‹ Fumeurs d'opiumChapitre 12 sur 21 · LE BLOCKAUS INCENDIE · texte numérisé non relu

LE BLOCKAUS INCENDIE

ls ne l'ont pas reconnu parmi les Chinois. Devant le ommandant ils ne parlent pas de lui et de ces heures Jù nous fumions côte à côte. Ce sont, du reste, de bonnes gens qui m'aiment er comprennent que leurs bavardages me compromettraient.

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Mars 1889.

Je relis ces pages et, à cinq mois d'intervalle, jy ajouterai quelques lignes. J'ai retrouvé le joyeux Tich. Il disparut après l'affaire, et j'appris par les dires des indigènes qu'il guerroyait pour son compte, en Chine. Je me gardai de révéler à quiconque sa trahison. Vers le 4° janvier, il est rentré chez son beau-frère, cousu d'or et de bijoux, traînant à sa suite quatre Cantonaises — un vrai harem — enlevées le diabie sait où et comment. Les mandarins chinois mirent à prix sa tête, et il juge prudent de fêter ici le nouvel an. II m’a raconté, avec un air de parfaite bonne foi, une longue histoire destinée à prouver qu'il fut surpris comme nous, lors de l’attaque, et ne dut la vie sauve qu’au plus miraculeux hasard. Je l’ai laissé dire et nous avons refumé sur le même lit de camp. La semaine dernière seulement, après beaucoup de pipes, je lui ai narré par le menu tout ce que je vis et j'entendis, la nuit du 16 novembre, caché dans ka brousse à quelques mètres de lui. Il a souri et, très expansif ce soir-là, m'a même avoué cent piastres reçues pour avertir l'ennemi de l'heure précise où nous dormirions tous dans le blockhaus ; ma tête lui eût valu un supplément de cinquante piastres. Parbleu, je le savais bien, qu'il n’est

point méchant; mais le pauvre ami souffre parfois de « faulte d'argent », comme Panurge. J’ai soufflé la fumée que je venais d’aspirer, posé ma pipe, et nous avons placidement apprécié, non pas — grand Dieu! — Jes causes et la valeur morale de son action, mais les incidents et hasards qui égarèrent ses recherches, quand il fouillait la brousse pour me trouver. Une poignée de main, et nous nous sommes quittés bons camarades. Presque tous les soirs il revient occuper sur mon lit de camp sa place accoutumée de vieux frère. Il devine que je lui pardonne, et moi je comprends si bien qu'il ne me hait point! Pour quelle raison me haïrait-il? Vous dites qu'il me trahira à la première occasion? C’est, parbleu, probable : ét encore, qui peut savoir ? Mon Dieu, les hommes sont si complexes, leurs mobiles si divers et leurs opinions si variables !

Et puis, après tout, comme vous et moi, il obéit à la Cause ; minuscule rouage inconscient de l’universelle machine, il se meut par l'effet de la formidable impulsion lancée au commencement des temps. Pauvres automates que nous congratulons et nous entre-haïssons pour des actions inévitables, justifiées et nécessitées par leur cause! Du reste, responsable ou non, peu m'importe, je ne ressens pas la moindre haine pour mon joyeux Annamite. Et, si vous saviez, je suis telle ment las de vous, des autres et de moi- même... Encore une pipe, mon vieux pirate?

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A u confluent de laRivière-Noire et du Fleuve-Rougs, — devant l’abrupte région des Chäu, — à la pointe extrême du Delta et de la civilisation annamite, — se dresse le massif sacré du Tân-Vien. Les hommes ont crénelé ses pics de redoutables légendes, et peuplé les rochers et les cavernes de Génies hostiles à l'étranger. De BaTang à Yen-Baï, de Cho-Bo jusqu'a Tuyên-Quan, on voit sur l'horizon les trois sommets montant la garde à la porte du vieil Annam. Souvent, aux heures désespérées, leur grave exemple — sentinelles jamais lasses — fut réconfort aux patriotes vaincus, à Lê-Loï le pécheur comme aux viriles Jumelles. Et parfois, dans la suite des siècles, entre les envahisseurs accourus du midi, de l'ouest ou du septentrion, d’aucuns, abattus en plein essor de jeunesse, sentirent sur leurs prunelles pälissantes et sur leur âme l’ombre et la vengeance du mont sacré.

L'orgueilleuse silhouette du Tân-Vien, elle emplissait les veux du garde principal Ferrier, elle hantait sa

cervelle, — à toute heure, sans trêve. La tête lourde de l'opium fumé, chaque jour à son réveil il se remémorait confusément les légendes : non point, certes, la version des historiographes officiels, qui fleurit en sveltes caractères au livre des chroniques impériales ; mais les traditions ingénues qui se perpétuent sur les lèvres émerveillées du populaire, et qu'évoquaient la concubine indigène et le jeune sergent Dién, aux interminables veillées du fumeur. Longtemps il avait ri, le robuste gars normand, hilare, sanguin et casseur d’assiettes, de cette naïve imagerie des légendes, avec son immuable personnel de Dames, de Bouddhas et de Mandarins. Mais, de semaine en semaine, l'inconsciente habitude du rêve, comme la fumée lourde, embrumait son âme, dans les loisirs de la solitude, si longs pour l'illettré qui ne pense pas. Les rabâchages terrifiés de la femme, les récits où se joue — dans l'ironie incertaine d’un demi-sourire — la parole chantante du jeune Diên, suscitaient maintenant de passagères épouvantes en cette âme chaque jour plus inquiète et plus trouble ; ils y insinuaient l’angoisse indéfinie des Génies, hostiles à l’intrus, qui peuplent les cavernes et les rochers du Tâän-Vien. | Sur les frontières de la province de Hanoï, ce garçon de vingt-huit ans commandait le poste de Ban-May, avec sa garnison de gardes civils, vingt Thés montagnards de la région, et dix Tonkinois du plat pays. Un tout petit poste, loin des cités bruyantes et des grands chefs : au dos aplani d’un mamelon, un carré de quelques ares, que délimite la double palissade de bambous. Au centre, la case que Ferrierfit construire, avec quel amour ! — et si jolie, et si confortable : deux

chambrettes toiturées de feuilles, les cloisons de nattes, le sol bien sablé ; quatre fenêtres, orientées aux quatre vents ; deux portes de face, sur le jardin. Dans l’arrangement du jardin — touten arbres fruitiers et légumes, pas une fleur de luxe ! — on retrouvait le goût du sous-officier colonial, débrouillard habitué des postes lointains, qui estime à leur prix une platée de haricots verts, une belle citrouille. Et n’est-il aussi réjouissant à l'œil qu'un parterre, le potager épluché chaque matin des cailloux et des folles herbes, avec les fraisiers bien alignés en bordure, les choux-fleurs, les petits pois, les laitues en carrés égaux, — les verts nuancés des feuilles, les nacres blanches ou roses des fleurs? Sur trois côtés, les dépendances, — magasins, écuries, cuisines ; la case des gradés indigènes et de leurs femmes; enfin, une vaste paillote, simplement meublée de deux lits de camp où les miliciens s’étendent côte à côte pour la méridienne et pour la nuit.

