‹ Fumeurs d'opium; comédiens ambulantsChapitre 16 sur 17 · D.XE AM · texte numérisé non relu

D.XE AM

— Je n'hésîlaî plus : concentrant, en nnôiîie temps que toute ma force d àme, tous mes souvenirs, je rensei* .i^nai les chefs, avec la plus minutieuse exactitude, sur relTectif, armement et défense de quelques postes français, ceux notamment des régions de Ilai-Duong et Bac-Ninh. Cô ne dissimula pas son plaisir : « Je suis content de vous », me dit-il, — juste le mot de Napoléon au vieux régiment de mon grand-père. DanîJ/expansion de ma joie, jailiie de celte bienveillance et de l'opium, j'essayai d'étendre la sympathie du chef à mon pauvre camarade. On l'allégea de sacangue, mais Cô refusa de le recevoir. 11 pérora pour me prouver Plantin inférieur et inutilisable. 11 jouissait, yi crois,

— faiblesse de jaune devant un Occidental, — ù juger de haut un Européen, à distinguer dans ses faveurs, en grand mandarin impartial, entre les deux Français — ces Français si dédaigneux l — qu'un hasard lui soumettait. Et flatté de ce tact, de ce lin discernement, de ces cajoleries où mon orgueil s'épanouissait comme une large queue de paon, je souriais en cul de poule, et protestais à demi par de menus gestes efîarouchés. Ah ! vil caniche, qui faisait l'aimable et le beau, pour son maître 1

Auprès des chefs fut introduite une délégation, — des villageois venus verser l'impôt, contre reçus réguliers. Je commençais à comprendre Torganisalion administrative des rebelles, aoublant celle du Protectorat, étendant un deuxième réseau sur lo pays. Puis, comme je ne fumais plus, Cô me proposa d'aller dormir. On me conduisit dans un confortable logis, chez un des olïiciers subalternes, brave homme robuste et jovial, aux joues fleuries de sang et de gaîlé.qui m'accueillit en ami.

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^près une sieste de trois heures, je m'achemina^ vers la case de Plantin ; peut-être réussirais-je à me ff-v'idre utile au pauvre garçon. Je le trouvai en train de seîvir quelques partisans qui dînaient accroupis sur la rotle, acclimaté déjà aux maîtres comme à l'emploi. Très à l'aise, une serviette sous le bras, avec des intonations de larbin des basses gargotes, il stipéfiait par ses lazzis et grimaces les indigènes fiers d'humilier en lui k dure engeance des vainqueurs. Dès l'entrevoir, j'eus vergogne et tentai de me retirer avant qu'il ne remarquât ma présence. Par malechanceil m'aperçut et arrogamment me héla : « Approche voir, bougre d'empoté, que je te gueule tes vérités ! » Et, sans transition, le vilain me barbouilla d'infâmes injures, ramassées dans la boue des boulevards extérieurs et des compagnies disciplinaires. Soucieux d'éviter le ridicule d'une dispute, d'un crochetage immonde sous tant de regards gouailleurs, je haussai les épaules et m'en retournai. Il n'osa me poursuivre ; mais, en ma marche, lente à dessein par affectation d'indifférence, j'entendais ses insultantes clameurs et des menaces : « On te coupera le cou, vendu, faux frère I Va, on saura que tu viens ici pour espionner, sale mouchard ! » — J'eus toujours l'amour-propre chatouilleux (cela vous étonne ? oh, ça vient des nerfs !) et de la vanité, vanité d'aristocrate encanaillé par pose, mais haïssant les basses classes, les inférieurs, quand ils prétendent s'égaler à moi et ne se témoignent pas flattés jusqu'à l'attendrissement par ma poignée de main et mes phrases fraternitaires. Dans un paroxysme de haine froide, je me jurai d'obtenir la mort de ce gueux. J'allais, traînant ma rage à travers le marché, circulant

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parmi la foule, le temps seulement, pensais-je, d'apaiser les vibrations de mes nerfs et conquérir le calme nécessaire pour solliciter Dôc-Cô sans apparente émotion.

Le soleil plongeait derrière le Nui-Dao, dans l'enchevêtrement des brousses sombres, développées en longue frise au sommet des blanches falaises. Sous les hangars, les Annamites, après la grosse chaleur de la journée, se délassaient à fumer la pipe à eau, à boire le thé, à dialoguer ; et des groupes se formaient, toujours renouvelés, autour de musicantis pinçant en plein air la mandoline nationale. Un apaisement descendait du ciel clair jet montait de ce tas d'êtres insoucieux du lendemain, livrés à l'enchantement de la mélodie et du fraîchissant crépuscule. Et lentement des strophes anciennes jaillirent du terreau de ma mémoire, et leurs immortelles fleurs s'épanouirent sur mes lèvres :

Le vent sonore et chaud qui soufflait des rivages, Invisible contact de l'invisible amant, Ecartait les cheveux de ces pâles visages Que la Lune baisait du haut du firmament.

Ces vers, recueillis — et tant d'autres ! — en deux minces cahiers qui me suivirent partout jusqu'ici ; — avec les paysages de ce merveilleux Tonkin, magnifié par l'opium comme fut aussi l'œuvre des poètes, ils me valurent bien des heures douces et tristes, inoubliable douceur, tristesse exquise, et plus que les arguments, môme sophisliciucs ! m'aidcr«nt à dédaigner la sottise des chefs et l'ignominie des camarades. Pour m'en être souvenu, je serai bienveillant à la méchanceté, indulgent à la haine ; non par charité chrc-

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tienne ni amour de rhumanite, mais par naturelle douceur de lettré, par ironie peut-être. El conime j'étais orgueilleux des nerfs vaincus, la vanité cruelle rccomn:ençait à clamer ; elle exigeait que l'insulteur souffrît et son corps saignât comme mon cœur ; puis d'idiots scrupules parlaient à leur tour, affirmant, ceux-là, que je ne pouvais répudier les solidarités acceptées et trahir l'infâme sans devenir plus infâme. Alors je me méprisai, me devinant faible et lâche et l'inconscient jouet de forces contradictoires. Préjugés reçus des éducateurs, antipathies héritées, raisonnements puisés aux livres, et mes nerfs lassés et mon sang d'anémique, et le soleil, et l'heure du jour, et le temps qu'il fait, — tout cela participait à ces instables et fugaces phénomènes que je collective artificiellement sous le nom pompeux de Mon Intelligence et Ma Volonté

