‹ Fumeurs d'opium; comédiens ambulantsChapitre 17 sur 17 · ORI AIE · texte numérisé non relu

ORI AIE

nîes militaires, préposés à la garde de Ngoc-Hoang, l'empereur céleste, apparurent cette nuit à un très vieux bonze, cuirassés d'or, le visage empourpré de colore et d'enthousiasme guerrier ; leurs sabres, « plus hauts que des aréquiers », combattront pour nous ; le resplendissement de leurs casques aveuglera les diables d'Ouest « qui aboient à la manière des chiens et fuient à la manière des lièvres ». La confiance arborée parles chefs a, comme toujours, fortifié les soldats. Moimême, — et pourtant je sais bien que la France peut, au besoin, inonder le Tonkin d'une marée de cent mille hommes — je me reprends, partageant leur illusion d'ignorants, à espérer qu'ils rejetteront les Occidentaux dans le golfe du Tonkin. La petite Grèce n'a-t-elle pas anéanti l'armée des Perses, et la Suisse minuscule écrasé comme des poux les innombrables Impériaux ? Qui saurait évaluer et délimiter les forces morales, — le patriotisme, l'exécration des étrangers ?

Vers cinq heures, seul, derrière une roche en dehors de l'enceinte, je distinguais, au loin dans le couchant, les positions françaises, les hommes allant et venant et, par couples, les fonctionnaires des grand'gardes. Il y a là-l)as, parmi ces troupiers, de mes anciens camarades ; les plus abrutis, les plus infâmes, sans hésitation me fusilleraient, plus injurié mille fois que le pire des rebelles. Mais ils ne me tiennent pas, les sales bougres ! Crapuleuse canaille, qui m'abhorre pour le mépris en moi deviné !

Dans la joie du combat prochain, sous les rayons chaulfant mon corps anémi(|ue et dorant riinmuiisa horizon silencieux, je me redisais obslinénienl : « A- Dieu-vat ! le sort est jeté ; tous les laits se juslilicnt par

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leur cause », — la formule que je rabâche aux heures de doute, pour ne plus douter

Or, un merveilleux couchant se composait dans le ciel, et sa beauté luxueuse complétait, pour me rasséréner, l'œuvre de l'indubitable argument. De l'horizon occidental montait comme une lenture de soie saumonclair, lucidifiée, ainsi qu'un transparent huilé devant une lampe, par le soleil disparu. Sa couleur, vers le zénith, se fondait en un rose vif qui lui-même allait mourir dans les verts délicats dont se teintait à son contact le bleu pâle de l'orient. Sur ce bouquet de nuances et de lumières se découpaient des feuillages presque noirs. Puis, soulignant les couleurs déjà pâlissantes, apparut à l'horizon une étroite et longue chaîne de nuages violets, pareils aux lointains sommets d'Alpes inconnues. Et çà et là, disséminées en flocons sur les roses, les verts et les bleus célestes, s'envolaient de légères et transparentes fumées. — Un ciel de pâte tendre, comme en peignent sur leurs théières les porcelainiers de la Chine.

Certes, en ces minutes, mon orgueil fortifié parla sérénité du monde ne branlait point. Les martyrs des religions ou de la philosophie, assaillis par les foules ineptes, n'eurent jamais conscience de leur supériorité morale plus que moi devant ces ilotes armés, incapables de discerner un devoir non imposé par les chefs, — fiers d'obéir. Alors, entendant marcher, j'ai détourné la tête et reconnu Plantin qui venait à moi. Dieu ! combien il a changé ! Vert de fièvre, dos haillons flottant sur ses membres desséchés, il titubait et ricanait, — gaîté de ronde macabre ; et c'était l'alcool de riz qui le faisait rire et vaciller.

Avec son horrible gouaillerie d*ivrogne moribond, il m'a désigné du geste le camp français : « Tu les vois, les salauds, lu les vois, mon vieux Césade. Ils y sont, ceux de Dap-Cau qui nous ont fait souffrir. Ce qu'on les canardera ! Mais nous autres, nous sommes des frères, — pas, mon vieux? » — Et sans transition, l'ivrogne a sangloté ; et, entre les cahots de son hoquet et de ses geignements inattendus, il expectorait d'étranges paroles ; « Non, vois-tu, ce n'est pas twen, ce que nous avons fait... On nous tuera, tu sais?... Gré nom de Dieu ! comme j'étais bête !... » — Et il m'a tourné le dos ; il s'est enfui, grognant, pleurant, balbutiant, immonde et grotesque. Voilà celui qui me tenta I Sa prc» sence m'a fait du mal, quand j'ai retrouvé sur ses lèvres d'inconscient voyou mes haines et mes imprécations, et même mes regrets passagers, — mais en caricature ignoble, ainsi que dans ces miroirs qui grossissent nos traits et les déforment. Donc, en celte brute, il y a moi tout entier: messophismes, dont je fus orgueilleux, car j'eus l'illusion de ne les cueillir, concepts magnifiques, fleurs suprêmes, qu'après de patientes et subtiles méditations, il les connaît, hélas ! comme aussi les dégoûts et repentirs dont je ne rougissais pas, car, s'ils détrônaient parfois la pensée de sa légitime prépotence, ils signifiaient — selon moi — ma fine nature nerveuse, ma douce âme illogique et flottante de dilettante aristocrate. Une heure après je l'ai retrouve, cet homme, consolé, déclamant contre les Occidentaux avec une obslination de pochard, dans un cercle d'indigènes ricaneurs. Allons ! cela complète la ressemblance : il n'est pas moins livré que moi-même aux ironiques contradictions. Hélas ! quel sceptique souflleur tient

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nos ficelles et s'exprime par nos pratiques de polichinelles ?

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Hier les Français, ayant tenté l'assaut, furent repoussés. Ils ont laissé des cadavres que j'ai vu décapiter: chacun pour soi, m'a dit l'opium, et au bout la mort pour tous. Dès l'aube je postai en deçà d'un ruisseau mon peloton de gars solides. Près de moi, le Dôc-Sât et ses quarante fidèles ; et partout, sur les rochers, dans les broussailles, nos plus fins tireurs. Plantin était ailleurs, sous les ordres de Cô. Vers sept heures commença l'attaque. Une avant-garde européenne s'est tout à coup révélée à trois cents mètres en aval de notre position, prête à passer le gué. L'ennemi ne nous dé couvrait pas, abrités d'un mur en terre que seuls dépassaient nos tctes et les fusils braqués. Alors j'ai vu le chef du détachement, un lieutenant blondin, nous apercevant à l'improviste, pousser au gué, d'un tour de bras, cinq de ses hommes et sauter à l'eau avec eux. Nos partisans les ont régalés d'un feu de section ; et l'officier, tournant la tête, s'est subitement trouvé seul, trois des siens tombés dans un jaillissement d'écume, les autres, affolés, regrimpant sur la berge ; il pataugeait, avec de grands gestes furieux. Mes pirates tiraillaient à volonté, maintenant ; ils visaient à coup sur, découvrant juste, dans un cadre d'arbres et de brousse, le passage du gué, tel qu'une miroitante plaque d'argent bruni. Et je commandais, aussi calme qu'au tir d'exercice : « Ne vous pressez pas ! — Ne visez pas au tas ; choisissez votre cible, les galonnés surtout !» — Et dans la préoccupation de calmer nos

hommes, trop disposés — comme tous les soldats — à prodiguer les munitions, je n'avais guère loisir d'analyser mes sentiments, en Narcisse de ma belle âme. D'abord je ne ne voulais pas tirer ; mais le petit Dôc- Sât m'a regardé durement et j'ai brûlé au hasard ma première cartouche. Puis, à sentir la poudre, de la colère m'est venue : serai-je toujours un discutailleur sans énergie ? qui me tiendra compte de sentimentalités niaises? Hésiter, c'est trahir — pour des gens qui ne m'en récompenseraient pas, même si mon abstention leur facilitait la victoire. Et rageant, décidé abonne besogne, je visai froidement un groupe de Tonkinois apparu sur l'autre rive, et logeai les dix cartouches de \ mon winchester dans le tas des uniformes bleus. J'ai 1 mérité les éloges de Dôc-Sât, car vraiment je suis ce qu'on appelle un beau tireur. A ce jeu, la fureur du combat me gagnait, avec la griserie de la fumée, et du soleil qui montait là-bas sur la mer rose. Les feux de l'ennemi ne nous gênaient pas beaucoup. Du reste, l'attaque ne fut pas sérieuse ; après quekjues mousquetades, les Français se retirèrent à l'abri des haies vives.

