EL EU
Lorsqu'il ouvrit les yeux, Ferrier se retrouva sur le sol sablé, dans sa case, ficelé de cordes en fibres trossées de bambou. Son premier regard vit, sur le lit de camp, le jeune sergent annamite. Parmi les pirates, toujours calme, Diên était là comme leur chef. Il n'avait point paru pendant la lutte, il n'avait pas quitté la natte, comme si les vains incidents de l'heure n’eussent pas valu à le déranger, à l’'émouvoir seulement.
Paisiblement il continuait, seul, la bonne séance de fumerie, commencée avec le Français, pas même un instant interrompue; — belle âme d'indifférent, supérieure aux vagues contingences ; élégante personnalité de débrouillard, que révèle l'ironie — trop subtile, incomprise par tous ces gueulards idiots! — du très ingenu sourire à poste fixe surcette face plate, blanche et câline.
I fumait j'opium dans la pipe commune, longuement culottée à deux durant les lentes nuits de cet été tropical. Et «15; «'emnressaient à ses côtés plusieurs des pirates, et aussi des mi: inne Thôs, lenrs complices. Autour du blessé, de féroces figures silencieuses.
Le
Ferrier reconnaît ses montagnards, qui Font trahi, et qui le dévisagent sans parler. On croirait presque, à les voir ainsi muets, qu’encore survit le respect inconscient du maître, de la crainte, en ces têtes longtemps courbées sous la férule. Derrière ces hommes, se pressent les larges faces des pirates, ricaneuses, pourpres d’orgueil. Un brouhaha d'injures et de menaces emplit la chambre.
Le dur soldat comprit qu'il ne lui restait qu’à proprement mourir. Il était prêt. Ainsi, les Génies cruels devaient triompher ; depuis l'éternité, c'était écrit quelque part, aux livres du sort. Il faut laisser aux imbéciles les vaines protestations contre l'inéluctable, la mômerie des regrets. A l'heure terrible, le légionnaire se retrouvait d'instinct, pour regarder la mort dans les yeux, farouche et brave, malgré la douleur enfin éveillée, aiguë à le faire crier, de sa double blessure. Au moins, il avait fumé son saoul. Et grâces soient rendues à l’opium qui, s'il avait fait cette Âme inquiète et triste, et cette chairdouloureuse, en revanche,leur avaitappris, comme il l'enseigne aux indigènes de Chine et d’Annam, à subir, sans révolte des nerfs ni de la pensée, la sacrosainte volonté du destin. Et maintenant, vieille tradition du soldat, Ferrier, soumis à cette volonté, ne souffrait plus, moralement, que d’une angoisse, la douleur et la honte du poste livré, l'honneur compromis du chef qui va mourir... Ce sentiment, ignoré peut-être des raffinés, mais exaspéré chez les humbles, cette idée restreinte du devoir, par qui les moins intelligents et les plus las souvent se haussent à la stature des héros.
Mais on ne parlait pas de massacrer l’Européen. Pour quel motif, au lieu de l’achever sur place, le laissait-on
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reprendre ses sens?... Un rayon d'espérance passa, aussitôt effacé, dispersé comme un reflet de lune sous les remous, dans un grand frisson de son épiderme :
l’homme se figurait, brusquement, les supplices que sait rafliner l'Extrême-Orient, et le martyre légendaire de tant de soldats, et la mort lente qui, avec une précision d'anatomiste, déchiquète les chairs vivantes, de façon à faire chanter sur chaque nerf la savante symphonie
de la douleur. De la tête aux pieds, son corps vibra de.