Le soir je mangeai chez l'offic'er Lê-Van-Bui, mon hôte. On fuma fraternellement sur le même lit de camp, tout en causaiit avec quelques amis, venus passer chez lui la veillée. Comme les gens d'ici, au rebours des Européens, je ne sais pas me promener pour le plaisir de la promenade ; je n'admets point parmi mes plaisirs celui de la m^arche tlâneuse, trouvant son but en ellemême ; mais, comme eux aussi, j'aime ces réunions où on laisse sans souci couler les lieures, à boire, jouer, chanter, bavarder surtout, entre camarades, dans une atmosphère de sympathie cordiale et d'opium. Sur un dressoir s'érigeaient les photographies en pied dellam- Nghi, le roi proscrit, et de Thuyêt son ministre, — tirées jadis à Huê par un fonctionnaire amateur, aujourd'hui décolorées et pointillées de blanc. Les Annamites répugnent à se faire reproduire er buste, dans la crainte

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que cette apparence de corps coupé en deux n'aie quelque mauvaise influence effective sur leur corps véritable et matériel: voilà du moins ce que m'expliqua mon joyeux hôte. Bientôt, rassasié d'opium, mes paupières s'alourdirent. Béni le sommeil — mais qu'il soit profond comme la mort 1 — après ces journées de fatigue et d'angoisse. Et je m'endormis sans changer de place. Non, cependant ; délicieusement anestiiésié, impuissant à mouvoir tète et membres, incapable d'une syllabe et les yeux mi-clos, je voyais à mon côté le brave officier et ses amis, le plateau fleuri de nacres où la flamme de la lampe se brise en facette», — les bleus caractères brodés en relief sur la soie jaune des tentures, — les tablettes d'ancêtres laquées rouge et or, — et dans l'ombre, aux murailles, les fanions multicolores, les larges lames et les fusils. J'entendais l'éventail d'un domestique activer à battements pressés le feu d'un minuscule fourneau de terre, et le claquement des sandales sur le sol battu, — le vol vibrant des moustiques et la crépitation de l'huile dans la veilleuse. Parmi le lourd parfum des bâtonnets qui lentement se consument à l'autel des anciens, je percevais le fleur du thé bouillant et la fraîche exhalaison des frangipaniers foisonnant derrière la maison. — Etde tout cela se composait une sensation unique, extrêmement douce, dans laquelle vibraient en accord parfait les impressions de couleur, d'odeur et de bruit, mais plus exquises en cette harmonie, grâce à l'opium qui en les reliant les complétait, — assez immatérielles alors pour réjouir l'intelligence comm* les sens.

Concevez, dans <iuel()uc univers meilleur, un mereillcux paysa3 ' où la lumière, le son et la couleur

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se confondraient, pour des hommes qui pourraient à volonté s'en imprégner par un sens unique. Et sur ce fond d'un paysage de songe passeraient des idées joyeuses et belles, subtilement rattachées par des associations inaperçues, mais indubitables. J'ai joui décela de longues heures, sans doute ; puis je glissai sans secousses à un sommeil dénué de rêves, délicieux cependant, dont les clairons archangéliques ne m'eussent pas réveillé. Par quelle analyse exprimer un bonheur non ressenti, toujours réel, m'enlaçant et m'imbibant comme l'atmosphère ? — Ainsi, je me figure, les Hindous doivent — non penser, car plus de pensée, non pas imaginer, car plus d'images, non pas rêver, car plus de rêves, — mais concevoir (mot encore trop précis, comme tous les mots) le définitif nirvana des dieux.

Dôc-Gô, dès le jour, me fit appeler sur la place du marché. Une carabine au poing, je commençai, avec l'aide d'un interprète, l'instruction miUtaire de vingt robustes gaillards, des montagnards du Yen-Thé qui, après la soumission de Doi-Van leur chef, se frayèrent passage à travers deux provinces jusqu'à Dôc-Cô. Celuici, certain de leur dévouement canin et de leur bravoure, les choisit pour sa garde personnelle. Thuât se trouvait là, lui aussi, dur, sévère, jamais satisfait. Toutefois je ne déplus point : au repos, Cô me prévint qu'il me confierait le commandement de ces hommes. Une bise, avivant ce tiède matin, rafraîchissait, comme une potée d'eau glacée, ma tête encore lourde ; elle me faisait du bien, autan qu'aux herbes et aux feuillages; — et comme nul raisonnement ne prévalut jamais en moi contre les influences de l'atmosphère et du ciel,

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une joie m*épanouit, aux paroles du chef : oui, je lutterai, je commanderai ; à chercher en vaillant les aventures, je conquerrai une large existence, aux rares tristesses consolables par l'opium. Ramasser de l'or pour m'enfuir, je n'y pense plus. Si jamais les Français nous chassent d'ici, alors je suivrai Dôc-Cô en terre chinoise, et nous vieillirons en sages lettrés dans un village du Quang-Si. J'achèterai des femmes obéissantes, pour procréer de beaux mâles ; mes enfants ne sauront pas que leur père fut un vilain « diable d'Occident » ; nous leur inspirerons, avec le respect des traditions et des livres, la haine des barbares étrangers. Plus tard, devant les tablettes dorées, énonciatrices de mon nom et de mes vertus, ils brûleront sur mon autel les bâtonnets odoriférants, et mon âme attirée par le parfum viendra se mêler, avec d'autres âmes indulgentes, à la vie de ceux qui vivront. Toutes ces imaginations s'évoquèrent en moins de deux minutes, tandis que, la face souriante, penché à demi, je remerciais DÔC-CÔ.