A huit heures, second assaut. Les Tonkinois, lancés en avant, s'arrêtèrent encore au gué sous la cinglante averse des balles. Ils se débandaient, tournoyaient en ballerines grotesques ; et les plus braves, tombés à genoux dans les herbes, cachant leur tête à la guise des autruches, tenaient le fusil aussi iiaut que possible à bras tendus, et tiraient à la précipitée. Tout cela, — dans la fine atmosphère du matin, sur le fond vert des feuilles, — très net, très clair, ainsi que dans le champ circulaire des lorgnettes. Un tirailleur, le ventre crevé,

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montrait à un sergent les entrailles débordant de ses mains ; il les voulait réintégrer de force, et sa douleur hurlante démoralisait les hommes. Le Français le prit par les épaules et l'aplatit dans la brousse. Alors, au triomphal claironnement de la charge, reparurent les « joyeux », poussés brutalement par-dessus les cadavres, territiés par le chuintement des balles. Et de ces pauvres diables dont l'animalité, regorgeante de belle vie, s'affolait devant la mort imminente et qui ne pensaient qu'à s'abriter d'un arbre, une pierre, une feuille, — après quelques secondes plus d'un à son tour tomba sur les corps défigurés qui gisaient au bord de l'eau. Mais les clairons psalmodièrent la retraite; les notes, mélancoliques et traînantes comme un regret d'amour incompris, palpitaient au-dessus des branches, dans la fumée delà poudre, qui s'accroche aux ramures et s'éparpille sur le bois tout à coup silencieux. — Ce n'était qu'une escarmouche, en vue de nous distraire d'attaques plus sérieuses tentées d'un autre côté. Çà et là, des cadavres abandonnés saignaient parmi les herbes. Quelques partisans ont passé le gué et rapporté de là-bas des casques, des tronçons de baïonnettes, et cinq têtes — dont celle du sergent qui si rageusement bousculait les poltrons. Je les ai dévisagées sans frémir, puisque tous, moi comme les autres, nous sommes promis à la mort.

Au même instant Cô, qui soutenait ailleurs un furieux assaut, nous ordonna par messager de maintenir nos positions avec trente partisans et de lui expédier le reste des hommes. Deux heures je demeurai là, sous un banyan. J'entendais au lointain le» sonneries précipitées de la charge ;

mYala goutte à hoir' là-haut, Y a la goutte à boire l »

et le crépitement de la fusillade. Le vent m'ap. portait des clameurs sauvages et l'odeur de la poudre, et l'ombre des feuilles frissonnait sur mon bourgeron, avecl'ombre des tourterelles dont palpitaient les ailes lustrées, dans l'air lumineux et subtil. C'était une de ces heures où tout paraît bon dans la nature, où le sphinx rentre ses griffes en leur gaine de velours ; de ces heures où, sous le ciel léger, au frôlement d'une brise tiède, tout semble vivre et vivre joyeux — les pierres, les troncs rugueux, l'eau courante — si bien que nous accepterions la mort avec une indifférente sérénité, certains que tout se transforme et que rien ne peut mourir. Et, rêvant à des choses douces, il me souvenait d'avoir aussi rêvé vers mes seize ans, en terre de Bretagne, par les matins de soleil, au bord de « la lieue de grève », dans les senteurs amères des immortelles et la fraîche exhalaison des genêts, comme aujourd'hui. Ce sont les odeurs, flottant au gré du vent, qui m'évoquent les paysages connus autrefois ; le nostalgique souvenir ne me revient jamais que par elles. Mais combien imprévus, en ces défunts jadis, les visages barbares et les âmes hostiles qui m'entourent, et les clairons d'aujourd'hui, signifiant peut-être, à ce moment précis, notre défaite, et pour moi la mort d'un traître! — Clairons, autrefois suivis par les rues sonores de ma vieille ville, qui rythmaient le pas des troupiers et des gamins ; cuivres militaires dont les notes graves font encore battre mon cœur, parce que. comme les gamines

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monlées et descendues sur des pianos de province, elles sont mêlées aux souvenirs du temps où j'étais petit. Et par de ténues associations d'idées, j'ai porté mon rêve sur tous ceux-là, de races diverses — jeunes soldats français, vieux Annamites rebelles, pirates chinois — que je vis mourir tranquilles et décents, en ces pays où, à l'exemple des jaunes, les plus débiles Européens s'imposèrent la coquetterie de finir proprement. De là, ma pensée errante s'est allée poser très loin, au cimetière où, cet hiver, nous avons couché Dariès, mon ami d'enfance, mort de ses blessures. De l'ambulance à la tombe, sous une fine pluie transperçante, nous pataugions dans la glaise trenace. Un soldat de première classe, bien astiqué, dressait comme drapeau une hampe où pendaient, sous une couronne, des rubans tricolores entrelacés parmi les feuilles et la nacre nuancée des fleurs sauvages. Puis le cercueil, porté par des troupiers, drapé d'un pavillon français ; et, là-dessus, les sardines dorées, le coupe-chou fourbi pour la suprême parade, et la médaille commémorative. Nous allions, parmi les tertres fleuris de pervenches du Cap, affaissés par les pluies, reconnaissables à la croix noire où s'inscrit à la craie le nom d'un soldat. Quelques tombes d'officiers s'effritent au vent et aux averses ; la poussière et l'herbe emplissent les creux des caractères entaillés dans le calcaire ou gravés sur cuivre. Deux coolies fossoyeurs attendent accroupis au bord de la fosse, sur le remblai de terre rouge, grasse et luisante. On dépouille le cercueil du drapeau, qui resservira pour d'autres, et des insignes ; on laisse les fleurs, sauvageonnes cueillies au jardin de l'ambulance, pour dissimuler l'horreur des minces planches mal jointes. Un

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sergent, le képi à la main, ânonne à défaut des prières rituelles un /?a/fr; il bafouille, se perd, saute résolument à la dernière phrase, et barre Vainsi-soit-il d'un immense signe de croix, à tour de bras. Ma vie entière — combien d'heures encore? — je verrai cela : la plate grisaille du ciel, le versant très doux du mamelon, les pervenches violettes rampant à travers le fouillis des ronces et des gramens ; les enfouisseurs en haillons, vaguement ricaneurs ; une poignée de militaires disant adieu au camarade, dans le décor exotique de ce vaste horizon, à vingt mètres des pagodes où de très anciens Génies hostiles triomphent de notre deuil. Il me semblait, alors, que nulle ambition réalisée ne valait l'orgueil de s'en aller, comme Dariès, modeste et glorieux, avec le salut de quelques amis serrés autour du cercueil. Et je pense à cela maintenant, à cette heure où, rêvant sur la mousse fraîche, sous les feuilles remuées et le ciel tendre, je mêle à mes rêves de bonheur, comme leur nécessaire condition, la défaite immédiate des Français, quelques mois à peine après ces humbles et triomphantes funérailles de mon ami.

