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DEUX ANS APRÈS

Haï-Ninbh, le 20 août 1888.

Cette nuit, je me suis couché au seuil de notre logement, près de la pagode fortifiée où nous avons dormi en 1685, le jour de l'entrée des troupes à Monkay. Et J'ai essayé de revivre les heures d'autrefois. Le premier soir il me souvient d’être sorti, comme aujourd'hui, et d'avoir longuement regardé dans l'ombre.

Les sentinelles criaient : Qui vive? — comme à présent font nos miliciens ; le ciel était, comme ce ciel d'août, merveilleusement étoilé ; et l'atmosphère très pure le plaçait à une hauteur étonnante... Mais de ceux qui, cette nuit-là, respiraient ici, seul je suis resté. Les

uns sont rentrés en France; d'autres reposent à cinq

cents mètres de notre case, dans leur fosse anonyme; d'autres sont arrivés à bon port, dans les cimetières de Quang-Yen, de Hanoï, de Haiphong, — après l’es-

Gale de l'hôpital, — ou dorment sur les mamelons, en

plein désert, le long de la frontière du Quang-Si, semés çà et là par les colonnes en marche. Et ces derniers sont, peut-être, de tous les plus heureux, eux dont la poussière ne se mêlera plus à la poussière des êtres et des choses d'Europe : — ceux-là n’ont pas voyagé pour rien, puisqu’au bout du voyage ils ont trouvé l'absolu vepos, et déserté notre fourmilière.

Les grenouilles-bæœuf alternentavecles grillons,comme un épouvantable fracas de cuivres avec le nasillement d’un hautbois. A cette heure, les cigales qui, pendant le jour, bruissaient au soleil, aussi férocement que dans les pinèdes provençales, dorment accrochées à l'écorce des pins. D’heure en heure, on entend le gecko courir le long des charpentes, puis, après un bref appel en préambule, déclancher à plusieurs reprises son clapement disyllabe, ronflant comme une toupie, vibrant, d’une étonnante sonorité, d’une merveilleuse richesse de timbre.

Au loin, sur la rive chinoise, des chiens de ferme aboient à la lune. Et je pense à ces hameaux de là-bas, à ces fermes éparses dans la plaine, et dont je puis voir les feux, — à toutes ces vies humaines séparées de nous par un arroyo guéable, à tous ces êtres, nos voisins, faits comme nous, aimant et haïssant si souvent à notre manière, étayés d'un squelette identique au nôtre ; — et pourtant si étrangers à nos idées les plus chères, si loin de nous par la pensée. — Et les chiens, sur la terre chinoise, aboient à la lune qui éclaire ime

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partialement les deux rives, comme elle les éclaizait aux temps légendaires du guerrier Ly-Ong-Thän ; elle luit pour nous et pour les autres, comme elle a brillé pour les hommes d’autrefois, comme elle luira pour de nouveaux venus

Quand nos fosses auront fait place à des sillons.

Comme nos paysans, les nhd-qué d'Annam ont interrogé sa face moqueuse, et reconnu l’homme de la lune. Celui-là, au temps où il vécut au bon pays tonkinois, s'appelait Thang-Cuôi et fut en son siècle un fiefté menteur, bonhomme tout de même. On rit encore aux veillées de ses jolis tours : pensez donc ! il a trompé la lune elle-même, et le Ciel avec, et le seigneur Ban-Co, l’aieul des Dieux et des Génies. Allez donc tenir rigueur à un malin de cette force! — Thang-Cuôûi, pauvre orphelin, gardait les buffles de son oncle. En ce temps-là, les Annamites ignoraient encore l’art des caractères d'écriture, allaient nus, se nourrissaient de racines, de rats, et de tout ce qui a vie, et se terraient dans des trous, à la manière des taupes. Thang-Cuôi, l’ambitieux, rêvait de monter dans la Lune et de s’y installer confortablement. La voûte céleste, en ces siècles reculés, n'était pas loin de la terre, mais l'unique habitant du Ciel, le seigneur Zan-Co, un grognard à barbe grise, entendait y rester seul et eût mis fin, par un carreau de sa foudre, aux tentatives du misérable Thang-Cuôi. Comment notre ingénieux pasteur s’y prit pour tromper Ban-Co, pour faire rire le Ciel lui-même et pour s'im-

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patroniser là-haut, c'est ce que le premier Annamite vous expliquera mieux que nous. Le Giel avait besoin d'un menteur pour dérider ses ennuis : 1l prit Thang- Cudi. Et si vous restez incrédule, vienne la pleine lune, nous vous montrerons en plein firmament la face impudente et le large rire de l’imposteur.