ce frisson. Et pas de revolver à portée de la main, — l'arme libératrice tombée sur le sable, là-bas, dans la
lutte. De nouveau, le sous-officier regarda les outra-“
geux visages sur lui penchés, les faces silencieuses,
froides, orgueilleuses. Les montagnards surtout ; ils
ouvraient de larges prunelles, sans parler, sans jeter un cri; pâles, ils dévoraient des yeux le vaincu ; ils se repaissaient de sa honte, et l’on devinait l'immense joie des cœurs bondissants, comprimés à deux mains, et l'ont eût dit que ces traîtres allaient défaillir, de leur muette volupté. Et voici que, tout à coup, un de ces hommes, comme pris de folie, bondit hors de la case, trépignant, hurlant de bonheur, avec de grands gestes. Et les autres regardaient de plus près, triomphants, au septième ciel, leur haleine de fauves sur la figure de l'Européen, féroces et muets. Re
Le maître de cette racaille, le jeune Diên, famait toujours; et l'ironie du vague sourire, entre deux pipes, laissait transparaître quel dédain, incompris, pour les vainqueurs comme pour le vaincu, pour les vaines contingences ! Et si, à de longs intervalles, un de ces montagnards, parmi lesquels il n'avait pas combattu, se hasardait à lui parler, — avec quelle défé-
LA
rence, les veux baissés et les mains jointes, quel souci de faire pardonner l'audace grande !... — Bousculade au seuil de la chambre. — Les têtes s’écartent ; on amène la douce Thi-Nam avec son enfant, la femme impassible, aux traits tirés, au visage de cire,aux prunelles comme mortes. D’ordinaire on ne maltraite guère les femmes. Et que craindrait-elle la rouleuse ? de partager la natte du nouveau chef ? ce ne serait pas un bien grave accident, pour elle. Au pis aller, d’être livrée aux montagnards ? oui, sans doute, ils voudront jouir de sa peau, à satiété ; ils exigeront cette récompense "du joli sergent, leur maître, ces esclaves qu'elle humilia, enfin seigneurs de sa chair méprisante,
N'est-ce, après tout, dans sa normale destinée de paillasse à soudards, pour la garce qui, des maisons publiques, passa, insouciante, dénuée de répugnances comme de pudeurs, dans la couche d'un occidental à l'odeur de cadavre ?
Le gamin pleure et piaille, agrippé de ses petits ongles à la robe, épouvanté du tumulte, des rmes, des faces féroces, sans comprendre.
Un geste las, du jeune Diên qui s’est soulevé sur Île coude. L'Européen, la femme et l'enfant sont trainés, brutalement, sous la varangue. La douleur physique arrache à l’homme un gémissement. Et cette plainte, comme du feu dans la poudre, fait jaillir l'explosion de haine, rires, clameurs, huées, moins terrifiants que le silence d'avant.
La brume envolée, le soleil a surgi, plus haut que les collines violettes, que les lointaines sapinaies, dé- coupées en ombres chinoises sur un lumineux transparent Des miliciens gisent çà et là, sans tête, dans
les carrés de choux ; des pirates dansent sur les platebandes de fraises, ou ramassent les fusils abandonnés ; d’autres boivent l'alcool de riz à rasades ; d'autres encore répartissent en tas égaux les vêtements des vaiicus, les colliers des femmes annamites tombées aux côtés des soldats, raidies et pâles comme eux, trouées de balles, décapitées ; — humbles et fidèles villageoises qui suivirent volontairement leur époux, des provinces heureuses du Delta jusqu’en ces régions de livre et de massacre. Les Thôs fraternisent avec les
pirates, gens de leur race, et peut-être de leurs fa-.
milles. Tous les Annamites sont morts ; pas un n’a fui. Seul a survécu l’élégant sergent, joli, souple et traître,
respecté des vainqueurs, à l'aise parmi ces gens et qu,
de haut, les dédaigne ; et qui, plus que personne, les
humiliait naguère et les exploitait, doué, parmi ces:
âmes grossières, du prestige inexplicable qui fait les princes des hommes. Dans le prestige du petit sergent s'affirme aussi, une fois de plus, la réelle supériorité
de l’Annamite, ressentie — sinon reconnue — par les.
balourds de montagne.