Après tout, ce que je fais, dénier l'obéissance à des chefs injustes, délégués d'une patrie tyrannique, tant d'autres l'accomplirent dont le nom, intact de souillure, resplendit dans l'histoire. Oui, lorsque je m'étais hissé à la conception du Devoir unique envers une cause librement élue, j'éprouvais encore le besoin de me justifier par des exemples classiques, Coriolan, Alcibiade, que sais-je ? d'évoquer môme les purs combattants des guerres civiles, luttant pour une idée. Et, en vérité, m'examinant en toute franchise, ces misérables comparaisons, je l'avoue, me tranquillisent et, plus que les arguments philosophiques, imposent silence

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au remords. Certes, j'ai lieu de célébrer mon îiilelligence libérée enfin des vains préjugés, — pitoyable rhéteur, pédant infâme l

il août.

Voici plus d'un mois écoulé : pas une fois je n'ai quitté le campement où j'instruis mes hommes, avec le zèle ponctuel d'un adjudant à chevrons. Tham-Thuât souvent nous laisse ; déguisé en bonze, muni des accessoires rituels — large chapeau, bâton, chapelet, et l'écuelle diogénique — il parcourt les provinces, s'arrête aux marchés fréquentés et glisse audacieusement aux jeunes hommes, en guise de ces prières que distribuent les cénobites, des proclamations guerrières. Visitant les chefs fatigués de la lutte, ranimant les courages, il marche sans escorte et sans armes, assuré de l'universel respect. Nul Annamite ne le dénoncera, tant on vénère en lui l'homme intègre, le patriote, le saint. Même parmi les mandarins, soldats ou miliciens dévoués au nouveau régime, pas un qui ne crût faire œuvre pie en le laissant évader s'il était pris, au risque d'être fusillé à sa place. Nimbé de légendes, il colporte le levain des colères nationales ; sa chaude éloquence, brassant les âmes, pétrit le bon pain de haine pour les saintes communions de la révolte.

Le Dôc-Sât et Bang-May, aussi, quittent parfois le Nui-Dao, pour des excursions de pillards. Au voisinage des postes français, ils terrifient, par l'incendie de villages suspects, les populations hésitantes ; ils razzient les armes, les troupeaux, le riz, les femmes, les piastres et les lingots d'argent, et remmènent tout cela au camp, poussant devant eux bétail, chevaux, fillettes et

matrones, portant en sac les lourdes têtes des pères et des maris, qu'on exposera pour l'exemple. Jamais ils ne reviennent bredouille, tant est sûre leur police, tant sont complices les villages, qui espionnent à leur profit. Pas de ces inutiles affaires^ pour la gloriole, qui n'aboutissent qu'à exaspérer les Français et provoqueraient, du Protectorat, la volonté d'en finir, même au risque de sacrifier beaucoup d'hommes et de dollars. Quand, à l'improviste, ils attaquent tel détachement engagé dans un défilé ou, entre deux haies sombres, dans les ruelles d'un village, c'est qu'ils visent à capturer quelque convoi de riz, d'armes ou de munitions. Le coup réussi presque sans danger, ils regagnent le Nui-Dao par d'infinis détours, pour dépister les espions ; et le Protectorat, de sa part, soucieux peut-être de maintenir la trêve tacite avec Cô, semble fermer les yeux jusqu'à nouvel ordre sur leur affiliation au grand chef.

Cô ne 8*est absenté que deux jours, pour inspecter les postes avancés, en vrai commandant qui vérifie lui-même l'exécution de ses ordres. 11 prépare un grand projet. Assez fort maintenant, pour longtemps ravitaillé, ayant patiemment formé les cadres d'une révolte générale, il veut le premier rompre la trêve et mettre à profit la surprise de l'ennemi. Tout d'abord, m'a-t-il confié, on enlèvera un poste — Dong-Triêu, je crois,

— défendu par deux sections de légionnaires, une compagnie tonkinoise, une demi-batterie. La prise du poste — et nous avons tous ici l'assurance du succès

— donnera le signal que les provinces attendent ; alors reparaîtront les chefs connus, aujourd'hui cachés en Chine ou dans leurs villages ; le paysan laissera la

herse, pour les fusils en réserve dans les arsenaux des montagnes. Chaque jour, arrivent de Hai-Phong ou, par voie de terre, du Quang-Tong, des armes, des cartouches, du riz et de l'opium ; en échange nous envoyons des esclaves, enfants et femmes, razziés dans les régions asservies aux Français. Cô, toujours plus cordial, se plaît à m'exposer ses plans. Il continue à mépriser Plantin, ne lui parle jamais, affecte de ne pas le voir quand, circulant à travers le camp, nous croisons le misérable en train de quelque basse corvée. Je souffre de cette abjection. Je sais qu'à deux reprises Plantin me dénonça, comme fils d'officier, passé aux rebelles pour les trahir. A la deuxième tentative, Dôc- Cô l'a menacé, en cas de récidive nouvelle, de la peine réservée au crime dont il m'accusait faussement, — la mort.Tellessontlesprescriptionsdelaloi annamite, — qui châtie le calomniateur comme l'eût été l'accusé reconnu coupable. Plantin n'ose plus me poursuivre de ses imprécations ni me desservir en sous-main. Au contraire, il m'a quatre fois bien hublementprié de lui obtenir quelques pauvres faveurs. Je l'aidai volontiers et feignis d'ignorer ses démarches d'auparavant : je ne le hais point ; il fut tel que le Destin voulut ; — on est ce qu'on peut être, après tout.

Les soirs, je fumais chez Cô ; et j'arrivais, croyaisle, à comprendre cet homme autant que je l'aimais. Celui-là n'est ni un pillard comme certains de ses lieutenants, encore moins un ascète du patriotisme comme ïe vieux Thuât. Tonkinois d'origine, mandarin du quatrième degré en service à Hué, il demeura fidèle au roi déchu, après la fuite de S. M. Ham-Nghi et de Thuyêl. Ceux-ci, du fond des montagnes annamites, préparant

la révolte, lui expédièrent le brevet et les sceaux de chanh'dedôc — général en chef — commandant les armées impériales dans les provinces du Tonkin Oriental. Sous Tu-Duc, Cô avait, cinq années durant, exercé dans le Hai-Duong les hautes fonctions d'Inspecteur des Etudes, en môme temps qu'il dirigeait une école libre pour les aspirants au suprême titre littéraire de Tien- Si (i). Il en gardait une profonde influence sur tous les lettrés de la région, car, en ces pays de civilisation chinoise, le professeur est plus vénéré que le père même ; — et ces lettrés à leur tour qui, au premier appel, suivraient leur maître jusqu'à la mort, peuvent à volonté soulever ou apaiser les populations dont ils sont les naturels guides respectés.