Ferrier vivait là, à quatre heures du poste le plus voisin, parfaitement heureux, en famille, avec sa douce Thi-Nam, qu'ii adorait, et son enfant, — un métis de trois ans, un délicieux gamin à la peau très blanche, aux fins cheveux en boucles, bien Annamite pourtant par son petit nez aplati, par son gros ventre de mangeur de riz. Etle garde principal aimait, comme son domaine, ce pays moins peuplé que les marécages du Delta grouillants de monde, mais plus fertile peut-être, et certes plus beau : verdoyantes collines en pente douce, vives eaux cascadantes parmi les arbres, horizon de coteaux, de prairies et de bois, — un coin retrouvé des campagnes françaises. au profond de cet hostile Tonkin.

On était au printemps de 1890, aux premiers mois d’une sanglante période. Après trois années d'une relative quiétude, des chefs redoutables avaient reparu. Au nom de Ham-Nghi proscrit, ils enrôlaient de force, pour un suprême effort, les jeunes gens des villages. Les anciens lieutenants du Bo-Giap — le héros populaire décapité en 41885 — s'étaient montrés en avant de Phuong-Lam, sur la Rivière-Noire. Encore mal armés, le recrutement des partisans à peine commencé, ils ne s’attaquaient pas aux postes français : mais chaque jour on apprenait qu'ils avaient brûlé quelque hameau, arrêté un porteur de dépêches, enlevé un convoi et décimé le détachement d’escorte. Parmi les indigènes, beaucoup se reprenaient à l'éternel espoir, toujours démenti, de la revanche : et des villages entiers se dépeuplaient, leurs habitants passés aux rebelles dans un coup de passion, une folie d'orgueil. Les autres attendaient, moralement acquis à la révolte, mais soucieux, défiants, retenus par ie souvenir des répressions terribles, des cases incendiées et des récoltes perdues. Une angoisse, vague au début, puis intense et précise de plus en plus, s’élargissait sur le pays ; le frisson de l’énervante inquiétude gagnait, une à une, les âmes: — et tous vivaient, sans trêve, dans l'attente anxieuse du lendemain.

Chaque jour, Ferrier recevait de son résident des renseignements nouveaux, et de pressants avis : qu'il se tint sur ses gardes, on pouvait menacer Ban-May ; qu'il eût l'œil ouvert sur les mouvements des groupes rebelles et, plus encore, sur les faits et gestes des fonctionnaires indigènes, sur le sous-préfet de Tông-My. Pour lui, vieux troupier, quelle fête ! — La guerre,

donc ! C'était la joie ; c'était une chance de décrocher . enfin, au bout du sabre, la croix du Dragon, la « banane », puisque — misère de Dieu ! — les gardes civils, les bons bougres toujours sur la brèche, n'ont point droit àla médaille militaire, pasmême à la « commémorative ». En brave serviteur, respectueux des ordres, il prit ses précautions, il établit de sévères consignes pour la sûreté du poste. Mais les malandrins du voisinage le connaissaient trop, terrorisés par son audace, par ses coups de main — à quatre ou cinq hommes — contre leurs repaires. Et il ne mentait pas, sa joveuse vantardise étalée au soleil, quandil gueulait qu'aucun de ces lascars n’oserait se frotter à lui et ne . viendrait flairer les abords du poste. Il disait vrai, certes, et l’on pouvait dormir sur les deux oreilles, à Ban-May.

Aussi, dédaigneux des pirates, pour égayer sa solitude, depuis quelques mois il s'était mis à fumer, — de cinquante à soixante pipes, pas plus. Et c'était la douce Thi-Nam qui lui préparait ces pipes, ou, plus souvent, le petit sergent rusé, propre comme un sou neuf, et tiré à quatre épingles dans son uniforme; le jeune Diên, aux traits fins, à la face plate, très blanche, aux lèvres incarnates, comme fardées par le bétel, aux souples allures de courtisan aristocrate, séduisant, en vérité, par l'élégance innée de sa démarche et de son esprit. Et qui donc'a dit que l’opium avachit ses fidèles, qu'il les fait impuissants à tout service actif, effarouchés du soleil, les muscles lâches, l'intelligence en déroute ? Et qui oserait soutenir de si niaises assertions ? Le brave Ferrier vous eût cloué la langue au bavard, proprement, par de probants arguments, lui qui, au ré-

veil des plus paressantes méridiennes, n’hésita jamais à se relever, dans un sursaut, pour l’action ; lui qui, trois fois la semaine, après fumer, quittant le poste en. plein midi ou par une nuit sans lune, chevauchait sous le soleil et pataugeait dans la boue tenace des marais, sous l’averse, à cette fin de surprendre au nid quelque bande tapie au creux d’une caverne, et qui s’est trop fiée aux rochers, aux fondrières, aux torrents, à la protection des piquets empoisonnés et des impénétrables brousses.

Certes, celui-là ne craignait rien des hommes; pas nerveux à coup sûr, tempérament de sanguin, muscles denses et fermes, chair saine que le fer ni la balle ne fait souffrir, et qui repousse vite sur les blessures pour en eflacer même la cicatrice. En ses courses, il avait l'œil aussi clair, les membres aussi dispos, la caboche aussi nette qu’un sobre adolescent au saut du lit; et, pendant plusieurs mois, l’opium n’eut aucune prise sur ses muscles, aucune sur son cerveau: l’opium auquel il devait tant de grâces, l’opium,complément nécessaireau bonheur de ces vies solitaires ; qui leur donne leur sens spécial, quiles enveloppe d'unattraitinexprimé ; quitour a tour décuple le charme des paresses, faisant couler trop rapides les longues journées sur la natte, et donne pour l’action furieuse plus d’ardeur, d’audace et de gaité. Cependant, depuis plusieurs semaines, la montagne le hantait. La silhouette immuable le troublait par ses aspects changeants, toujours nouveaux selon les heures, les saisons, l’état du ciel, de la température et du vent.