Et la trahison de cet homme, le confident des veillées
bavardes, est pour Ferrier une douleur nouvelle, mêlée de honte, après la honte et la douleur du jardin. saccagé, tandis qu’on poursuit, pour leur tordre le col, les volailles affolées, que deux hommes essayent les
chevaux, qu'on éventre la svelte biche pour le festin de victoire, et que les chiens hurlants viennent lécher leur maitre au visage.
Rien encore, tout cela. Auprès du blessé on entraîne Thi-Nam, toujours impassible, mais plus pâle, et le. gosse qui ne s'arrête plus de piailler. Un des traîtres
— il n'a pas quitté l’uniforme des miliciens ! — un colosse, jette le gamin à plat-ventre ; il lève son Coupe-coupe pour décapiter l'enfant. Alors, la mère hurla : qu'on ne massacre pas son fils, le fils de son ventre ; qu'on la tue, elle, elle seule, qui ne demandé pas de pitié ! Elle criait ces choses, en paroles entrecoupées, en sanglots, avec cette furie des mères, femelles ou femmes, qui, pour prolonger d’une mi- -nute la vie si chère, se damneraient. L'élégant Dién, le joli garçon qui parle très doux, s’approcha de Thi- Nam, — l’homme qu’elle avait aimé, qu’elle avait vêtu et gavé de ses rapines. À demi folle, elle roula jusqu’à ses pieds ; elle s’assit sur le sol, multipliant du torse et de la tête, sans compter, les prosternations suppliantes des femmes annamites aux genoux de hauts mandarins. Oui, qu'on la massacre, elle, mais qu'on épargne l'enfant. 11 grandira dans la haine des Occidentaux ; il sera bientôt un soldat... Et le colosse hésitait, tenant collé au sol, sous sa lourde paume, le pauvre môme terrifié qui ne criait plus. Le joli sergent
daigna répondre : « Moi, — dit-il, — je ne veux de mal à personne ! » Oh! le soleil d'espoir qui radia dans les noires prunelles de Thi-Nam ! — « Mais ce
n'est pas moi qui puis vous sauver. Tiens ! parle à ces hommes. » Et, de la main, il désigna les brutes montaenardes, en uniforme de gardes civils, qui se rangeaient derrière ieur chef élégant, — les yeux avides, les faces enluminées de haine et de joie. Hélas ! elle ne supplia plus, elle baissa la tête et se tut, la douce Thi- Nam. Elle savait trop que ceux-là ne pardonnent pas, accrochés à la vengeance, pour ne la plus lâcher, par les mille griffes de leur implacable vouloir. Il s'agissait
à cette heure de payer d’une seule fois les iromies, les concussions, les humiliations des longues semaines. Et retombée sur le ventre, la femme resta à quatre pattes, muette, la tête levée, les yeux écarquillés et fixes.
