‹ Fumeurs d'opium; comédiens ambulantsChapitre 12 sur 17 · CARNET D'UN TROUPIER · texte numérisé non relu

CARNET D'UN TROUPIER

A LA FRONTIOE DE CHirCK

1 \noT, 6 novembre 1886.

Voict venir la lumineuse saTîOn des froids, le vrai printemps au Tonkin. Nou^ rentrons à Hanoï, las d'un séjour prolongé dans des postos où les vivres manquaient, où des alertes coupaient notre sommeil de chaque nuit.

Tous les soirs un vieux sergent indigène m'offre une hospitalité de quelques heures et la pipe familiale, dans sa case, au lointain quartier de Kua-Nam. J'évite la rue des Brodeurs, où les saluts obligatoires aux officiers trop fréquents me gêneraient fort, et je m'engage dans le chemin de campagne qui prolonge la rue des ïncrusteurs. Et le chemin me semble horriblement joli par ces clairs et froids crépuscules.

L'ombre est descendue sur Hanoï, sur le lac voilé de vapeurs légères ; devant moi le ciel arrondit sa coupole d'or rouge. Des bambous, à droite et à gauche, se

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reflètent vaguement dans l'eau dorniante des fossés ; leurs feuillages, là-haut, s'entre-croisent comme une grille aux maillons serrés, et laissent transparaître le couchant encore trempé de soleil. — Et je tombe bientôt, loin des maisons françaises, dans notre village, où j'arrive k nuit close.

Devant les écrasantes végétations de Ceylan, je compris que cela n'était point fait pour nous et que, dans rinde, je resterais toujours un étranger.

Ici, je m'acclimate vite ; la sensation de l'exotique s'est émoussée déjà, et j'ai trouvé parmi les Annamites, non des sujets de muséum ou des curiosités de jardin d'acclimatation, mais des hommes, dont j'ai fait souvent mes amis. A l'extrémité de la rue des Incrusteurs, je remarque chaque jour un groupe de pauvres paillotes ; un calme paysage qui m'émeut comme un hameau de France ; et cette vue n'éveille plus que des idées très simples, très douces, au lieu de la surprise qu'une brève accoutumance a fait disparaître.

!•' décembre.

Ilaïtce et quelques autres Français, civils et soldats, ont été massacrés à liaï-Ninh : nous descendons en canonnière le Fleuve-Rouge, par un tonips gris, sous lequel le vert tendre des fraîches rizières, plus vert et plus tendre que jamais, attire et repose le regard.

HalphoDg, 2 décembre

Embarqués sur le fMis : — la cale s'ouvre béante et nous y déposons nos sacs. Un coup de soleil failétin-

celer les canons des fusils et les boutons des vareuses, tandis qu'une colonne de poussière d'or tourbillonne dans la lumière jusqu'à fond de cale ; Tatmospiière lourde, acre, étouffante, vous saisit à la gorge, et nous remontons en hâte à l'air libre. L'avant est encombré de bétail et de chevaux, et de grandes bouffées malsaines passent sur le pont.

3 décembre.

Nous avons dormi là-haut ; couchés sur les panneaux, les « hommes » chantaient des chœurs sous la lune. L'air était doux et léger, et nous regardions, au ras de l'eau, la vibrante étincelle des étoiles.

Les nouvellistes, les gens bien informés du bataillon, affirment que l'ennemi nous attend en force. Et, le désir aidant, nul n'hésite à les croire ; sur les têtes passe un grand courant de fraternité ; on boit et l'on chante ensemble, liés par un même sentiment, sans parler du lendemain ; pas de ces phrases sonores qui rendent les récils « patriotiques » si agaçants et si niais, pas même le « stoïque silence »,mais la gaieté habituelle, avec un peu plus de cordialilé. Au loin quelques points lumineux brillent sur Haïphong, et, tout là-bas, un feu de broussailles ondoie dans la campagne.

6 décembre.

Ce matin nous arrivons devant le village d'Ackoï. Les îles inconnues, à bâbord, s'éveillent vierges et gaies, émergeant de la brume. On dirait, à les voir ainsi, des terres d'une autre époque géologique, sans cris de fauves, sans appels d'oiseaux, avec la seule vie joyeuse du roc et du végétal.

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Le soir, à six heures, nous nous éparpillons, pour gagner la côte, sur des sampans manœuvres par des Chinois. Je les connaissais déjà, ces éternels errants de la frontière, pauvres diables en blouse bleue, à misérable natte mal tressée. — La nuit est froide et claire quand nous nous engageons dans la large bouche de la rivière, bordée de palétuviers.