Mais la mousqueterie s'alentit ; puis, après quelques détonations isolées, elle a cessé. Et de nouveau j'entends, très lointaines, très affaiblies, les notes mélancoliques de la retraite. Un partisan accourt essoufîlé : l'ennemi recule sur tous les points. De notre côté, trois tués seulement, et huit blessés. Nous laissons un poste de surveillance, et rentrons au camp où Dôc-Cô, rayonnant de joyeux orgueil, fait distribuer à pleins tonneaux le choum-choum (i), et l'opium à pleines co-

(1) Alcool de rii {mot dt tabir).

quilles. Il m'invite à quelques pipes, ma foi! bien gagnées. Plantin à ses côtés s'est crânement battu : c'es lui qui, d'une balle au front, a démoli le seul officier tué dans l'affaire. En récompense, Cô lui promet un grade, et une barre d'argent. Mais le pauvre diable, abattu par un violent accès de fièvre, s'est réfugié dans sa case. J'irai le voir. — Les mandarins exultent. Us comptent sur deux mois de répit, au moins, — le temps de préparer contre nous une sérieuse opération militaire, appuyée par de l'artillerie. Nous l'emploierons à mieux armer les populations fidèles, à exaspérer en elles la haine de l'étranger, le sentiment national, qui va s'exalter de notre victoire. Il faut, que dans quelques semaines les Français trouvent tout le pays ouvertement hostile ; que leurs sentinelles soient surprises ; que les garnisaires de leurs postes, en alerte nuit et jour, lâchent de fatigue le fusil et s'endorment à la tranchée ; que les convois soient enlevés, les escortes décimées, les approvisionnements compromis. Il faut que le Tonkin devienne inhabitable aux Occidentaux; que harcelés toujours, partout, ils ne mangent ni ne dorment sans appréhender la mort subite; qu'enfin, comme jadis en Espagne, par la perpétuelle lassitude, les sommeils coupés, l'anxiété sans répit, ils se sentent vivre dans le cauchemar, jusqu'à ce que leurs soldats en soient lâches et leurs officiers imbéciles. Jamais je ne fumai d'aussi bon cœur, développant ce plan au chef, qui m'écoutait inexprimablement ravi. Et je lui dis aussi que les boys devaient nous être complices ; qu'il fallait acheter des âmes dans chaque compagnie de tirailleurs et miliciens ; et payer largement, de piastres et de grades, les cartouches volées, le fusil livré. N'ai-je pas

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brûlé mes vaisseaux, et que puis-je craindre? — Plus d'hésitations ni de remords! Tout à mon amour de la lutte, à mon emballement de batailleur qui pense au seul succès et à l'assurer, mes joues brûlaient ; dans l'ébène d'un panneau vertical je voyais mes yeux brillants d'intelligence et de volonté ; et après si longtemps je retrouvais ces joies profondes, saines et pures, sans une ombre, connues à seize ans, et plus tard, quand je m'embarquai, les cheveux au vent, pour le Tonkin, les aventures et la gloire. Je ne cherche plus ma voie : actif, vaillant, né pour commander, je m'associe à la sainte cause d'un relèvement national, qui par moi triomphera. Nous jetterons les Français à la mer ; et si l'Annam, trop pauvre et faible, ne peut se constituer en état libre, comme le Japon ou Siam, s'enrichir par le commerce et s'approprier les sciences et méthodes d'occident, — eh bien ! quand la nécessité d'un Protectorat me sera démontrée, j'appelerai les Célestes, ou les Anglais, ou les Allemands. Je serai général, haut mandarin, colonne de l'Empire : des gens me maudiront, mais d'aulres me seront tributaires de leur vénération reconnaissante. — Puis j'ai cessé de fumer ; ma main ne pouvait plus soutenir la pipe ; je ne parlais plus, et Cô souriait discrètement. Mes rêves, de plus en plus beaux et vastes, s'évaporaient, vagues, vagues, — ainsi la fumée, dense et bleue au ras des lèvres, se dilate et s'éparpille dans l'air, toujours plus 'égère et plus diaphane. A un moment, il me souvient, 'étais roi d'Annam, mitre d'or, drapé de jaune impôd, constellé de bijouteries et de topazes. Par un cuux dédoublement, j'assistais en spectateur à l'apoose de mon reflet intronisô, et des mandarins, in*

décis et fluents comme des ombres, épanchaient à ses pieds les offrandes d'un Timour-Lenk, les trésors d'une reine sabaïque. Puis, tout cela s'effaçant, je me fondais dans un éther bleu et j'étais l'Empereur du Ciel ; des parlums d'encens, qui réjouissaient aussi comme des couleurs et des sons, montaient vers moi, glorieux infiniment, infiniment heureux. Et tout s'est mêlé ; gloire et joie, parfums, musiques et couleurs, en la synthèse d'un état, une manière d'être, — un bonheur sans conscience, l'ineffable... Et j'ai dormi jusqu'au lende« main midi, où je me retrouve vanné, brisé, triste à la mort et griffé par l'angoisse, sur le lit, chez Dôc-Cô.

fi7 septembre.

Un mois après. — Plantin va mourir. Les premiers jours je le rencontrais errant à travers le camp, les yeux ternes et fixes d'être toujours ivre. Même, l'incorrigible pochard, pour clôturer je ne sais quelle discussion, souffleta le sergent préféré de Dôc-Sât. On le décapitait, sans mes prières. Sât réclamait sa tête pour apaiser le battu, un gaillard influent qui ameutait les partisans et se roulait, grinçant des dents, hurlant de rage, à la porte de son chef. Ils ignorent les Annamites, ceux qui les virent timides, hypocrites, doux comme satin, dans nos résidences et citadelles ; ils ne soupçonnent guère l'insolence, l'orgueil et la haine de ces gens. Maintenant je connais ces âmes arrogantes. Une émeute montait : la bande, prenant fait et cause pour le sergent, exigeait la mort de Plantin. Des partisans jetaient leurs armes et déclamaient, sur la place du marché ; ils juraient de déserter si l'on ne châtiait l'insulte.

L'aiTaîre menaçait de mal tourner pour nous, et peutêtre pour les chefs. Car s'il est facile de commander à des hommes, tirailleurs, miliciens, employés des résidences, qui ne peuvent, en cas de trahison, échapper au châtiment sans compromettre leur famille, leur village, il est plus malaisé de maîtriser ces aventuriers, insoucieux des risques, naturellement hostiles au maître quel qu'il soit, qui dans les bandes sont les indisciplinés, les bavards, les influents. Ils dominent une majorité de paysans balourds, clientèle héréditaire des chefs, et les patriotes qui cherchent asile ici contre l'arbitraire des Occidentaux. En lin de compte, Plantin dut se prosterner quatre fois aux pieds du sergent, devant une foule dont les regards haineux ne nous séparaient pas dans leurs promesses de maie aventure ; et quand il eut gauchement rendu ces hommages, on lui remit la cangue.

En manière de menaçant avis, on l'a forcé d'assister à genoux, les mains garrottées derrière le dos, à Texécution d'un espion. J'étais là, moi aussi, parmi le public gouailleur. Plus d'un homme me considérait de travers, mais la protection du maître conjurait le mauvais sort. Un mandarin, canalisant ses paroles dans le cuivre d'un immense porte-voix, hurle la sentence inscrite en gros caractères sur une planchette verticale. Des parlisans en armes, blousés de rouge, élargissent le cercle des curieux. Le condamné, les mains liées, agenouillé, impassible, fume une cigarelto et blague Plantin, en solide gars insoucieux de mourir. L'homme penche la tète en avant ; un soldat, désigné pourl'onice de bourreau, lui relève les cheveux et les pla(jue contre l'occiput avec une poignée de boue argileuse, puis se

campe fièrement, les manches retroussées, le coupe* coupe pointe à terre. Un signal : le sabre tournoie par deux fois et s'abat. Beau travail ! La tête pend encore par un lambeau de peau, dans un flux de sang. Le bourreau,- l'empoignant aux crins, scie cette loque et fait rouler la boule rouge sur le gazon, tandis que le torse s'aplatit en avant. Alors le ciel s'est voilé subitement ; un bœuf, dressé sur un tertre à vingt pas de nous, a longuement mugi dans le vent. Un partisan, malade du cœur, — paraît-il, — enquête d'un précieux remède, emplit une tasse de sang écumeux, au jaillissement pourpré de la carotide, et vide la bolée d'un seul trait, rubis sur l'ongle.

Deux jours après, on a délivré Plan tin de sa lourde cangue. Les rebelles se délectent à le griser de chourri' choum ; et, saoul à tomber, bousculent et rouent de coups le pauvre ilote.