D'un geste, le montagnard trancha le col frêle. La tête roula ; et près d'elle glissa le corps languissant, si pitoyable avec son gros ventre de mangeur de riz et ses chairs décolorées. Au tour de la ferme, maintenant ; et deux hommes l’agenouillaient de force. Mais le Français, impassible jusque-là, jeta un horrible cri ; 1l supplia, comme elle avait supplié. Il sanglotait, implorant ies brutes inflexibles ; il rampait aux pieds des bourreaux. Non ! cette femme et ce maigre cadavre décapité, il n'avait pas cru si fort les aimer. Pardon | pardon pour la douce femme, et nulle grâce pour lui, l'étranger. Et sanglotant, hideux, grotesque, il hurlaït de si poignantes conjurations, en son incorrect jargon annamite, que peut-être... Mais la douce Thi-Nam, qui ne pleurait plus, fit taire cet homme, en criant pius fort. Horreur ! elle le regardait, l'amant d'hier, avec des yeux méchants ; c’est iui qu'elle injuriait de mots obscènes, à cette heure ; elle lui Jetait à pleine gueule, comme de gluants crachats de fumeur, les pires insultes, ramassées à l'égout des maisons de tolérance. L’étranger assassin de son fils, l'Occidental, l'impur, pourquoi le suivit-elle jusqu'ici, puisqu'elle labomina toujours, maudit qui sent le cadavre ! Oui, eiïle l’exécrait ; elle jouirait à le voir crever ; — et l'enfant, ha! ha ! ha ! l'enfant mort n'était pas du diable étranger ; il était fils d’un boy, d’un bon Tonkinois, -— tu te rappelles, cochon ? le joii Ba ! — Et, affolée de haine, elle se mit à rire à bruyants éclats-
CA
Alors, comme Jésus au Golgotha, Ferrier ferma les yeux. Il ne lui restait qu'à mourir. Plus de consolation possible, ni dans le présent, ni dans les souvenirs du passé. Tourner sa pensée vers les tristes années d’enfance, vers les durs paysans, ses père et mère, qui sans pitié le rouèrent de coups ? Il n’y songeait même pas. Soldat à dix-huit ans, engagé pour fuir les bassonnades familiales, il avait épanoui sa jeunesse en terre annamite ; il s’était retrouvé le paradis terrestre, ici, près de cette femme et de cet enfant, par qui seuls il connut la joie d'être père, la vie du foyer, l'habitude enveloppante, — et l'amour. Et ceux-là lui manquaient aujourd'hui ; — et même l'opium, le dernier ami, n'était plus là, pour endormir bien vite la pauvre âme, la jeter loin de ce monde d'horreur. Au cœur de lillettré, du villageois sentimental, c'était, tout à coup, en cette minute d'atroce réveil, la suprême déconvenue, plus amère incomparabiement que la souffrance physique, quand tout, hommes et choses, vous trahit et croule à la fois, cette désillusion où nous préparèrent doucement les livres lus à seize ans, et qu’il n’eùt jamais dû connaître, et qui, brutale, dessillait d'un geste l'erreur de son âme ingénue, sa simple âme de petit enfant.
Et peut-être, avec cet instinct de conservation qui plane sur les pires chagins, elle avait espéré, la Tonkinoise, d'échapper à la mort, par l’abomination de l'étranger, par ses dégoûüis du Français réels et sincèrement exprimés. Mais elle comptait sans la haine des miliciens. Ces hommes resserraient autour de Thi- Nam leur cercle d’implacables ; tous jouissaient d'avance, extasiés par la volupté de la voir mourir.
Et tous, ils ricanèrent soulagés d’un poids, frissonnant de joie comme on frissonne de peur, quand la femme enfin tomba pour jamais, la tête écrasée, la cervelle en éclats, sous un formidable coup de massue, sous le joyeux ahan du bourreau. Ces brutes de montagne dévêtirent l'abhorrée, ils palpèrent en rigolant les seins pendants, la chair vieillie de la concubine ; la gueuse,
elle qui faisait tant d'embarras, elle n’était plus même
joe; un paquet d'os, une peau ridée ; — ils affectaient des airs dégoûtés, en y touchant.
Et, du corps secoué et froidement retourné par des mains cruelles, le sang giclait, avec les railleries des traîtres, sur Ferrier qui restait sans parler, les prunelles closes, — attendant le libérateur coup de massue ou desabre.Mais non, halte-là ! Ce seraitpar tropsimple, et la mort trop douce, au gré des patients adversaires, implacables à l'étranger, qui depuis tant de mois
aiguisent les griffes de leur vengeance, en silence, aux
roches du mont sacré. Il dut rouvrir les yeux, quand
deux hommes le bousculèrent et que le fit crier la.
douleur cuisante de ses entrailles. Dégagé des liens, on le dépouilla de ses vêtements, on l’étendit nu comme ver, sur la terre nue; et commença le supplice, raffiné par les pires imaginations, par les miraculeuses trouvailles de bourreaux exaspérés.
