infligés à tort, — une grifl'e de tigre, oflbrle à Thi-Nam par le sous-préfet de Tông-My, — une proposition d'avancement, retardée pour six mois encore, — une nuit sans opium, dans la foret... De plus en plus lointains, les faits ; toujours plus rapides, les images. Et parfois, dans cette succession d'images confuses et de détails indistincts, quelques-uns, cependant, apparaissaient minuscules, précis, nettement délinéés, tels que des miniatures, ou des paysages réfléchis sur le miroir de la chambre claire-
La flamme se haussait et s'élargissait au loin, étendant jusqu'au zénith son rideau qui tremble, couvrant un vaste pan de l'horizon et du ciel bleu..
Mais une terrible détonation retentit, après un long fusement de mine, tandis qu'une colonne de flamme rougesombre monte verticalement, ébranlantlerideaude flamme pâle... Des clameurs aiguës dans le lointain. — Et, comme il n'avait plus la force de penser et de souffrir, cependant une joie, en éclair, passa sous le crdne du misérable. Il comprit peut-être ; un tonneau de poudre avait fait explosion, enlevé jadis aux rebelles, et dont, parmi les bourreaux, les uns n'avaieni pas soupçonné, les autres avaient oublié la présence.
Une lourde fumée blanche planait sur le poste incendié ; une brise fraîche la poussait, déchiquetée, accrochée par lambeaux aux ramures, vers la rivière... Les cris des mutilés montaient dans le silence. Là-bas, sur le rideau de flamme, de noires silhouettes couraient, fuyant vers la campagne. Et Ferrier mourait doucement, dans l'odeur refroidie de la poudre, dans celte apothéose rose et claire d'un feu de Bengale.
Mais, comme il s'en allait, une dernière fois il aperçut l'immuable Tân-Vien, et, sur les pics sacrés, il vit se dresser, tramés de fumée, les Génies hostiles,'et rire de l'étranger, et se le montrer du doigt. — Une bourdonnante rumeur, roulante comme une marée, emplissait son crâne. — Il les vit se former et mollement se dissoudre, s'approcher pour envahir l'ennemi, puis s'éloigner et se fondre, plus vagues toujours, comme ses rêves, dans l'atmosphère. Et il lui sembla, tandis que la mort abaissait ses paupières, qu'ils s'avançaient, injurieux, planant dans le ciel clair, portés par la fumée, tramés de fumée eux-mêmes, pour saisir son âme et Tenlever. Et il sentit, le mourant halluciné, que leur vengeance commençait à peine ; que, maintenant, son corps ayant servi de jouet aux hommes, son ombre serait la proie des Génies mauvais et des sorciers ; et ce n'est pas la paix définitive qui vient.
11 avait exhalé son souffle dernier. Dans l'universel silence, la montagne érigeait là-haut sa virginale silhouette d'inviolée, sur l'aube de cristal ; et à l'inaccessible vierge, la fumée faisait une ceinture dénouée sans cesse et sans cesse mollement renouée ; le Tân-Vien dressait là-haut ses cimes candides, où jamais l'étranger ne posera le pied sans mourir, et que jamais l'on-