Les chefs m'affirment de plus en plus leur confiance. Ainsi, Gô me montre les factures de ses fournisseurs d'armes, — des Chinois deHai-Phongel des Européens aussi, — non, un Européen, ce Landsperg que je vis hier. Il apportait cinq mille cartouches, dix Spencers ou fusils Gras. Il ne craint pas de venir, certain que nul en Hai-Phong n'oserait le soupçonner, pour s'expliquer au sujet d'une fourniture mal exécutée. Blond, rose, imberbe, la voix grêle, la mine d'un gros brave eunuque, il fait le bon enfant et me tend ses doigts en boudins. J'ai feint de ne pas remarquer ce geste ; et je ne saurais vraiment justifier l'invincible répulsion à laquelle j'obéissais. Après tout, cet honorable commerçant n'est pas Français ; — tant pis pour les imbéciles qui l'accueillent et qu'il trahit 1

Il traite les choses de son négoce avec rondeur et simplicité, le Norvégien, inconscient d'être infâme. Il multiplie les promesses de zèle, en honnête marchand désireux decontenter un sérieux client. Rt j'ai beau le qualifier in petto de Caïn et d'Iscariote, il doit penser de moi plus de mal que je n'en pense de lui ; même, en me donnant la main, il se montre charitable, dilettante supérieur aux préjugés. Puis, en affaires! une poignée de main ne compte pas...

S9 septembre.

Cô ce matin est parti, peut-être pour deux semaines, avec les autres chefs. Je reste, comme Plantin moribond, au camp du Nui-Dao confié à la garde d'un détachement que commande Bui, mon hôte. Hier, Cô semblait inquiet, préoccupé. Depuis huit jours je note d^s allées et venues d'estafettes, des conciliabules entre les chefs, dont rien ne transpire. Hier, las, la mine triste, Cô m'a rappelé, comme se parlant à lui-même, les difficultés de commander à des rebelles, de tenir en sa main, d'une forte poigne, « ceux-là qui veulent savoir tout et tout critiquer » . — D'où ces préoccupations ? Avant-hier on décapita deux gradés qui incitaient les partisans à la désertion. Quelle est la cause des môcontentements que je devine parmi les hommes? — Malgré l'opium, les heures me sont longues et doulou» reuses à cause de l'incertitude ; et je m'associe à la tristesse du ciel. Pendant ces journées d'automne où l'on voit confusément à travers un brouillard se balancer le dôme à demi dépouillé des grands arbres; j'essaie en vain de comprimer le flux montant des inquiétudes

et des souvenirs. L'été, noyé dans l'éclatante lumière, j'ai joui du soleil et parfois oublié. Maintenant, cette fine pluie, ces longs nuages gris, ces vieux banyans lavés par l'averse, me désespèrent et, seul sur le lit de camp, je tiens avec mon cœur de mélancoliques conversations...

5 octobre.

Cô est de retour. En son absence j'interrogeai en vain le gros Bui. Ces huit jours, pourtant, les affres de l'appréhension ne me tourmentèrent pas. Car, sans transition ni cause apparente, l'opium qui, depuis bien des semaines, se révélait trop souvent impuissant à m'apaiser, et parfois renforçait l'horreur de mes cauchemars, de nouveau m'a donné de calmes nuits et des veillées délicieuses où s'évoquent les années mortes, apparues à travers le verre bleu d'une douce joie. Hier, mon hôte m'offrit en bouquet des fleurs de montagne ; il m'aime, le brave homme, et son amitié, à force de s'ingénier, invente les témoignages les plus inusités en ce pays. A la veillée, j'ai joui, pour la première fois après si longtemps, d'admirer, en un vase de cuivre aux contours harmonieux comme une belle ode, des grappes roses et violettes, et des calices jaune d'or, bleu céleste, blanc d'argent ou de lune. Si chaque jour, sur mon lit de camp, j'avais trouvé de fraîches corolles épanouies, pour reposer mes yeux des roches grises sombrement embroussaillées, j'eusse échappé, jecrois, par leur pacifiante influence, à la tristesse de bien des heures...

... Les hirondelles sont revenues, comme en Bretagne autrefois. Elles ont maçonné leurs nids sur nos

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maisons, avec le chaume des paillotes. Elles protègent qui les accueille en amies ; et les bonnes gens d'Annam éloignent de leur case les odeurs qui déplaisent aux voyageuses et les chasseraient. Par les soirées déjà moins chaudes, par les lentes après-midi pluvieuses, j'écoute les brefs appels aigus des hirondelles en chasse, et lentement à fleur de mémoire les chères images de printemps abolis...

Cô rentre plus soucieux qu'auparavant. Thuât ni Dôc-Sâtne sont avec lui; seul, Bang-May l'accompagne. Des mécontents recommencent à parler de trahison. L'ami Bui semble triste ; et pourtant celui-là suivra partout son maître, jusque chez le résident français Quel malheur plane sur nous?...

12 octobre.

Plantin mourut la précédente semaine. Demain je quitte le campement, sous escorte, pour rejoindre Dôc-Cô au village de Ma-Thô. Avant de partir il m'offrit en témoignage d'amitié sa belle pipe à eau, un présent de Thuyôt, et deux bâtonnets de bois précieux, qui, lorsqu'on s'en sert pour manger, révèlent en se brisant a présence du poison dans les aliments...

Hanoi, 18 octobre.

Depuis quarante-huit heures me voici dans la prison militaire de Hanoï.. Quelques jours encore, un conseil de guerre me jugera, et ils me fusilleront. C'est la fin. Tant mieux ; j'étais las. Mais pourquoi cela n'arriva-t-il pas plus tôt, alors (jue mon âme i^isnit — comme un paralytique sur le dos, au fond d'un abîme, — au trélonds du dégoût et do la misère ?

... Nous avions quitté le camp dès l'aube, et passé la journée au hameau de Yên-Tha. Repartis vers quatre heures après midi, à la nuit tombante nous atteignions Ma-Thê. Dôc-Cô ne s'y trouvait point. Je m'installai chez le maire ; et, ayant beaucoup fumé, causé beaucoup, sans aucune appréhesion je m'endormis à trois heures du matin...

Je sursautai, au contact d'une rude patte sur mon épaule, et, la tête encore bourdonnante, lourde de l'opium fumé, dans la blême clarté du jour naissant je me vis entouré de miliciens indigènes ; leur sergent, un Européen, le revolver au poing, me maintenait d'une main et gueulait brutalement : « Rends-toi, ou je te brûle ! » J'afîirmai ne vouloir résister. Alors le sousofficier — un bon diable — parla plus doucement. Quand j'eus les chevilles serrées d'une corde à nœud coulant, il m'offrit de casser la croûte et consentit à causer. J'appris du nouveau. Gô et Bang-May s'étaient soumis. Ils discutaient depuis vingt jours les conditions de l'affaire, et je n'en avais rien su. L'autorité française avait exigé qu'on me livrât. Cô avait pour moi longtemps sollicité la garantie de la vie sauve. — « Mais, disait le sergent, s'il n'a pu faire admettre formellement cette clause, il espère cependant qu'on ne vous fusillera pas.»

— J*ai remercié, sans me leurrer de ces charitables paroles. A Dong-Triêu, j'ai encore su garder devant les galonnés gouailleurs et méchants, l'impassibilité du visage.

J'arrivai à Hanoï par une chaloupe douanière. Du débarcadère à la prison j'ai traversé les quartiers européens, menottes au mains, entre quatre hommes. Voilà

ma première visite à la capitale où, un soir de rêve et d'ambition, je me jurais d'entrer en vainqueur, en Timour-Lenk coupeur de tôtes françaises. L'ancienne Concession, avec ses bâtiments officiels — des cubes blancs dans un parc tout vert du clair feuillage des flamboyants — m'apparaît sous un pluvieux crépuscule. Les reflets sur le trottoir mouillé des réverbères qu'on allume, le souffle d'un vent tiède, cette adorable senteur perverse de la poussière et de la pluie, tout cela me rappelle certains crépuscules à Paris, certaines traversées du Pont-Neuf, à dix-huit ans, quand je courais à quelque noce d'étudiants. Et conune je m'attendris, la vue des gens accourus pour me dévisager au passage refoule en moi les délicieuses mélancolies du souvenir. Tas de brutes et de lâches ! Je voudrais leur crier à ces réguliers, à ces châtrés, qu'aucun d'eux n'oserait m'imiter ; — par patriotisme ? scrupules honnêtes ? non ! par pleutrerie de cafards soucieux uniquement des ambitions modérées et sans péril. Je les méprise. Mais ils ne verront pas mon mépris, ma haine de moribond. Je jouis à marcher la tête haute ; je jouirais plus encore à cracher mon exécration sur ces faces bouffies de boutiquiers, si toute marque d'émotion ne devait les faire rire et triompher à mes dépens. Mon calme leur en impose ; — mais quels ricanements et huées, s'ils devinaient ce qui fermente sous la glace de ce front injurieusement impassible ! — Le i 2 novembre, je comparaîtrai devant un conseil de guerre. Fini, le rôve des hautes aventures ! — D'ailleurs un uni(jue souci me reste : fumer ; — je suis réduit à manger de l'opium que le portier-consigne m'a procuré. 11 y a de braves gens partout.