En vérité, pour être juste, cela ne dura pas trop : longtemps. L'une après l’autre, méthodiquement, à l’aide d’un couteau ébréché, on scia les oreilles. Trois u
hommes, accroupis sur le corps, le maintenant en place,
à la force des poignets comprimant des soubresauts ”
convulsifs. Le joli sergent regardait, d'un air détaché, assez égayéd’ailleurspar lacurieuse mise en scène. Car,
enfin, on peut être un sceptique que ne troublent guère les vaines contingences de l'heure, on a beau poser pour l’élégante indifférence, voici tout de même un spectacle autrement captivant que les mômeries des acteurs chinois travestis en filles et des chanteurs à longue barbe. Et, aux péripéties de ce dénouement, un homme de goût ne prétendra jamais égaler les plus amusantes cadouiliées, même quand le rotin cinglait les grosses fesses de ces balourds montagnards. — Ferrier hurlait ; on lui appliqua un bâillon, son mouchoir brutalement enfoncé jusqu’à la gorge. On lui coupa le nez ; on trancha les pieds, on abattit les mains. A coups de ciseaux, on déchiqueta la vibrante chair qui saigne. Ainsi, les vengeurs avaient puni cette bouche, vocifératrice d’injures ; ces oreilles ouvertes à la calomnie ; ces narines qui jouirent de l’opium volé; ces lourdes pattes d'Occidental, quis’appesantirent tant de fois sur les esclaves ; ces pieds dont il frappait les reins des misérables et qui le conduisaient vers la catin Injurieuse et mauvaise. Dans les poignets troués, on passa les galons d'or dont il s’enorgueillissait tant, ses beaux galons d'oificier, symbole de son grade et de sa tyrannie... Et, de moment en moment, une immense clameur de haine et de joie s’envolait sur les têtes furieuses, dans le ciel.
Enfin, sur un signe du jeune Diên, on traîna jusqu’à l'arroyo le corps palpitant encore. Mais, dernière ironie, on ne voulut pas qu'il fût noyé. Les bourreaux jetèrent ce paquet de chair sur le radeau du poste, amarré contre la rive. Ils coupèrent le filin et du pied poussèrent le radeau en plein courant. Et cela descondit au gré de l'eau. Dans le frais matin bleu s'érigecit
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la virginale silhouette du Tân-Vien, du mont sacré À que peuplent les Génies hostiles à l'étranger.
EN
Et la mort libératrice ne venait pas. Les débris horribles longtemps souffrirent.
A deux cents mètres en aval, le radeau s’échoua sur la rive opposée, parmi les feuilles. Et le moribond gisait, à l'ombre fraiche. Cependant, les souffrances s’apaisaïent, le sang jailli à flots laissant le corns vide et inerte de plus en plus, une ioque, de moins en moins apte à souffrir. Et les pensée du misérable se fondaient, en rêves toujours plus vagues, comme ses douleurs. Dans ces rêves, les images de l'enfance paysanne glissèrent tres vite, évoquées par la fraîcheur verte, dix secondes à peine, très vite, — les images du temps que, dans les beiies seures de sa vie nouvelle, l’hemme avait si tôt oublié. Ur peu plus longtemps palpitèrent dans la cervelle exsangue les premières journées au Tonkin, les matins de combat, où l’on partait en compagnie, ragaillardis par le clairon qui chante: et, de cetie époque, il lui revenait un éclat ce cuivre, un coin de paysage, un profil de camarade, une silhouette de Chinois troué par la baïonnette. Et cela, aussi, passa très rapide. Puis des visions plus précises émergèrent de l'ombre : le jardin du poste, la biche fauve, et le’ doux visage de Thi-Nam, penché très gentiment sur le pauvre ami, Comme naguère ; et la lampe à opium,
les chères fumeries vespérales... — Une soif ardente torturait le misérable.