Aux midis d’été, elle tremble — on dirait — dans la lumière, et c'est un éblouissement à brûler les yeux

du profane, cette vibration des rocs aigus, micacés, taillés à facettes. Dans les nuit claires, agenouillée sous son diadème d'étoiles, enveloppée deblancheur lunaire, elle épand sur la plaine silencieuse un mystère de douce religion, ta pitié des bonnes déesses qui planent sur leur olvmpe inviolé. Aux jours d'orage, sabrée d’éclairs, sur le ciel sombre et les nuages cataractant, elle se change brusquement en pythonisse mauvaise, à la bouche chargée d’imprécations et de haine. Mais, après l'ouragan, dans l’aube de cristal, la cime virginale se lève, sa ceinture de brumes blanches flottante et dénouée au vent léger; elle se recule dans un lointain d'orgueil et de candeur, la cime sacrée où nul profane n'a posé le pied sans mourir. Au crépuscule, elle apparait diabolique souvent, sur l’hcrizon de braise, lorsque le ciel est comme une escarboucle d’enfer, rayée de saphirs qui sont les regards des mauvais anges, et qu'autour des trois sommets planeet piaille un vol d'oiseaux de malaugure. Mais aux nuits noires surtout, Ferrier la connut redoutable, quand on ne la voyait pas et que, de toute sa masse, elle pesait sur les âmes. Après les lourds sommeils d'opium, l’illettré — qui Jamais ne pensa — en venair -‘2mme les naïfs conteurs des légendes, à douer lz=5cutug4 d'une cruelle volonté. La cime sacrée lui fut implacablement ennemie, quand elle souriait dans l’aube cristalline ou dans la féerie lunaire, comme aux démoniaques crépuscules de braise, et dans ces nuits où, sans la voir, on la sentait peser sur les âmes. Le matin, quand il s'était ramoné la gorge et qu'il restait une minute, vanné, les yeux larmoyants, le crâne vidé, les flancs haletants en soufflet de forge, plus d’une fois il lui sembla — absurde et passagère

imagination ! — que la montagne, peuplée d’esprits,

méchants, vivait d’une vie surnaturelle, qu’elle le guet: tait par les gros yeux noirs de ses cavernes, et que, de . ses pics sombres, — elle lui faissait les cornes!

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Il avait, ce Ferrier, un passé d’honnèête garçon. Soldat de première classe à la Légion Etrangère, puis agent assermenté du Protectorat, d’ailleurs dénué d'éducation comme d'orthographe, il fut, en 1888, par une fortune inespérée, admis dans la Garde Civile du Tonkin avec une situation de sous-officier — garde principal — et trois mille francs de traitement. Si,dans les débuts, ses nuuveaux collègues le regardèrent de travers, on oublia bien vite son origine, pour ses exceptionnelles vertus, — bravoure, discipline, dévouement. Dur à ses hommes, exigeant en diable, mais bon enfant, fusilleur sans pitié des malandrins capturés, cruel peut-être, mais indulgent aux mäiciens maraudeurs, débordant de cette joyeuseté familière qui plait aux Annamites, et toujours en avant, le premier au feu, il fut adoré de ses soldats à Ban-May, ou, pour mieux dire, des dix Tonkinois — dont tous les gradés du détachement — qui complétaient l'effectif. En revanche, d’instinctil se défiait — pas assez! — des vingt Thôs balourds. De grossiers montagnards, ceux-là, qu'à les juger sur la mine on prendrait pour d’éternels ahuris, lents à se mouvoir, la bouche toujours entr'ouverte; des janots de village. Plus grands, plus forts, plus

lourds de chair, de charpente et d’esprit que les - nommes du Delta. Ni bavards, ni expansifs, ni flatteurs ; incapables d'oublier, comme de pardonner, une injure ; farouchement fermés, dans un silence têtu, devant le chef qui, une seule fois, fut injuste. — Et, pour tout cela, accusés de sournoiïserie, déplaisants aux yeux de l'Européen, qui leur préfère l’Annamite moins loyal qu'eux, à coup sûr, moins honnête, mais plus ouvert, plus parleur, livré au premier venu ; l'Annamite, à la sympathie facile et immédiate, qui accostera un voyageur de passage dans le village, pour lui proposer amitié, parce que la figure de l'inconnu lui revient ; l’'Annamite, volontiers câlin, caressant, flagorneur ; et de plus, — il faut bien le dire! — d'’intelligence supérieure : les montagnards eux-mêmes le confessent.

Cette supériorité incontestée, les Tonkinois en abusaient à Ban-May, se faisant servir en pachas, se déchargeant de toutes corvées sur les bons gavots, quand il s’agit d'aller à l’eau, balayer la porte, creuser ou combler la fosse aux ordures. Et cela n’est rien encore pour les humbles soldats, accoutumés aux plus durs travaux. Mais, pour qui n’ignore pas la haine du montagnard envers l’homme des rizières, insolent et tyrannique depuis des siècles, les dégourdis miliciens Jouaient un jeu périlleux, quand ils persécutaient, sans trêve, de taquineries cruelles et d’injurieux sarcasmes, les pauvres sauvages.