Depuis son retour au Tonkin, il combattait pour le souverain renversé, môme après la capture et Texil de Ham-Nghi, — comme tant de mandarins qui, pouvant reconquérir par la soumission leurs emplois et palais, acceptèrent la vie dans la brousse, souvent la maladie et la misère, plutôt que de se prosterner devant le roi intronisé par les baïonnettes des Occidentaux. Seulement, quand Thuat courait les provinces, sans escorte, nourri, comme un coolie, de riz rouge et de poisson sec, l'ambitieux Dôc-Cô, en attendant une restauration, se taillait un fief royal au bord du Delta. 11 s'était constitué une administration complète, avec d'anciens fonctionnaires gardant leur prestige de lettrés, plus influents — sans comparaison possible — que les subalternes improvisés hauts mandarins par nos généraux. El ceux-là gouvernaient à côté des intrus, jugaien' ,

(4) Docteur,

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percevaient l'impôt, comme si n'eût jamais existé le Protectorat des étrangers, en toute sécurité de conscience, puisqu'ils tenaient leur brevet du roi légitime. Même persécutés et misérables, les plus vertueux préfèrent la dérisoire désignation de ce proscrit aux grades largement soldés qu'attribue l'usurpateur ; c'est qu'après la mort, l'Empereur du Ciel contresignera leurs titres: et voilà pourquoi les Annamites, en récompense d'une action d'éclat, sollicitent des honneurs posthumes pour leurs ancêtres. Le monde d'en haut correspond au monde d'en bas, et le double ; le roi terrestre, collègue du Céleste Empereur, blâme, félicite, canonise les morts ; il les élève en grade à la cour du Ciel ou les fait déchoir de leurs emplois. Maître des âmes, les fantômes, tourmenleurs du vulgaire, n'oseraienttroubler son sacré sommeil. La hiérarchie d'ici-bas persiste dans le monde spirituel ; les mandarins jouissent à penser que, toujours revêtus de leurs titres, et susceptibles d'avancement par leurs services là-haut ou par les mérites de leur postérité, ils joueront éternellement leur comédie compliquée, avec ses parades bien réglées et son raffiné formalisme ; — et le pauvre peuple ne dit pas non. C'est en ce pays où règne, fortifiée par l'assentiment du Ciel, une si implacable et sainte discipline, que parfois nous avons promu tels boys ou guides aux fonctions qu'on obtient d'ordinaire après de très difficiles examens et une longue pratique des aîï'aires : certaines de ces nominations ont fait bondir sous la pierre du sépulcre les os de Tu-Duc et de ses vieux fonctionnaires ; et les malheureux administrés, de leur part, ont appris à craindre, sans les respecter, comme à haïr,Jces avides mandarins dorophages.

Le chef m'explique ces choses, sur le lit de cam}), d'une voix tantôt très calme, et tantôt très passionnée,

— ceci quand il prophétise le retour du roi national. Plus je comprends cet homme, plus je le vénère.

Ses conversations, quoique fort intéressantes pour un curieux de psychoJogies inédites, parfois me fatiguent par l'eftort intellectuel où m'astreint l'usage d'un idiome imparfaitement connu. Souvent j'aimerais fumer sans parler, quelques livres ouverts sous mes yeux. Délices d'effleurer tout à tour les beaux vers colligésen mes carnets de soldat, de promener ma pensée au parterre en fleurs des nobles idées et des rimes hautaines, sans m'arrêter à rien, — dans ces béats moments de l'intoxication où, quand peut-être l'intelligence s'est endormie, la sensibilité exaspérée se donne l'illusion de la remplacer ! Alors, derrière le mot épelé, s'évoque

— pour agir réellement sur les nerfs — la couleur, le son, le parfum, la lumière dont il est le signe ; un vers de Baudelaire ouvre la porte de jardins magiques où, matériellement^ toutes les voluptés s'assouvissent ; et cette fête des sens, charme suprême ! se déguise et se transfigure pour le thériaki en fête de la pensée. En un pareil état, ce m'était une lassitude épouvantable de converser sur des sujets déterminés, de suivre un raisonnement, de résumer par des généralisations un groupe de faits, et, pour comble, de transposer tout cela en une langue exotique, à grand eiforl de mémoire et pénible ahan de volonté. D'aucunes fois, Gô se doutait de ma fatigue, car il est d'esprit subtil ; il s'arrêtait de parler et me laissait tirer quelques pipes avant de reprendre la causerie.

Souvent, commeil me devineassez curieux, ilmecoDte

des légendes dont je comprends le sens vulgaire, et parfois le symbole qu'embellit ce vague d'une incomplète traduction ; et je puis à mon aise les fleurir d'interprétations ésotériques insoupçonnées par les gens d'ici. En brave homme, il s'épanche de préférence lorsqu'il me suppose fugitivement attristé par quelque inévitable récurrence vers ma famille. — Car le raisonnement ne prévaut, nélas ! ni la volonté, même plus assurée que la mienne, contre l'invincible et passagère évocation des années enfantines. De monotones mélodies balbutiées sur la corde frêle des guitares tonkinoises, lovent frais soufflant en plein bleu sur la brousse fleurie du Nui-Dao, — plus d'une fois cela suffît pour me gonfler le cœur, au brusque rappel des vacances écolières, et des jeux près du Morbihan semé d'ilôts, sous les ormeaux de Bretagne. — Dôc-Gô, pourtant, attribue mes peines plus à l'appréhension de l'avenir qu'aux regrets ; et, pour me consoler, il jure que nuls, — Chinois, Annamites ou Français, — ne toucheront à un cheveu de ma tête, aussi longtemps qu'il me protégera. Hier, son tact habituel faisant fausse route, le chef m'a parlé de ma famille. Bizarres contradictions de ma sensibilité, étranges caprices des nerfs ! Tous les jours je pense aux miens sans ennui, et j'écarte aisément le souvenir et le remords, puisque je me libérai volontairement des attaches naturelles et que, risquant ma vie, j ai bien le droit de répudier des devoirs imposés sans choix par le fait de ma naissance. Eh bien ! hier, au nom de mon père prononcé là par un étranger dont l'amitié pour moi semblerait à ce père le plus dur opprobre, sans raison j'ai pleuré; c'était nerveux, comme disent les femmes. Cô, d'abord surpris, devina

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bientôt et, avec une étonnante sûreté de doigté, il eut l'art de ramener mon esprit, par des transitions adroites, en de lents détours, à la joie et aux vastes espoirs. 11 jouait de mon âme en maître psychologue.