Débarqués dans l'eau, frissonnant aux soufiles glacés du large, nous allons à la recherche d'un cantonnement, par les énormes galets roulés qu e la rivière a rejetés sur ses rives. Au delà du fort, qu'une lumière signale au sommet des mamelons, nous atteignons, enfin, quelques cases abandonnées où nous tombons, harassés, sur de la paille ; les débrouillards allument sans retard un feu clair, et le café chantera bientôt dans la bouilloire.

Ackol, 8 décembre.

Le matin, nous nous dispersons en maraude, et nos actifs compagnons me houspillent, parce qu'au lieu d'arrêter un poulet en fuite, je perds notre temps à caresser une nichée de jolis chiens blancs {|ui viennent d'ouvrir la paupière, chaudement blottis dans la paille de riz.

Tous fatigués par cette existence dénuée de périls, abêtis par la monotonie des corvées, nos camarades pensent au retour et chantent d'idiots refrains, stupidos comme un vers de Déroulède, où l'on répète avec de ridicules tremblements do voix dans la gorge : « 0 France I ô mes amours! » — Je les écoute, dans l'accablante somnolence des heures de sieste. Par une ouverture pratiquée dans la cloison de bambous, je re-

garde le beau ciel, le beau pays. Non, je ne regrette pas la France, où je pleurais d'ennui, hanté par l'impatient souci du voyage au long cours.

« Là où tu es bien, là est ta patrie. ». — Voilà l'aveu de nos âmes, voilà ce que savent nos cerveaux affinés de civilisés : laissons à ces paysans les sentimentales complaintes et le souci vulgaire du lointain village.

Nous sommes cantonnés dans un hameau désert, au pied des mamelons fortifiés. Au nord, sur l'horizon, se dressentd'âpresmontagnes, qui restent bleues ou noires par les jours les plus sereins, dans leur mystérieux éloignement hantant toujours la vue, pareilles à des spectres en faction aux limites de notre monde.

Le ruisseau clair d'Ackoï roule ses eaux vives sur les galets ; les hommes y vont laver, sous le ciel rose et bieu, dans l'aL* frais du matin ; puis ils partent à deux, en cachette, pour grappiller après les Chinois, dans les villages ruinés des environs. Ce pays est plus beau encore que celui de Quang-Yen, avec ses eaux di.Ires, ses coteaux mollement ondulés, et ses massifs rocheux au dernier plan.

Ackoï en ruines s'étend derrière le rideau des verdures qui bordent la rive droite du ruisseau.

La rue principale est encombrée de tuiles brisées minces tuiles chinoises, pareilles à des ardoises vi brantes et sonores comme du cristal. Ça et là, en tas d'inutilisables débris d'armes à feu, canons et culasses tout cela rouillé, faussé, tordu par l'incendie, et quel quefois aussi nous découvrons quelque macchabée sans tête, entouré de chiens crevés.

D'autres toutous affamés, en chasse, errent par les

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rues désertes : des coolies également afTamés les poursuivent, armés de fourches et de tridents ; nos camarades se glissent aussi derrière les haies et les pans de murs, en quête de cochons, de poulets, — et de chiens, parbleu ! qu'on échange aux coolies, à raison de six pour un porc. Mais le gibier se fait de jour en jour plus rare. Les derniers cochons, amaigris par le jeûne, devenus, après les alertes renouvelées, agiles et méfiants au plus haut degré, se sauvent dans le bois en aval du village, et nous les y suivons, pour nous promener plus que pour les atteindre.

Et dès qu'on a dépassé le premier rideau d'arbres et de brousses, pour perdre de vue les ruines et la plaine rousse où pointent quelques silhouettes de fermes à l'abandon, dès qu'on s'est engagé dans les profonds sentiers, on oublie Ackoï en foulant les feuilles sèches, encheminant à l'ombre des denses frondaisons ; on suit des yeux le vol incertain des papillons aux lourdes ailes de velours, et l'on aime à s'égarer pour rallier ensuite les camarades qui vous hèlent à travers les bosquets.

Partout tristesse et désolation. Au bord de l'eau, sur la berge en talus, reste seul un mercanti chinois, bourru, défiant, pressé de partir. Des papiers de la Douane abandonnée ont volé gà et là, éparpillés et salis, ou tassés en lourds paquets dont le vent arrache une à une les feuilles encore immaculées. Le jardin des employés européens, chassés naguère par les pirates, est à l'abandon, avec ses carrés de choux etde radis roses, et ses dernières églanlines qui se balancent sur leurs liges élancées, dans les corbeilles meurtries : et nou^ sentons s'éveiller nos angoisses d'amoureux de« champs

devant la désolation de la campagne, où les récoltes mûrissantes sont perdues sans retour.