Et, quand un des Thôs s’avisait de réclamer, les gradés exploitaient sa confiance de naïf toujours dupé ; ils extorquaient les sapèques de l’homme alléché par des promesses de faire justice. Puis ils levaient les

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épaules et donnaient invariablement raison à leurs compatriotes, faisant en petit — mon Dieu! — ce que tout un siècie pratiquèrent en grand les fonctionnaires d'Annam, les pillards et les injustes, préposés par l'empereur Minh-Mang à l'administration de ces contrées. |

Il se trouva parmi ces Annamites un garçon, le jeune Diên, exploiteur, dur, injurieux plus qu'aucun de ses camarades. Celui-là, cependant, les Thôs ne le haïssaient point; ils en acceptaient — semble-t-il — l'étrange prestige. Un gamin, presque! un de ceshommes comme on en rencontre la-bas, très propres, intelligents, élegants même, aux allures de garce caressante et mauvaise, avec des yeux où un observateur lirait tout à la fois douceur, câlinerie et cruauté froide. Souvent, ils séduisent ces rudes âmes de sous-officiers français par leur supériorité d'intelligence, tacitement reconnue, plutôt sentie que comprise; parce qu'ils sont, aussi, parmi leurs compagnons, les plus braves: et parce qu'ils possèdent un attrait indéfinissable, enfin, dans leur élégance innée, — le charme de la traitrise. peutêtre ! Des gens compliqués, à coup sûr; qui passeront de longues heures, sans impatience, à rouler de: pipes, couchés en aimables éreintés; puis, le même jour, sauteront en tête des autres dans un retranchement défendu par les rebelles; — qui vendront leur chefpour trente piastres, s'ils ont faute d'argent. ou pour l’amour d'une femme, et qui peut-être, à l'occasion, la trahison consentie pour demain et payée déjà, se feront tuer aujourd’hui en sauvant ce même chef; et tout cela par pur tempérament d’aristocrates, de délicats Jouisseurs, traîtres pour s'acheter un plaisir, mais

n'estimant pas la vie plus cher qu’elle ne vaut, et dédaigneux de la mort non moins que des vertueux préjugés. Tel le jeune Diên : il avait conquis son commandant de poste ; mais sans mème recourir aux protestations exaspérées de dévouement, plaisant surtout au grossier Européen par son vague dédain silencieux U aristocrate, détaché de tout, indifférent à tout, qui ne réclame rien des autres pour être heureux. Ferrier lui témoignait une absolue confiance Ïl était, ce petit sergent, un vrai chef, né pour commander au Français illettré comme à ces montagnards. Il avait séduit Ferrier sans même s'en étonner ; les Thôs, il les vexait en toute occasion ; nul Annamité ne l’égalait pour en extorquer de l'argent — amendes et cadeaux, — pour les humilier, et les brutaliser, pire que dés chiens. Et ces hommes ne ie haïssaient point; ils lui obéissaient avec cette soumission, cet air humble et caressant des colosses balourds obéissant à quelque frêle prince de sang royal. Ce prestige étonnant, avéré autant qu’inexplicable, de certains êtres, de ceux-là que la fortune doua du verbe persuasif et du regard impérieux à la fois, — et qui naissent maîtres des hommes! César le eonnut, et Nérou, sans doute, — et le pensif empereur Dong-Khanh, mort si jeune, sûrement le posséda. Vexés par les Annamites, les montagnarüs ne por- taient par leurs plaintes au Français, complice et protecteur de leurs tyrans. Ferrier ne se gêna jamais pour rire aux éclats des taquinéries cruelles, en admiration devant ses gas bavards, doucereux, et si débrouillards ! qui, au bon moment, savent prélever sur leurs économies, au bénéfice du chei, deux ou trois taëls d’opium. Oui, c'était un jeu périlleux, à tout

prendre — et Ferrier en eut parfois le pressentimer, — en ce pays où quelques familles se partagent la clientèle héréditaire et le féodal dévouement des popu- | lations, où les rebelles connus, chefs de ces familles, étaientles naturels suzerains des miliciens montagnards. Mais quoi? la discipline n’a pas été inventée pour les chiens ! On verra si, sous la main d’un gaillard qui sait à propos user du rotin, ces gens ne resteront pas au port d'arme, comme les copains! Et puis, enfin, un : soldat ne connaît que son drapeau; l'honneur militaire avant tout, nom de Dieu! Ces lascars-là, des sournois, d'accord ; n'ernpêche que leurs anciens patrons seraient joliment reçus, à venir les tenter ! Ou, alors, le monde renversé, hein ? — Non, ça n’a pas de bon sens !

D'ailleurs, les pauvres gavots, ïls ne songent guère à comploter, allez ! Certes, ces muets, on ne dirait pas au juste ce qu'ils pensent. Bah! ils ne pensent pas grand chose. On les croit fiers, vindicatifs, sensibles à l'injure, et tout le tremblement ? D'abord ils ne le montrent pas. Puis, avec l'ami Ferrier, ça ne prendrait pas, vous savez ? On les taquine un peu : cela forme le caractère, ça débrouille. C’est pour leur bien. Sacrebleu ! faudrait qu'on les envoie en pension, ces bleus, au 4 Étranger, à Bel-Abbès ! Et Ferrier, ayant ainsi exposé sa théorie, paternellement appliquait quelques coups de rotin sur les fesses des réclamants, où se perpétue en raies bleues le témoignage des cadouillées antérieures. Puis il retournait à £a natte.

Pourtant, dans les premiers temps, les montagnards ne lui gardèrent pas de sérieuses rancunes, au joyeux garde principal, injuste parfois. mais guère méchant,

au fond, et doué, le gaillard, de ce caractère brusque et franc qui, à larges rafales, dissipe la haine. Ils exécralentles Annamites, et, plus qu'aucun des Annamites, la douce Thi-Nam. Le sous-officier, s’il accepte volontiers les cadeaux, on lui connaît, après tout, ce tempérament de noceur qui ne sait compter l'argent et laisse filer les piastres comme elles sont venues, sans y tenir autrement, et les prodigue aussi facile. ment qu'il les a prises.

Puis, enfin, il est le chef! Mais ces Tonkinois insolents, cette garce avide, doucereuse et cruelle! — A coup sûr, Thi-Nam n'ignorait pas les sentiments des miliciens Thôs ; elle les avait lus dans certains regards, quand un montagnard, bastonné par son ordre, remontant ses pantalons, se prosternait à quatre reprises, en grâces rendues pour le juste châtiment, sous le rire injurieux de la catin, tandis que madame, nonchalante, se balançait de son pied nu qui déborde du hamac et repousse rythmiquement le sol.