Des clameurs nous appelèrent sous la varangue. Les partisans hors des cases, les coolies abandonnant leur fardeau, les vendeuses du marché, regardaient au ciel un noir nuage, — signe de pluie, pensai-je. Mais eux y démêlaient la silhouette du Dragon, la bote sacrée, le premier en grade des animaux symboliques. Dôc-Cô, avec un mince sourire de sceptique, me commenta leurs imaginations : la Bête annonçait, pour dans quelques semaines, une victoire sur les Français. Maintenant je le reconnais, le Dragon terrible et bienveillant des légendes, tel qu'on le portrait aux murs des pagodes, ses yeux flambants, ses pattes griffues, son corps de serpent recourbant et déroulant ses fantastiques volutes ; il me semble qu'il me regarde, avec un rire ironique de sa large gueule incendiée, dévoratrice de la rouge boule du soleil.

Nous revenons vers la case du chef. Je retrouve à chaque fois la môme impression de luxe et de sécurité, toujours nouvelle, en entrant dans la salle que décore un splendide autel aux ancêtres, encombré des objets^ rituels — or, cuivre jaune et fauve, argent ciselé, — flambeaux géants, lourds brùle-parfums hérissés de Chimères. Sur les massives colonnes de la charpente sont verticalement déployés des rectangles de soie où des caractères de brocart célèbrent la gloire de Gô et do ses aïeux. Voici Tam-Thuût, éloquent rabâcheur de légendes, fertile en citations classiques, comme en histoires des douze royaumes de l'antiquité chinoise; dé-

daigneux des choses d'Europe, mais se révélant ici fin leltré, comme ailleurs dur et stoïque chef d'armée. A écouter mes mandarins en leurs causeries de diletlanti, je m'explique pourquoi l'Annamite persiste à nous dire inférieurs aux Célestes. Ce n'est pas simple préjugé d'ignorants : la Chine est la patrie intellectuelle, et jamais, malgré télégraphe et téléphone, l'Annamite n'admettra notre supériorité ; il pense exactement comme un sorbonicole à qui l'on veut démontrer la civilisation nord-américaine supérieure à la Rome des Augustes ou à l'Athènes de Periclès.

Le soir, Cô m'a reparlé du Dragon apparu. Il sait que tels sujets amusent ma curiosité, et les traite d'un air détaché, à la façon d'un Renan libéral et compréhensif qui, constatant des superstitions, les utilise, soit à perfectionner les hommes, soit à consolider une autorité nécessaire au commun bonheur. Comme tous les Annamites lettrés, il ne m'interroge jamais sur mes croyances religieuses. Ainsi que le dévot Thuât se complaît à l'affirmer, « chacun de nous — pense Dôc-Cô — discerne les choses du ciel avec son intelligence personnelle, comme celles de la terre avec ses yeux. Placez un livre à égale distance d'un presbyte et d'un myope : ils en percevront différemment les caractères pourtant immuables, il en est de même quand ils fixent leur pensée sur la Divinité immuable, mais conçue diversement. Insensé, à la manière des chrétiens, celui qui damnerait le myope, coupable d'entrevoir à peine de confuses taches noires sur la page où le presbyte distingue les Hnéaments précis des caractères !» — Du reste, ni Cô ni Thuât ne croient au Dragon apportant un présage ; mais ils jugeraient puéril et malsain

de supprimer des illusions qui aident à la victoire en encoui;ageant les hommes, — pour remplacer ces illusions par des ironies mal comprises, ou par des explications météorologiques qui, loin de satisfaire des illettrés, les induiraient en défiance. Ce sont des manieurs d'âmes, nés pour commander ; et je les compare, ces complets, à notre élite qui possède le caractère sans l'intelligence et la pensée sans la volonté ; — à nos politiciens méprisés des penseurs pour leurs basses conceptions, à nos savants dédaignés des hommes d'Etat pour leur incapacité à se résoudre, à choisir, en vue d'une aclionimmédiate, entredeuxidées contradictoires, également séduisantes. Demain, la population des villages doit sacrifier au ciel pour implorer le retrait des eaux : Thuât et Cô, sans croire à l'efficacité des prières, officieront au nom des pauvres ignorants : « Un lettré, dit Dôc-Cô, ne saurait partager la foi des simples ; mais faisons-nous œuvre mauvaise, de nous unir à eux, de cœur et de paroles, pour désirer le bien général? Et qui prouvera que cette communion de cent mille vœux n'agit pas efficacement sur les eaux, et [leut-étre sur des puissances invisibles? Oh ! — ajoutat-il avec un geste d'ironique dénégation — de tout cela je ne sais rien ; mais les Occidentaux en savent-ils davantage ? »

Etranges paroles, dans ce camp de pirates, loin des capitales d'Europe où tant de sages méditent, avec moins d'indépendance intellectuelle, sur les mystères! Je me passionnais, — comme quand, en mes années do collège, à quelque phrase de nos maîtres, lourde de sens et magnifique d'allure, je croyais que la Vérité môme^ descendue do cie^x inconnus, allait parler.