298 FUMEURS b'opiuji

20 octobre.

Interrogatoires sur interrogatoires, depuis deux jours. Je suis harassé. J'ai fait acheter des piluîes d'opium, avec l'argent d'un mandat qui m'attendait ici : mon père l'envoyait au moment même où je désertais de Dap-Cau. Je n'apporterai aux juges nulle préoccupation de sauver ma peau, mais l'unique souci de me montrer brave — pas crâne, oh, non 1 indifférent — comme un résigné que rien n'émeut plus, comme uii apache au poteau de torture. Je lis quelques livres empruntés à la bibliothèque de l'hôpital. Le soir, je médite longuement — on me tolère la chandelle jusqu'à minuit — sur les bouquins que tachèrent les doigts graisseux des condamnés et des dysentériques, aujourd'hui morts ou déportés, qui ne les comprirent pas, comme en témoignent les niaises annotations crayonnées en style de concierge. Livres de voyages, ceux-là qui m'exaltèrent au temps jadis, — livres d'avenlure, ceuxlà qui me mentirent. J'y retrouve, dans les imageries de Vierge et de Riou, les poses mélodramatiques du Trappeur Canadien et du Capitaine Hatteras. C'est peutêtre de les avoir trop admirées qui m'a conduit jusqu'ici. Je rêvai, me bannissant des civilisations, l'orgueilleuse sépulture de « Nemo », au profond des abîmes sous-marins ; — non ! le front et le cœur troués de balles, dans quelque coin honteux ma pauvre chair sera livrée aux vers rouges et aux nécrophores, comme ma pauvre volonté fut livrée à l'opium, aux instigations des livres, aux conseils chuchotes d'un morne voyou... — Allons, de la tenue ! Si le Devoir n'est pas

DKE AME 299

un vaîn mot, le devoir me reste de regarder en face et sans peur les fusils. Et encore, que signifie cet enfantillage quasi-posthume? Ma famille, pas vrai? La postérité? me composer pour le public une décente attitude de rétiaire tombant au cirque? — Ah ! rhéteur jusqu'au bout ! 11 ne s'agit pas de devoir ; il me plaît d'attendre la mort avec simplicité ; je puis bien me payer cette dernière satisfaction, pour qu'en son intime orgueil mon âme enfin s'éjouisse.

fi novembre.

Demain je comparaîtrai devant le conseil de guerre. Nul ne s'illusionne plus sur mon sort prochain, puisque le portier-consigne, le sergent à trois brisques, fermant les yeux, a laissé dans ma cellule introduire une fumerie complète. Je fume nuit et jour. Chaque matin, maître Massy, l'ancien sénateur, un digne homme, vient ici préparer ma défense. Il essaye de me « remonter le moral », jure qu'il sauvera ma tête et l'honneur du nom ; il s'indigne de me deviner indifférent à tout. Or, je ne tiens guère à faciliter sa tâche ; je ne pense qu'à donner vite les renseignements qu'il demande, pour le renvoyer plus tôt et fumer en paix. Ses pressantes interrogations, quand il voudrait arracher à mon insouciante lassitude quelques arguments me fatiguent plus peut-être que les entretiens avec le juge instructeur : car, si le magistrat se révèle brutalement malveillant et préoccupé de faire saigner mon orgueil autant que d'édifier sa conscience, du moins devant lui je savoure la joie de laisser transparaître à demimots mon dédain pour ses prudhommesques assertions. Quand il parle d'honneur, de famille, de patrie, c'est à

300 rUMSURS D*0P1UM

mes oreilles le vain bruit d'un dialecte ignoré ; parfois je me compare à quelque fauve encagé que Ton conjurerait de dévoiler les autres tigres, ses complices, pour la bonne renommée de son respectable père ? — Du reste, l'avocat et moi, nous ne nous comprenons guère mieux. Lorsque mon inertie Tencolère, il ne devine pas que nous traduisons le vocable « espérance » de différente manière : lui, il espère sauver ma peau et m'embarquer ver un bagne de travaux publics où j'attendrai dix ans ma grâce, compagnon de chaîne — mari ou femme, on dit là-bas, — de quelque Plantin qui me rossera ou me prodiguera ses rations de vin. Moi, ce que j'espère, c'est quitter bientôt ce monde de civilisés incoerciblement pleutres et méchants. Dame 1 le père Massy m'en voudra, si mon attitude au tribunal annihile les effets de sa rhétorique.

Quand il est parti, j'ai hâte d'oublier ses conseils, et, vautré sur une natte, je me grise d'opium. Je souffre seulement — voyez, le sybarite ! — du verre de ma lampe brisé en dix endroits et rapetassé de vilain papier gommé. Je lis, et je repense aux clairs soleils qui flamboyaient sur le Nui-Dao, à la tête pâle du petit sergent, qu'un partisan bousculait du pied, un frais matin vert, sous les feuilles murmurantes.

Un autre visiteur de chaque après-midi : l'aumônier de l'hôpital. Une parle pas de confession; — à quoi bon me terrifier trop tôt? Mais ses causeries m'attristent, et me décourageraient presque. Il évoque ma famille, que je veux oublier, en très douces paroles d'onction, épandues comme une rosée d'aube en mon cœur épanoui. Hélas 1 je ne suis pas encore l'impassible que je voulus, qui garderait le seul souci de vivre vite,

V!fB AMB

les yeux fermés, les oreilles closes, ces derniers jours. Certes je ne croi5 pas, je ne croirai jamais ; mais je m'attendris; el puis, à aucun prix, je ne voudrais peiner un bon prêtre. Toujours je ressentis, même au collège, un délicat plaisir à fréquenter des ecclésiastiques, gens simples, sages, de génie tempéré, de façons courtoises, — en abomination de l'esprit t conseiller municipal » et de la muilerie libre- penseuse. Et leur ministère, susciter des illusions consolatrices aux malheureux d'ici-bas, me parut toujours si noble, presque divin 1 Je leur envie cette Foi qu'ils aiment à faire partager aux déshérités. Rien n'est plus beau, pour qui pense, que leur fraternelle mission. Moi-même, qui n'eus guère l'inquiétude de « l'Inconnaissable », — cet Inconnaissable réel pourtant, mais placé hors des atteintes de nos sens et de notre raison ! — souvent le désir me vint de rencontrer un chrétien troublé, doutant, désorienté, et de lui restituer la certitude et la paix, par des paroles de prêtre subtil. J'aurais, je crois, trouvé des arguments,

— vains pour moi et moindres que rien, — j'aurais fait un heureux, j'aurais sans espérer donné l'espérance. Et si le paradis et la divinité ne sont pas mensonge, j'aurais

— sceptique promis à l'enfer — ouvert le ciel de Dieu à un pauvre diable.

Par l'abbé Marris je connais l'accueil triomphal que reçut Dôc-Gô, en ville de Hanoï, au grand scandale des colons et des militaires. Le vieux portier n'en décolère pas: lui aussi m'a dit la réception solennelle, les populations enthousiasmées, Cô rendant la juslice en sa maison, rue des Voiles, comme saint Louis à Vinccnnes. Mon chevronné le vit entouré de lieutenants, tous pa-

adanl à cheval, haranguant le peuple, distribuant de

l'argent, en joyeuse bienvenue. Aussitôt arrivés, les partisans se rangèrent en bataille au long du fleuve, magnifiquement vêtus, cartouchières pleines, fusils chargés, drapeaux au vent. Un haut fonctionnaire, en grande tenue, les attendait sur le perron de son hôtel. Gô et Bang-May s'étant acquitté des prosternations réglementaires, les imitèrent ; puis, passés en revue, allèrent librement déposer leurs armes à la milice, à Tautre bout de Hanoï. On les voit circuler en ville, les poches garnies de piastres. Le briscard en étoullait de colère : « Les vilains bougres ! Vous avez de jolis amis, vous, un garçon instruit, bien élevé ! Tenez, rue des Brodeurs, j'ai failli casser les reins à l'un de ces bandits qui cavalcadait ; mon traîneur de pousse-pousse ne se garant pas assez vite, il l'avait presque assommé, d'un revers de bâton. Oui, ces gaillards galopent dans les rues, et si j'en faisais autant, cela me vaudrait une belle amende. Mais, quoi ? à les bousculer, un vieux serviteur écoperait, huit jours de prison pour le moins. Ah ! ils font du propre, vos civils ! » — Et j'ai compati — pourquoi pas ? — aux doléances du brave homme.