A Ban-May, Ferrier vivaiten plein rêve heureux, le rêve de ses nuits de troupier, qu'il n’eût jamais espéré réalisable. Par tous les sens, il savourait cette existence de campagnard, du gros propriétaire normand qu’entoure une famille gaillarde, cette lente vie paysanne, mais sans souci de l'avenir, agrémentée de longues paresses que coupent les heures d’action héroïque.Lui, né dans une ferme, grandi en plein air, et qui. à la caserne, connut la nostalgie des champs, plus qu’nn lettré peut-être, il possédait ici, dans le poste, le jardin potager amoureusement créé par ses mains, et des poules dont, chaque matin, on va surveïler la ponte, méfiant en diable des miliciens chapardeurs ; et des

lapins ! — Une biche svelle et caressante, au pelage fauve taché de blanc; et deux chevaux de montagne, et une meute de chiens thôs, annamites, français. Comme H était heureux, si loin du poste le plus voisin, à dix heures de son résident, souvent sans pain ni viande, réduit à vivre à la tonkinoise, mangeant, fumant et dormant sur la même natte, plus annamite que les Annamites. Mais, au contraire des indigènes blasés sur ce mode d'existence, il en jouissait pleinement, parce que longtemps il avait croupi dans ia piioyable vie des meschins qu'immobilisent la chaine au cou et les menottes de nos civilisations. Il en jouissait, comme un artiste, en Europe, jouit de la campagne, de la vie saine dont le paysan, par ia longue accoutumance, ne ressent plus les intenses joies. Et, ici, l’horizon libre de toutes parts; et, bien au delà de l'horizon silencieux et désert, encore du désert et du silence. Un délice pour l'imagination, en vérité, cette bande de territoire

indéterminé, et non point la frontière précise par delà . laquelle on saurait qu'il se trouve, juste apres sa ligne,

déjà du grouillis d'hommes et du bruit; — un espace vague, de terre et d’air, où se sont dispersées, diluées,

anéanties, toutes les rumeurs du monde lointain, et

cette angoisse confuse qui pèse sur l'existence du

solitaire quand il connaît l’exacte limite de la solitude et du silence. Une vie de fermier, de hobereau même, de baron féodal, maitre de sa petite armée, trente hommes bien payés, grassement nourris, munis de mousquetons modèle 74. Et comptez aussi la Joie de n'être pas au bout du fil télégraphique ! Une vie que

magnilie ce que les plus riches etlés plus nobles ne

possedent plus en Europe: le pouvoir absolu sur la

contrée, sur des corps et des âmes de soldats fidèles et de chétifs villageois. Le sous-officier était, en effet, le seigneur du district, puisqu'il y disposait seul d'une force militaire, et qu’il envoyait à son résident d’hebdomadaires rapports sur l'esprit des populations et ies agissements des fonctionnaires indigènes. Aussi, c'était chaque jour, après les quatre prosternations dues « au grand mandarin », une affluence de présents : les paniers d'œufs, les plateaux de le/chis, de pommescannelle ou d’oranges, selon la saison, — les quartiers de cerf, les régimes de bananes, les volailles: sans oublier, aux fêtes, les boîtes de thé, les soieries, les pipes en bois rare. Et puis, c'étaient les randonnées en montagne, — courses furieuses, ardentes poursuites, coups de fusil échangés, — les joies et la folie de l’ac “ion. Dans les premiers mois, jamais Ferrier ne se connut plus heureux qu’à traquer les pirates, levant le nez pour les renifler au lointain, et passionné comme un joueur quand il les avait dépistés, quand Sifflait une balle, quand de la fumée, là-bas, sur les feuilles, lui révélait l’ennemi. Une ivresse, pour ce sanguin joyeux, sans nerfs, insensible aux blessures,de se ruer à l'assaut, de crosser les malandrins avec son revolver, de courir à travers fossés et palissades. La soir, 1l consignait tout cela dans de beaux rapports sans orthographe, fiers comme des chants d'Homère, quand » il rentrait au poste, jamais las, impatient de trouver sa récompense, près de la chère lampe, sur le lit de camp. | - Depuis quelques semaines, pourtant, l’opium l'avait bien changé. Naguère robuste et rouge, vrai gars du Caivados, voici que Ferrier faiblissait, plus pâle et

plus maigre chaque jour. Et, à présent, ses ardeurs de …

violent, à sang riche en fer, âpre à la poursuite, étaient

réveillées et entretenues par le seul opium. S'il s’obsti-

nait à l’action, ce n’était désormais que par amourpropre ; dans son étroite cervelle restait la vanité de la vigueur perdue.

Souvent, à cette heure, il avait une peine immense à se lever, un dégoût d'aller, une impatience de regagner la maison ; mais se l'avouer? Jamais ! Il parlait plus qu'autrefois, à ses copains de passage, pour les éblouir,

de randonnées et de faits d'armes. L'opium faisait aussi « nerveux et sensible, par une rapide évolution, ce

gaillard naguère sans nerfs. Hier, bon enfant et cruel

tour à tour, en garçon toujours hilare et gueulard, qui :

obéit sans réflexion aux poussées d’un sang généreux, voici qu'il se révélait capricieux comme une femme malade ; on le trouvait méchant sans raison, maintenant, pour le plaisir, lui qui jadis parut souvent implacable et brutal, à tort peut-être, mais avec la conscience de bien agir, « dans l'intérêt du service ». Irascible et faible, puérilement, il modifiait ses décisions sans motif, maintenant ; dans la même minute il ros-

sait un milicien et lui prodiguait les sous et les ca-. resses. Il tyrannisa les montagnards, méchamment il.

les humilia pour égayer les Annamites rigoleurs. Devant les injures, comme devant les bonnes paroles, ceux-là — qui ne savent point pardonner — restèrent

plus impassibles et plus fermés que jamais. Pour finir,

Ferrier exaspéré les 1econduisait à coups de bottes,

gueulant qu’il saurait mater ces brutes. Et cela faisait

rire les souples Anramnites qui empochent avec philoso-

phie injures, coups et sapèques, et ne gardent point de

rancune. Et plus encore que les autres, cela faisait rire le jeune Diên qui préside aux exécutions et conte les coups de rotin, debout à l'arrière-plan, très gracieux toujours avec son torse balancé par un dandinement, et sa face pâle et plate.