Combien j'eusse désiré naître et grandir parmi ces hommes, et recevoir le secret enseignement hérité de l'Inde, — la doctrine réservée sans doute à quelques initiés, mais devinée si prestigieuse à la voir fleurir, aux lèvres de simples lettrés ignorants de ses arcanes, en verbes de tolérante sagesse ! Les paroles de ces hommes me paciiiaient aux heures mauvaises et m'incitaient — moi, pauvre errant, jouet des hérédités et des livres — à considérer les choses avec la sérénité des mandarins. Je me confirmais alors dans l'argument suprême : « Tout fait se justifie par sa cause immédiate, dernier anneau dans la chaîne indéfinie des causes. Nulle action, devant la justice absolue, n'est punissable. » Enfin j'avais, à travers tous les sophismes des scrupules, capturé et emprisonné dans mon cerveau cette conclusion. Mais — faiblesse imbécile de l'homme I

— dès que je ne la gardais plus à vue sous le regard fixe des incorruptibles arguments, s'évadait la formule

— la captive protectrice de ma tranquillité — et alors les remords, les craintes, la hideuse séquelle des harpies, bourdonnaient- à mon entour, sifflant à mes oreilles et lacérant mon misérable cœur. Je fumais, je fumais encore, et le saint opium, quand mes muscles étaient morts et mes nerfs apaisés, sans l'aide désormais des vains syllogismes, me restituait la joie pleine et sure ; et les heures coulaient lentement — heures douces, heures bénies, rythmées par le pouls d'une horloge de Hong-Kong, dont le balancier, à chaque oscillation, me comptait des siècles de solennelle béatitude. Mon rêve flottait dans le bleu, dans Téther infini où le temps et l'espace ne sont plus.

D'autres fois, ouvrant à demi les yeux avant la paci-

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àcalion détinitive par Topium, un délicieux tableau de famille, idéalisé dans mon cerveau d'intoxiqué, me rappelait à la terre, — mais une terre heureuse d*où toutes les formes db Mal ont disparu, terre paradisiaque où seuls survivent, purifiés et sublimés, nos bonheurs : le brave Cô s'était fait apporter ses enfants, deux fillettes de huit à dix ans, la tête rasée, moins deux soyeuses houppettes noires ; c'était charmant de le voir jouer avec le collier d'argent, orné d'une griffe de tigre qui écarte les maladies, — la robe violette, découvrant les attaches sveltes du cou et les fines che;'illes, — les sandales chinoises aux pétons plats. J'admirais silencieusement les potelées menottes roses, les lèvres vermeillettes et leur sourire étonné ; le petit nez en l'air, è peine indiqué ; les boucles d'or martelé à ces délicates oreilles ; et cet ensemble du corps gras et frêle, pareil à un biscuit tendre teinté de jaune clair. Dans l'intimité familiale, Dôc-Gô rejette la froideur officielle et les hautaines allures nécessaires devant les subalternes. Entre mes cils rapprochés, je le vois prendre, au bras de la nourrice, ou du vieux paysan fidèle comme un Eumée, les fillettes qui s'endorment contre sa poitrine ou tiraillent sa barbiche ; il les embrasse à la mode d'ici, appuyant ses narines aux joues roses et respirant délicatement. M'eut-il fait du mal, je l'aimerais : janûis je ne pus haïr ceux en qui je découvre une sincère affection, fût-ce pour leur chien. Mais voilà que je souffre maintenant de ces joies intimes, du sourire cordial et déférent des serviteurs, moi qui serai désormais, où que le sort me promène, toujours Vétraiiger, parmi les vivants et parmi les morts. Vite, il faut que je fume encore, pour l'oubli.

â70 ruMELiis d'opium

25 août.

Quinze jours encore sans aucun changement. D'abord on a continué les préparatifs en vue d'une expédition. J'apporte à instruire mes hommes une conscience de vieux sous-off, qui me flatte et me rend quelque orgueil aux heures de remords. Comme si j'étais destiné à revoir l'Europe, comme un honnête gendeletire curieux d'études inédites, je multiplie mes notes sur les rebelles et leur mode d'action. Leur domination, je l'ai dit, semble franchement acceptée. Je suppose bien que les indigènes, payant à Dôc-Cô et au Protectorat, préféreraient ne verser qu'un seul impôt ; mais, libres d'opter, beaucoup se rallieraient à leur compatriote dont la prépotence paraît moins tyrannique, moins injurieuse surtout, que celle de l'étranger. Si les chefs agissaient toujours en pirates, la région qu'ils occupent se fut vite transformée en désert ; et — les habitants dispersés, incendiés les villages, les champs à l'abandon — Cô et ses émules n'eussent plus trouvé un grain de riz. Non. Dans les districts où l'administration française, peu soucieuse de provoquer la révolte ouverte, évite de déléguer ses fonctionnaires et miliciens, les rebelles prélèvent une très légère capitation ; ils protègent ces cantons contre les pirates chinois qui rôdaillent sans cesse par là, commandités par des négociants de Canton et de Long-Tchéou. Les partisans, bien nourris, largement payés, mais astreints à une dure discipline, ne vexent pas « l'habitant », auquel Thuât et Cô, par principe, donnent toujours raison quand il réclame contre leurs Sûldats : la rancune des

populations serait plus redoutable que les fusils européens. Mais, fins politiques, ces grands seigneurs doux et bons avec un bonze déguenillé, avec une fillette fugitive, n'hésitent pas à trancher des têtes et brûler des cases, dans les hameaux suspects de renseigner l'ennemi ou de porter leurs litiges devant les mandarins « nouveaux ». D'ailleurs ceux-ci restent méprisés, quand on les connaît illettrés ; et lorsque certains reviennent en leur village, un de ces villages si fiers d'avoir produit de vrais mandarins ! les vieilles femmes les insultent et les gamins chantent pouiîleà leur triomphal cortège. Combien vénérés au contraire les fidèles, qui après une déroute sont accueillis dans toutes les maisons ; — abandonnés de leurs soldats, et fugitifs, ceux-là commandent, le front haut, à qui, pouvant les livrer, se prosterne devant eux comme devant une effigie de la patrie malheureuse.