Au loin errent quelques Chinois, pauvres propriétaires effarés qui essaient de rentrer furtivement dans leurs cases ou de voir du moins, du haut des mamelons avoisinants, ce qui reste des cultures et des maisons.

Voici une photographie de femme chinoise, trouvée au seuil d'une ferme déserte. Qu'est-elle devenue, la pauvre créature que nous contemplons en ses atours de Cantonaise, reposant sa main aux ongles effilés sur une table que décorent une pipe à eau — pipe chicoise en métal — et un vase de porcelaine où deux camélias s'épanouissent?

Et, fermant les yeux, j'évoque les meurtres, les incendies, toutes les misères dont a souffert ce pays, et les rapts, et les viols aussi, dans l'horreur des couches de hasard, et je garde la frêle image, avec quelque émotion, comme une fleur qui aurait survécu à un cataclysme et que je cueillerais pour la placer dans mon portefeuille.

12 décembre.

Nous partons en reconnaissance. Peut-être atteindral-on enfin ce mystérieux Monkay !

On traverse tour à tour des plaines couvertes de brousse courte et de palétuviers, ou des terres bien cultivées, avec des chaumines paysannes et des pagodes de briques. Des groupes de « pirates », ou — plus probablement — de propriétaires dépossédés, nous guettent de loin.

Halte le soir à Nga-Tien, sur un large mamelon coupé

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de bois. Et vite, à l'arrivée, on ramasse des pierres plates pour y poser les marmites des sections ; puis nous allons, pressés de dormir, chercher à brassées de la paille fraîche, et l'entasser dans les chaumières sombres où nous coucherons côte à côte, comme des bœuls,

13 décembre.

En marche encore. Une pluie fine nous fait grelotter. A la grande halte, tandis que les camarades font cercle autour d'un feade chaume, nous nous étalons à deux sous un auvent, entassant de la paille sur nos genoux ; etfrissonnant, les mains dans les manches de la vareuse, nous regardons la plaine large et triste, rayée de pluie, les quelques feuilles qui tombent des arbres en tournoyant, tout ce paysage déjà vu en France ; — et nous aimons cette tristesse connue des journées d'automne, qui fait rechercher les clairs foyers, les vieux livres, et tendre les lourdes portières sur les portes closes.

14 décembre.

Décidément, nous gagnons Monkay. Quand le sentier se rapproche de la mer, la brousse devient courte, rase, comme brûlée par les rafales imprégnées de sel. Par-dessus les collines, là-bas apparaît le mirador chinois de Tong-Uin. Nous marchons, impatients d'atteindre enlin la frontière, dans un pays toujours plus mamelonné. Par intervalles, des collines ou des toulfes de feuillage éclipsent la grêle silhouette du mirador. Quchiuefois, en traversant ces régions désorlog. iiuus croirons une ptgode délaissée ; et Ton calievoit au

passage, sur Tautel, la statue rouge et dorée de quelque Génie, plus lourde apparemment que la piété de ses dévots n'était fervente. Enfin, à la descente d'une pente roide, se découvrent, sur la gauche, le fort et la ville de Tong-Ilin, les drapeaux blancs encadrés de noir, les pavillons rouges ; — sur les remparts grouille une multitude de soldats chinois curieux de regarder notre défilé.

Le pagode de Haï-Ninh occupée, deux sections vont reconnaître Monkay. La rue principale de Hoa-Lac, le village annamite, large, pavée de dalles, a été en partie incendiée par les rebelles. Aux portes, se montrent timidement les faces parcheminées de très vieilles femmes d'Annam que quelques soldats insultent au passage ; nous arrivons, au bord du fleuve, devant la porte Sud de Monkay, flanquée d'un énorme banian. Ce fut ici le beau quartier, la ville riche, aux maisons de briques et de pierres. La colonne s'engage dans ses rues aujourd'hui désertes, hier si populeuses, où l'on n'entend plus que le pas lourd des soldats. On dirait une de ces villes de Campanie qu'on a retrouvées, ensevelies sous les laves du Vésuve. Les hautes et massives portes des maisons sont closes.

En regagnant le bord du fleuve, un Annamite nous montre la place où deux soldats et quatre miliciens ou boys, pris vivants, auraient été martyrisés ces jours derniers. Les bambous où les prisonniers furent liés pour le supplice sont restés là, fichés en terre. Et nous évoquons en nous l'acte final du drame. Hoa-Lac en flammes, le feu ayant éclaté de toutes parts ; nos compatriotes, les munitions presque épuisées, battant en retraite vers le fleuve. Haïtce tué, Perrin tué, Ferlay

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