Enfin, Ferrier devenait fier, frondeur envers ses chefs, comme en témoignèrent plusieurs lettres insolentes, qu’on lui passa pour sa bravoure et son zèle; il n’admettait plus une remontrance, finissant par se considérer comme le propriétaire, par droit de conquête, du poste et de la région. Vaguement, en son crâne épais d'’illettré, repassaient les vieux contes de sa Normandie maritime, des remembrances confuses de rené-

gats dans leurs harems, de conquistadors invincibles

et jouisseurs, et les légendes que des légionnaires beaux-parleurs narrèrent aux veillées de l’escouade, que de malins gabiers dévidèrent durant les traversées de cinquante jours, à bord des transports ou des « affrétés ». Avec cela, le souvenir, vivant au Tonkin, des Garnier et des Hautefeuille. Et, mêlant les hommes et lés époques, le sous-oflicier croyait, de bonne foi, se

‘constituer à son tour, par le droit du sabre, seigneur

et civilisateur de races inférieures. Tout cela n’était pas bien net, dans sa cervelle embrumée, non plus que les légendes du Tân-Vien, qu'il écoutait couché sur sa natte, c’étail assez vague, comme les superstiieuses épouvantes, oubliées au soleil, que lui glissaient ces légendes, dans les lourdes et chaudes nuits, au milieu d’une immense région hostile, si près de la montagne dont la masse, qu’on ne voit pas, opprime les âmes.

Une vie réjouissante, en somme, si le massii peuplé

164 FUMEURS D'OPIDw

de Génies mauvais n'avait sans trêve projeté sur elle l'ombre envahissante de ses trois sommets.

Souvent, la nuit, Ferrier s’interrompait de fumer. pour admirer la douce Thi-Nam berçant son b«by, près de la natte, sur le hamac. Il la regardait aver amour, la sèche et pâle rouleuse, qui se fait qualifier de « grande dame » par les miliciens et les paysans et qui daigne à peine, à rares occasions convenablement espacées, causer avec les femmes des sergents et caporaux indigènes. Toutes lui prodiguaient cadeaux et flatieries. Et les notables des villages les imitaient ; et les mandarins n’y manquaient pas davantage. C'étaient, en cachette de Ferrier, les pièces de soie et les barres d'argent apportées, avec génuflexions, à la concubine, avide, — comme tous Ses compatriotes — d'hommages et de flatteries autant que de riches présents, et qui promet d'intercéder pour un suspect, de fermer les yeux du chef sur tel village coutumier d’accueillir les pirates. Mais, tout bas, on narguait « la grande dame catin » ; on la traitait de garce; mon Dieu ! non point parce qu’elle vivait auprès d’un étranger ; les familles paysannes là-bas, n’y voient guère que des avantages ; leur aimable enfant économisera, chez le Français, en quelques années, de quoi vivre avec l'époux annamite de son choix, lettré de résidence, mandarinot, bel étudiant sans le sou, promis aux plus fières destinées. On ne lui reprochait pas, certes, sa bonne amitié pour le petit sergent, ni les grappillages qui serviront à réchauffer l'amour de ce joli greluchon — mais ces dames juraient tout bas, les vilaines ! que la Thi-Nam fut ramassée jadis par l’Occidental dans une tolérance de dernière catégorie ; et, en vérité, elle se

montrait trop dédaigneuse ! Bah ! de ces racontars, yamais -l'honnête Ferrier n’entendit rien. Il adorait sa douce amie et le gentil baby, sans se demander ce que d'eux il adviendrait, le jour où la maladie renverra Île père en France. IL comptait bien vivre et mourir au Tonkin : — fermantles yeux sur toutes probabilités contraires, nature naïve de troupier qui jamais ne regarde pas delà l'heureuse journée présente, convaincu d’avoir rencontré « par une chance unique » — ils pensent tous de même ! — une véritable famille, le parfait bonheur dans l’amour et le ménage, Ferrier n'entrevoyait dans l'avenir, jusqu'à la tombe, que cette belle vie de Ban-May, avec les joies du commandement et de la campagne. Thi-Nam, fourmi patiente et cruelle. douce et câline toujours, avait silencieusement amassé pour l’élu des jours futurs. Mais voici que prise de passion à son tour, elle jetait au petit sergent, par larges brassées, tout ce que, grain à grain, elle avait grappillé. Ces femmes d’Annam, si économes pourtant, 1l leur passe parfois de telles folies par la tête ! Le riz et la pitance pour le ménage, eile était experte à les prélever sur les paysans, puis elle s’ébahissait devant Ferrier de la cherté des vivres ; le linge, les chaussures, les vêtements, on les achetait à crédit chez les commerçants de Hanoï, qui déjà s’inquiétaient ; leurs réclamations de fournisseurs impayés valurent au sous-oflicier les sèches remontrances de ses chefs. En fin de mois, Thi-Nam lui prouvait clair comme le jour qu'on n'avait pu mettre un sou de côté. Mais la solde s'était transmutée en bracelets et colliers d’or massif, martelés sans art ; d’ailleurs, le joli sergent les fondait vite ! — Thi-Nam prétait à la petite se-

maine : quatre piastres avancées le 20 du mois aux miliciens, cinq piastres retenues le 30. Toute une comptabilité pour cela ! Une liste établie par le sergent Diên, et que, pour assurer la retenue, le malheureux Ferrier lisait gravement, à haute voix. quandil réglait, non sans discussions, le prêt mensuel de ses hommes. Des montagnards, Thi-Nam exigeait double intérêt. D'ailleurs, elle incitait Ferrier à les punir à tort et à travers, et leur vendait la levée des consignes. Aussi, elle le savait bien, pour elle il n’eût pas fait bon se trouver seule, hors du poste, tête-à-tête avec les gaillards. Elle en riait. Ferrier n’avait pas k vue si nette; il s'irritait seulement contre ces brutes de montagne, quand ïül les voyait, les Thôs, muets, les yeux baissés, le front têtu, impassibles devant les aimables paroles comme devant les injures. Mais, sur la natte, sa colères’envolait avec la fumée.

Sur de plus pressants avis du résident, du suuspréfet indigène et des espions, Ferrier prit, pour se garder, quelques précautions supplémentaires. Le faible effectif du poste ne permettant pas de doubler les quatre sentinelles de nuit, le sous-officier prescrivit de fermer les portes chaque soir au coucher du soleil, et, sous aucun prétexte, de ne les ouvrir avant le jour. Toutes les nuits, à trois ou quatre reprises, il quitta son lit de fumeur pour des rondes imprévues. Les porteurs de dépêches, même officielles et urgentes, ne seraient introduits qu'après le soleil levé. Le sous-préfet expédia de divers côtés de secrets émissaires. Dans ces conditions, Ferrier se jugeait, non à tort, bien tranquille, en état de défier, avec ses trente fusils, à l'abri de sa double palissade, la

plus audacieuse tentative, bien improbable d’ailleurs, des rebelles. Les ordres donnés et compris, le premier Jour, en regagnant sa case — il était midi — son regard s'arrêta sur l'éternel Tân-Vien, peuplé de Génies hostiles. Mais en plein jour, au soleil, la crainte n'entra pas dans son cœur conscient des responsabilités nouvelles et du plus difficile devoir, Bon pour la nuit, l'effroi, et pour ces heures où l’on se relève de la natte, vanné par la fumerie de la veille, pas encore fortifié par la fumerie du jour ! Et puis, quand le péril se précise et prend corps, devant lui se dissipent les vagues appréhensions, les terreurs indéfinies ; — et le vieux soldat, énergique et raillard, se retrouva tout de même avec sa caboche solide, sa poitrine de vaillant, ses idées nettes, toute sa volonté rassemblée en front de bataille contre les épouvantes superstitieuses.