Avant- hier, Bang-May traversait la \dlle à cheval, avec une escorte en riches costumes, des parasols, des palanquins, tam-tams, bannières, et sabres au clair. Une vieille en haillons, la mère d'un tirailleur tué dans quelque embuscade, arrête le chef au passage et l'agonisé d'injures. Il écoute en souriant, comme l'Ali-Tépéléni des Orientales, tire négligemment de ga ceinture vingt ou trente piastres, argent et biîlets, et les laisse tomber aux pieds de l'aïeule. Celle-ci, rageuse, s'en empare d'une poignée, et, dans une malédiction, les lui rejette en pleine figure...

Pas une fois mon ami Dôc-Cô n*envoya prendre de mes nouvelles. J*ai bu de l'amertume et du dégoût jusqu'à mourir. Seule, la conversation du bon abbé me réconforte. Si cordial est l'accent de ses paroles I Son « pauvre enfant ! » semble si sincèrement affectueux I — Puis, devant lui, je ne rougis pas : par la constante préoccupation des choses du ciel, seules durables, seules réelles sous le vain décor transitoire des apparences, le prêtre ne peut, à l'égal du séculier, ''honnir les manquements aux devoirs sociaux ; il ne saurait opposer au criminel la haine vigoureuse et le mépris laïques, lui qui toujours croit au rachat possible, et qu'une brebis ramenée vaut plus d'amour que tout un troupeau fidèle.

25 novembre.

Je suis condamné. Dans quelques jours le télégraphe ordonnera mon exécution, si M. Carnot, sous couleur de je ne sais quelle odieuse grâce, ne me dénie la faveur — tant espérée — des douze balles. Des reportages vantent ma belle tenue devant les juges : parbleu l s'atlendait-on à des amendes honorables, à des geignements cafards? N'avais-je pas avant chaque séance assez fumé pour conquérir le courage et la lucidité nécessaires ?

Deux séances : Cô et Bang-May, libres au banc des témoins, affirmèrent que jamais je ne portai les armes contre des Français. Inutile générosité! — J'ai tout avoué. Je me fusse chargé de crimes imaginaires, si j;' n'avais suflisamment mérité par mes actions la mort... sans phrases. Mais l'élofiuencc du lieutenant Kayscr, c commissaire pour le gouvernement, m'a rassuré. A

l'ouïr, j'aî, désermais assuré d'une condamnation capitale, souri de contentement, — « le seul moment — disent les journaux — où l'accusé se départit de son impassibilité coutumière. » — Il y allait de bon cœur, comme à l'assaut, ce brave officier, sans se douter qu'un de ses auditeurs, moi, désirait la condamnation avec plus d'ardeur encore, et s'épanchait en vœux brûlants à toutes les puissances de la terre, du ciel et de l'enfer ! Un brigadier de gendarmerie, mon camarade d'enfance, est venu certifier que d'habituelles crises nerveuses auraient du m'éliminer du métier militaire, comme irresponsable à moitié. Cher ami ! je le regardais avec un sourire affectueux, — et je lui eusse volontiers, pour sa miséricordieuse intention, rongé le crâne. Mais quel flux de joie m'inonda, quand le commissaire, faisant justice — avec mépris — de la niaise allégation, flétrit les modernes criminalistes, négateurs de la liberté, de la morale, de la discipline ! — « Non, mon colonel, messieurs les juges, vous repousserez ces funestes théories, glorificatrices de la matière, contemptrices de l'idéal ! Si vous les adoptez, prenez garde, vous rabaissez l'homme au rang de la brute ; et il n^y a plus d'armée possible ! » — Sur ce, ayant comme il convenait honni Darwin, Lombroso, Baudelaire (1) et le malencontreux gendarme, M. Kayser conclut à la mort sans rémission. — Bravo, Kayser, voilà l'argument ! à toi d'y répondre, si tu peux, père Massy 1 — Par exemple, la rhétorique de mon avocat me fit passer de mauvais quarts d'heure. Quelle émotion ' Plus éloquent que l'accusateur, il paraissait aussi sincère. A un moment je me crus sauvé — fichu ! Mais le vénérable bavard avait contre lui, pour moi, — ha, ha, ha ! —

la discipline, la morale, la liberté humaine. Le colonel y tenait, à la liberté, non moins qu'à la discipline. Et mon avocat pleura presque, au prononcé du jugement qui me condamnait à la peine capitale: 1" pour désertion à l'ennemi, avec emport d'effets militaires ; 2° pour avoir servi contre la France.

Tout est bien qui finit bien ; et il me tardait que cela finît. Au cours de ces interminables séances, on m'a questionné sur le ravitaillement des rebelles, leurs moyens de s'approvisionner en armes et munitions. Je n'ai rien révélé ; il me répugnait de trahir encore ; j'en avais assez, de la trahison 1 Le colonel m'adjurait d'avouer, pour rendre au moins, en réparation des crimes, un service à ma patrie. Non, par exemple! Halte-là I J'ai trahi, je fus trahi : qu'on me tue. Ne comprennent-ils pas, les stupides, qu'à présent il ne me soucie guère de ma patrie ? J'aurai transité quelques années sur la terre, de l'Inconnu d'où je vins à à l'Inconnu où je retourne, détaché de tous préjugés, des affections, des morales : — solitaire désormais, je ne veux même pas, tant je me sens étranger aux hommes, anéantir ces pages où je nommai Landsperg. Qu'elles le mènent à ma suite, devant les fusils ou sous la guillotine ; cela ne m'intéresse plus.

Avant-hier, sous le mirador de la citadelle, on exécuta Ballet, un disciplinaire ; j'oublie pourquoi méfait. 11 a fallu le garrotter au poteau, parce qu'il se ployait en deux et tournait obstinément le dos, comme l'autruche dissimule sa tête, avec la confiance d'échapper au péril, — et qu'on ne voulût pas le fusiller par der* rière, *

306 Ï'U1I£URS D^OPIUU

4 détembro.

Dix jours depuis ma condamnation, — une décade de continuelles fumeries. Je sais que dans vingt-quatre heures je serai mort, et que j'écris mes derniers feuillets. Une lettre de France, du lieutenant mon frère, m'a-t-on dit, m'arrive, décachetée à l'ordonnance. J'ai prié mon vieux chevronné d'y jeter un regard ; « Dites seulement si l'aîné connaît ma désertion. » — « Oui. Il vous écrit à tout hasard... » — « Bien, merci. » — J'ai déchiré la lettre. Le sergent hausse les épaules ; et moi, je dédaigne de me justifier. Qu'aurais-je trouvé ? Des objurgations inutiles, puisque trop tardives ; des reproches également vains ; sans doute le conseil du suicide. Cette idée m'irrite : je suis et veux rester libre ; à l'heure de mourir, je dénie à quiconque le droit de m'injurier, de me conseiller même ; et je n'aime personne, et je repousse, comme d'étrangers, les insultes et prières d'un père ou d'un frère. Larmoyer en des pages épistolaires, solliciter des pardons, — je n'en ferai rien. Du moins qu'on se souvienne de moi comme d'un homme qui sut vouloir et agir ; — ce sera une dernière ironie delà Destinée que, débile entre les débiles, ie laisse une telle mémoire. On dira : « Pauvre garçon 1 il fut presque irresponsable, l'intelligence anémiée par le climat torride et par l'opium; mais, sang de gentilhomme ne pouvant mentir, il se révéla énergique et volontaire jusqu'à la fin. » — Et toujours ils ignoreront que je fus d'intelligence subtile, large et saine entre toutes, mais de volonté vacillant à chaque influence du dehors, comme à chaque pensée de moa

cerveau ondoyant et divers. J'ai souvent rêvé d'un curieux caractère à étudier : Thomme d'intelligence ouverte, froide, l'homme qui a fait le tour des idées, sceptique, ne reculant en théorie devant aucune « scélératesse » et, dans ses plans, les admettant toutes pour réussir; mais, à l'exécution, dans la vie quotidienne, dominé par son tempérament généreux, confiant et bienveillant. Et voyez la niaiserie humaine ! Pour chacun, celui-là est le bon camarade, l'honnête homme de ses actions, alors que, en réalité, sa bonté, son honnêteté sont sa seule faiblesse y sa véritable infériorité,

— œuvre vile de la chair et du sang, contre lesquelles réagit en vain son intelligence scélérate^ sa réelle pensée. Pour les imbéciles, c'est-à-dire pour la majorité des hommes, l'intention ne compte pas, et chacun de nous est presque toujours honni ou glorifié pour les vices ou pour les vertus qu'il n'eut jamais...