Le 15 août, Cô m'a confié un récent message, de Thuyêt aujourd'hui réfugié dans le Quang-Si chinois. D'Algérie, trompant ses geôliers, le roi Ham-Nghi a pu faire parvenir à l'ancien ministre une proclamation où il convie ses fidèles à l'effort suprême. Mais Thuyét, mieux placé pour apprécier la situation actuelle, prescrit d'ajourner encore, pour des motifs (ju'il développe, le soulèvement général que son maître ordonne et que veulent les provinces frémissantes. Cet Annamite se révèle un véritable homme d'Etat, bien informé des choses extérieures, qui, étudiant les faits pour les utiliser, dédaigne tout l'inutile bavardage d'insultes à l'adresse des « Diables occidentaux ». — Son message s'achève ainsi : « Restez calmes, en apparence soumis et satisfaits ; alors la France retirera ses troupes du

Tonkin, comme jadis du Cambodge ; il nous sera facile, d'un seul effort appuyé par la Chine, de jeter à la mer les derniers soldats. Défiez-vous de ceux qui prêchent la guerre immédiate sans avoir, comme le Roi mon maître, l'excuse de l'ignorance qui résulte du lointain exil. L'insensé parle et agit sans réflexion, mais le sage pèse ses actions et ses paroles. »

Les chefs, reconnaissant la prudence de ces conseils, renoncent à l'attaque de Dong-Triêu, si bien combinée pourtant. Ils réduiront leurs excursions militaires aux opérations nécessaires pour garder nos magasins remplis et ne pas perdre la suprématie conquise sur les populations. Et cependant on avait tant escompté cet enlèvement d'un poste français 1 On l'avait si souvent prédit pour rallier ou rassurer les villages hésitants ou découragés! Pour beaucoup de ceux-là, le renoncement signifie impuissance et vaut un échec. Il faudra raisonner, expliquer, pallier, — sans révéler à la plèbe, parmi laquelle sont des traîtres sans doute, les secrets motifs de l'inaction. Périlleuse occurrence ! — Mais ils obéiront, ces chefs dont plusieurs, ambitieux à coup sûr, pourraient opposer aux intérêts du roi proscrit leur intérêt personnel. Ils ne discutent pas. Moi, qui vécus en un pays où chacun conteste les ordres reçus, sans valable raison, pour le plaisir, par instinctive répugnance de l'autorité, — j'admire cette abnégation sans phrases, le respect aux volontés d'un exilé dénué d'argent et d'hommes, errant à la merci des mandarineaux chinois. J'ai senti un large souffle de patriotisme passer et soulever les âmes. Sceptique épris de l'aventure sans but, de la lutte pour l'art, j'ai le frisson, moi aussi, de ce vent sacré. Mai. qui connais les ressources

militaires de» Euitfpéens et que jamais les Annamites n'expulseront les Français, je me surprends à espérer, comme le plus crédule partisan, en l'effort et la victoire. Ces gens, comme mes camarades de Dap-Cau, luttent pour la patrie ; une même idée les fortifie — qui me manque, que je jugeai niaise — et les ennoblit peut-être, les uns comme les autres, dans les deux camps, ceux qui ne se comprendront jamais et réciproquement se méprisent. Ici, Cô, le fin lettré ironique, combattra pour cette idée, au risque de la vie, comme son plus ignare soldat ; — et de même, là-bas, tels officiers intelligents, d'esprit aigu et réfléchi, qui assurément pensèrent autant que moi, communient par cette idée avec le dernier de leurs hommes. Qui, d'eux et de Césade, eut raison ? Je doute. Car enfin, entre moi, si débile, ettantd'intellectuels — mes égaux par la pensée, mes supérieurs par la volonté — qui me condamnent, est-il certain que seul je ne me trompe point ? Mon père, mon frère et leurs pareils, en dehors des sociétés et des morales conventionnelles, si dans l'absolu, dmis rèlernité peut'êlre, ils avaient réellement le (h-oit de me repousser et honnir! — Non, non 1 cen'estpas possible 1 Envers et contre tous, je pris dans ma raison et mon orgueil la force de m isoler, le courage de répudier les nécessités de la naissance et du milieu ; j'ai choisi, — libre ; je fus seull'homme que je voulus être, parmi tant qui, résignés au rôle imposé, affectent lo mépris pour venger leur bassesse. — Hélas 1 je fais troj. d'honneur à mon vouloir, de lui imputer l'action presque inconsciente — malgré ses rigides conséquences inéluctables — qui me poussa, ivre d'opium, jusqu'ici, comme uae branche flottant au gré des marées — par

la volonté d'une brute. Je suis las de raisonner ; et pourtant le raisonnement obstiné, l'argument de chaque minute, me soulève au-dessus du désespoir; je m'y cramponne, ainsi qu'à la bouée un naufragé ; et le moment doit venir où défaillant je m'abandonnerai ; et alors je flotterai, dérisoire jouet des tristesses et des remords. Ici comme àDap-Cau, l'espoir du combat pour la bonne cause exalte les âmes et illumine les yeux : seul, avec l'infâme que je suivis en ivrogne tiré par la manche — voilà la vérité ! — je suis le renégat, honni là-bas, accepté chez ceux-ci avec de défiantes réserves. Oui, moralement, je ne me sens pasl'égal des gueux à qui j'enseigne le maniement du fusil. Qu'importe ? demain, après le lourd sommeil de l'intoxiqué, je ne souffrirai plus de celte obsédante affirmation ; et ce soir, dans une heure, après fumer, ma pensée exaltée par l'opium me glorifiera comme chaque soir, par-dessus les hommes, par-dessus les dieux

Je rencontre parmi ces partisans quelques déserteurs de la milice ou des compagnies tonkinoises ; et aussi des soldats libérés qui se refusèrent à reprendre la charrue. Ceux-là ont répudié l'asservissement aux caprices du résident, du mandarin ou du rebelle. En ce pays, les lâches acceptent l'agenouillement quotidien qui, même, n'assure pas des jours paisibles et la récolte du riz ensemencé ; les vaillants ont préféré, risque pour risque, commander à qui se laisse commander. Ils apportent ici les rivalités de leurs anciens corps : il arrive que deux gas s'empoignent aux cheveux pour tels malsonnants propos sur la garde civile ou les tirailleurs. Nous avons encore plusieurs catho-

liques des missions espagnoles, reconnaissables à leur chevelure rase, à leurs allures de portiers de séminaire : des bonshommes frôleurs, au parler onctueux, qui m'offrent le thé pour la joie de me chuchoter à voix mystérieuse, comme en sacristie, du latin prononcé à la castillane, ânonné gravement à la guise des instituteurs saïgonnais: « Quo-mo'do va-les, domine ? Gra^ lias a-go ti-bi. » — Cô les emploie à de louches négociations avec tels curés indigènes. En eux persiste la rage du prosélytisme, jusqu'à hurler des blasphèmes après boire, devant les effigies païennes de Tich-Ca et de la déesse Kouan-An, au péril de recevoir force taloches. Les chefs, qui ne les aiment guère, les accueillent à seule fin de ne pas s'aliéner entièrement les missions, où plus d'un fugitif, prétendent-ils, trouve asile.