PRTOSR 4 | DES

Huit jours après ce midi ensoleillé. — IL est quatre heures du matin, la fin d’une caniculaire nuit de juillet.

Ferrier est encore étendu sur sa natte, vêtu de la flottante mauresque de soie, les pieds nus ; — le jeune Diên lui roule ses dernières pipes ; ils fument tour à tour, les deux compagnons. La femme et le baby sont couchés sous le moustiquaire du lit voisin. Un milicien annamite veille, de faction au seuil de la chambre. Depuis une semaine, se défiant des montagnards, le sous-officier veut à ses côtés, chaque nuit, ce garde du corps ; même, précaution nouvelle, les dix

Tonkinois dorment côte à côte dans la case des hommes, près de la porte, en section de piquet, la cartouchière sur la poitrine et le mousqueton à la main.

Jusqu'à l’aube, en roulant les pipes, l’élégant sergent a raconté, comme à l’accoutumée, avec plus d'insistance peut-être, d’invraisemblables légendes, les exploits des Génies hostiles aux intrus étrangers, les méfaits des diaboliaues magiciens à dents jaunes qui peuplent Ja région des châu, subtils maîtres en l’art de sorcellerie, redoutés des Annamires. Les fenêtres sont restées ou-

vertes toute la nuit ; mais pas le moindre souffle d'air »

ne fait onduler le rigide voile du moustiquaire.

Quand les deux hommes s’interrompent de fumer, un montagnard, debout au milieu de la chambre, agite sur leurs fronts l'éventail à long manche, qu'il tient à pleines mains et que, d’un rythme régulier, il relève, puis abaisse brusquement: mais le va-et-vient de l'éventail n’allège plus l’accablante atmosphère, où la fumée des pipes, soufflée vers le plafond, s’épand etretombe en nappe lourde sur les lits et sur le sol.

Le massif du Tân-Vien s’est voilé d’une brume aussi lourde et blanche, la brume matinale de ces régions, exhalée des terres toujours en travail, grasses, humides

et fécondes : on ne le voit pas, et cependant il pèse, de.

sa masse colossale, sur les âmes; il pèse plus lourdement qué jamais, de tout son poids, par cette nuit chaude : on le sent à l'horizon qu'il emplit ; il emplit et borne de même la pensée qui, s’envolant de cette chambre, irait, comme un oiseau, se briser l'aile contre sa masse et choir à son piédestal de granit.

Et maintenant, par l'influence combinée de la nuit

EE

“chaude et de l’opium, dans la cervelle du sous-officier, sur les vagues des idées tristes, les épouvantes émergent; — et cela roule, monte et descend sous le crâne, comme une confuse marée d’océan. Les superstitions reparaissent ; la défiance s'exaspère, de ces montagnards qui dorment à deux pas du chef exécré, qui veillent peut-être.

Longtemps il avait ri, le robuste gars normand, dela naïve imagerie des légendes, avec son immuable personnel de Dames, de Bouddhas et de savants Mandarins : Génies bénisseurs ; — généraux et guerrières, en armure d’or, chevauchant contre les Tartares ; — rois drapés de soie jaune, impassibles, qui récompensent ou dégradent les Poussahs et les démons, par décrets calligraphiés à l'encre incarnadine ; — bonzes chenus ; — serpents tricéphales, qui sont de sages devins ; — et les puissons cannibales qui exigent sept vierges en tribut ; et le Dragon, le Tigre, Ja Licorne, la Tortue, qui sont les quatre animaux symboliques... — Mais, de son enfance vécue en les villages où sévit l’effroi des sorciers et du mauvais œil, il était resté chez Ferrier, comme chez tant d'illettrés, derrière le rideau des faciles crâneries, une appréhension inavouée des pouvoirs mystérieux et des êtres qui les détiennent. Et maintenant il avait peur. À travers ses rêves, ces personnages des légendes, sommairement délinéés en deux traits au crayon de cou: leur, passaient avec des gestes anguleux, de hiératiques allures, sur de très simples paysages, tels qu’en dessinent les enfants et les sauvages : du jaune indien pour les rizières, du bleu de Prusse pour le firmament, du vert céladon pour les bouquets de bambous, — et c'est un coin du Delta, une matinée de printemps ; de

sombres moires sur un rectangle de bleu minéral, ti queté de points d'or, — et c'est, pour la marche des héros, le ciel étoilé, la mer et la nuit. Pour Ferrier, l'enfantine féerie des contes s’animait d’une vie étrange: rois, bonzes, dames et mages, les sorciers, les soldats et les dieux, — peu à peu, cette imagerie étriquée, délinéée en lignes sèches et précises, s’éloignait derrière un ondulant rideau de fumée, pour transparaître, dans le demi-jour et le lointain, plus authentique et plus farouche.

Les marionnettes ricanaient, avec de grands gestes terribles qui menacent l'intrus ; les animaux symboliques, dans une clarté pâle, faisaient frissonner leurs luisantes écailles, pour l’éblouir ; ils recourbaient et tordaient en anneaux, pour l’étouffer, leur queue monstrueuse et leur corps de Chimère. Et lentement, lentement, sous les influences de l'ombre, du mont emplissant l'horizon, et des périls réels, dans le cœur du soldat se glissait, exaspérée par le silence, centuplée par l’opium, une terreur plus intense de minute en minute, où se combinent et se mélent l’anxiété d’être livré par des traîtres aux ennemis qui guettent dehors, tout près, dans la ténèbre enveloppante, et l’appréhension des volontés surhumaines, des Génies mauvais qui veillent sur le mont sacré. |

Voici l'heure où se fondent les étoiles dans le blanchissant orient. En ces régions tropicales, le ciel va s’éclaircir, vile, vite, vite ; un quart d'heure à peine, les ombres s’attarderont sur la plaine; à peine un quart d'heure le soleil attendra sous l’horizon pour, après un bref crépuscule, surgir dans sa gloire d’implacable dieu. Il n’est pas de ces contrées, le long embrassement de la

nuit et du jour, l'adorable mêlée de l'aube que suit l'aurore approchant à petits pas, pâle longtemps et comme lasse d’avoir lutte. Telle qu’un immense serpent à son réveil, la brume immobile des nuits s’agite et se déroule ; elle élève vers les sommets, comme une tête languissante, de la vapeur qui s’effume en montant; — et le Tân-Vien apparaît des pieds au front, debout pour son éternelle faction de haine.