L'ordre télégraphique d'exécuter l'arrêt du conseil doit arriver, je l'ai calculé, au plus tard aujourd'hui. Puis, l'opium me rend plus lucide qu'une somnambule ; et ce soir, dans l'adieu de l'aumônier, dans un regard du portier, dans l'accent inusité de leurs habituels conseils d'espérer, je devine qu'il faut mourir demain. On ne me trompe pas, moi !...

... Laissé seul, je suis resté d'abord — une grande heure — aussi calme que tous me virent au cours du procès. J'ai brûlé quelques pipes, — cinq ou six à peine, — griffonné des lignes, feuilleté des bouquins. Mais — la drôle d'aventure, pour un gar<;on coutuniicr de concentrer sa pensée sur le livre lu, au point d'c^ublier les alentours, le lieu, le moment, les peisonnag(^s!

— je n'arrivais pas à fixer mon attention. Et quand»

impatienté, pour me forcer à comprendre, je tentais d'analyser une phrase, mot par mot, comme à l'école, les caractères imprimés sautillaient à la manière des danseuses. Tout à coup, je me suis levé de la natte : l'horreur de mourir surgissait à l'improviste. Un quart d'heure j'ai marché en rond tel qu'un fauve, ne parvenant pas à m'apaiser, sans penser nettement à rien, les nerfs exaspérés, le corps malade, plus que l'intelligence. Je voudrais exprimer très exactement cela : l'angoisse de ma fin imminente était moins conçue que ressentie ; elle se révèle de telle sorte, je suppose, aux animaux en péril de mort, au bétail qu'on mène à l'abattoir, aux êtres aptes à souffrir mais non à penser. Après, ayant recouvré quelque empire sur mes gestes, j'ai fumé dix pipes, et dix encore ; alors seulement l'épouvante a passé des organes dans Fintellect, de la sensation dans la conception, de l'inconscient à la conscience. A ce moment j'étais sauvé, certain du calme dès que l'angoisse se plaçait, simple matière à étude, désormais analysable, sous l'objectif de l'intelligence. Mais demain, si à la minute suprême une peur sensuelle, échappant au regard fixe de ma pensée, s'empare encore de mes nsrfs et de ma viande ? Alors, peut-être, je me contor- 8 onnerai grotesquement à la manière des autruches ou du disciplinaire fusillé l'autre semaine ? Je n'oserais jurer que cela ne sera pas ! Et maintenant j'ai peur d'avoir peur, j'appréhende que reparaisse l'ignoble affolement. Un seul remède sans doute, — fumer, me tenir constamment sous l'influence du saint opium, souverain pacificateur des corps et des âmes. Mais si la panacée me trahissait, à fin unique de me prouver — ultime ironie ! — qu'il n'y a pas au monde» peur le

malheureux, un ami sûr? La frénésie m*a ressaisi. Une énorme araignée, que je revois chaque jour à la môme place, sans doute intoxiquée d'opium, se trouvait sur la natte, à quelques centimètres de ma lampe. Je levais la main pour l'écraser. Ensuite, ai-je pensé, pourquoi celui qu'on va tuer ne ferait-il pas au pauvre animal hideux la magnifique charité de la vie ? Je l'ai considérée avec bonté, confiante, immobile, se grisant de la fumée merveilleuse, et peut-être jouissant d'un bonheur surnaturel, pour la première fois révélé à sa race immonde. Et brusquement, dans un accès de rage et de suprême égoïsme, je l'ai broyée d'un coup de poing : j'aurais voulu qu'avec elle pérît le monde entier, comme je périrai, dans des convulsions sanglantes, les membres lacérés palpitant de douleur aiguë et mortelle. Un homme fût entré, je l'assassinais : — non, dans mes muscles émasculés j'aurais concentré la force de le maintenir comme garrotté par des cordes solides, de lui crever les yeux, de lui ronger le nez, afin que, me survivant, il survécût pour souffrir à toute heure en sa chair et son orgueil, et que, trop lâche pour le suicide, il m'enviât d'être mort. Et encore une fois, pauvre être abandonné aux contradictoires suggestions de l'Inconscient, je m'apaise au souvenir de ceux-là qui moururent au gué du Nui-Dao. Ils craignaient de mourir, plus que je ne le crains ; en marchant vers le ruisseau, ils voyaient rapidement se rétrécir la marge entre eux et la mort; dix mètres, cinq mètres, un mètre à peine; puis, tout à coup, le plongeon sous l'averse des balles, dans la furieuse poussée d'un sous-oiïicier, en dépit des reculades effarées, des gigotiements et des çrimacos. Et voici que, pareil à ces hommes, je m'approche vUo,

310 FUMEURS n OPIUM

vite, de l'heure où je serai cadavre, sans la chance d'une broussaille où m'abriter. Parmi eux, d'aucuns, à quelques pas de la frontière mortelle, prenaient leur élan et, dans la folie de la peur, bondissaient tête bais* sée pour en finir plus tôt avec l'effroyable incertitude Pouvoir comme eux fermer lés yeux, et ne les rouvri jamais !

4 h. maixn.

Ils vont venir, ils viennent, les bourreaux 1 je les pressens, vous dis-je, les ambassadeurs de la Mort î — Oui, j*en suis sûr, — à cette heure où je veille seul, près d'ici veillent d'autres hommes qui froidement, méthodiquement, tranquilles dans l'accomplissement d'un devoir, préparent la fosse, le cercueil, l'acte mortuaire ; et qui bâillent, trouvant le temps long et l'attente fatigante. Mon Dieu, mon Dieu ! — Pourtant si je me trompais, si venait le pardon ? mon Dieu, qu'il vienne ! mon Dieu, que je me trompe! mon Dieu, sauvez-moi! Je blasphémai, quand je jurai de me suicider plutôt que d'accepter l'ignominie des travaux publics. Pardonnez au blasphémateur, ô mon Dieu ! Mille années de honte, toutes les hontes, mais pas la mort ! — Oh I le songe dont je m'éveille ruisselant de glaciale sueur ! S'il di« sait vrai, ce cauchemar, présage du déni de grâce ! — < Las d'écrire et de fumer, je me suis endormi sur ma natte, la lampe allumée, dans la prison sombre et chaude. Jusqu'au sommeil, il me souvient d'avoir fixé mes regards sur la muraille, balafrée de charbonnages manuscrits, et sur les toiles d'araignée; je discernais nettement la fine trame, le corps velu des guetteuses ; — et, au-dessous, les yeux luisants d'un margouillat