Mais ses prunelles hagardes, tournées par hasard vers le poste, s’emplirent d’une flamme ; le moribond sentit, très vaguement, que les pirates avaient, du poste, fait un feu de joie. Et cela ne l'inquiéta pas. De plus en plus confus, ses rêves. Il y passait, sans ordre, comme sur la toile éclairée par la lanterne magique, d’indécises images de petits faits : dix coups de rotin infligés à tort, — une grifle de tigre, offerte à Thi-Nam par le sous-préfet de Tông-My, — une proposition d'avancement, retardée pour six mois encore, — unenuit sans opium, dans la forêt... De plus en plus lointains, les faits ; toujours plus rapides, les images. Et parfois, dans cette succession d'images confuses et de détails indistincts, quelques-uns, cependant, apparaissaient minuscules, précis, nettement délinéés, tels que des miniatures, ou des paysages réfléchis sur le miroir de la chambre claire.
La flamme se haussait et s’élargissait au loin, étendant jusqu’au zénith son rideau qui tremble, couvrant un vaste pan de l'horizon et du ciel bleu.
Mais une terrible détonation retentit, après un long fusement de mine, tandis qu'une colonne de flamme rougesombre monte verticalement, ébranlantle rideau de flamme pâle. Des clameurs aiguës dans le lointain. — Et, cornme il n'avait plus la force de penser et de souffrir, cependant une joie, en éclair, passa sous le crâne du misérable. Il comprit peut-être ;, un tonneau de poudre avait fait explosion, enlevé jadis aux rebelles, et dont, parmi les bourreaux, les uns n’avaient pas soupçonné, les autres avaient oublié la présence,
Une lourde fumée blanche planait sur le poste incendié ; une brise fraîche la poussait, déchiquetee, accrochée par lambeaux aux ramures, vers la rivière.
Les cris des mutilés montaient dans le silence. Là-bas,
sur le rideau de flamme, de noires silhouettes couraient, fuyant vers la campagne. Et Ferrier mourait doucement, dans l'odeur refroidie de la poudre, dans cette apothéose rose et claire d’un feu de Bengale.
Mais, comme il s’en allait, une dernière fois il aperçut l’immuable Tän-Vien, et, sur les pics sacrés, il vit se dresser, tramés de fumée, les Génies hostiles;'et rire de l'étranger, et se le montrer du doigt. — Une bourdonnante rumeur, roulante comme une marée, emplissait son crâne. — Il les vit se former et mollement se dissoudre, s'approcher pour envahir l'ennemi, puis s'éloigner et se fondre, plus vagues toujours, comme ses rêves, dans l'atmosphère. Et il lui sembla, tandis que la mort abaissait ses paupières, qu'ils s’avançaient, injurieux, planant dans le ciel clair, portés par la fumée, tramés de fumée eux-mêmes, pour saisir son âme et l'enlever. Et il sentit, le mourant halluciné, que leur vengeance commençait à peine ; que, mainlenant, son corps ayant servi de jouet aux hommes, son ombre serait la proie des Génies mauvais et des sorciers ; et ce n'est pas la paix définitive qui vient.
Il avait exhalé son souffle dernier. Dans l’universel silence, la montagne érigeait là-haut sa virginale silhouette d’inviolée, sur l’aube de cristal ; et à l'inaccessible vierge, la fumée faisait une ceinture dénouée sans cesse et sans cesse mollement renouée ; le Tân-Vien dressait là-haut ses cimes candides, où jamais l’étranger ne posera le picd sans mourir, et que jamais l'en:
vahisseur ne regarda sans être châtié dans sa chair et - dans son âme : — les sommets, aujourd’hui et tou- “ jours victorieux, qui veillent, incorruptibles senti- » nelles, devant l’abrupte région des Châu, — à la pointe
extrême du Delta tonkinois, — à la porte du vieil Annam.
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