Et les journées passent, très brèves puisque je fume. Je me garde constamment sous l'influence de l'opium : soit la matinée, au réveil des sommes abrutissants, dormis la bouche ouverte, quand je me lève, la nuque douloureuse et les reins cassés, à peine capable de me débarbouiller ; soit à la méridienne et le soir, quand je reconquiers sur le lit de camp la confiance douce, claire et gaie comme ma lampe, et la faculté de comprendre les beaux vers. Temps bénis, inoubliables minutes ! La nuit, lorsque le vent des hauts agite les lourdes feuilles des bananiers, — à midi, lorsque les hommes somnolent sous la double paillote, abrités de l'aveuglante lumière que réfléchit la falaise ; — dans la case barricadée de Bui ou la fraîche salle de Dôc-Cô, — • les heures, jour ou nuit, me sont pareilles, éclairées par l'unique veilleuse, loin du soleil et de la lun^ éga

lement hostiles. Je ne vis que par l'opium, en l'opium. Il est vrai, je ne puis fumer que deux fois par jour, à la sieste et à la veillée ; mais, par une judicieuse utilisation de ridée fixe, à l'aide d'une forte concentration de la pensée, les autres moments glissent très vite, insignifiants et tels que non vécus ; et je n'existe en réalité que durant ces quatre cents minutes — environ — . de la fumerie ; je les divise, pour les prolonger, en regardant de cinq en cinq minutes la pendule helvétique, apportée de Hong-Kong, qui s'érige chez tous les mandarins,insolente camelote, parmi les papillotantes incrustations, les cuivres antiques et les miraculeuses broderies.

Toutefois, en dépit de mes stratagèmes, les périodes d'affaissement se multiplient, quand la pensée et le vouloir, trop longtemps bandés pour mon anémie, se détendent, flasques et sans ressort, et que je reste impuissant à roidir encore ces cordes mouillées. Alors s'infiltrent en moi, plus cruelles que le remords, des terreurs depuis tant de semaines disparues : l'appréhension des crises nerveuses, et celle d'être livré pour le châtiment. Et aussi — mais d'où viennent et que signifient celles-là ? — des terreurs inexplicables, infusées peut-être en moi par un sortilège. Plus débile que jadis, je connais enfin les effrois suprêmes : ces craintes, vagues et terribles, je ne les avouerais à personne ; elles m'obsèdent, par ces nuits nouvelles où l'opium, impuissant, ne verse plus le baume de paix. C'est inexprimable, l'état de mon âme ; il s'y condense un précipité de mille épouvantes, surtout durant les lourdes pluies crépitant sur l'ardoise ou chuchotant sur le chaume, quand le gros Bui m'a conté de fantastiques

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légendes où de très vieux morts d^Annam jouent leur rôle macabre et joyeux. Donc, du Césade d'antan déjà ne survit qu'un idiot radoteur, abandonné comme les viles nourrices de campagne aux influences de l'ombre, de l'orage et des revenants ? Ainsi je m'interroge, en des ricanements imbéciles. Au matin j'en hausse les épaules ; et, les ténèbres revenues, je frissonne encore à des histoires de cercueils dénudés par les averses, remontant à la surface du sol pour y déverser d'effroyables liquéfactions humaines qui se coagulent en vampires et promènent l'effroi triomphal et l'horreur ; aussi des traditions, comme en écouta notre enfance, de morts transmués en Génies mauvais, dans la forme du chien qui sauta par-dessus leur cadavre, Ces balbutiements de puériles cervelles me hantent, comme les diables hantèrent ces morts. Je crois, mon Dieu ! je crois : moi, vivant, intact de corps et d'esprit, bientôt je serai l'immonde haillon de chair en pourriture, qu'un démon ricaneur ou le nécromant redresse et secoue pour la peur des enfants et des femmes

26 août.

Mais de graves nouvelles : en guerre, en guerre 1 — Voici peut-être enfin la grande aventure espérée, et tout le reste en est oublié. Comme les saines rafales du matin, cela dissipe les fantômes et les nocturnes bafouillements de l'épouvante. Les Français rompent la trêve, ont annoncé nos espions ; ils se décident à traquer Dôc-Cô dans ses montagnes. Hier, au conseil dos chefs, j'ai traduit diverses gazettes • en France, à la nou-

velle d'un convoi enlevé vers Lang-Son, le parlement a sommé le ministre d'exterminer la piraterie ; et, seulement en échange de promesses conformes, voté deux millions pour combler le déficit du budget tonkinois. D'après les journaux, 400 hommes — infanterie de marine, tirailleurs et miliciens — vont nous bloquer. On défendra le Nui-Dao, car où transporter les armes des arsenaux, les approvisionnements des magasins ? Je me retrouve gaillard et gai, puisqu'on va se battre ! Finie l'inaction, mère des longues fumeries et des cauchemars. Bataille, bataille !

80 août.

Nos sommes investis. Les chefs, sans doute taisant de sérieuses inquiétudes, affirment la certitude du succès. Demain l'ennemi tentera l'assaut par le sud du massif. 11 n'a pas d'artillerie ; cette attaque ne réussira pas.

Pour nous déloger d'ici, il faudra passer par des sentiers de chèvres sauvages, où, à l'abri des roches, nous fusillerons les assaillants un à un. Nous affamer serait une longue entreprise : nous sommes approvisionnés pour six mois.

Aussi, Cô ne veut pas abandonner ses trésors et ses troupeaux sans nécessité ; et à aucun moment le blocus ne nous empêchera de fuir, s'il le faut jamais, par des pistes ignorées de l'ennemi. Les sorciers à la solde des chefs, ayant consulté les calendriers, déclarent faste le jour de demain et certifient la victoire. D'autres ont endormi, à grand bruit de tam-tams, une jeune fille ; et les ancêtres prophétisent par la bouche du médium la prochaine libération du sol national. Les quatre Gé-

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