TTSE AME 311

qui guette aussi, son corps de serpent recourbé en arc de cercle, ses quatre pattes étalées collant leurs ventouses à la chaux du mur. Soudain les lourdes murailles ont croulé, au son brutal et bref du canon ; et je savais en mon rêve que c'était le canon de Hanoï, annonçant le réveil. Et des trompettes claironnaient, sur des notes pressées, claires, spirituelles, comme si des anges soufflaient dans les cuivres, là-haut, là-haut, aux lointains cristallins d'un ciel où s'épanouissaient les roses et vertes floraisons de l'aurore. C'était un matin d'allégresse triomphale, tombant du profond firmament sur des plaines blondes, sur des mers de nacre frémissante et de vivant lapis ; et de fluettes nuées, houppes frisées ou flocons de soie, s'enfuyaient, blanches et dorées, si haut que l'alouette trillant ses frêles musiques ne les pouvait suivre. Par tous les pores m'entrait le délice des formes, des sons, des nuances et des odeurs, et de ce léger souflle glacé qui battait mes cheveux et s'engouffrait sous le rude bourgeron, pour glisser jusqu'à ma chair — ô l'exquise souffrance ! — une fraîche lame d'acier. J'avais des jours passés tout oublié ; je m'épanouissais avec le ciel, les fleurs et les bêtes, sans penser, dans l'instinct de participer à l'univers heureux, dans l'unique joie d'exister ; et par un simple vœu j'aurais pu, enlevé du sol, fuir aussi là-haut parmi les flocons neigeux et dorés, planer sur les rizières blondines, sur les mers frémissantes et nacrées. Or, en cette merveilleuse aurore de printemps, surgissent des paysages connus, le bord du fleuve à Dap-Cau, la roula des Sept-Pagodes, indécis encore, pareils aux tableaux d'une lanterne magique avant la mise au point. Puis des maisons blanches, — comme d'immenses cubes de

pierre, — des bouquets d'arbres déjà vus à la Concession de Hanoï, — des rues, l'enceinte grise d'une citadelle ; et maintenant, plus précises, plus nettement dessinées, une rase pelouse et, dans le ciel profond, une octogone tour de briques roses, où monte vite, vite, vite, au battement de la diane, au rythme alerte des clairons, un pavillon tricolore fuyant, toujours plus petit, jusqu'au sommet de la tour. Je n'étais plus seul, impersonnellement heureux, confondant mon âme et ma chair avec la joie du monde, — mais perdu parmi des soldats, en blouse de treillis comme moi-même. Formant le cercle, nous arborions des mines de condoléance, sur ces visages faussement contrits qu'on se compose en vue d'indifférentes obsèques. Qui devait mourir, en ce matin clamant l'allégresse de vivre, par les cent mille voix des insectes, par l'odeur des corolles et l'infatigable va-et-vient des vagues bleues ? Assurément, si quelqu'un entrait dans la mort, ce ne pouvait être qu'un dilettante connaissant combien dénué de signification ce mot « mourir », désirant — pour renouveler ses plaisirs — changer de forme et passer de l'humanité dans la vie inconnue des fleurs ou des bêtes. Pourquoi donc s'attrister ? Il y avait à coup sûr un malentendu qu'à tout prix j'expliquerais, afin de dissiper la tristesse épandue en brouillard sur les visages, injurieuse pour cette matinée d'universel délice. Et je m'efforçais de rassurer mes voisins, par d'évidentes raisons, — l'affaire de quelques mots, à peine. Mais, bizarre aventure! ils ne comprenaient rien à mes explications, lumineuses pourtant et si indiscutables î et, souffrant de leur peine, soucieux de les rasséréner et de les unira ma joie, à la joie du monde, 'avais cons-

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cience d'un ineffable devoir de charité, l'apostolat du bonheur. Ils ne comprenaient pas. Tous secouaient la tête, me considérant avec un sourire énigmatique ; et leur obstination me faisait mal. Alors, la pitié pour ces déshérités troublant la certitude de mon allégresse, un doute, une angoisse déjà, s'insinuait lentement en ma poitrine, aveclacier aigu du vent froid, maintenant douloureux. Un homme s'avança, vêtu comme nous, la tête rase, soutenu par un prêtre, escorté de douze soldats en armes. Je devinais à présent * voilà l'homme qui devait mourir. Mais celui-là du moins me comprendrait ; je savais si bien qu'il mourait volontairement, par caprice de dilettante, pour se mêler à toutes les vies éparses dans le vaste monde ! Enfin, il m'aiderait à convaincre les autres, les pauvres diables, à les délivrer de tristesses injurieuses pour l'universel délice... — Je ne distinguais pas encore les traits de son visage, étrangement voilés d'une brume grise. Pourquoi, puisque je voulais le voir, pourquoi se cacher ainsi en égoïste, — pourquoi ? — répétais-je, en frappant du pied, et déjà tremblant de colère. Et, sans doute par la maudite suggestion des tristesses ambiantes, désormais le sort de cet homme m'apparaissait redoutable et maudit, et peignait mon cœur. En môme temps, dans le ciel pâlissant, les blancs flocons s'épaississaient en large grisaille de nuages, et les angéliques trompettes ne clamaient plus la joie et le triomphe de vivre. L'homme approchait ; à coup sûr il allait mourir et mourir affreusement — pauvre homme 1 Je le lisais à cette heure, dans ses pensées se répercutant en moi, — par quel phénomène inexpliqué? car je ne voyais toujours pas son visage. Ces tristes pensées, je les lis, je les en-

tends, — les mêmes qui me furent coutumières aux temps de désespérance oubliés en ce miraculeux matin. Or mon angoisse croissait, toujours inexplicable, et, à présent, Tacier du vent ayant éraflé mon épiderme, des tenailles — il me semblait — arrachaient mon cœur par lambeaux. Tout à coup, la brume flottant sur l'inconnu se dissipa ; et le visage de cet homme ressemblait au mien comme celui d'un frère jumeau, et les soldats en cercle me regardaient, moi aussi, avec des airs faussement attristés. Je commençais à soupçonner ceci : rien ne pourrait séparer mon sort du destin de ce sosie dont les pensées répondaient aux miennes en écho, dont les sentiments doublaient les miens. Je détournai la tête pour échapper à une fascination qui des yeux de cet homme allait à mes yeux et, sans apparent mouvement, insensiblement m'entraînait vers lui. Je sentais que. cette attraction ne cesserait que lorsque mon corps et mon âme se seraient unis, confondus j avec le corps et rdme de l'inconnu, et ma destinée liée irrévocablement à la sienne, ^ors, quand j'eus détourné la tête, horreur sans nom ! à mes côtés je vis se dresser un prêtre, identique par la stature et les traits au prêtre qui soutenait Vautre. Mais le prêtre affectueusement me souriait. Affolé, me raccrochant à Tespoir que promettait ce sourire, je suppliai l'homme noir de me rassurer ; il me comprenait, bien que je n'entendisse pas moi-même le son de ma voix. Alors, comme j'attendais, anxieux, haletant, sa parole salutaire, son verbe consolateur, que boirait mon âme à larges goulées, il se pencha bienveillamment pour se faire mieux ouïr ; et, ayant évidemment prêté l'oreille, j'entendis ces mots : « Condamné à mort, mon frère I il

faut mourir. Je suis bien mort, moi aussi / » — Je vig les yeux du prêtre, ses prunelles claires virant vite au soleil, flamber de rage assouvie et de triomphante haine ; et je reconnus en lui Plantin ressuscité, ses minces lèvres ricaneuses, ses dents entre-croisées s'avançant pour me mordre, — et toute sa face horrible où se plissait la peau du front et s'agitaient clownesquement les oreilles, pour exprimer l'épouvantable ironie de sa gaîté macabre. — Sous le ciel, soudain noir d'orage, je restais seul, garrotté, des fusils braqués sur moi... — Dans le surhumain effort vers la fuite, je viens de me réveiller en la prison sombre et chaude, à la clarté de ma lampe. Mon Dieu, que le rêve ne se réalise pas 1 Faites qu'on ne m'appelle pas pour mourir. Mon Dieu, j'espère 1... Ils ne viendront pas...

Ils sont venus. Un bruit de pas et la porte ouverte arrêtent ma plume sur cet appel d'espérance. Maintenant, j'ai bu le verre de vin que m'offre un gendarme, et je vais signer ces dernières lignes. Je n'écris ni à mon père, ni à ma mère, — ni à personne au monde. Je ne crains plus d'être lâche; les heures terribles sont passées. Je m'en retourne, — très calme, je le jure 1 vers la nuit d'où je vins, voilà vingt ans. Adieu, vous tous ! — et si vous apprenez qu'au moment suprême je restai brave et Ger, malgré la redoutable anxiété de souffrir en ma chair, — glorifiez, ô mes amis ! les bienveillants Génies de l'Opium.

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