Ferrier se disposait à s'endormir. Tenu en éveil par les avis, de toutes parts venus, depuis une semaine il ne soufilait la douce lampe qu’à l'aube ; alors, il pouvait sommeiller jusqu'a midi, tranquille pour un jour sur la sécurité du poste.

S'il agissait ainsi, ce n’était certes point par énervement de poltron, à la guise de ces couards qui, lorsque ne se trouve pas leur case au sûr abri des murailles de citadelle, guettent, toute la nuit en alerte, l'oreille attentive aux feuitles frôlées, la chair frissonnante. Non! mais le sous-officier, responsable du poste, des hommes et — cela surtout! — des fusils, ne laissait rien au hasard; il ne se fiait point aux miliciens de faction, qui pour. tant, mis en garde par ses rondes perpétuelles et ses menaces d'exécution militaire, ne s’endormaient guère sous les armes. Et encore ! ces gaillards vous ont une manière de somnoler debout qui ne les empêche pas de répondre, tous les quarts d'heure, au « garde-à-vô ! » du voisin. Ils laisseraient l’ennemi s'approcher à dix mètres du fossé ! — Ferrier ne s’en rapportait qu’à l'œil du maître, « pour toutes questions concernant le Service »...

Une rumeur de voix ; — le sable de l'allée crie sous des pas pressés. Le garde principal est déjà levé, la

crosse du revolver dans la paume ; il a sauté dans ses sandales de paille, prêt à s’élancer. Fausse alerte. Le caporal de piquet vient seulement rendre compte d’un incident : deux-paysans sont arrivés, porteurs d’une caisse.

Las de leur marche nocturne, ils sollicitent d’être admis sans retard auprès du chef, le poste ne devant s'ouvrir que dans trente minutes, après le soleil levé. Dix secondes à peine, Ferrier hésite : évidemment, la caisse renferme les provisions par lui commandées à Sontay, qu’il attend avec impatience : vin, saucisson, conserves — de quoi varier ses maigres repas à l’annamite, — absinthe, vermouth de Torino, amer Picon, — les indispensables « apéritifs » D'ailleurs, que. craindre de deux hommes ? Il fait déjà grand jour... Cependant, — dernière précaution, impatiencepeut-être, — Ferrier va lui-même ouvrir la porte. Il sort, le revolver à la ceinture. Le jeune Diên reste étendu par la natte, impassible toujours, un peu plus pâle que de coutume ; mais qui soupçonnerait la moindre inquiétude sous ce front tranquille, dans cette main qui, sans trembler, avec le soin et la précision ordinaires, roule une pipe à la flamme droite de la lampe ? Ferrier approchant, le factionnaire — un Thô — de garde à la porte présente l’arme; car le chef du poste minuscule, l'orgueilleux troupier, exige les prérogatives des hauts mandarins. « À bas ! — gueule Ferrier, — on ne rend pas les honneurs avant le lever du soleil, idiot ! » Etildébarricade la porte que maintiennent close deux lourdes barres de bois. Les porteurs sont là, dehors, mines de braves j'aysans; patiemment ils attendent, accroupis dans l’herbe, contre la cäisse : « vite ! entrez. Et qu’on

se dépêche, hein? » — Ils se lèvent, chargent le colis et le portent jusqu’au seuil du poste. Les galapiats !'ils l’ont laissé choir, là, juste en travers de la porte. Les bouteilles seront cassées, fichus le bon vin et les liqueurs! Le sous-officier ouvre la bouche pour sacrer, il lève le bras pour assommer. Mais soudain, bondissant des buissons — on n’a pas assez largement débroussaillé de ce côté, dégagé suffisamment les abords du poste — d’autres hommes, plus nombreux, surgissent en arrière, et tout cela clame et hurle d'effrayants hourras. Les porteurs ont baissé la tête et filé de droite et de gauche, rasant la palissade. Mais Ferrier n’a ressenti ni peur ni surprise, non, pas même une seconde de temps, sacrebleu! Le vieux dur-à-cuire, rompu aux hasards et aventures de la guerre, il faudrait mieux que cela, pour l’étonner. Il rugit en lion, en tonnerre : «< aux armes ! » tandis que d’un pied robuste il repousse la lourde caisse et que ses bras en croix — ils ne tremblent pas, nom de Dieu! — rabattent, dans une énerque tension des muscles, les vantaux de la porte. Trop tard ! Ils sont sur son ventre, les malandrins. D'un élan il se dégage, et recule vers la case des hommes, pour ralher ses miliciens. Tout va bien ! Les fidèles Annamites, en armes, accourent à la rescousse, déjà : « Un effort, mes enfants. Bousculez-moi ça ! » — Pan ! pan! Des coups de feu, de part et d’autre. Malheur ! Ferrier est tombé, une balle dans la cuisse, une balle dans les reins. Sous le double choc — oh ! pas très douloureux : deux coups de pierre, deux cinglées de fouet — le pauvre gars est tombé. Puis, une douleur aiguë le crispe aux entrailles. Et, en même temps, sa volonté lasse et vaincue s’abandonne : elle a compris la folie de

lutter, l'inéluctable défaite; car, en tombant, par-dessus les têtes feroces et la bousculade, Ferrier a vu surgir le Tân-Vien, enfin victorieux, rigide sur le ciel blanc, la cime inviolée, dans l’aube de cristal, dans un lointain d’orgueil et de candeur.. Puis l'ombre emplit ses prunelles, une confuse rumeur roule un va-et-vient de marée dans ses oreilles ; — de la nuit et du silence. s'évanouit...

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