Il me plait ainsi de recueillir les légendes: et non pas la version officielle qui se perpétue, pure de tout

apport fantaisiste, dans l’immuabilité des caractères, .

mais la légende altérée par les plus stupéfiants racontars de la tradition, la légende modiliée jusqu’à devenir méconnaissable en passant par la primastique imagination d’un paysan d'ici. Les populaires recueils de chants ont mêlé le nom et les aventurés de Thang-Cuôi aux longs bavardages des veillées: le bon prolétaire va travailler sur cette matière, pétrir en s'amusant la pâte molle de la légende ; mais en recueillant par centaines les contes ainsi transformés, et en les confrontant avec le texte officiel, nous verrons de quelle façon et dans quel sens ils ont été obstinément modifiés; nous remonterons de cet effet à sa cause, au cerveau de l’indigène, au moule qui donne sa forme aux légendes qu’il a contenues ; nous pourrons ainsi étudier ce cerveau, d'après des phénomènes constaiés et précis, et ajouter peut-être un chapitre à la psychologie annamite.

Et la pensée vagabonde ainsi au hasard, par le calme de ces lentes heures, d'autant plus librernent que cette najure tropicale. si belle, avec #25 lunes claires,

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avec ses nuits constellées de soleils, nuits d'une limpidité et d’une douceur ultra-italiennes, nous laisse presque indifférents ; elle n’éveille pas, chose sigulière à penser, ces puissantes mélancolies que font monter des nerfs au cœur et du cœur aux yeux les tièdes nuits de France. Expliquez cela ! Il semble qu'ici la vulgarité des plaisirs, des affections même, devrait exaspérer en nous les regrets et les aspirations, et que l’imagination en pourrait jaillir avec plus de force et d’élan hors de la vie quotidienne. Peut-être le manque de communion avec les choses, l'indifférence, viennent-ils de ce que nous nous senltons inslinctivement étrangers à ce qui nous entoure. Et pourtant les Israëlites ont connu en terre étrangère, super flumina Babylonis, les émotions qui nous fuient ici.

Oui, les paysages sont admirés, mais ils ne sont pas aimés, en raison directe de leur beauté. Je dirai même que les habitants des plus merveilleuses régions, les Hindous, les Malais, sont moins intimement attachés à

leur pays, par toutes les fibres du cœur, que les indigènes de moins belles contrées à leur coin de terre. Ils n'auront pas pour leur étonnante patrie cette affection chaude, fervente, profonde, qu'un provençal a pour ses étangs malsains et les galets de ses grèves, qu’un breton garde à ses landes fleuries de genèts et de bruyères, or et lilas u printemps.

Oui, en dépit de ce que j'écrivais autrefois, nous, enfants des pays tempérés, ce que nous cherchons dans la nature, c’est l'homme avant tout. J'ai vu dans la baie d'Along des cirques plus beaux que l’abrupte muraille de Vaucluse ; jai admiré, et l'émotion était purement esthétique ; et pourtant nous visilions ces cirques en

plein soleil ou sous les lunes d'été, à l’aube, au crépus: cule, et la terre et le ciel et la mer accordaient leurs harmonies en une merveilleuse orchestration.

Nous avons parcouru des régions immenses où chaque site eût peu servir de décor et de cadre aux plus exquis poèmes d'amour ; et cela n’émouvait aucun de nous comme le moindre mas de Provence, tapi entre deux cyprès effilant leurs cônes noirs vers le ciel, en ces coins de pays où la terre, véritable alluvion d’aïeux, fait partie intégrante de notre famille et de nousmêmes.

Et pourtant, prèt à quitter ce pays, j'en comprends parfois le charme. Ces jours derniers, les crépuscules ont été d'une pureté, d'une splendeur inexprimables ; les rares nuées blanches que le couchant embrasait, — les dorant et les empourprant tour à tour, — «flottaient comme des continents en voyage » ; et dans le cadre minuscule du jardin je regardais une dernière fois, « pour ne plus les oublier, les arbres, les arbustes, les | fleurs. Si souvent nous avions noté les couleurs et les teintes, nous plaisant à discerner, de nos yeux fureteurs, chaque jour plus perspicaces et plus aigus, de nouvelles nuances dans la gamme verte; comme nous les connaissions bien, les pins dont les aiguilles semblaient, sur l'occident du ciel, des fro:daisons de métal ; et le flamboyant minuscule qui ondule avec des grâces délicates d’adolescent ; — et les feuilles des bananiers ces vastes boucliers, ces ovales panneaux de jaspe vert! — Et quand la nuit tombait, nous admirions les.

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choses les plus banales, comme si vues pour la première fois au moment de les quitter : les lentes fumées des toits, la meute joyeuse des chiens, et la ligne violetie qui bordait à cette heure la crête des montagnes au couchant.

Mais voici que s'élèvent des sons puissants et prolongés: c'est l'appel des grandes trompes chinoises, dans le fort de Tong-Hin. Elles répètent longtemps, longe temps, le même beuglement mélancolique, commençant très haut et descendant graduellement jusqu'aux notes les plus basses,

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